‹ Essai sur les Fables de La FontaineChapitre 7 sur 21 · XII · texte numérisé non relu

XII

Un instant après, quand le loup a bien emboursé les bénéfices de l'expérience, « et git à terre mal en point, sanglant, gâté », il lui commente d'un fort grand sangfroid une maxime de morale. C'est double plaisir qu'une telle aventure : « Le galant y voit deux profits , son bien premièrement, et puis le mal d'autrui. » Quelquefois il échoue. Cela n'àrrive-t-il pas aux plus habiles ? ce Tout ce grand raffinement , dit Labruyère , n'est qu'un vice qu'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune que la franchise,

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la sincérité et la vertu. » (vin, De là Cour). Mais jamais il ne perd contenance. Il trouve toujours une raison plausible pour conserver son masque d'honnête homme et son honneur de Mpon.

Adieu, dit le renard, ma [traite est longue k faire.

Nous nous réjouirons du succès de TafTaire

Une autre fois. (ii, 18.)

Il fait le grand seigneur « en dépit de ses dents » . Et quand le personnage de mendiant ne lui a pas réussi, il s'éloigne d'un air noble.

Ils éont trop verts, dit-il , et bons pour des goujats.

Telle est la grandeur de ce caractère ; il invente i^ d'expédients que le hasard d'obstacles; il espère encore quand il n'y a plus d'espérance. S'il a perdu sa queue, il voudra se donner des compagnons, (v, i.) Il sait tout supporter , même le triomphe d'un imbécile. Point de colère , il fléchit à l'instant le genou, et appelle le nouveau roi par ses titres. Il a même voté pour lui ; il est sans humeur comme sans honneur. Lorsqu'on veut se venger, on n'a pas le loisir de s'indigner.

Quand il eut fait son petit compliment ,

Il dit au roi : Je sais, sire, une cache,

Et ne crois pas qu'autre au monde la sache.

Or tout trésor, par droit de royauté.

Appartient, sire, à votre majesté.

Le nouveau roi bâille après la finance;

Lui-même y court, pour n'être pas trompé.

C'était un piège ; il y fut attrapé. (vi, 6.^

Tel est le portrait complet au courtisan. Avide, impudent, dur, railleur, perfide , sans pitié , mais spirituel, prompt, inventif, persévérant^ maître de soi, éloquent,

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son métier a fait son caractère. N'ayant de revenu que celui des autres, il faut bien qu'il vive sur le public, et en particulier aux dépens du roi.

Au reste, l'ordonnance suivante, rédigée par Montes* quieu, est l'abrégé de son histoire, et la définition de la cour I

<c Le courage infatigable de quelques uns de nos sujets à nous demander des pensions ayant exercé sans relâche notre magnificence royale , nous avons enfin^ -^Mé à la multitude des requêtes qu'ils nous ont pré-

ntées et qui ont fait jusqu'ici la plus grande sollicitude 1 trône. Us nous ont représenté qu'ils n'ont pas manqué depuis notre avènement à la couronne de se trouver à notre lever ; que nous les avons vus toujours sur notre passage, immobiles comme des bornes, et qu'ils se sont extrêmement élevés pour regarder sur les épaules les plus hautes Notre Sérénité. Nous avons encore reçu plusieurs requêtes de la part de quelques personnes du beau sexe qui nous ont supplié de faire attention qu'il était notoire qu'elles sont d'un entretien très difficile ; quelques unes même très surannées nous ont prié, en branlant la tête, de faire attention qu'elles ont fait l'ornement de la cour des rois nos prédécesseurs, et que si les généraux de leurs armées ont rendu l'état redoutable par leurs faits militaires, elles n'ont pas rendu la cour moins célèbre par leurs intrigues. Ainsi, désirant traiter les suppliants avec bonté , et leur accorder toutes leurs prières, nous avons ordonné ce qui suit :

» Que tout laboureur ayant cinq enfants retranchera journellement la cinquième partie du pain qu'il leur

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L'ours est le hobereau solitaire et rustre que n'ont poiût attiré les fêtes de Versailles ; il est le seul qui conserve encore la rouille antique^ pesant^ disgracieux, n^iorose.

Jamais, s'il nous veut croire, il ne se fera peindre, (i, 7.)

Il est vrai qu'un jour il quitte son trou; mais Une devient pas pour cela homme du monde. C'est un manant qui entre en souliers ferrés dans un salon. Son voisin, par ses manières exquises, met encore dans un plus grand jour sa gaucherie et sa grossièreté.

Seigneur, Vous voyez mon logîs. SI vous voulez me faire Tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas, J'ai des fruits, j'ai du lait. Ce n'est peut-être pas De nosseigneurs les ours le manger ordinaire ; Mais j'offre ce que j'ai.

L'ours, très mauvais complimenteur.

Répond : Viens-t'en me voir...

Il est peu inventif, et ne se prodigue pas en conversation. Quoique « en un jour il ne dise pas deux mots, » il est bonne bête pourtant et fidèle.

11 allait k la chasse, apportait du gibier.

Faisait son principal métier

D'être bon émoucheur; écartait du visage De son ami dormant le parasite ailé

Que nous avons mouche appelé.

Un jour que le vieillard dormait d'un profond somme, Sur le bout de son nez une allant se placer.

Mit l'ours au désespoir.

Mais ses expédients ne sont pas heureux, et quand il se mêle de raisonner, c'est un tireur terrible de conséquences.

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Je Rattraperai bien , dit-il , et voici comme. Aussitôt fait que dit. Le fidèle émoucheur Vous empoigne un pavé, le lance avec raideur, Casse la tête k lliomme en écrasant la mouche.

Comme les misanthropes et les silencieux^ il s'entête aisément d'mie idée, et bâtit à ses frais pour étayer son système. Lorsque avec « sa serre » il a bien retourné le compagnon qui fait le mort, il invente judicieusement une raison de partir.

C'est , dit-il , un cadavre. Otons-nous, car il sent, (v, 20.)

Il parle avec bon sens, et franchement, mais grossièrement et avec des tournures triviales.

Ma commère.

Un mot sans plus. Tous les enfants Qui vous sont passés par les dents N'avaient-ils ni père ni mère? (x, 13.)

S'il plaisante, c'est en ours, d'un ton traînant, avec de grosses pailleries, et une façon de congédier les gens qui n'appartient qu'à lui. Ulysse lui dit :

Eh ! mon frère !

Comme te voilk fait ! Je t'ai vu si joli !

— Ah ! vraiment , nous y voici , Reprit l'ours à sa manière.

Comme me voilk fait ! Comme doit être un ours. Te déplais-je ? Va-t'en , suis ta route, et me laisse.

(xii, 1.)

Tout va bien pourtant, tant qu'il ne se hasarde pas chez le roi. Encore n'y va-t-il que par convocation, et pour la cour plénière. Il eût mieux fait de rester chez lui, et d'apprendre que « dans un Louvre, fût-ce un vrai charnier » , on ne doit jamais boucher sa narine.

La grimace déplut. Le monarque irrité L^envoya chez Pluton faire le dégoûté.

Aussi bien il faisait tache dans la noblesse. Aujourd'hui elle a quitté ses champs, et laissé là ses mœurs. Il ne reste que les vilaiiis à la campagne. Le gentilhomme vit dans les antichambres, les salons, les ruelles. Il est beau diseur, sémillant, important, importun, petit-maître. Comparez Acaste le petit marquis et la mouche de La Fontaine. Acaste papillonne avec son habit doré, comime la mouche avec ses ailes.

Tbx du bien , je suis jeune , et sors d'une maison Qui peut se dire noble avec quelque raison.

Tous deux sont galants. Acaste est « fort aimé du beau sexe » ; mais la mouche a l'avantage, et si le marquis l'entendait, il serait jaloux.

Mais, ma mignonne, dites-moi, Vous campez>vous jamais sur la tête d'un roi ,

D'un empereur ou d'une belle ?

Je le fais, et je baise un beau sein quand je veux.

Le gentilhomme est plus discret , mais conclut de même.

Je crois après cela, mon cher marquis, je croi Qu'on peut en tout pays être content de soi.

Acaste est « un de ces mérites qui n'ont que la cape et l'épée », et pourra bien, après avoir hanté les palais et s'être assis à la table du maître, jeûner l'hiver dans ses terres ; et le pauvre bestiou qui levait la dlme sur les dîners de Jupiter mourra aux premiers froids.

Mais, en ce moment, son métier de parasite Ta engraissé ; il a reçu du roi titres et pensions. « C'est un dogue aussi puissant que beau, gras, poli » , dont la

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tournure et Fair florissant font plaisir à voir. C'est par hasard qu'il est aux champs et rencontre le loup, maigre et hardi capitaine d'aventures. Il est citadin « et s'est fourvoyé par mégarde » .

« Voudriez-vous, faquins, qu'il allât exposer son habit brodé aux inclémences de la saison, et imprimer ses pieds en boue? » (Précieuses riiieules.)

C'est un seigneur, on l'aborde humblement. Le pauvre coureur à longue échine débute par un compliment. 11 n'a pas la maladresse de l'interpeller brusquement comme dans Phèdre :

Unde, quseso, sic nites?

Ni surtout de le choquer gratuitement, en se disant a plus brave que lui » .

Aussi le chien répond avec un air de protection polie

adescendance noble. Il donne au loup im titre

le.

ne tiendra qu'à vous, èeau sire, aussi gras que moi.

Il épargne Tamour-propre du loup, qui, dans Phèdre, fait lui-même l'humiliante confession de sa misère. 11 la devance et l'adoucit. Il s'en charge et la rend générale et indirecte. Il plaint, non le Loup lui-même, mais ses pareils. On est à demi consolé de sa pauvreté quand on pense que d'autres sont pauvres.

Quittez les bois, vous ferez bien :

Vos pareils y sont misérables.

Mais sous ces dehors aimables on voit percer le grand seigneur dédaigneux, qui du haut de son luxe regarde

en pitié «ces cancres, ces hères, ces pauvres diables, dont la conditien est de mourir de faim » . Dans Phèdre , le chien n'est qu'un valet de ferme , simple concierge, serviteur utile, « qui garde la porte et' la nuit défend la maison contre les voleurs. » Dans La Fontaine , il est premier gentilhomme de la chambre , huissier des entrées, chevalier de l'étiquette.

A son maître complaire, Donner la chasse aux gens Portant bâtons et mendiants.

Le chien romain est un grossier esclave, goinfre et vil, qui ne voit dans son métier que les profits de son ventre, trop heureux d'attraper « les morceaux que lui jettent les esclaves et les ragoûts dont personne ne veut ». Le chien français est plus délicat ; ses aubaines sont ce des os de poulet et de pigeon , sans parler de mainte caresse ». Il ne décrit pas longuement sa servitude comme fait l'autre. Il en parle d'un ton léger et dégagé, comme un homme qui ne la sent plus, ou qui ne veut plus la sentir.

Qu'est cela? dit le loup. — Rien. — Quoi! rien. — Peudechose. — Mais encor? — Le collier dont je suis attaché De ce que vous voyez est peut-être la cause.

L'aventurier retourne au bois , et le seigneur regagne sa niche.

Le point dans ce métier est d'être servile sans être bas. Ainsil'on se respecte soi-même, et par exemple Ton n'oublie jamais ce que l'on doit à son estomac. Un homme de qualité déroge quand il fait mauvaise chère. C'est

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par point d'honneur , plutôt que par gourmandise qu'il veut bien dîner Voyez plutôt ce grand seigneur valétudinaire , « la tête emmanchée d'un long cou » , qui près de la rivière promène sur ses longues jambes son long corps étique. Distrait, ennuyé, mélancolique, on dirait qu^il prend Tair par ordonnance du médecin. Son dîner est servi.

Tous approchaient du bord : l'oiseau n'avait qu'à prendre ;

Mais il crut mieux faire d^attendre

Qu'il eût un peu plus d'appétit.

Il vivait de régime, et mangeait à ses heui*es.

Mais jamais viande de vilain :

Moi ! des tanches ! dit-il , moi , héron , que je fasse Une si pauvre chère I Eh ! pour qui me prend-on? La tanche rebutée, il trouva du goujon* Du goujon ! c'est bien là le diner d'un héron ! J'ouvrirais pour si peu le bec ! Aux dieux ne plaise !

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