‹ Essai sur les Fables de La FontaineChapitre 6 sur 21 · VIII, U · texte numérisé non relu

VIII, U

32 DBS GARAGTÈttES.

Voyons d'abord la cour tout entière. Tout à l'heure nous verrons paraître le courtisan par excellence ^Jô^ renard. La scène est la même que dans Saint-Simon.

La» femme du lion mourut.

Aussitôt chacun accourut Pour s'acquitter envers le prince De certains compliments de consolation

Qui sont surcroît d'affliction . (îbid. )

Proclamation , ordre et marche du cortège , maintien de circonstance 9 La Fontaine a pris.nota de chaque dé-, tail en fidèle historiographe.

^ Il fit avertir sa province

Que les obsèques se feraient Un tel jour» en tel lieu. Ses prévôts y seraient

Pour régler la cérémonie

Et pour ranger la compagnie.

Jugez si chacun s'y trouva.

Le prince aux cris s'abandonna,

Et tout son antre en résonna.

On entendit, k son exemple, Rugir en leurs patois Messieurs les courtisans.

Cette moquerie est légère. Saint-Simon est plus passionné et plus amer.

tf Plus avantcommençaitlafouledescourtisansde toute espèce. Le plus grandnombre, c'est-à-dire les sots, tiraient leurs soupirs de leurs talons , et , avec des yeux égarés et secs , louaient Monseigneur , mais toujours de la même louange, c'est-à-dire de bonté, et plaignaient le roi de la perte d'un si bon fils. Les plus fins d'entre eux ou les plus considérables s'inquiétaient déjà de la santé du roi ; ils se savaient bon gré de conserver tant de ju-

DES GARâGTËRBS. 33

gement parmi ce trouble , et n'en laissaient pas douter par la fréquence de leurs répétitions. — D'autres vraiment affligés ou de cabale frappée pleuraient amèrement ou se contenaient avec un effort aussi aisé à remarquer que les sanglots. . . Parmi ces diverses sortes d'affligés, peu ou point de propos , de conversation nulle ; quelque exclamation parfois répondue par une douleur voisine , un mot en un quart d'heure, des yeux sombres ou hagards, des mouvements des mains moins rares qu'involontaires , immobilité du reste presque entière. Les simples curieux ou peu soucieux presque nuls , hors les sots qui avaient en partage le caquet , les questions, le redoublement du désespoir, ou Timportunitépour les autres. » ( Chap. 168.)

Ceci est plus pénétrant, plus sérieux, plus profond. Mais La Fontaine a su trouver la vraie conclusion. Son courtisan met la bienheureuse reine « aux Champs- Elysées » , parmi « ceux qui sont saints comme elle » • Il fait parler « la digne moitié » du monarque avec un ton noble, conjugal et délicat.

Laisse agir quelque temps le désespoir du roi. J'y prends plaisir. Â peine eut-on ouï la chose, Qu'on se mit k crier : Miracle 1 apothéose !

C'est « bravement crié ». Mais l'embarras est de trouver précisément le ton convenable. L'enthousiasme outré parait hypocrite et offense.

Le singe approuva fort cette sévérité , Et, flatteur excessif, il loua la colère Et la griffe du prince, et l'antre , et cette odeur. Il n'était ambre, il n'était fleur, Qui ne fût ail au prix. (vi, 7.)

L'abbé de Polignac , dit Saint-Simon , se promenant

à Marly avec le roi , par uu mauvais temps , disait que

la pluie de Marly ne mouillait pas. Gela parut si fade

qu'il déplut au roi lui-même.

Sa sotte flatterie Eut un mauvais succès, et fut encor punie.

Une complaisance servile dégoûte. On a vu déjà com* ment l'aigle rebute la pie qui s'offre au métier d'espion. C'est un grand art que de faire sa cour. On dépense autant de génie à ramper qu'à régner. « Aux qualité; qu'on exige d'un domestique, combien peu de maitn seraient dignes d'être valets ! » Le renard résume tou» les traits du courtisan , comme le lion tous ceux du monarque. Dans nos vieux fabliaux, il n'est que malin et mécbant. Mais depuis ce temps il s'est poli et formé. Il a vécu dans les antichambres. On Ta « présenté » : il assiste au coucher, comme dit La Fontaine légiste, avocat, savant, philosophe, le >

de sa fortune. C'est son portrait que Labr i w s* ■/

dans ce passage :

« Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux , de son visage ; il est profond , impénétrable ; il dissimule les mauvais offices , sourit à ses ennemis , contraint son humeur , déguise ses passions , dément son cœur, parle et agit contre ses sentiments. » (De la Cour, i 33.)

Mais on le connaîtra mieux en le voyant agir.

Dans les visites qui sont faites, Le renard se dispense, et se tient clos et coi. Le loup en fait sa cour. Le prince tout à llieure

Veut qu'on aille enfumer renard dans sa demeure, Qu'on le fasse venir. 11 vient, est présenté; Et, sachant que le loup lui faisait eette affaire..*

Ilinvente subitement sa vengeance^ mais se contient, de peur de la compromettre j et commence ainsi d'un ton doux : -

Je crains, sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère Ne m'ait à mépris imputé D'avoir différé cet hommage.

Puis j les yeux baissés et comme un saint homme :

Hais j'étais en pèlerinage.

Et m'acquittais d'un vœu fait pour votre santé.

Gomme les choses se rencontrent ! Il allait demander

au ciel la guérison du roi ; il Ta trouvée en chemin ; les

personnes pieuses ont tout bonheur. Il a vu des gens

« experts et savants » , et sait pourq[uoi Sa Majesté est

languissante. Il apporte une consultation en forme ; le

dévot est devenu médecin , pose des principes, disserte,

démontre :

Vous ne manquez que de chaleur; Le long âge en vous l'a détruite.

D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante.

Le secret, sans doute, en est beau Pour la nature défaillante.

Le voici enfin dans son naturel , c'est-à-dire cruel et railleur.

Messire loup vous servira.

S'il vous plaît, de robe de chambre. (vm, 3.)

L'inhumanité et la possession de soi sont les sources de rhumeur sarcastiqpe. Quand le renard n'est pas

flatteur , il est moqueur , et paie tranquillement les services en insultes.

Si le ciel feût, dit-il, donné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton ,

Tu n'aurais pas k la légère Descendu dans ce puits. (m, 5,)

Mais il a tant d'esprit , qu'on Tadmire , quoique vil et méchant. « Qui sait parler aux rois, dit Labruyère, c'est peut-être où se termine toute la prudence et toute la souplesse du courtisan. » Ce n'est rien que les louer ; il faut leur prouver qu'ils le méritent. Tout est perdu s'ils soupçonnent qu'on les flatte. Il faut que le flatteur les convainque de sa sincérité et de leur vertu.

Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi , Vos scrupules font voir trop de délicatesse.

Eh bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce, Esirce péché ? Non , non ; vous leur fîtes, seigneur,

En les croquant beaucoup d'honneur. (vn, i .

Après l'argument aristocratique , l'argument philosophique. Le panégyriste improvise une théorie du droit et une réfutation de l'esclavage. Il attaque éloquemment le berger qui s'arroge sur les animaux « un chimérique empire ». Ainsi parle un orateur de la couronne : « Quand vous voudrez revendiquer une province , disait le grand Frédéric à son neveu , faites provision de troupes. Vos orateurs prouveront surabondamment vos droits. ».

Le courtisan est donc avocat ; faire arme de tout , être toujours prêt sur le pour et le contre , fabriquer à l'instant et de toutes pièces un système de preuves^

DBS CARACTÈRES. 37

<î*est la perfection du genre. Notre héros est descendu dans un puits où l'on voyait l'image de la lune.

€ompère loup, le gosier altéré, Passe par la. L'autre dit : Camarade, Je veux vous régaler. Voyez-vous cet objet?

C'est un fromage exquis: le dieu Faune Fa fait; La vache lo donna le lait.

Jupiter, s'il était malade.

Reprendrait l'appétit en tâtant d'un tel mets.

Il est devenu mythologue consommé et fait usage de tous les dieux. Ainsi Cicéron , dans la péroraison des Verrines , adorateur imprévu des divinités populaires , évoquait contre Verres TOlympe outragé dont il se moquait dans ses livres. Mais quel langage de gastronome ! quelles hyperboles appétissantes ! Gourmet et mythologue , en un instant le fripon a joué deux rôles. Il prend les tons les plus divers , il profite des moindres circonstances ^ il s'autorise d'un changement astronomique.

J'en ai mangé cette échancrure ; Le reste vous sera suffisante pâture.

Il tourne les objections en preuves :

Descendez dans ce seau que j'ai là mis exprès. (xi, 6.)

Cette fécondité d'invention ne tarit pas. Il ressemble à Panurge, « qui avait soixante-trois manières pour trouver toujours de l'argent à son besoin , dont la plus honorable et la plus commune était par façon de larcin furtivement fait , malfaisant , pipeur , buveur , batteur de pavé , ribleur s'il en é^t à Paris , au demeurant le meilleur fils du monde ; et toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre le guet. »

Il n'est pas donneur de son naturel. Quand il se met en frais pour traiter un convive, il fait comme Harpagon, a II n'a pas envie de faire crever le monde, il n'invite pas les gens pour les assassiner à force de mangeaille. »

Le régal fut petit, et sans beaucoup d'apprêts.

Le galant, pour toute besogne, . Avait un brouet clair; il vivait chichement. Ce brouet fut par lui servi sur une assiette. La Gigogne au long bec n'en put attraper miette , Et le drôle eut lappé le tout en un moment.

Cette politique e^ plus profonde que celle de Vt Harpagon n'a inventé que le bon gros pâté au bourré de marrons bien lourds , afin d'abattre Tappétit dès le premier service ; du moins ses hôtes pourront dtner. U ordonne au valet de ne verser du vin qu'après qu'on en aura demandé deux ou trois fois , et de porter toujours beaucoup d'eau ; encore ne va-t-il pas b dans leurs verres.

Mais en revanche que notre avare est emprejcomplimenteur, obséquieux, agréable chez les autic»; Comme il sourit gracieusement à son hôte ! Il est heufèuX, il va dîner aux dépens d'autrui. De sa dernière ladferîe, uul souvenir. L'avare effronté est un effronté parasite. Intéressé , eflfronté , obséquieux , parasite , ûous iie fôisons jamais que décrire le courtisan.

A quelque temps de là, la cigogne le prie.

Vo'lontiers, lui dit-il , car avec mes amis

Je ne fais pas eérémonie.

A rbeure dite ii courut au logis

Dé la, cigogne , son hôtesse ,

Loua très fort sa politesse ,

Ti^ouva le diner cuit à point.

Bon appétit surtout : renards n'en manquent point. 11 se réjouissait a Fodeur de la viande Mise en menus morceaux , et qu'il croyait friande, (i, i 8.)

Panurge était, comme lui, toujours prêt à dîner, « ayant nécessité m-gente de se repsdtre , dents aiguës , ventre vide , gorge sèche , appétit strident. Tout y était délibéré, si on voulait le mettre en œuvre, et c'était baume de le voir briber. » (Liv. 29.)

Il y a beaucoup de ressemblance entre les deux personnages. Panurge, quand venait le danger, « s'enfuyait le grand pas de peur des coups qu'il craignait naturellement ». (Liv. ii, 22.) Notre Panurge à quatre pattes se tient à l'écart , et expose à sa place le loup son bon ami.

Le renard s'excusa sur son peu de savoir* Mes parents, reprit-il, ne m'ont pas fait instruire; Ils sont pauvres, et n'ont qu'un trou pour tout avoir. Ceux du loup, gros messieurs, l'ont fait apprendre à lire.

Page 1