‹ Essai sur les Fables de La FontaineChapitre 2 sur 21 · OPPOSITION DE LA FABLB PHILOS · texte numérisé non relu

OPPOSITION DE LA FABLB PHILOS

A LA FABLK POÉTIQUE.

I. Le regard du philosophe, du savant, du n'est pas celui que nous jetons d'abord sur Au premier coup d'œil , nous voyons l'obj tier, c'est-à-dire obscurci par une nuée de Cnuuusiauces et enveloppé dans la multitude d^ ses détails. Une plante nous apparaît avec ses feuilles et ses fleurs tout ensemble , avec les sinuosités de sa forme, les nuances de ses couleurs , la diversité des herbes qui Tenvironnent , la figure du sol où elle croît. La forme commune que le botaniste attribuera à l'espèce reste ensevelie sous les accidents qui l'accompagnent , et attend , pour être dégagée, que notre pensée se soit dégagée des sens. La confusion eât pareille s'il s'agit d'une action; je la vois d'abord avec tous ses caractères , utile ou nuisiWe , bien ou mal conduite , liée à cet événement ou à cet autre , produite en ce lieu , en ce moment , à cette occasion, par cette personne. La justice ou l'injustice, qui la fait bonne ou mauvaise , demeurer i^rée jusqu'au jour où l'esprit écarte ce cortège obscur, et découvre, dans la foule , le droit , qui s'y cachait confondu. Alors seulement naissent la philosophie, la morale, la scietice. Savoir est donc analyser les objets , puis analyser ces

analyses; plus la décomposition Va loin j plus la science est parfaite. Elle omet les détails de l'objet complexe, et ainsi le change en chose abstraite j elle ne prend dans l'objet particulier que ce qu'il a de commun avec les autres , et ainsi le change en un être général ; elle ne Fobserve complexe et particulier que pour l'apercevoir général et abstrait; elle n'agit que pour altérer, dé»turer . transformer ; elle est un raisonnement continu y its ne comptent que parce qa'ils prouvent des les êtres n'entrent que pour se résoudre en qualités, où les événements^e sont reçus que pour se fondre en formules ; elle ne part de la connaissance primitive que pour s'en écarter.

Composons une fable d'après cette méthode; nous voulons déoaontrer une maxime morale , et rien de plus. Nous rejetons donc tout ce qui ne concourt pas à la preuve; si nous ajoutons un syllogisme à la inorale, nous nous trouverons assez éloquents. Notre récit fait les prémisses , le précepte est la conclusion , et le conte tout entier n'est qu'un sermon. Mais que faire pour que l'aventure ne soit qu'une preuve? Comment la disposer pour que la maxime en sorte d'elle-même ? Que doit-elle être pour se transformer dès l'abord en loi générale et en règle abstraite? Aussi abstraite et aussi générale que possible; elle cessera aisément d'être particulière et complexe^ si elle l'est à peine ; on en tirera tout de smte la maxime si elle n'est que la maxime elle-même mal déguisée. Notre narration ne sera donc que la répétition de notre morale; nous dirons deux fois la même chose, d'abord sous forme de récit, ensuite sous forme de sen-

tence; nous aurons Tair d'être historiens, et nous ne serons que pédagogues. Nous mettrons d'abord le pré-^ cepte à part : dans tout bon raisonnement on distingue expressément la conclusion des preuves. Nous indiquerons en outre qu'il est la conclusion , afin qu'après l'avoir discerné on le reconnaisse. En géométrie, on met aijflbout du théorème : C'est là ce qu'il fallait démontrer; dans nos apologues , nous mettrons en tête du précepte : Voilà ce que la fable devait prouver. Notre œuvre prendra ainsi une forme mathématique, et montrera, jusque dans ses dehors , Taustérift solennelle de notre dessein. Nous pourrons alors entrer dans le récit, en tailler toutes les parties , émonder le luxe littéraire. Nos personnages ne seront que des vices , des vertus , des qualités pures , sous des noms de plantes et d'animaux. Décolorés et sans substance , ils laisseront briller à travers eux l'idée générale qu'ils renferment; plus ils seront vides, plus ils seront transparents. Pour qu'ils se changent en arguments , il faut qu'ils ne soient plus des êtres : un portrait vivant pourrait attirer l'attention, et le spectateur oublierait l'instruction pour le plaisir; une peinture détaillée pourrait égarer l'interprétation , et le spectateur laisserait la bonne conclusion pour la mauvaise ; si le renard a trop d'esprit , on ne songera qu'à lui , ou , qui pis est , il sera le héros. Nous ne laisserons donc ni source d'intérêt , ni occasion d'erreurs, et nos personnages ne pourront ni amuser, ni tromper. Cette suppression des caractères supprimera l'action , car l'action est le mouvement et la vie , et nos acteurs sont immobiles et morts. Puisque le Renard n'est que

la ruse en général , nous ne lui prêterons ni réflexions railleuses, ni discours persuasifs, ni démarche cauteleuse, ni contenance hypocrite, ni physionomie sournoise; nous le nommerons sans le décrire; nous rapporterons ses paroles sans le faire parler lui-même. Descriptions , récits , dialogues , nous abrégerons tout pour courir plus vite à la morale* Les ^ plus couilifc preuves sont les meilleures , et on se hâte quand on n'a souci que d'arriver. — Mais Tamour de la preuve, qui vient de retrancher les personnages et Faction , éteint aussi Texpression. PlyUito ces mots hardis, saisissants , passionnés ; plus de ces métaphores vives et originales; plus de ces phrases imitatives, de ces sons choisis , qui transforment les sentiments en sensations et pénètrent notre corps des émotions de notre âme. La science ne s'adresse qu'à l'esprit pur, elle n'emploie que des expressions ternes et nobles ; elle fuit les métaphores , toujours inexactes ; elle enchaîne les phrases monotones avec une régularité grammaticale, et ne consent jamais à amuser l'oreille par la musique des

vers. Où trouver maintenant dans le style le portrait du poète? Une géométrie n'a point de style. Quand on ne cherche que le vrai, on ne mêle pas son émotion à ses arguments ; on respecte trop la vérité universelle pour y empreindre ses sentiments personnels ; c'est une lumière pure, dont on s'écarte pour ne pas l'offusquer. On ne trouvera donc dans notre fable ni comique, ni éloquence, ni tendresse ; point de ces accents, qui révèlent un élan de l'âme, ni de ces saillies qui laissent deviner un sourire , ni de ces tons variés qui expriment

les mouvements sinueux d'une imagination légère. Tout sera régulier , uniforme, sentencieux, sévère ; et notre recueil de préceptes, démontré par tm recueil d'exemples, laissera le lecteur sans émotion, mais convaincu.

« Le Renard et la Panthère se disputaient le prix de la beauté ; la Panthère vantait surtout la b^uté de son éftps ; le Renard lui dit : Combien suis-je plus beau , moi qui ai cette bigarrure , non sur le corps , mais dans l'esprit! — Cette fable montre que la perfection de l'âme est préférable à la beauté du corps. » (Esope ,13.)

Voilà le modèle de la Hfcle philosophique.

II. La fable poétique y est opposée. Si le poète reçoit du philosophe des idées générales et abstraites , c'est pour les transformer en êtres complexes et particuliers : s'il conçoit la force qui produit une plante , c'est pour dresser dans l'air pur sa tige frêle et souple , étendre à l'entour les feuilles vertes et brillantes, épanouir au sommet la fleur parfumée , et répandre en son œuvre le calme et l'harmonie qui ressemblent au bonheur. N'estce pas là le sentiment que respirent ces vers d'Homère ? Et Homère n'est-il pas l'âme poétique de la Grèce sous le nom d'un homme ?

a Tel le fertile rejeton d'un olivier, qu'un homme nourrit dans un champ solitaire, où jaillit une eau abondante , beau , verdoyant , que balancent les souffles de tous les vents, et qui se couvre de blanches fleurs. » (Iliade y xviii, §3.)

Ainsi , le poète n'observe la cause primitive que dans ses effets dérivés , la loi unique que dans son action mul-

tiple, la force intime que dans sa vie extérieure. Il la voit donc enrichie de ses détails et environnée de ses circQnstances ; l'idée simple, tombant sur son esprit comme sur un prisme , se déploie en mille couleurs. Achille n'est pas seulement la force héroïque : c'est le jeune Us d'une déesse , le plus beau des Grecs , qui , outragé, j)leure comme un enfant dans le sein de sa mère ; qui ^ sur la grève solitaire , chante ayec la lyre en contemjjlant la mer immense; qui console son ami aifligé aveèun accent aussi tendre et aussi ému que ce^ lui d'une jeibe mère :

a Pourquq pleures-tu , Patrocle , comme une enfant qui ne s^it j^s encore parler, qui court après sa mère afin qu'qb la |)renne , la tire par sa robe , et Tarréte , et la regarnie en^ pleurant pour être portée dans ses bras? » (xvi,6.|

Ces le même homme dont 'c la voix d'airain , sem*blable lu cri d'une trompette , » renverse dans la plaine les tVoyens et leurs chars , et qui , le pied sur la poitrine dHector suppliant , Tinsulte et le menace : « Chien, n^mesupplie ni par mes genoux ni par mes parents. y PjÈdsf aux dieux que ma colère et mon cœur me pous- ^nt i déchirer et à manger ta chair crue , tant tu m'as fait /emal. » (xxii, 545.) C'est l'âme laplus violente et la plus fiouoe , la plus généreuse et la plus sauvage , mobile et tempétueuse , mais vivante parce qu'elle est complexe et multiple , et poétique parce qu'elle vit. La poésie défait donc l'œuvre de la science ; elle reconstruit ce que l'autre avait décomposé ; elle rend à l'objet abstrait ses détails , et , ainsi , le change en chose complexe ; elle

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rend à Têtre général ce qui lui appartient en propre , et ainsi le change en être particulier. Elle ne Tobserve général et abstrait que pour le rendre particulier et complexe ; elle n'agit que pour réparer, reformer et créer. C'est une source fécondante où les lois n'entrent que pour se transformer en événements, où les idées neèont admises que pour se condenser en objets , où les forces ne sont reçues que pour être déployées en actions. Elle ne s'éloigne du point d'arrivée que pour revenir au point de départ. '

De là naît une nouvelle fable ; nous prétendons €hmmer une maxime morale , et nous ne voulons rien de plus ; peu importe que nos preuves soient rigoureuses. Que le lecteur tire du récit ce précepte ou cet autre, s'il est intéressé ou ému, nous sommes contents ; notre démonstration est assez solide , si elle est belle, et la fable est utile dès qu'elle a plu. Mais comment donnir la vie à un précepte ? Comment faire rentrer la sève dais cette plante desséchée qui gît au coin d'un herbier ? Hiisqu'ii y a dans l'apologue lamaxhne qui conclut, et lertcit qui prouve , il faudra changer à la fois le récit et la myxime. Nous la retirerons de cette place invariable où elip semblait confinée par un syllogisme, nous la porterori^ tantôt au milieu, tantôt au commencement , et nous la ferons voyager par toute la fable. Nous l'effacerons souvent, car nous sommes poètes, et non pédagogues. Que les auditeurs, après notre petit drame, se fassent, s'ils le veulent , la leçon à eux-mêmes ; notre seul devoir est de leur en fournir l'occasion. Si elle est exprimée, ce sera par accident, dans le discours d'un personnage. Ainsi

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placée, elle ne sera plus un précepte , mais un fait, re* cevra la vie du récit dont elle est un membre et sera active parce qu'elle concourt à une action. Si enfin Tusage impérieux nous contraint de la mettre à part, nous en ferons une exclamation , un regret, un souhait du poète ; elle prendra un tour éloquent , comique ou touchant ; elle perdra son apparence didactique , en devenant un mouvement de Tâme ; on entendra , en Técôutant, la voix passionnée d*un homme ; elle sera couverte sous un sentiment , et la poésie la revendiquera en posant sur elle sa couronne de fleurs. Il sera facile alors d'animer le récit qui la confirme. Il est déjà tout préparé, puisqu'il contient les personnages, et nous n'avons qu'à leur rendre ce qui leur appartient. On ajoutera aux vices et aux vertus générales les traits particuliers qui leur sont propres : la violence du Loup, qui n'est qu'un brigand, ne sera pas la même que celle du Lion, qui est un roi. On reconnaîtra dans chaque personnage son rang, son âge, son éducation, sa physionomie. On fera comme la nature, qui jette à profusion les quaUtés sur chaque objet , et ne soufire pas deux choses semblables dans l'univers. On remarquera que les êtres varient selon les temps et les lieux, et que, pour être vrai, il faut avec les caractères représenter les mœurs. On peindra donc ses contemporains et ses compatriotes ; on marquera les détails les plus délicats et les plus fugitifs du ton, du langage, des manières, et le poète, sans y songer, deviendra historien. — Cette recomposition des personnages recomposera l'action. Us sont si vivants et si présents dans l'imagination qu'on suit involontaire-

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ment les chang^tnents de leur visage et les mouvements de leur^àme. PluS:de:discoiD*srappoFté3. U^ parlenteuxmémes^ avec esprit j véhémence ou tendresse ; ils discutent, et les réponses jaillissent sans qu'on les cherche; ils délibèrent 9 et les raisonnements {Hressés s'ordomient ^^ms qu'on les range : le poète écoute et ressent leurs émotions ; il raconte les détails, car les -détails aji^paraissent d'eux-mêmes y quand Himage de l'objet est vive et expresse.Ainsi, descriptions, récits, discours, tout s'est reformé, tout s'est ranimé de soi^m^e ; une fois rentrée au cœur, la vie a couru dans tous les mem* bres. -—Elle a pénétré d'abord dans les expressions. Les mots les plus familiers et les plus originaux accourent sur tes lèvres , parce que seuls ils peignent tout l'objet d'un seul coup. Les constructions variées ont imité la variété de la pensée ; quand elle s'est rompue^

y lapdirase s'est rompue avec elle , et le chant des mots sonores a noté par ses inflexions visibles les ondulations invisibles du sentiment. — Ainsi répandu dans l'œuvre

^entière ^ le mcmvemmt se communique au poète. Il ne ^ut voir des êtres souffrants, heureux, passionnés, sans ressentir leur souffrance, leur bonheur, leur passion. 11 mêle ses sentiments à son récit; il juge ses personnages, il a oublié qu'ils sont des fictions ; il les raille ou en prend pitié, les gourmande ou les admire; il monte avec eux sur le théâtre, et devient lui-même le principal spectacle ; nous connaissons dorénavant ses goûts, ses habitudes ^ son histoire même ; nous suivons à chaque ligne les mouvemente de son imagination ou de son âme. U ne reste plus rien maintenant des idées

générales et abstraites; les voilà dénaturées deux fois. Elles sont devenues des êtres particuliers et complexes, et se sont mêlées à des Bêntiments complexes et particuliers ; la violence n'est plus une qualité pure , elle 6st¥ devenue un lion , et le lion de La Fontaine. Tout, dès lors, est varié, mobile, intéressant, animé; diacun des mots qu'on touche en ps^courant la fable soulève une foule de pensées incertaines et fugitives, comme chaque pierre qu'on déplace en suivant un chemin découvre une multitude d'êtres, défigures et de couleurs. La poésie alors est l'image de là nature.

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