S 3. — DES D!EUX
Pour qa'un peuple entre dans la cité poétique, il faut qu'il y smèoe ses dieux :
Ilium in Italiam portans, victosque pénates.
Ils sont Teffet et la preuve de son unité et de sa vie. Us le légitiment' et rafiennissent ; ils lui conununiquent leur stabilité et leur sainteté. Aussi La Fontaine croit-il de tout son cœur aux dieux de ses bêtes. Il en parle sans cesse et souvent sans besoin , comme Homère. Les images mythologiques naissent ^ez lui d'elles-mêmes. Il n'a pas besoin de les chercher ; on voit que sa pensée habite dans ce nonde. Il y trouve des figures sublimes , dignes d'Homère, quand il montre « les Parques blêmes dont la main se joue également des jours du vieillard et de ceux du jeune homme ». Il ne peint pas les dieux vaguement, avec des souvenirs de classe. Il distingue les détails de leurs mouvements, et voit Atropos à son métier « reprendre à plusieurs fois l'heure fatale au monstre » . 11 est chez lui dans l'Olympe. Il y prend ses ccHnparai^s comme nous prenons les nôtres autour de nous. Il voit deux servantes au rouet, et trouve que « les sœurs filandières ne font que brouiller auprès d'elles » . Du galetas il entre de plain pied dans le ciel. Il connaît les généalogies aussi bien qu'Hésiode, et jusqu'à celles des animaux divins.
Elles avaient la gloire De compter dans leur race, ainsi
104 DES GilRAGTÈRES.
L'une certaine chèvre, au mérite sans pair, Dont Polymène fit présent à Galathée;
Et l'autre la chèvre Amalthée
Par qui fut nourri Jupiter. (xii, éS)
Il est si bon païen qu'il invente en mythologie. Hérodote eût pu dire de lui comme d'Hésiode et d'Homère, qu'il avait créé un monde divin. Il donne aux arbres une immortalité « sur les bords du noir rivage » . Et il rend tout vraisemblable par ce ton naïf qui dégénère quelquefois en gentillesse enfantine, mais qui n'en convient que mieux à l'historien de lupin et de la fourmi. '^
Je vous sacrifîrai cenÉûnoutons : c'est beaucoup ' ♦
nÉâno intcfu
Pour un habitant^u Parnasse.
Ainsi La Fontaine imite les dieux d'Homère , qui sont les véritables. Mais ce n'est pas sans raison ; car pour le poète , copier, c'est choisir. Il sent que partout 1^ dieux doivent convenir à leur peuple. Us ne sont les dieux de ce peuple que parce qu'ils sont faits à son image. Ils réfléchissent son caractère et portent l'empreinte de son esprit. Us sont le peuple lui-même , qui s'apparait sous une forme plus brillante et plus pure. L'Olympe grec n'est qu'une famille grçpque , la plus belle que liai Grèce ait jamais mise au jour. — Aussi les dieux païens , imités par le fabuliste , sont -ils les seuls qui conviennent à la fable. D'abord on n'y croit guère, non plus qu'au langage prêté aux bêtes; la fiction appelle la fiction , et on sourit en voyant Jupiter cousin de l' éléphan t^ comme en écoutant plaider le lapin et|l^^H|B^iter choquerait dans un autre
DES CABACIËRES. lOS
poème; on ne pourrait à la fois prendre les hommes au sérieux et les dieux en plaisantarie. Il n'y a pas de milieu entre les deux genres : il faut être grave et tout croire, ou s'égayer et douter partout.
Ajoutez que les habits et les physionomies humaines ont changé depuis Homère , tandis que les bétes sont les mêmes. Elles peuvent donc garder les dieux d'Honère, et les hommes ne le peuvent pas. Minerve aurefois déjà descendait au milieu de l'armée des rats it des grenouille. Nous sommes habitués à voir ensemble les dieux de la nature et les objets naturels. ~^s animaux qui courent dans les bois et s'ébattent lans les prairies sont les amis des nymphes qui vivaient [ans les hêtres et dormaient au bruit des fontaines. .es cerfs bondissants et agiles rappellent Diane « qui ime les cris de ctesse , et tend son arc d'or » , et lorsu'on voit les grands troupeaux paître tranquillement herbe abondtnte , on pense volontiers à la terre diine, nourrice des choses, qui fait tout sortir de son ïin maternel. — Comparez à ces images la my&ologie dicule dœ auteurs graves.
Bientôt avec Grammont courent Mars et Bellone.
Rubens nous a montré ce vers en action ; et certes il n'y a rien de plus extraordinaire que de mettre parmi les dentelles , les robes , les manteaux et toute la friperie moderne, le dos et les jambes nues d'un Mercure ou d'un Apollon. Mars et Bellone pam sont des recrues bizarres, et c Grammont courir tout seul. La
n'ait pas réduit la mythologie en mascarade ^ et qui ait adoré les dieux antiques sans en faire des grotesques j des madiines ou des magots.
Pour que ces dieux convinssent mieux èiKîore à leur nouveau peuple , il leur a donné quelque chose d'enfantin. Il en a fait de bons petits dieux , bien indulgents , et
quelquefois bien paternes. L'aigle pond dans le giroQ de Jupiter, et l'irrévérencieux escarbot « sur la robe
du dieu fait tomber une crotte id .
Le dieu, la secouant, jeta les œufs à bas.
Quand Faîgle sutTinadvertance m Elle menaça Jupiter D'abandonner sa cour, d'aller vivre au désert,
De quitter toute dépendance,
Avec mainte autre extravagance.
Le pauvre Jupiter se tut. (u, 18.)
Il est vrai qu'un jour il se souvient de sa majesté officielle, et ordonne à tout ce qui respire»de s'en venir comparaître aux pieds de sa grandeur. Mais peut-on rester sublime parmi de tels sujets? Tels sujets, tels maîtres. Il faut bien qu'il devienne le dieu des grenouilles, des souris, de la belette; le vainqueur des Titans est Jupin, et rien davantage. Toute sa cour baisse aussitôt d'un degré. L'aurore « au voile de safran, aux doigts de rose », apparaît toujours sur « le thym et la rosée »; mais c'est le lapin qui lui fait la cour. La vache lo donne son lait pour un fromage , le dieu Faunel^fek , et le renard invite le loup son compèr6^tt|^^^^ttc Les tout-puissants amours que nul ^^^^^^^^Bmmortels ni des hommes éphé-
mères , qui veillent sur les joues délicates de la jeune fille, et cheminent sur les mers et dans les campagnes » , se font tout d'un coup rustiques , « volent en bande , délogent ou reviennent au colombier » ; et dans le Styx, par qui jurent les dieux, les grenouilles vont coasser après leur mort.
Représenter fidèlement les dieux antiques, suivre leurs poètes à la trace , apercevoir les circonstances les plus petites et les plus naturelles de leur vie et de leur action , et en même temps les approprier aux humbles sujets qu'ils gouvernent , conformer leurs manières et leur ton au monde nouveau qu'ils habitent , rapporter par une règle inflexible les détails épars et divers à un efiTet unique , ne trouve-t-on pas ici encore la loi poétique universelle , l'alliance de là vérité et de l'art , de la diversité et de l'unité ?
108 DE l'action.