‹ Essai sur les Fables de La FontaineChapitre 11 sur 21 · IX · texte numérisé non relu

IX

Il est rare que Bertrand les croque, et Raton d'ordina n'est pas une dupe , mais un fripon.

L'ours est le seigneur rustre , et l'on n'a qu'à le v se tourner pour s'en convaincre. Il est bien fourré , s&uw doute , et en riche homme , largement et chaudement habillé. Il est muni de dents magnifiques, et étouffe parfaitement son enBemi entre ses bras. Mais il pose si lourdement ses larges pieds sur le sol , il se meut si fort en bloc , il s'étaie si solidement sur ses quatre jambes charnues et massives , qu'il est encore plus payssoi que gentilhomme. Au moyen ^ge, ^n l'appelait Patous. U va vers fon ennemi d'uœ course droite et raide , cOTime une machine lancée qui Ae s'arrête plus. Ce mouvement

géométrique et violent convient au raisonneur qui casse la tôte de son ami poifr écraser la mouche. Il est gourmet pourtant comme doit l'être une bête de haut parage. Il va quêtant et flairant avec son gros museau noir , parmi les tas de feuilles , grattant la terre pour déterrer les racines savoureuses. Il choisit le miel et les fruits aussi habilement que l'homme ; il fait le dégoûté, jusque chez le lion, et bouche sa narine. Retiré dans sa tanière , il vit seul pendant des semaines entières , sans faire un pas , ni (|ire un mot. Sa mine farouche et son poil terne lui donnent l'air ci'un misanthrope ; il est digne de tout point de représenter le hobereau morose qui s'ennuie et vit chez soi.

La Fontaine a discerné l'âme et le caractère jusque dans les arbres ; il a vu comme Virgile le port majestueux du chêne , et le peint en vers grandioses.

Cependant que mon front au Caucase pareil Brave Teffort de la tempête.

Il lui a donné l'orgueil qui convient à la masse de son tronc , à l'ampleur de son feuillage , au calme et à la force uniforme de sa longue végétation. Mais il a eu pitié de sachute.Un arbre aussi bien qu'un homme peut souffrir ; l'histoire des grands finit là comme chez nous par une grande ruine.

L'innocente forêt lui fournit d'autres armes; Elle en eut du regret. 11 emmanche son fer.

Le misérable ne s'en sert

Qu'à dépouiller sa bienfaitrice

De ses principaux ornements.

Elle gémit k tous moment^:

Son propre don fait son supplice.

86 DES gabàgtèrbs.

Ce n'est pas ici une figure poétique , ni une tristesse d'emprunt amenée par fiction. Ici comme ailleurs Témotion moraie ne fait qu'exprimer un aspect physique, et le poète songe aux attitudes en développant des sentiments. Je ne sais rien de plus touchant que la vue des bois coupés en automne. Les grands arbres abattus , à demi cachés par les herbes, jonchent le sol ; leurs branches brisées et leurs feuilles froissées pendent vers la terre. La sève rouge saigne sur leurs blessures, ils gisent épars, et, parmi les buissons verts et hutnides , on aperçoit de loin en loin les troncs inertes et lourds qui montrent la large plaie de la hache. Les bois deviennent alors silencieux et mornes , upe pluie fine et froide ruisselle sur les feuillages qui vont se flétrir ; enveloppée dans l'air brumeux , comme dans un linceul, ils semblent pleurer ceux qui sont morts ^

IL Entre les puissants et les petits sont « les médi< cres genâ , » tour à tour battants et battus. A la poriv. de cette nouvelle galerie se tient le singe, le plus bruyant de tous. C'est le charlatan qui affiche à la foire , lé hâbleur qui « caquette au plus dru », chez qui les mensonges coulent de source comme le bavardage , agi* té du besoin de remuer, de parler, d'inventer comme une machine détraquée qui tourne sans pouvoir s'arrêter. A peine le dauphîiï a-t-il fait une question qu'il lui a donné stx r penses. Cette volubilité d'esprit, de mouvements , de langage , en fait un Hbuffon public et un farceur debasétage. Quand gn lui présenté la tiarell l'essaie en riant , il fait autour « des griôiàoerieè , tours de sou-

DES GAftÀCTÈRES. 6l

plessôy Bingeries, passe dedans ainsi qu'en un côr* ceau ». (VI. 7.) Il n'est fait ni pour s'asseoir, ni pour marcher, mais pour sauter et grimper. G. Saint-âilaire disait que sa structure anatomique l'avait l^^cé sur les arhreià. Ses longues jambes flexibles se détendent d'elles-mêmes comme un ressort , et , quelque part qu'elles le jettait) avec ses quatre mains et sa queue, il a toujours de quoi s'accrocher et se balancer, et garder li- • bres deux ou trois membres pour s'agiter en contorsions Inzarres* Quand par hasard tout est occupé , il a ses mâchoires et ses joues .qu'il fait grincer , et ses vilains yeux spirituels qu'il tourne en un instant dô cent côtés. S'il iriponne les gens, et leur débite des con-^ tes , c'est par naturel , pour son plaisir , par besoin d'i** magination, plutôt qu'avec cacul et pour ^n profit.

Triste oiseau, le hibou est, dans La Fontaine, un personnage réfléchi , et ce philosophe construit fort bien les syllogismes quand il s'agit d'une provision de souris.

Voyez que d*arguments il fit! ^

Quand ce peuple est pris, il fi'enfuit.

Donc il faut le croquer aussitôt qu'on le happe. Tout ! Il est impossible. Et puis, pour le besoin N'en dois-je pas garder? Donc il faut avoir soin

De le nourrir sans qu'il échappe.

Mais comment? Otons-lui les piedô* Or trouvet-moî Chose par les humains h sa fin mieux conduite!» Quel autre art de penser Âristote et IMI suite

Enseignent-ils par votre foi? (xi, 9.) r|

C'est qu'il a le front large et méditatif, et la bonne grosse tête d'un homme de cabinet. Mais son plumage terne, son bec crochu , son regard morne, en font un person-

nage grognon et frondeur. Il n'est pas assez respectueux avec les puissances. Voyez de quel air refrogné il parle à l'aigle :

Gomme vous êtes roi , vous ne considérez Qui ni quoi. Rois et dieui mettent, quoi qu'on leur die. Tout en même catégorie.

Il est orgueilleux comme tout être (jui vit seul et concentré en lui-même.

Mes petits sont mignons.

Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.

« Rechigné , un air triste ^ une voix de mégère » ^ il a le défaut qui accompagne ou amène la réflexion et la misanthropie , je veux dire la laideur. La Fontaine accommode le moral avec le physique. C'est que l'âme se modèle sur le corps qui l'exprime et qui la façonne j le poète devine Tune par l'autre, et les met d'accord.

Voici, par exemple, une peinture de Textérieur. I! s'agit du coq que décrit le souriceau :

Turbulent , et plein dlnquiétude ,

Il a la voix perçante et rude ;

Sur la tète un morceau de chair; Une sorte de bras dont il s'élève en Pair, . Gomme pour prendre sa volée ;

La queue en panache étalée.

Il se batljjait, dit~iU les flancs avec ses bras,

Faisant tel bruit et tel fracas, Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique,

En ai pris la fuite de peur. (vu , 5.)

Le coq a le regard-dur et sans expression. S'il a la poitrine d'un guerrier , il a les pieds d'un rustre et la dé-

marche (Tuncapitan. Aussi ses mœurs sont-elles jalouses et violentes ; il est « incivil , peu galant, turbulent, toujours en noise avec les autres » . Quand la perdrix est mise dans la basse-cour « malgré le sexe et Thospitalité, » il a peu de respect « pour la dame étrangère » . Il est orgueilleux , brutal , « fort souvent en furie , et la pauvrette reçoit d'horribles coups de bec ». (x, 8.) S'il donne aux poules les grains et les vermisseaux qu'il déterre , c'est qu'il est leur maître. Il les défend par orgueil , ^ non par générosité ; il ne s'inquiète point des petits et les laisse conduire par leur mère. Ce n'est pas un époux , mais un sultan .

La .Fontaine est si pénétré des vrais caractères de ces animaux , qu'il change la morale primitive plutôt que de les altérer. Esope se tait sur le rossignol, et donne le beau rôle à l'oiseau de proie.

ce Au moment de périr , le rossignol pria l'autre de ne pas le manger, disant qu'il n'était pas capable de remplir le ventre d'un épervier. Il fallait, si l'épervier avait besoin de nourriture, qu'il cherchât de plus gros oiseaux. Celui-ci répondit : Je serais fou si je lâchais le dîner que j'ai entre les pattes pour poursuîPv^re une proie qui ne se montre pas encore. » (ii.)

Le moraUste ici n'a trouvé qu'un précepte de prévoyance. Le poète a détesté la grossière gloutonnerie et l'ignorance brutale delà bête sauvage. Il l'a vue, comme nous, les griffes enfoncées dans sa proie, arracher des lambeaux sanglants, et se gorger de chair crue jusqu'à étouffer. Mais il a eu pitié dé l'oiseau^délicat , musicien , poçte comme lui-même. La frôle et triste

ri *-

90 DES GAttACTÈRES.

créature « qui chante en gémissant Itys , touJoiltB Itys » , a la sensibilité souffrante, les iongs souvenirs d'une femme offensée» et en même temps la fierté innocente et le langage élégant d'un artiste.

Je vous rftcobtefaî Térée et son entîe.

— Qui , Térée ? Est-ce un mets propre pour les milans ?

-^ Non pas : c'élait un roî dont lès (eux violents

Me firent ressentir leur ardeur criminelle.

Je m*èn vais vous en dire une chanson si. belle,

Qu^elle vous ravira. Mon chant plaît à chacun.

Le milan alors lui ;*éplique :

Vraiment^ nous voki bien ; lorsque je suis à jeun

Tu me viens parler de musique* •r- J'en parle bien aux yois. — Quand un roi te prendra.

Tu peux lui conter ces merveilles. -

Pour un milan , il s'en rira :

Ventre affamé n'a pas d'oreilles* (ix , 18.)

Que de portraits dans la classe moyenne I Maié deux mots suffisent à La Fontaine. Ghe2 lui , une épithète comique remplace et résume toute la sdence du naturaliste. On en sait assez sur la tortue quand on Ta vue « aller son train de sénateur » . « Porte-maison d'infante » est ventrue comme § ma commère la carpe »f et aussi bonne dame qu'elle, un peu vaniteuse et « de tète légère », mais rusée parfois. Ses petits yeux brillants sous ses paupières ridées font deviner qu'elle pourra jouer au lièvre quelques bons tours. — La belette est « demoiselle » . Elle a le nez pointu , un long corsage ; c'en eA assez p(mr lui mériter son titre, et La Fontaine ajoute encore pour plus de sûreté « l'esprit scélérat » . — Qui a mieux connu le vol de l'hirondelle et son nid ?

^..ar

DBS CARACTÈRES. 91

Progné tne Vient en]^yek* \eê morceaux ,

Caracolant, frisant Fair et les eaux...

La sœur de Philomèle, attentive à sa proie, Malgré le bestion happait mouches dans Fair, Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie, Que ses enfants gloutons, d'un bec toujours ouvert, D'un ton demi-formé, biSgayante couvée.

Demandaient pale des cris encor mal entendus* (x, 7.)

Partout les caractères d'hommes sont en même temps des caractères d'animaux. Y a-t-il une meilleure ménagère que la fourmi ? Sèche , mçî^e , vêtue de noir , la taille mince et serrée , toujours prête avec ses six pattes à courir et à saisir, économe ^ disciplinée , diligente , infatigable!. ^— Les grenouilles ont presque toujours un sot rôle; mais on" trouve qu'elles le méritent, quand on a vu leurs gros yeux ronds stupîdes , leur corps niaisement ramassé sur leurs jambes , ou ces jambes tout d'un coup écartées et pendantes , lorsqu'elles sautent éperdues dans leurs marais* — Les canards se sont conduits avec la tortue en commis-voyageurs. Aussi ont-ils le regard narquois , l'aif joyeux , et la démarche goguenarde qui convient au métier. Rien de plus , plaisant que de les observer un jour de pluie, plongeant leurs cols à chaque instaût dans la mare , et fréKllant à grand bruit avec un refrain nasillard, comme de bons compagnons qui chantent accoudés sur une table bien servie. — Cette connaissance des bêtes manque souvent aux autres fabulistes. Florian a fait la sarcelle une tendre et ingénieuse amie. Ces déliasses de cœur, ces gracieuse» effusions de sentiment, piété fratefnelle, ne conviennent guère è la physio-

yt

nomie malicieuse et à la jolie démarche du léger oiseau. Il est trop coquet pour être sentimental , et personne ne le reconnaîtrait dans ces vers :

Unis dès leurs plus jeunes ans D^une amitié fraternelle, Un lapin , une "Barcelle , Vivaient heureux et contents.

Le terrier du lapin était sur la lisière D'un parc bordé d'une rivière.

Soir'et matin nos bons amis.

Profitant de ce voisinage, Tantôt au bord de Peau, tantôt sous le feuillage,

L'un chez l'autre étaient réunis.

Là, prenant leur repas, se contant des^iouvelles,

Ils n'en trouvaient paé de plus belles Que de se répéter qu'ils s'aimeraient toujours. ^ Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours . Tout était en commun , plaisir, peine, souffrance : Ce qui manquait k l'un, l'autre le regrettait; Si l'un avait du mal, son ami le sentait; Si d'un bien, au contraire, il goûtait l'espérance.

Tous deux en jouissaient d'avance. (iv, 13.)

Le lapin est un homme sensible, comme on disâSt alors. Ce n'est plus Jeannot Lapin , un de cessais \ compères qui , le soir sur .la bruyère , « Toreille guet, l'œil éveillé, s'égaient et parfiin^enf de thym banquet »• (x, 5. ) C'est un élégiaque.

Hélas! s'écriait-il, m'entends-tu? Réponds-moi,

Ma sœur, ma compagne chérie;

Ne prolonge pas mon effroi.

Encor quelques moments, c'en est fait de ma vie; J'aime mieux expirer que dé trembler poulr toi. .

Le vrai lapin est brusque, étourdi, gourmand, très mauvais père, capable même d'étrangler ses petite, très égoïste; pourvu qu'il puisse brouter, trotter, faire tous ses tours , il se soucie peu du reste. Qu'on prenne et qu'on mange tous ses frères , il n'en perdra pas un coup de dent. Sa physionomie est assez sotte , et son air étonné; aussi pour en faire un personnage humain il faudra lui donner la mine et les actions d'un novice. Il ira jouer parmi le serpolet et la rosée , les oreilles drtssées, le regard vif mais un peu niais, gambadant . comme un écolier, passant la patte sur sa moustache naissante. Ce sera « le petit lapin ». Si, comme FIorian, le poète veut prendre l'amitié, il cherche ailleurs ses modèles. Il choisira panni les oiseaux « le peuple au col changeant, au co^ur tendre et fidèle », la colombe compatissante qui jette tm brin d'herbe à la fourmi qui se noie, qui met la paix.QDtr< ses ennemis. Il verra le pige*n voleter avi sèment gracieux autour de sa faipeUe, b f^er tour à tour son col Semble tl'uikâi tendre , s^ttacher longuement sur elle^iP et se soulever à demi sur.'stw ailes bleuôtn quêter de son bec rosé et délicat. Il écoutera aans les bois le g^nissemeitt interrompu des tourterelles, et comprendra que le «eul oiseau don* il pui|âe faire un amant est « l'oiseau de V^s ». «'

ni. Non» sommes déjà depuis quelque temps parmi

les misérables gens , les bétes faibles oit soties , que les

là autres pillent et mangent. Gela est si commun que nous

91 SES cabagtAres.

ne l'arioDS pas remarqué. Entre toutes, la plus inof-

feosive et la plus opprimée est la brebis.

Quel toa triste et doux que celui du pauvre agneau !

Sire, répond l'agneau, que Voire Majesté

Ne se mette pas aa colère, .S|

Hais plutôt qu'elle considère ^|

Que je me vae désaltérant Dans le courant

Plus de vingt pas au dessous d'elle.

Et que par conséquent en aucune façon

Je ne puis troubler sa boisson.

— Tu la troubles, reprit cette bSte cruelle, Et je sais que de moi tu média l'an passé,

— Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?

Reprit l'agneau. Je tette encor majnère. (i, 10.)

Buffoo ne voit dans le mouton que sottise et peur. "' ' ' ' I qu'ils se rassemblent si souvent es '

idre bruit extraordinaire suffît pour it et se terrent les ims contre les anointe est accompagnés' de^ la plus car ils ne savent pas fuir le dângM| I ue pas sentir l'incommodi^ de leur ut où Us se trouvent, à la pmie , à la neige, us y aenIe^rent opiniâtrement, et pour les obliger à changer de lieu et à prendre une rout«, il leur fiiut un dief qu'an instruit à mwcber le premier, et dont ils suivent tous les mouvements pas à pas. Ce chef demeurerait iui-méme avec le reste du troupeau, sans mouvMuent , à la même place , s'il n'était chassé par le berger, ou poussé par le chien (t. x, p. 308). » Toul cela «st vrai , mais ces animaux sQnt aiËectueux et

DBS CARACTÈRES. 95

bous. II est touchant de vcar la brel»s accourir au cri grêle et plaiutif de son petit ^ le reconnaître dans cette multitude ) se tenir immobile sur la t^re frcnde et faneuse jusqu'à ce qu'il ait tété , et , Tair réégné , regarder vagu^nent devant elle. La Fontaine a pris pitié de tant de tristesse et de bonté.

Par un retour bien juste et bien rare , le loup , tyran de la brebis^ est aussi à plaindre qu'elle. C'e&t un voleur, mais misérable et malheureux. On n'a qu'à voir sa physionomie basse et inquiète ^ son corps efflanqué , sa démardhe de brigand poursuivi ^ pour loi donner d'abord son rôle. La Fontaine, comme les romanciers du moyen âge, n'en a fait qu'un coquin toujours affamé et toujours battu. L'imbécil§ s'imagine que la mère va lui donner sc^ enfant, et^ quand U se voit trompé ^ il s'amuse à menaça: et |i se plaindre i

Qu'est ceci ? s'écria le mangeur d» moutons. -

Dire d'un , pui9 d'un autre, Esi-ce ainsi que Ton traite

Les gens faits comme moi ? Me prend-o^ pour un «Dt ?

Que quelque jour ce beau marmot .

Vienne aii bois cueillir la noisette...

U atteitt^ apparemment qpelos chiens viennrat l'étrangler. ^

On assomma la pauvre bête ; ^ Un manant lui coupt le pied droit et la t6l6. (iv, 16.)

Toutes les aventures dTTsengrin finissent de même; •ce portrait y demi-sérieux^ demi-moqueur , est plus vrai que la sombre et terrible peinture de BufiTon :

« U est Tonnemi de toute société, il ne fait pas même compagnie à ce»ix de son espèce. Lorsqu'on en voit

96 DBS CARACTÈRES.

plusieurs ensemble , ce n'est pas une société de paix , c'est un attroupement de guerre, qui se fait à grand bruit 9 avec des hurlements affreux , et dénote un projet d'attaquei* quelque gros animal, comme un cerf, un bœuf, ou de se défaire de quelque redoutable matin. Dès que leur expédition militaire est consommée, ils se séparent , et retournent à leur silence et à leur solitude. — Enfin , désagréable en tout , la mine basse , l'aspect sauvage , la voix effrayante, l'odeur insupportable y le naturel pervers , il est odieux , nuisible de son vivatpt inutile après sa mort. » (T. xi, p. 99.)

Voilà bien de la colère, et il faut croire que les mou tons de Montbard étaient mal gardés. Le loup de L Fontaine est aussi un tjiran sanguinaire, et lorsqu': parle à l'agneau on entend Ja voix rauque et le gron dément furieux dç la bête çnragée. C'est la même pas sion que dans Homèrq» :

ce Commodes loups nourris de chair crue^ qui on dans le ccBur une force invincible , ils ont dépecé dan les montagnes Ha grand cerf aux lonifi^es cornes ; ils I dévorent, leurs joues sont rougies de sang. Ils vont e troupe à une source profofide pour laper ayec leurs lai gués étroites la surface de l'eau noire , ' vomissant le sang du meurtre; leur cœur ne tremble point dans leurs poitrines et leur ventre chargé dç viande gémit. » (Ch. XVI, IS.) •. ^

Maïs un caractère est multiple. Que le savant n'aperçoive dans ce loup qu'un animal nuisible; le poète, d'un esprit plus libre, y distinguera les autres traits. Il le verra aussi malheureux que méohant, plus souvent

BBS CARACTÈRES. 97

dupe que voleur. Il comprendra que ses vices lui viennent d^ sa maladresse, que faute d'esprit il est toujours afiEamé, et que le besoin se tourne en rage. Il laissera Buffon composer une tragédie sur la cruauté, et fera une comédie sur la sottise.

Par quel singulier hasard faut-il qu'ailleurs encore le naturaliste soit moins impartial que le poète , et que la fable soit plus complète que l'histoire ? Buffon se fait l'avocat de l'àne et change en mérites tous les défauts du baudet. « Il est de son naturel aussi humble , aussi patient , aussi tranquille , que le cheval est fier, ardent, impétueux. Il souffre avec constance et peut-être avec courage les châtiments et les coups. Il est sobre et sur la quantité et sur la qualité de la nourriture ; il se contente des herbes' les plus dures et les plus désagréables que le cheval et les autres animaux lui laissent et dédaignent. Gomme l'on ne prend pas la peine de l'étriller, il se roule souvent sur legazon, sur les chardons, sur la bruyère, sans se soucier beaucoup de ce qu'on lui fait porter. Il se couche pour se rouler toutes les fois qu'il le peut, et semble par là reprocher à son maître le peu de soin qu'il prend de lui. » (Tom. x, 273.)

Il est fort beau d'être humain , et il est clair que , si cette page tombait entre les mains d*un ânier, elle l'attendrirait en faveur de sa bête. La Fontaine aussi rend justice à l'âne. Il dit qu'il est « bonne créature ». Il le plaint « le pauvre baudet si chargé qu'il succombe ». Mms il connaît la lourdeur et l'impertinence de l'animal. Sous les os pesants de cette tête mal formée, l'intelligence est comme durcie. Cette peau épaisse et rude,

98 DES gàractèrbs.

couverte de poils grossiers etentrelacés, émousse en lui le sentiment; et ces jambes avec leurs genoux saillants ne semblent faites que pour rester immobiles. Il est indocile^ ' têtu, sourd aux cris, aux coups, aux prières. Quand Je chien mourant de faim lui demande en grâce de se bais* 6^ et de lui laisser prendre sc»i diner dans le panier :

Point de réponse, mot. Le roussin d'Ârcadie

Craignit qu'en perdant un moment,

Il ne perdit un coup de dent.

Il fit long-temps la sourde oreille.

Enfin il répondit : Ami, je te conseille D'attendre que ton maître ait fini son sommeil. (i

On dirait même, lorsqu'il s'entête, qu'il s'applau sa résistance : c'est pourquoi La Fontaine en a i vaniteux. Il est certain du moins que la seule v qu'il juge bonne est la sienne , et certes , quan contente, elle ne lui fait pas beaucoup d'honneur une joie rudô, un mouvement désordonné, uni rauque, sourde, et violente.

Le grison se rue  travers Therbe menue.

Se vautrant, grattant, frottant.

Gambadant, chantant, broutant.

Et faisant mainte place nette. (vi , 8.)

Empêtré dans cette enveloppe brute, le sentiment ne s'en échappe que par une éruption brusque et discordante. Ajoutez à cette pesanteur naturelle la laideur qui lui vient de la servitude. « Pelé, galeux, rogneux», il subit la loi universelle qui donne aux malheureux la plus grosse part de malheurs.

Quand Buffon ne compose pas un plaidoyer, il est plus çxacty et se rapproche de La Fontaine. Il fait un joli portrait de la chèvre, vive, capricieuse et vagabonde : ce Elle ^ime à s'écarter dans les solitudes, à grimper sur les lieux escarpés , à se placer et même à dormir sur la pointe des rochers et sur le bord des précipices* L'inconstance de son naturel se marque par Tirrégularité de ses actions. Elle marche, elle s'arrête, elle court, elle bondit, elle saute, s'approche, s'éloigne , se cache ou fuit, comme par caprice et sans autre cause déterminante que la vivacité bizarre de son sentiment intérieur. Et toute la souplesse de ses organes, tout le nerf de son corps, suffit à peine à la pétulance et à la vivacité de ces mouvements qui lui sont naturels. » (Toin. X, 524.)

Cette description est vive et vraie. Mais combien les hardiesses du poète sont plus expressives ! Combien les comparaisons humaines abrègent et animent le portrait I Les chèvres sont des dames « qui ont patte blanche » , gentilles, proprettes, avec autant d'originalité que de caprice, avec autant d'entêtement que de vanité.

Certain esprit de Ubérté Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage

Vers le^endroit^u pâturage

LeI isk)Tnè fréquentés des humains.

Là, s'il est qf çlque lieu sans route et sans chemins. Un rocher, quelque mont pendant en précipices, C'est où ces dames vont promener leur caprices, (xii, 4.)

Rien n'est plus amusant que de v oir d eux de « ces persoimes » s'avancer l'une contreJ^^H^as à pas,

nez à nez » , avec une circonspection fière, les cornes baissées, et, raidissant le col, essayer de se renverser. Puis tout à coup un saut brusque, et chacune pait tranquillement de son côté.

Le bœuf fait contraste. Quoique puissant, il est aussi opprimé, puisqu'il est laboureur et pacifique.

Il s^avance k pas lents.

Quand il a ruminé tout le cas en sa tête,

il prononce sa sentence, et Ton ne pouvait choisir d'arbitre plus sérieux et plus réfléchi. Indifférent à ce qui Tentom'e, il laisse errer lentement sur les objets ses grands yeux calmes. Quand on le voit dans l'herbe haute, couché sur ses genoux, et qu'on suit le mouvement régulier et incessant de ces joues qui roulent et ramènent le foun'age broyé sous ses larges der*^ •' semble qu'il n'y ait fen lui qu'une pensée sourde i gétative, affaissée sous la chaire massive, et end par la monotonie machinale de son action. II quiète fort peu du cerf poursuivi qui se cache l'étable. Il rumine paisiblement pendant que rauuo lui rend grâces. Il reste à table, et continue à manger en avertissant son hôte qu'il va périr, (i v, 21 . )

IV, Arrêtons-nous un instant au bout dé cette longue galerie, et revoyons d'un coup-d'œil tous les animaux de La Fontaine. Il peint rarement et toujours en deux mots leur extérieur. C'est au caractère seul qu'il s'attache. Il est l'historien de l'âme , et non du corps. Pour représenter^jH^x cette âme, il lui donne les sen-

timents et les conditions de l'homme; ce mélange de la nature humaine, loin d'effacer la nature animale y la met en relief, et le chapitre de zoologie n'est exact que parce qu'il est une comédie de mœurs. La poésie montre ici toute sa vertu. En transformant les êtres, elle en donne une idée plus exacte; c'est parce qu'elle les dénature qu'elle les exprime ; et elle est le plus fidèle des peintres, parce qu'elle est le plus libre des inventeurs. Elle dépasse ainsi la science et l'éloquence, et j'ose dire que les portraits de La Fontaine sont plus exacts et plus complets que ceux de Buffon. Tantôt Buffon décrit minutieusement , en naturaliste, les mœurs et les organes de chaque animal. La Fontaine anime et résume tous ces détails dans une épithète plaisante. Tantôt Buffon fait des plaidoyers ou des réquisitoires, et conclut sans restriction à l'éloge ou au blâme. La Fontaine dit le bien et le mal, raille le chien qu'il juge « soigneux et fidèle » , mais qu^il trouve aussi « sot et gourmand » • Il peint ses héros sans parti pris, tour à tour fripons et dupes, heureux et malheureux, avec ce m^ange de laid et de beau que fait la nature, et cette alternative de peines et de plaisirs qui est la vie. Le poète est plus court et plus animé que le zoologiste, plus impartial et plus véridique que l'orateur. D est créateur, et le premier n'est qu'un copiste. Il est peintre, et le second n'est qu'un raisonneur. Nous trouvons encore ici la poésie placée entre les deux genres, qu'elle imite, corrige et concilie en les surpassant.

Un monde entier vient d'être reçu dans le monde poétique. En dépit de la noble soci^ÊÊJlÊ^ù^f qui, par

102 DES GABACTÈmiS.

la voix de ses philosophes ^ refusait Tàme aux bétes^ ce pauvre peuple asservi et persécuté est entré dans la cité universelle. Il faut désonnais qu'on s'intéresse à eux, qu'on les plaigne, qu'on les aime. Partout ou est rame, et où n'est-elle pas? il y a une chose qui ncnis touche et qui est en société avec notre âme. Si l'homme est frère des hommes, il est parent des animaux. Son esprit est fait pour ressentir les sentiments de tous les êtres , et concentrer en soi la pensée de l'univers. Ar XVIP siècle on ne croyait pas que l'art et le sentimen dussent ainsi s'étendre. Aujourd'hui chacun le sait e tous les poètes le prouvent. La Fontaine a devancé \i changement qui a élargi les frontières de l'art en étendant les sympathies de l'homme , et on pourrait sam injure lui attribuer la page suivante, écrite d'hier :

a La Grise était jeune, belle et vigoureuse. Elle portait sans effort son double fardeau, couchant les oreilles, et rongeant son frein, comme une ardente jument qu'elle était. En passant devant le pré long, elle aperçut sa mère, qui s'appelait la vieille Grise comme elle la jeune Grise, et elle hennit en signe d'adieu'. La vieille Grise s'approcha de la haie en faisant résonner ses enforges, essaya de galoper sur la marge du pré pour suivre sa fille. Puis la voyant prendre le grand trot, elle hennit à son tour, et resta pensive, inquiète, le nez en avant, la bouche pleine d'herbes qu'elle ne songeait plus à manger. » {La Mare au Diable.)

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