DES ANIMAUX
La Fontaine, qui dînait chez madame Harvey, s'attarda un jour, et n'arriva qu'à la nuit. Il s'était amusé à suivre l'enterrement d'une fourmi jusqu'au Meu de la sépulture, puis il avait reconduit les gens du cortège à leur tanià*e.
il a donc aimé et observé les animaux, et son livre ^st une galerie de bêtes aussi bien que d'hommes.
C'est que la fable n'est poétique qu'à cette condition.
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Le poète ne façonne pas arbitrairement les êtres, il les copie en les perfectionnant ; il fait antnôment que la nature, mais d'après la nature; son mérite est de la continuer, non de la pervertir. Si le lion n'agissait qpi'en pi , s'il n'avait pas pour Louvre « un antre , vrai charnier »; si , lorsqu'il établit son budget , il ne Comptait pas par ses ongles, la fable serait froide et sans vie. Car la vie est le vrai, et un personnage ainsi faussé ne serait qu'un masque. Or, quand nous entrons chez le poète, nous venons voir une seconde nature qui doit valoir la première ; nous visitons un créateur d'âmes, et non un fabricatenr de déguisements» Nous voulons que le fabuliste, après avoir vu les hommes, quitte les hommes, qu'il aille dans les bois, parmi les terriers, sur la mousse, dans les sentiers que pratiquent les bêtes, ou bien dans leurs étables, sur leurs fumiers, et toujours parmi leurs occupations accoutumées. Il y a là tout un peuple et tout un monde , une hiérarchie , des baractères, des passions, des physionomies, des discours même. Ce ne sera pas fiction que de faire parler ces personna^s « plus éloquents chez eux qu'ils ne sont dans nos vers».
La Fontaine a défendu ce pauvre monde contre Descartes, qui en faisait des machines. Ce sont petites gens, il est vrai, mais qui raisonnent aussi bien que nousmêmes. Il se plaît à décrire les perplexités, les réflexions, les inventions des deux rats qui veulent sauver leur œuf, et s'applaudit en décrivant la -voiture qu'As imaginent :
Qu'on m'aille soutenir, après un lel récit,
Que les bêtes n'ont pas d'espriff . . • ^
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Il leur en a donné, et avec quelle complaisance décrit-il cette âme charmante, que Gassendi appelait « la fleur la plus vive et la plus pure du sang » .
Je subtiliserais un morceau de matière , Quintessence d'atome, extrait de la lumière.
Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor Que le feu.
Ajoutons que le grand agrément de la fable est d'avoir des bêtes pour personnages* Nous sommes heureux de quitter un instant nos affaires sérieuses et nos passions tristes ; elles nous touchent encore de trop près (pïdnd la poésie nous les représente en des hommes. Le contrecoup de leurs émotions est si fort qu'il nous fait mal. Nous sommes moins touchés quand il s'agit des Knimaux, parce qu'ils nous ressemblent moins ^ et que leurs sentiments sont plus enfantins. L'esprit court légèr^nent sur toute la fable, sans s'y attacher souffrir. La pitié, la joie, la colère, toutes l'effleurent , aucune ne s'enfonce en lui ; il glisse sul* une foule d'émotions fugitives et demi-formées, qui le conduisent doucement à un plaisir délicat et facile. -^ La scène elle-même est choisie pour y aider; il n'est/.' pas d'émotion qui ne s'adoucisse au spectacle de la * campagne. L'esprit y prend quelque chose de rharmo^.; f * nie et de la sérénité des choses. On ne peut contemples* ^ les grandes lignes des paysages, la monotonie du mou* 'f vement des arbres, le calme des ombres et de la \vh " i mière, sans se conformer à la pensée uniforme et tran- "î quille qui vit sourdement en tous ces objets. Il suflSt à f l'ème qui veille et s'agite d'apercevoir la nature qui "at*
ttacher jusqu'à M tes les passions :^; I
sommeille, pour se rendormir à demi. La fable par nature est donc une pastorale ; il lui faut de vrais animaux pour personnages. Et c'est encore par là qu'elle est une comédie. Il est plaisant de voir les animaux penser et agir comme l'homme. Les respects qu'As se rendent , les rangs qu'ils se distribuent j tournent les nôtres en ridicule. Le plus fidèle sujet se sent prêt à rire quand il entend parler de « Sa Majesté Lionne », et qu'il voit le renard dresser la liste civile de la famille auguste :
Sire, dit renard, volontiers.
Vôtre sera le tors entier.
Et madame la lîonesse Ait la vache grasse et épaisse.
S'il mangera sous la courtine , Où elle gît en la gésine.
Et votre fils, mon damoisel, Si aura le petit véel.
(Compagnie Renard j 32, Robert.)
Comédie ou pastorale, plaisante ou touchante, la fable exige que les bêtes soient vraiment des bêtes; elle est un chapitre de l'histoire naturelle en action.
Jupin pour chaque état mit deux tables au monde : L'adroit, le vigilant et le fort sont assis
A la première, et les petits *
Mangent leur reste à la seconde. (x, 7.)
Puisque Jupin l'a voulu , nous garderons Cet ordre ; il est
de droit divin.
Que le lion soit roi, rien de plus juster Buffon est
là pour donner raison à La Fontaine. « Sa colère est
noble , son courage magnaiàime , son naturel sensible.
On lui a vu dédaigner de petits ennemis , mépriser leurs insultes^ leur pardonner des libertés ofE^santes. Il a la figure imposante , le regard assuré j la démarehe fi.ère, la voix terrible. » (Ed. Richard ^xii, 6.) On a dé nos jcnirs cœitesté cette bonté du lion ^ et on a prouvé qu'il est aussi peu généreux que le tigre. Ce n'est pas là une raison pour lui ôter son titre. N'a*t*il pas la qualité indispensable , le don unique et royal entre tous ? Il sait froncer le sourcil. D'ailleurs ^ il a le front vaste du monarque qui porte tout Tétat dans sa tête, et sa crinière l'élargit encore. Il n'a pas l'air in^ quiet et hagard du tigre ; il se tient volontiers immobile ; quand il est couché surtout, ses yeux sont étincelants et fixes, comme ceux d'un souverain qui prononce une sentence. On lui ferait tort de lui ôter sa royauté.
Nul animal n'est plus propre que l de courtisan. Il n'a pas la physionomie du chat. Son long museau afiité et fend lants et iutelUgmtSy indiquent tout d'î mais un fripon de qualité et de mérite, fatigable, et l'on devine en voyant ses membres alertes et dispos qu'il n'attendra pas chez lui la fortune. Sa fourrure est riche ^ et sa queue magnifique. Ce sont là ' de beaux habits tjui lui siéront bien dans une antichambre. Il est brave, mord le fusil du chasseur, et se laisse tuer sans crier; mais il n'a pas la vanité du ccmrage, préfère la ruse à la violence , et fuit de loin le danger : un courtîsaji a besoin d'être à la fois intrépide et souple. Il aiélevé le vol à la dignité du génie ; et ses ruses aoat si heureuses qu'elles arrachent un sourire de com-
plaisance au grave Bufifon. Tant d'esprit et de courage, une si bonne tournure, et une physionomie si exprès*sive , ce génie inventif et ces inclinations de gourmet le destinaient à vivre aux dépens d'autrui , à se cantonner dans le pays des riches aubaines , la cour, et à venir puiser le plus près possible à la source des grâces. Il de* vien ivisir»
Le chat est l'hypocrite de religion, comme le renard est rhypocrite de cour. Il est « velouté, marqueté, longue queue , une humble contenance , un modeste regard, et pourtant Tœil luisant ». (vi, 5.)
Tout le monde reconnaît le maintien dévot de la prudente bête. Elle marche pieusement , posant avec précaution le pied, sans faire bruit, les yeux demi-fermés, observant tout , sans avoir Tair de rien regarder. On dirait Tartufe portant des reliques. Si vous vous asseyez, elle vient tourner autour de vous , d'un mouvement souple et mesuré , avec un petit grondement flatteur, sans rien demander ouvertement comme le chien , mais d'un air à la fois patelin et réservé. Sitôt qu'elle tient le morceau , elle s'en va, elle n'a plus besoin de vous. Mais jamais c< ce doucet » n'a l'air meilleure personne que lorsqu'il a gagné de l'âge et de l'embonpoint. Il se tient alors pendant tout le jour ffi soleil , ou près dp feu, enveloppé dans sa majesté fourrée, sans s'émou-
voir d^ rien , grave , et de temps en temps passant la patt8 sur sa moustadie a^ec la mine sérieuse d^un penseur. Vous le prendrio?: poi^r un doctpur allemand, le plus inoffensif et le plus bienveillant des hotames , si quelquefois ses lèvres qui le relèvent, ne laissaient
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voir deux rangées blanches de dents aiguës comme une scie j et le menton fuyant du plus déterminé menteur. Aussi , quoi qu'il fasse , il est toujours composé , maître de soi. Il n'avance la patte qu'avec réflexion; il ne la pose qu'en essayant le chemin; il ne hasarde jamais « sa sage et discrète personne » . Il est propret , dédaigneux, méticuleux, et dans tous ses mouvements adrc-* au miracle. Pour s'en faire une idée , il faut l'avoir \ se promener d'un air aisé , sans rien remuer, sur m table encombrée de couteaux , de verres , de bouteille! ou écouter ces vers de La Fontaine :
Raton avec sa patte
D'une manière délicate Ecarte un peu la cendre, et retire les doigts,
Puis les reporte a plusieurs fois , Tire un marron, puis deux, et puis trois en [escroque.