CHAPITRE III
DE l'action.
Les caractères agissent : voilà pour le poète une nouvelle source de poésie. Qu'est-ce qu'une action poétique? Après avoir peint les caractères en artiste, comment fait-il de l'action une œuvre d'art? En observant les règles qui conviennent aux caractères. Le beau est partout le même, et, si divers que soient les sujets, il s'y produit toujours suivant les mêmes lois.
§ 1. — DBS DÉTAILS*;
La première est l'abondance des détails et la recherche des traits particuliers. Il n'y a rien de si multiple que l'âme ; rien de si gradué, de si fin, de si complexe, que les sentiments. Nos mouvements intérieurs sont la plupart du temps presque insensibles ; notre vie ne se compose que de petites actions ; nous ne cheminons que pas à pas; nous ne faisons rien tout d'un coup. Nous n'arrivons qu'après un progrè^ét encore par des détours, sans cesse flottant entre deux sentiments, comme ces corps légers qui descendent lentement une rivière ,
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et sont encore ballottés çà et là par les moindres flots. Ainsi y la poésie j qui suit les démarches de Tâme , doit se composer de petits mouvements et à chaque instant changer d'allure. Que le moraliste aille en droite ligne vers la conclusion, et abrège le récit pour s'arrêter dans la maxime ; le poète suivra avec xx)mplaisance la ligne onduleuse de la passion et développera le récit en s'attardant autour des détails vrais.
Aussi La Fontaine voit toutes les pensées de ses personnages, les plus légers changements de leurs physionomies , leur vie , leur généalogie , leur patrie. Il sait que Tun est Normand , l'autre Manceau. Il dira le ilbm de Tendroit et ce qu'il en pense.
C'était k la campagne , Près d'un certain canton de la Basse Bretagne, Appelé Quimper-Gorentin ; On sait assez que le Destin iresse là les gens quand il veut qu'on enrage. Dieu nous préserve du voyage (vi, 18.)
'.garde ses animaux marcher et s'occupe de ce ^^ s ont en tête, « même quand ils vont par pays , gravement, sans songer à rien » (vin, 17). Il s'inquiète de leur dîner, veut savoir s'il est de leur goût. Voilà son âne dans un bon pré : « point de chardons » I Gomment faire? Il faut donc qu'il s'en passe? Eh bien, oui, il sera philosophe, et ne mangera cette fois que du sainfoin. La Fontaine est rassuré et continue. Il s'embarrasse du logement de ses personnages , et quand il veut défaire le berger de son dogue , « il offre au chien une niche chez le seigneur du village » (viii, 18). Il est
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le plus fidèle observatear de Fétiquette. Mesure loup, compère le renard^ monseigneur du lion, madame la belette , sultan léopard , chacun a son titre. En histori<> , graphe exact, il les annonce tous avec leurs non», ' prénoms , surnoms , qualités et dignités. Il les conduit jusqu'à la sépulture, marque le lieu, écrit l'épitaphe avec le style et l'orthographe du pays.
Un manant lui coupa le pied droit et la tête, Le seigneur du village k sa porte les mit.
Et le dicton picard alentour fut écrit :
Biaux chiresleups, n'écoutez mie
Mère tenchent chen fieux qui crie. (iv, 16.)
La méthode s'applique aux parties comme à l'ensemble du poème. Nous allons la suivre dans les récits, les descriptions et les discours.- Elle porte sa vertu jusque dans les moindres organes , et il n'est aucun trait dans la fable inerte d'Ésope qu'elle ne sache transformer et animer.
L <x Un homme dont la femme était détestée de tous les gras de la maison voulut savoir si elle l'était aussi des esclaves de son père. C'est pourquoi, sous un prétexte plausible, il la renvoya à la maison paternelle. Quand elle revint quelques jours après , il lui demanda comment elle était avec ceux de l'endroit. Celle-ci répondit que les bouviers et les pâtres la voyaient d'un mauvais œil. femme , dit-il , si tu es odieuse à ceux qui partent le matin avec leurs troupeaux et rentrent le soir, que devra-t-on attendre de ceux avec qui tu passes toute la journée? » (Fable 246.)
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Ydlà l'histoire abrégée et toute sèche. Ésope dit les faits, mais non les causes. Pourquoi la fenune est-elle haïe? De quel Um parle-t-elle aux gens ? Par quel talent rend-elle- la maison inhabitable? Il faut raconter tput cela , pour nous montrer la vie ; sinon on reste froid et ennuyé. La Fontaine va nous rendre compte d'une de ces journées 9 nous faire soufrir tous les déplaisirs du ^ iri , nous mettre de son parti. Nous assistons à une
^ne conjugale :
Rien ne la contentait, rien n'était comme il fout : )n se levait trop tard, on se couchait trop t6t; ?uis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose. Lies valets enrageaient^ Fépoux était à bout, lonsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout,
Monsieur court, monsieur se repose.
£lle en dit tant, que monsieur à la fin,
Lassé d'entendre un tel lutin.
Vous la renvoie k la campagne
Chez ses parents.... (vu, 2.)
Ésope rencontre parfois le trait original :
« Un rat de terre, par un mauvais destin, devint uni d'une grenouille. La grenouille , qui avait de maulis desseins , lia la patte du rat à la sienne. Ils allèrent d'abord par le pays pour dîner ; puis, s'étant approchés du bord du marais, la grenouille entraîna le rat au fond, faisant clapoter l'eau, et coassant breeekex, coax, coax.» (307).
Ce détail amusant et vrai est une escapade pour le triste compilateur des vieilles fables grecques. Il re-
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tourne bien vite à ses abréviaticms et à sa mono tonie:
<c Le malheureux rat, étouffé par l'eau, jetait mort, et surnageait attaché à la patte de la grenouille. Un milaa rayant vu l'emporta dans ses serres, la grenouille enchahiée le suivit, et fit aussi le diner du milan. »
Je ne prends dans La Fontaine que les discours et les sentiments de la grenouille.
Une grenouille approche et lui dit en sa langue : Venez me voir chez moi, je vous ferai festin.
Messire rat promit soudain ; 11 n'était pas besoin de plus longue harangue.
Pourtant il faut encore allécher la dupe , et le traître est naturellement menteur et orateur. Quelques traits nouveaux vont achever la séduction et compléter le caractère.
Elle allégua pourtant les délices du bain , La curiosité, le plaisir du voyage, Cent raretés h voir le long du marécage.
Un jour il conterait à ses petits enfants Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants , Et le gouvernement de la chose publique
Aquatique.
C'est tout un programme , et la grenouille se fait charlatan. Sous quel prétexte persuadera-t-elle au rat de se laisser lier les pieds? Cela n'est pas dans Ésope, et son histoire est invraisemblable.
Un point sans plus tenait le galant empêché : Il nageait quelque peu, mais il fallait de Taide.
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La grenouille k cela trouve un tr^s bon remède : Le rat fut k son pied par la patte attaché.
La Fontaine montre d'où vient le lien , et cette petite circonstance ramène notre pensée au bord du ma^ récage :
Un brin de jonc en fit raffaire.
Le ton s'élève : avec deux mots le poète devient éloquent.
Dans le marais entrés, notre bonne commère S'efforce de tirer son hâte au fond de Teau, Contre le droit des gens, contre la Îq\ jurée.
On voit la joie gloutonne et cruelle du brigand :
Prétend qu'elle en fera gorge chaude et curée. C'était k son avis un excellent morceau.
Déjk dans son esprit la galande le croque.
La scélératesse est achevée , puisqu'il est railleur et impie.
Il atteste les Dieux, la perfide s'en moque.
On assiste aux émotions successives du <r pauvret » et du meurtrier. On va et revient de Tun à l'autre.
Il résiste, elle tire. (iv, 2.)
C'est un drame , et une intrigue , et Ton reste enfin suspendu , attendant le dénoûment. La trahison , subite et isolée dans Ésope , est préparée et développée dans La Fontaine ; Esope la nomme, La Fontaine la fait voir. L'un donne l'abrégé d'un conte , l'autre fait l'histoire de rame.
Au reste , La Fontaine ne décrit pas seulement les
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^ mouvements de l'àme» Il sait que l'imagination àe rhomme est toute corporelle ; que , pour comprendre le déploiement des sentiments y il faut suivre la diversité des gestes et des attitudes ; que nous ne voyons l'esprit qu'à travers le corps. Pour sentir Timportunité de la mouche ^ il faut être importuné de ses allées y de ses venues, de ses piqûres, de son bourdonnement. Phèdre ne nous apprend rien quand il met sa critique en sermon.
« Une mouche se posa sur le timon , et gourmandaht la
mule : Que tu es lente ! dit-elle j ne veu:^-tu pas marcher plus vite ? Prends garde que je ne te pique le col avec mon aiguillon. L'autre répondit : Je ne m'émeus pas de tes paroles ; celui que je crains est l'homme qui , assis sur le siège de devant , gouverne mon joug de son fouet flexible , et retient ma bouche par le frein écumant. C'est pourquoi laisse là ta sotte insolence. Je sais quand il faut m'arrêter et quand il faut courir. »
Au contraire ici la critique est en action et le ridioule palpable , parce que la sottise tombe du moral dans le physique, et que l'impertinence des pensées et de^ sentiments devient l'impertinence des gestes et deà mouvements.
Uve mouche survient et des chevaux s'approche , Prétend les animer par son bourdonnement, Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment
Qu'elle fait aller la machine; S'assied sur le timon, sur le nez du cocher;
Aussitôt que le char chemine.
Et qu'elle voit les gens marcher, Elle 8*en attribue uniquement la gloire.
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Va, vient, fait Fempressée; il semble que ce soit Un sergent de bataille, allant à chaque endroit Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
IL Même méthode dans les descriptions : car décrire, c'est raconter, et la seule différence c'est que dans le second cas les détails se succèdent , et que dans le premier ils sont ensemble. Phèdre a nonmié le coche et s'est arrêté là. La Fontaine a marqué le lieu, le nombre des chevaux , leur force , leur fatigue , les différentes sortes de voyageurs , et je ne sais combien d'autres choses encore :
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé.
Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes, moines, vieillards, tout était descendu; L'attelage suait, soufflait, était rendu. C^ii^t ^0
a On ne trouvera pas ici, dit La Fontaine, l'élégance et l'extrême brièveté qui rendent Phèdre recommandable. La simplicité est magnifique dans les grands hommes; moi qui n'ai pas les perfections de langage qu'ils ont eues , je ne la puis élever à un si haut point. J'ai cru qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage : c'est ce que j'ai fait avec d'autant plus de hardiesse que Quintilien dit qu'on ne saurait trop égayer les narrations. Il ne s'agit pas ici d'en apporter une raison; c'est assez que Quintilien l'ait dit. » (Préface.) Il est charmant de voir un poète s'accuser et s'excuser d'être poète , et demander à son vieux maître de rhétorique la permission d'animer ses personnages. Pour