‹ Essai sur les Fables de La FontaineChapitre 3 sur 21 · OPPOSITION DE LA FABLE PRIMITIVE A LA FABLE POÉTIQUE · texte numérisé non relu

OPPOSITION DE LA FABLE PRIMITIVE A LA FABLE POÉTIQUE

N'est-élle que l'image de la nature ?.Ne fait-elle que renouveler cette premi^e vue complète et confuse d'où est sortie la science ? Non ; elle la répète en la transformant ; elle copie la nature , mais en la pà'fection^ant ; et, comme une glace pure, en même temps qu'elle réfléchit les choses , elle leur prête sa lumière et sa beauté. Nous ne savons donc pas pleinement encore ce qu'est la fable poétique. Après l'avoir opposée à la science qui forme la fable^didactique , il faut l'opposer à la nature que copie la fable primitive. On a vu qu'elle est vivante comme la nature ; on verra qu'elle est systématique comme la science. Située enbre les deux , die en a les mérites sans les défauts.

L La nature manifeste l'idée immortelle qui l'anhne, mais par des œuvres incomplètes et dispersées. Nul ca-

ractère ne s'y montre en même temps tout entier : le temps en éparpille les parties , et ne dévoile jamais à la fois qu'un seul coin du tableau : aujourd'hui un sentir ment 9 demain un autre. Nous ne vivons que par parcelles, et la moitié de nous-mêmes est toujours écoulée, tandis que Tautre est à venir. Encore cet être successif est-il la plupart' du temps languissant et inachevé. Entre ses apparitions éparses, que d'obscurité et de vides! Combien d'actions indifférentes ! Que ce visage est terne , et qu'il est rare de le voir illuminé par un sentiment! Le plus grand homme du monde s'occupe à manger, à dormir, à causer, à s'ennuyer, à effacer la grandeur et Toriginalité de son caractère dans les petits détails communs d'une foule de petites actions communes , et le héros n'est héros que par exception. L'est -il au moins quand, il essaie de l'être? Non, les conditions lui manquent, les circonstances l'arrêtent; il est impuissant à se dégager, et sa force mutilée ne le soulève qu'à demi. Qui de nous a jamais été jusqu'aux dernières bornes de la douleur , de la joie , de la haine ou de la tendresse ? Nous nous arrêtons à mi-chemin, et l'imagination seule pousse jusqu'au bout de la carrière. L« vol de notre esprit est toujours plus puissant que celui de la nature , et nous concevons plus qu'elle ne peut fournir. Quand nous voyons un noble chêne , dont les racines s'enfoncent dans le sol comme des pieds d'athlète , étendre ses branches noires chargées de feuilles sonores , et dresser son tronc serré par rècorce comme par des muscles tendus , nous l'imaginons plus fort et plus grand encore ; nous élargissons

sa voûte , nous'tordons son écorce , nous raidissons ses bras 9 nous couvrons sa masse sombre d'une plus riche lumière : et nous sentons alors que la nature n'a pu accomplir son dessein ^ que ses lois ont entravé son action ) que son œuvre n'est pas égale à son génie* Inachevé et brisé, tel est le spectacle primitif ; disséminée et incomplète, telle est la vue originelle; et la connaissance , qui , à son début , reproduit servilement la nature , en reproduit la dispersion et l'imperfection.

Faisons une fable de cette vue primitive , et que notre œuvre soit une simple copie du réel. Nous aurons des caractères , une action , des dialogues , car tout cela est dans la nature et s'offre aux premiers regards. — Mais quels seront les caractères? ïrouvera-t-on dans chacun une empreinte profonde et originale ? Non, car la vue primitive ne découvre pas cette expression complexe et personnelle qui distingue un caractère de tous les autres. Je ne puis reconnaître du premier coup d'œil quel est le naturel tout entier du Loup ; quel mélange d'inquiétude, de violence, de sottise et de poltronnerie, compose sa physionomie. Je ne puis rassembler ces traits qu'à la longue, parce qu'ils sont dispersés dans ses différentes actions. Ajoutez que si je spis un copiste exact, je ne pourrai mettre en relief cette expression principale ; car les traits dominants et l'allure accoutumée sont en lui, comme en toute chose, cachés par les traits accessoires et les mouvements accidentels. Le caractère ne sera donc ni assez dégagé, ni assez complet. J'aurai trop de détails indifférents et trop peu des

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traite nécessaires. Il sera à la fois indistinct, inachevé ; il ne touchera (pia confusément et faiblement : dans la gderîe des portraits tous sercnt semblables et aucun saisissant. ---Même défaut dans raetion, puisqu'elle dér penddes caractères. Notre acteur parlera, car le personnage réei parie, mais longuement et languii^s^m:ment. En. effet, quand deux personnes conversent^ vont-^elIes droit au, tnit? Le discours ne se; traîne-t-il pas en détours interminablies ? Si la passion y jaillit^ n'est-ce pas une saillie, et si l'éloquence y éclate, ua hasard? A peine trois ou quatre points brillants sur un fond uniforme et terne; le reste n'est que mono* tonîe ^ confusion. Nous raterons donc la même pensée sous toutes, sortes de formes; nous la reprendrons après l'avoir quittée ; nous la reproduirons encore une fois hors de sa place naturelle ; nous la répandrons partout^ faute de savoir la concaitrer. Ainsi dissoute , elle languira; en perdant sa brièveté, elle perdra son énergie; en se multipliant elle s'évanouira. — Que deviendra le style dans cet affaiblissement de l'action et des caractères? Il gardera encore l'harmonie des vers; car l'esprit didactique n'est pas là pour porter la fable dans le pays de la pensée pure , et couper toutes les racines par qui elle tient au domaine des sens. Mais il se déroulera , uniforme , décoloré , avec un abandon rafantin , comme une longue complainte ; ce sera le bruit régulier, sourd , incessant et doux, d'une emi BK>ile et terne où nulle image ne se reflète , où toute hunières^éteint^ où tout mouv^ement s'allanguit , €p s'attarde en longs détours , et à qui l'on s'aban*

donne immobile et presque endormi. — L'auteur s'efiFacera comme les personnages. Aucun sentiment ne pourra naître en lui à l'aspect de ces figures indistinctes et de ces actions si peu parlantes. Pour soulever une émotion violente , il faut un amas de traits pathétiques. Pour exciter un intérêt soutenu^, il faut une suite de physionomies expressives. On ne le verra donc ni s'intéresser ni s'émouvoir. A peine de temps en temps distinguera-t-on en lui un nuage de tristesse, un sourire d'ironie , un effort incertain d'éloquence , et on le quittera sans l'avoir connu.

Telles sont les fables du moyen âge. On peut voir ce qu'est devenue celle d'Esqpe en entrant dans ce monde nouveau.

L'ourse, pour sa peau déguisée ,

En voulait être mi^ux prisée ;

Autres dîent que c'est une bête

Qui de la pel et de la tête

Ressemble h la belle panthère ,

A qui autre ne s'accompère ,

Tant par y a couleur diverse.

L'on dit qu'elle repaire (se trouve) en Perse.

Et si dit, par l'âme son père,

Que bêtes U Im ne se père (compare)

De noblesse ni de beauté :

Car au.monde n'a paa auté (pareil),

Et pour ce le grève et dédaigne

Qu'autre bête à lui s'accompaigne :

D'ours, de cheval ni de lion,

Ne doit -on faire mention.

Envers lui , ce lui est aVîs ,

Tous lui semblent sales et vis (vilains).

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Le renard , qui tant sait de guille (ruses),

Vit que cil déprise et avilie

Les autres, et se prise et se loue ;

Si lui dit en faisant la moue :

Ainsi cuides-tu que mieux Tailles

Pour ta peau , où tant a de mailles,

Dont les deux, non mie les trois.

Ne valent pas un petit ponois (poids).

Tu te fais de ta peau moult cointe

Pour les mailles qui y sont pointes (peintes).

Mais je ne pris rien tel peinture.

Ni ne me fi, ni n'asségure.

Si Dieu a en toi beauté mise.

Pour ce les autres ne déprise ;

Car un laid sage est plus prisé

Que n'est un beau fol déguisé.

Beauté ne vaut rien sans savoir ;

L'un et l'autre fait bon avoir.

Telle est la très vraie noblesse.

Qui nobles mœurs en cœur adresse.

Le noble cœur trétout surmonte ;

Le noble cœur les membres dompte

(Isopet. Avionnet^ 18, éd. Robert, p. 201.

n . La poésie va transformer la fable enfantine comme elle a transformé la fable philosophique. Voyons avec quels moyens et par quelle vertu.

Les œuvres poétiques surpassent en les imitant les œuvres naturelles. L'artiste achève ce que la nature ébauche, et résume ce qu'elle disperse. Il crée comme elle, et d'après elle, mais sans défaillance ni interruption ; il fait autrement parce qu'il fait mieux, et ses copies sont toujours des inventions. Pourquoi un por-

trait est-il une œuvre d'art ? C'est que le peintre n'a pas seulement reproduit les couleurs et les traits de son modèle. A travers tant d'expressions changeantes, il a saisi l'expression dominante ; il a rassemblé les pensées diverses, pour en conclure la pensée unique, et il a deviné l'àme à travers le corps. Aussitôt sa main s'est trouvée guidée. Parmi les lignes , les teintes et les attitudes, il n'a plus vu que celles qui exprimaient ce caractère deviné. Elles sont venues d'elles-mêmes se placer sur sa toile, et le reste, qui méritait de périr, a péri ; le personnage est ici tout entier, et non plus épars entre hier, aujourd'hui et demain ; ses traits , qui , désunis , languissaient, une fois réunis , saisissent. Sa sottise ou sa grandeur accumulée sur un seul point se centuple ; la figure la plus vulgaire devient expressive, et intéresse, parce que l'esprit y aperçoit toute une vie en raccourci, n'est donc que choisir , parce que choisir, c'est ibler et agrandir. L'ambition est en chaque e comme dans Macbeth , et le poète a pu l'obserns toutes les âmes ; mais elle y a été mutilée ou ctouiiée par les circonstances, ou l'éducation, ou la froideur du tempérament , ou la mobilité du caractère^ Plantons ce germe dans un sol convenable ; choisissons une âme faible de volonté, facile aux séductions, accoutumée à l'action, à qui les idées s'attachent d'une prise subite, et que ses desseins obsèdent comme des fantômes. Au premier espoir du trône :

a Ma pensée, où le meurtre n'est encore qu'imaginaire, ébranle tellement mon pauvre être d'homme, que

l'action y est étouffée dans l'attente, et que rien n'est que ce qui n'est pas ! »(Act. i, se. m.)

Vienne l'occasion ; et l'ambition , nourrie par toute la véhémence et toute la ténacité de cette imagination exaltée, se tournera en démence; et l'homme, poussé de crime en crime par un destin intérieur, hors de soi, les yeux fixés vers ses visions funèbres, marchera, à travers les meurtres , vers sa ruine inévitable. Pour susciter cette passion immense, il a suffi d'assembler quelques conditions qui étaient dans la nature, et que la nature n'avait pas assemblées.

Ainsi, quand le fabuliste voudra composer des caractères , il ne prendra , au milieu des traits naturels , que les traits expressifs. Il ne verra dans ce lion que l'animal royal, et la noble béte sera toujours majestueuse comme Louis XIV « qui en jouant au billard conservait l'air du souverain du monde. » Il ne peindra les qualités diverses que pour les rapporter à la qualité principale qui engendre toutes les autres. 11 voudra toujours, sous les apparences variées, démêler l'être unique, et ne donnera les détails dérivés que pour faire comprendre la ^ause primitive. S'il prête un discours à un personnage, il en fera un tout indissoluble , où chaque phrase prouvera la conclusion , où le syllogisme intraitable se cachera sous les dehors de la passion, où le but, comme un moteur souverain , produira , disposera , conduira toute la machine et tous les mouvements. S'il décrit un paysage , les détails seront choisis pour' faire tous la même impression ; ils seront ordonnés pour faire tour

DE LA FABLE POÉTIQUE. l'^

à tour une ixapessaion pliifô grancte; il$ «erout ordonnés et choisis pour lai^sser dans l'àme un même sentiment sans cesse accru. Alors naîtra te vrai style pQétiqifô ; la liberté des tournures, la variété des mètres, Tirrégularité des rimes et Tallure onduleuse de la ^ase, ne détruiront pas l'unité de la période et la mélodie réglée des vers; la diversité et l'aisance de la prose s'allieront à l'enchaînement et à la symétrie de la poésie ; et la fable sera en môme temps une conversation et un chant. Mais les sentiments ainsi imprimés dans les spectateurs s'imprimeront dans le premier spectateur de Toeuvre , qui est le poète. Il sera lui-même ému ou amusé par son récit , et sa parole reprendra un accent. A chaque instant, il jugera l'action ou le personnage ; et ce jugement sera un résumé ; une louange, un reproche, un mot de compassion, un sourire moqueur, sont des conclusions sous lesquelles se groupent toutes les parties d'une aventure. Ainsi réunis par un nouveau lien, les objets et les événements prennent un nouveau relief. Le fabuliste poète est donc involontairement lin systé-^ matique. Son œuvre a la vie des objets réels , puisqu'elle est, comme eux , complexe et particulière ; mais elle n'a pas leurs défaillances et leur désordre, puisque l'idée intérieure qui l'a construite lui communique sa plénitude et son unité. Elle a la grandeur et l'harmonie des idées pures, puisqu'elle a pour àme une idée pure; mais elle n'en a pas l'immobilité et le vide, puisqu'elle est remplie de détails et d'action. Cette fable qui répète la nature, et que gouverne la logique, où l'unité de la cause ordonne la variété des effets, où la variété des

effets anime Tunité de la cause, qui intéresse comme ùik être vivant, et qui instruit comme un raisonnement, est la fable de La Fontaine.

Le siDge et le léopard

Gagnaient de Fargent à la foire;

Us affichaient chacun h part.

L'un d*eux disait : Messieurs, mon mérite et ma gloire Sont connus en bon lieu; le roi m'a voulu voir,

Et, si je meurs, il veut avoir Un manchon de ma peau , tant elle est bigarrée.

Pleine de taches, marquetée.

Et vergetée, et mouchetée.

La bigarrure plait : partant, chacun le vit.

Mais ce fut bientôt fait, bientôt chacun sortit. Le singe de sa part disait : Venez , de grâce. Venez, Messieurs, je fais cent tours de passe-passe. Cette diversité, dont on vous parle tant.

Mon voisin Léopard Ta sur soi seulement; Moi , je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille,

Cousin et gendre de Bertrand,

Singe du pape en son vivant,

Tout fraîchement en cette ville Arrive en trois bateaux exprès pour vous parler : Car il parle , on l'entend ; il sait danser^ baller.

Faire des tours de toute sorte , Pas$er en des cerceaux; et le tout pour six blancs. Non , Messieurs, pour un sou; si vous n'êtes contents. Nous rendrons à chacun son argent à la porte. Le singe avait raison : ce n'est pas dans l'habit Que la diversité me piîut, c'est dans l'esprit. L'une fournit toujours des choses agréables , L'autre en moins d'un moment lasse les regardants. Combien de grands seigneurs, au léopard semblables.

N'ont que l'habit pour tous talents ! (ix, 3.)

Ce même sujet trois fois raconté distingue les trois sortes de fables. Les unes , lourdes , doctes , sentencieuses, vont, lentement et d'un pas régulier, se ranger au bout de la morale d'Âristote, pour y reposer sous la garde d'Ésope. — Les autres , enfantines , naïves et traînantes, bégaient et babillent d'un ton monotone dans les conteurs inconnus du moyen âge. — Les autres, enfin, légères, ailées, poétiques, s'envolent, comme cet essaim d'abeilles qui s'arrêta sur la bouche de Platon endormi , et qu'un Grec aurait vu se poser sur les lèvres souriantes de La Fontaine.

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