DES HOMMES
Mais, quel que soit ce personnage, animal , homme, ou dieu , il est toujours homme , et contemporain de La Fontaine.
Pourquoi cela? Et comment cette fiction peut-elle s'excuser ? La règle est d'imiter la nature ; n^est-ce pas la <îontredire manifestement que d'attribuer aux bétes l'intelligence et les mœurs de l'homme , de les assembler en sociétés , de leur assigner des rangs , de leur donner des lois , des rois , des juges ? Qui prendra le conte pour une vérité ?
Souvenons-nous que le métier de poète n'est pas de voir et de copier, mais d'interpréter ce qu'il voit et de choisir dans ce qu'il copie. La brute gît dans une stupidité monotone , mais souvent l'intelligence perce cette nuit comme un éclair. Que le poète rassemble ces traits lumineux , et il croira voir dans la bête une pensée égale à la nôtre. N'est-ce pas là d'ailleurs l'interprétation naturelle? Ne sommes-nous pas enclins à donner la vie à la matière, et à prêter notre àme à tout objet? a Nous imprégnons et nous teignons de notre être » ce qui n'est pas notre être , et le monde extérieur n'est qu'un miroir où nous contemplons nos traits réfléchis. Qui n'a pas trouvé parfois une expression saisissante dans un arbre , un nuage , un accident de lumière ? Les objets inertes ou morts reçoivent de leurs formes ou de leurs couleurs une physionomie animée , et les fictions
poétiques ne sont ici que les croyances primitives. Si vous observez un moineau alerte qui sautille en dressant sa petite tête hardie , et picote le grain d'un air coquet et délibéré , vous croirez voir les ébats et les mines d'un gai polisson , indiscret convive , mais espiègle de bonne maison. Un bouleau blanchâtre à Técorce mince* et lisse , qui seul ,dans une clairière , élève vers le ciel humide son tronc grêle et ses feuilles frissonnantes , est un être souffrant , délicat et triste , aue Ton aime et que Ton plaint. L'interprétati devance donc celle du fabuliste; Tin répète l'inspiration poétique , et la croy autoriser la fiction.
I. Commençons par le roi. Qu'il p puisqu'il est le maître. Ensuite viei l'ours <c et les autres puissances » ; puiî le clergé , les médecins , et tous les c puis les bourgeois, les petites gens, ^
étage, a la racaille qui n'a ni panache , ^^ - .
La fable a l'ampleur d'une épopée.
! L'air sérieux et grave est le premier devoir du monarque. Un homme ou une bête qui porte l'État dans sa
ête peut-il être autre chose qu'imposant et sévère ?
usque sous la griffe du milan, il sait ce qu'il se doit,, et garde sa gravité, au risque de perdre son nez.
Le roi n'éclata pas , les cris sont indécents
A la majesté souveraine. (xii, 12.)
Certes on ferait tort à La Fontaine si l'on trouvait dans son lion le Louis XIV des bêtes. Il est moraliste, et
non pamphlétaire; il a représenté les rois, et non le roi. Mais il avait des yeux et des oreilles, et. faut-il croire qu'il ne s'en soit jamais servi ? On copie ses contemporains en dépit de soi-même , et les Romains ou les Grecs de Racine sont bien souvent des marquis beaux diseurs et d'agréables comtesses. Avec un peu de complaisance , on découvrirait dans La Fontaine des souvenirs qu'il avait et des intentions qu'il n'avait pas. Tl n'o.i* — '5^ ^Ydev dans les portraits de Versailles
nte et fière , cet air de tête tranquille pour comprendre ce que doit être un li se respecte. Si le roi daigne parler î'est avec une condescendance haui-ce que par hasard , « quand il a bien lorsqu'on déroge ainsi à l'étiquette , le s'excuser à ses propres yeux.
lieux assez souvent s'ennuie ,
erne l'univers,
*e autant, moi qu'on sait qui le sers.
Mais, si le iflatteur est maladroit^ si par exemple il s'offre trop ouvertement pour « espion » et valet, comme le monarque rentre vite dans son dédain superbe !
Ne quittez pas votre séjour, Caquet bon bec, ma mie; adieu'. Je n'ai que faire D'une babillarde à ma cour.
Surnoms blessants , familiarités ironiques , insultes ouvertes , le roi trouve d'abord une provision complète de paroles amères ; habitué à mépriser, il est habile à
26 DES CABAGTÈBES.
offenser, et fait, aussi naturellement Pun que Tautre. Quelquefois pourtant il s'humanise , et veut faire jûiiir ses sujets de sa majesté .
Sa majesté lionne un jour voulut connaître De quelles nations le ciel Tavait fait naîfre.
U manda donc par députés
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture
Avec son sceau. L'édit portait
Qu'un mois durant le roi tiendrait
Cour plénière, dont Touvérture
Devait être un fort grand festin ,
Suivi des tours de Fagotin. (vxi,'8.)
Il est hospitalier, mais par vanité , et tout à Theure les conviés vont sentir la griffe, a Les vices sont frères », a dit La Fontaine. Orgueil et dureté vont tnen ensemble. Quand l'escargot fait cette prière si touchante :
Princesse des oiseaux, il vous est fort facile D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux ; Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie , Et, puisque Jean I^apin vous demande la vie, Donnez4a-lui, de grâce, ou l'ôtez k tous deux :
C'est mon voisin , c'est mon compère.
L'oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot,
Choque de l'aile l'escargot.
L'étourdit, l'oblige k se taire.
Enlève Jean Lapin. (ii, 8.)
Ce n'était pas la peine de discuter avec de petites gens qui ont Vimpertinence de vouloir vivre. Quand le roi fait à tpielqu'un l'honneur de hii parler, c'est d'un
autre tdir. S'il traite avec un adversaire, c^est en mat*tre, et Ton dirait qu'il chasse uu laquais.
Va-t'en , chétif insecte, excrément de la terre. (li, 9.)
S'il s'adresse à un sujet, c'est en juge, et pour lui dénoncer son arrêt.
Chétif hôte des bois, Tu ris ! tu ne suis pas ces gémissantes voix ! Nous n^appliqueîons pad sur tes membres profanes
Nos sacrés ongles. Venez , loupe,
Ven^îl^ Reine,* immola?, tou»
Ce traître à ses augustes mânes. (viii, 14.)
On voit que dans la coïèr<^ il est toujours digiîe. Il n'oublie pas de donner à sa femme le titre d'usage; : il est furieux en termes officiels et choisis; il ne se cc«nmettra jamais avec un insolent. Un roi ofÏMisé jette sa canne par la fenêtre^ pour ne pd& frapper l'auidacieux et s'abaisser jusqu'à liû.
Quelquefois il redevient simple mortel, et s'en va chasser comme un hobereau.
Le roi des animaux se mit un jour en tète De giboyerj U célébrait sa fête. (ii, 19.)
Giboyer!.*. Ce mot de riche vénerie ainsi solennellement rejeté indique d'abord qui est le chasseur*
Le gibier du lion ) ce ne sont pas moineaux,
Mais bons et beaux sangliers , daims et cerfs bons et beaux.
Louis XIV était le plus grand mangeur de son royaume. Est-ce forcer la comparaison que de revoir dans l'ampleur de ces splendides épithètes le luxe des vastes dîners qu'il donnait à Versailles aux fêtes de l'Ile Enchantée? — Quant aux veneurs, ce sont simples ma*
28 DBS CARACTÈRES.
chines^ et s'ils osent prétendre à quelque mérite, une raillerie brutale les remet à leur place.
Oui , reprit le lion , c^est bravement crié ; Si je ne connaissais ta personne et ta race ^ J'en serais moi-même effrayé.
Le fond du personnage est un amour parfait de soimême. Peut-il en être autrement ? Chacun semble s'oublier pour se donner à lui et Tadorer. « Tous les yeux, dit Louis XIV lui-même, sont fixés sur lui seul, et c'est à lui seul que s'adressent tous les yeux. Lui seul reçoit tous les respects, lui seul est l'objet de toutes les espérances. On ne poursuit, on n'attend, on ne fait rien que par lui seul. On regarde ses bonnes grâces comme la source de tous les biens ; on ne croit s'élever qu'à mesure qu'on approche de sa personne et de son estime. » On s'éblouit et on se croit dieu quand on ne sent nlus rien au dessus de sa tête. « Qui considérera i sage du prince fait la félicité du courtisan, qu'i et se remplit pendant toute sa vie de le voir et
vu, comprendra un peu comment voir Dieu j.
toute la gloire et la félicité des saints. » (La Bruyère.) Un homme <k pour qui on est à bout de bronze et d'encens » , si bon et si grand qu'il soit né, finit par se dire que choses et gens ne sont faits que pour le servir. En 1710, je crois, les docteurs décidèrent que les sujets appartenaient corps et biens au monarque, et qu'il leur faisait don de tout ce qu'il ne leur prenait pas. Ajoutez que la nation était un peu de l'avis des docteurs. «Nous avons percé la nue des cris de Vive le roi, dit M"* de Sévigné; nous avons fait des feux dé joie et chanté le
DBS CARACTÈRES. 29
Te Deum de ce que Sa Majesté a bien voulu accepter notre argent. » Ainsi tous conspirent à sacrifier leurs intérêts et à diviniser les siens. Il n'est pas étonnant qu'il entre dans ces maximes. Quand la mauvaise for- ^ tune le force à consulter les autres^ il fait un beau discours sur le bien public , et ne songe qu'au sien. La peste est venue , il jfaut qu'un animal se dévoue. Ses sujets sont maintenant « ses chers amis », et il fait confession générale.
Ne noas flattons donc point ;][Yoyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi,' satisfaisant mes appétits gloutons,
J'ai dévoré force moutons.
Que m*ay aient-ils fait? Nulle offense.
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le bergen Je me dévoûrai donc, s'il le faut. (vu, 1.)
'^ " "légation 1 quel oubli de soi ! — Mais la vertu
çoit des tempéraments , et l'offre aura quel-
rictions :
Je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi : Car on doit souhaiter, selon toute justice, Que le plus coupable périsse.
— Nous y voilà. Le roi cherche un âne, et invite les courtisans à le trouver ; politique achevé, il est resté tyran et est devenu hypocrite. « Qui ne sait dissimulerj ne sait régner. »
La Fontaine est juste pourtant : son lion sait les affaires; il administre, enrégimente, organise, et sait même se passer d'un Louvois.
30 DBS CARACTÈRES.
Il ti^t conseil de guerre, envoya s^s prévôts.. ...
Tous furent du dessein, chacun selon sa^ise. (iv, 19.}
Il dresse un catalogue de Fannée , oomnie ii y eu avail; au nnuistère ; La Fontaine iiuite ju^qu'iau atyie de la db^ucellerie :
De par le roi des animaux ,
Qui dans son antre était malade.
Fut fait savoir k ses vassaux
Que chaque espèce en ambassade
Envoyât gens le visiter.
Sous promesse de bien traiter
Les députés, eux et leur suite.
Foi de lion, très bien écrite.
Bon passeport contre la dent.
Contre la griffe tout autant. (vi. 11.)
Encore cette fois le roi est un brigand ; mais son histc»*ie9 sait que parfois il a Tâme grande ^ et dit le bien aussi franchement que le mal. Quand le rat sort de terre entre ses pattes, le lion n'atteiul pas, comme dans Esope y que la pauvre béte lui demande grâce ; « il montre ce qu'il est », il la fait d'abord et noblement. Au dernier moment , le poète se prend de compassion pour lui. Il honore cette grandeur humiliée ; il s'incline devant cette majesté qu'on outrage. Ce sont de nobles vers que ceux-ci :
Le malheureux lion , languissant , triste et morne,
Peut à peine rugir, par l'âge estropié.
Il attend son destin sans faire aucunes plaintes, (m, 14.)
Ce lion « chargé d'ans » et qui pleure « son antique prouesse » , mais qui souffre et meurt sans rien dire , et à qui l'insulte seule arrache un gémissement , est hé-
roïque comme un persomiage do Corneille. Il assiste sans troub^ k sa déchéance; il dit en lui-mi^e ces mots sublimes de Louis XIV : « quand j'étais roi! » Et le poète admire sa grande âme. Ainsi S^iinlrSimon, voyant le roi mourir, oubliait les injustices du despote , pour contempler avec respect la sérénité généreuse du mourant.
IL Une procession dliabits dorés suit le maitre ; il n'y a pas de roi sans courtisans. Au dix-septième siècle, chacun l'était , depuis Lafeuillade, qui faisait le tour de la statue du prince « avec les génuflexions et les prosternements qu'on rendait aux anciens empereurs », jusqu'au grand Condé, qui s'alliait avec empressement et reconnaissance aux bâtards du roi. Le pauvre La Fontaine met partout Louis dansTOlympe ; un jour médit la main , et la retira vide , en disant tristeilckenaer, 246) :
appartient pas d'importuner les dieux.
bien humble, presque bas. Il promet à M"** de Montespan un temple , et met le duc du Maine dans l'Olympe. Quelques pages plus loin, le pauvre homme fait sa propre satire ; il est flatteur et raille les flatteurs.
Je définis la cour un pays où les gens
Tristes, gais, prêts h tout, k tout indifférents.
Sont ce qu'il plaît au prince, ou , s'ils ne peuvent Tètre,
Tâchent au moins de le paraître.
Peuple caméléon , peuple singe du maitre, On dirait qu'un esprit anime mille corps :
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.