E. Lamé. — 2. Fcraud, p. 7. — 3. M., p. i
» dont le texte a été 'mis à notre disposition, raconte à leur » sujet : A Tépoque de Tinvasion musulmane , ces contrées » étaient habitées par une population païenne, qui éleva ces » vastes rangées de pierres pour arrêter te flot envahisseur. » Les Musulmans n*étaient pas gens à s'arrêter devant un » pareil obstacle. Pendant la nuit, ils abordèrent le retran- » chement, renversèrent à coups de sabre les pierres qui les » gênaient et parvinrent ainsi à s'emparer du pays , dont ils » massacrèrent les premiers habitants. »
Je me suis peut-être beaucoup trop étendu sur les monuments mégalithiques, qui aux yeux de certains archéologues n'ont rien de militaire. Mes théories sur la matière m'amèneraient sans doute de nombreuses objections très-sérieuses. Je me sens forcé de déclarer que je n'ai pu résister à l'envie de m'égarer un instant dans la voie des hypothèses.
20. Les forteresses de la Belgicpie à l'âge de la pierre polie. — On conçoit qu'il soit facile d'établir chronologiquement Tordre dans lequel les races se sont succédé dans une contrée , quand on retrouve les débris de leur industrie et qu'on peut les comparer. Ce qui est plus difficile, c'est de fixer l'antériorité ou la contemporanéité des familles ayant habité des régions différentes.
On admet généralement par l'inspection des silex, que les hommes des Kjoëkkenmoëddings du Lymfiord et du Cattégat sont antérieurs aux constructeurs des hypogées mégalithiques de la Scandinavie. Dans les Kjoëkkenmoëddings, en effet, les silex sont grossiers et « tellement informes » qu'on les prendrait facilement à première vue pour des » cailloux^ », tandis que les instruments et outils des tombeaux mégalithiques de la Scanie et de la Vestrogothie sont tros-souvent en pierre polie ^.
Si les dépôts coquillers de l'Angleterre et de la France'' sont contemporains de ceux des fiords danois, l'âge de
1. Morlot, Rev. arcli., 1860. t. II. — 2. Lchon, Hom. foss., p. 120. — 3. De Mortillet, t. I, p. 535.
Gavr'inis^ et des dolmeas français se rapproche- sans doute de celui des ganggrœben (tombeau à passage) ou des ganghygning (consti'uction à galerie) de la Scaudioavie ; car les silex des dépôts de coquilles des Bouches-du-Rhône^ et du Pasde-Calais sont grossièrement façonnés , tandis que ceux de l'île des Chêiies sont bien polis et finement travaillés 3. S'il en est ainsi, on peut dire que, quittant l'époque du renne, rhomme de l'Europe occidentale, en traversant lage des Kjoëkkenmoëddings çt des Ganggrseben, avait appris à polir la pierre. I^aissant la période archéolithique poiu: entrer dans l'âge néolithique, il s'était étudié apercer des trous dans le silex pour en faciliter l'emmanchement , à denteler les pointes de lances et les scies en pierre, à fabriquer des ornements de toilette en os, en dents de sanglier et eu ambre jaune. Â cette époque , on construisit des moulins à blé et des embarcations ; on confectionna des outils de jardinage. Telle fut }|t situation vers la fin de cette période vague que les archéologues ont nommée Vépoque de la pierre poUe.
L'agriculture, dans ceé contrées, avait remplacé les moyens primitifs d'alimentation ; le commerce était né, et si l'on en croit nos savants , le trafic s'y faisait déjà dans im rayon très-étendu au delà du lieu de la production *. Les coquiUes fossiles de la Champagne, transportées sur les rives de la Meuse par des caravanes, venaient, dans les régions belges, constituer des colliers, brillants pour l'époque*. L'atelier du Grand-Pressigny (Indre-et-Loire) y envoyait aussi de nombreux articles de coutellerie primitive, dont les restes de pierre, d'une roche bien reconnaissable et étrangère au pays , se retrouvent de nos jours dans les cavernes de la Belgique, sur les bords de la Lesse®. « Ces
1. Grand tumulus dolmen dans l'ile des Chênes (Morbihan). On trouve sur les pierres de ce tumulus des figures bizarres, qui constituent encore un problème pour les archéologues. — 2. Morlot, id. — 3. Nilsson, p. '16. Cs. Dict. archéol. de la Gaule, 1er fascicule. — i. Cs. Figuier, p. 151 et suiv. — 5. Lehon, H. foss., p. 79. — G. Figuier, p. 179.
» relations, dit M. Lehon, devaient même s'étendre jusqu'en » Orient, ce que semble nous révéler la découverte de haches » de jade près de Bruxelles et dans les anciennes stations » lacustres.de la Suisse ^ »
De telles conditions de prospérité relative ne pouvaient manquer d'amener la construction des forteresses indispensables à fa protection des moissons et des produits inanufacturés.
A cette époque sans doute, les hommes de nos pays, ayant abandonné la plupart de leurs cavernes et de leurs habitations mégalithiques, vivaient à Tair libre dans des demeures rustiques. Ils les construisaient avec le bois tombé sous la scie dentelée , ou avec la pierre façonnée à la hache aiguisée. Les dolmens, cavernes, etc., étaient devenus désormais les demeures des morts, les hommes faisant mieux pour eux-mêmes. Au même temps encore, commençaient à s'élever jd'autres genres de refuges , les habitatians lacustres, dont je parlerai plus loin. ^
Les plus anciennes forteresses ont été retrouvées en Belgique, dans les provinces de Liège et de Namur, déjà si riches en curiosités de l'époque palœolithique. Depuis leur découverte par MM. Nicolas Hauzeur et Limelbtte qui ont étudié les camps de Furfooz, Jemelle, Pont-de-Bonn, Sinsin, l'Hastédon, Belvaux et Poilvache^, M. de Ferry a signalé
1. Lehon, H. fess., p. 152. — 2. M. Hauzeur, juge de paix honoraire de Ciney (Belgique) et membre de la Société Archéologique de Namur, a bien voulu, à la date du U octobre 1871 , me confirmer lui-même les résultats de ses recherches sur les forteresses préhistoriques du pays belge. Je dois aussi à sa complaisance l'indication des recueils scientifiques où il a traité ces questions. Le lecteur, qui désirera s'instruire en celte matière, trouvera dans les Annales de la Société Archéologique de Namur (t. IV, p. 3^5 etsuiv., et t. V, p. 15 etsuiv.. Antiquités gallo-germaniques, gallo-romaines et franques de la rive droite "de la Meuse par M. N. Hauzeur) la description des, sites de la plupart de ces forteresses. Différents articles de MM. Hauzeur et Limelette ont été insérés depuis dans le Recueil de M. G. de Mortillet qui a pour titre : Matériaux pour servir à l'histoire positive de l'honime. Les noms de MM. Hauzeur et Limelette ont été mutilés par des fautes
en France des forteresses analogues à celles de la Belgique, dans le Maçonnais , à Monsard et à Berzé-la- Ville.
M. Lehon s'exprime ainsi à propos de ces camps ^ : « Nos » ancêtres choisissaient autant que possible une- masse ro- » cheuse formant presqu'île sur les bords abrupts des vallées. » Ce rocher était garni, sm» son pourtour, de grosses pierres » brutes, constituant plutôt une barricade qu'un mur équar- » ri. L'isthme qui reliait le camp au plateau était coupé par » un fossé, creusé dans la couche meuble seulement, les » moyens d'attaquer la roche étant encore inconnus
» Le camp de l'Hastédon, près de Namur, forme une » sorte de pâté rocheux élevé , étranglé à sa base par une » sorte d'isthme. Sa superficie est de dix hectares ; il est » entouré d'un mur grossier, non cimenté, de trois mètres D de base et d'une élévation de de^ix à trois mètres , malgré » son écroulement par les siècles. On y a recueilli déjà » 1,400 silex en partie polis, et des fragments de poterie » très-groj5sière
» Bien que les recherches sur l'âge de la pierre n'aient été » dirigées jusqu'ici que sur un nombre restreint de points » du pays, les découvertes sont considérables et on peut » pressentir déjà cette vérité, que la Belgique était habitée à » l'époque de la pierre polie par une nombreuse population, » supérieure même à celle de l'âge du bronze. »
La description qui précède nous montre l'emploi de pierres de grandes dimensions dans les constructions élevées avant l'âge des métaux, c'est-à-dire avant la découverte de moyens commodes de briser les blocs. On s'étonne souvent de ce que les hommes primitifs aient mis en œuvre des
d'impression dans l'ouvrage de M. Figuier intitulé : L'Homme primitif (p. 218). Si je me permets de signaler ici ces erreurs, c'est qu*elles ont été pour moi-même, à l'origine, la cause d*un arrêt dans mon travail et que je tiens à éviter la même peine au lecteur. Du reste la rectification a déjà été demandée dans la Revue Belge de Bruxelles, année 1870. Sans vouloir trahir ici le secret de M. Hauzeur, je crois savoir que cet infatigable archéologue nous réserve quelque surprise prochaine du côté du Luxembourg. — 1. Lehon, H. foss., p. 142.
matériaux de si forte taille. Ainsi, Rondelet* admire les Égyptiens usant parfois de pierres de 10" de longueur sur 3 à 4" de largeur et 2 ou 3°* de hauteur. Il signale un bloc des ruines de Persépolis qui mesure 17"* de long, 2" de large 012*" de haut. Cette pierre n*est pas encore comparable à une assise retrouvée à Balbec gui , sur 57"" de longueur, ne comporte que trois pierres, dont chacune a 19" de longuem* sur 4" de hauteur.
J ai déjà dit plus haut que les grosses pierres étaient plus faciles à transporter, sans attelages, avec des leviers et des rouleaux, Tjue le même volume de petites pierres.
Dans la vallée de la Meuse, où nous venons de voir s*établir les premières forteresses belges, le sol est tellement tourmenté que les couches rocheuses souvent très-inclinées à Thorizon, se rencontrent en stratification discordante, avec des failles nombreuses. On peut s'en rendre compte en faisant en bateau à vapeur la traversée par la Meuse de Namur à Givet. Grâce à cette inclinaison des lits de carrière, les roches se détachent souvent sous l'action d'un effort faible , ou même sous la seule influence des pluies de l'hiver ». .
« Ce système dévonien de la Belgique , dit M. Leymerie^ » en parlant des terrains du Gondroz , dont il vient d'être » question, repose sur le terrain silurien de rArdenne et du ^ » Brabant , et supporte de riches dépôts houillers. Les » strates eu sont tellement repliés que , avant l'étude suivie » et très-attentive de ces plis faite par M. Dumont , on les » considérait comme des séries de couches nouvelles qui » se répétaient d'une manière presque indéfinie, erreur » qui tendait à faire attribuer à l'ensemble une puissance » énorme. »
1. Rondelet, t. H, p. S. — 2. J'ai habité le fort de Charlemont pendant longtemps; j'y ai vu que, chaque année après Thivcr, on était obligé de visiter le rocher qui domine la grande caserne de cavalerie, qâi se trouve à son pied, pour éviter les accidents par suite de chutes de roches désagrégées par la pluie. — 3. Leymerie, p. 50l!
Aiasi donc , les habitants primitifs de cette partie de la Belgique pouvaient avoir à leur disposition et à peu de frais, de gros blocs de pierre. Entre Dinant et Namur, ils trouvaient les pouddingues de Burnot, à Givet le calcaire noir dévonien et le calcaire bleu silurien, enfin dans les Famennes marécageuses des Gondruses les schistes et grès argileux qui forment l'étage supérieur de la couche dévonieune.
Ils préféraient sans doute rouler ces matériaux jusqu'à pied d'œuvrô §ans les briser; peut-être, du reste, n'en avaient-ils pas les moyens ; et une fois les pierres amenées sur le lieu de la construction ^ aimaient-ils mieux les em* ployer telles quelles, pour donner à l'ouvrage plus de solidité et plus de durée.
Cette observation s'applique du reste, comme on va le voir bientôt, aux premières constructions des temps historiques. Ce n'est qu'au fur et à mesure qu'on se rapproche de l'époque romaine que les matériaux de construction tendent de plus en plus à diminuer de volume.
D'un autre côté, l'architecture des premiers temps a dû copier la nature. Les habitations souterraines taillées sur un grand modèle par les éléments , ne laissaient voir que des voûtes énormes soutenues par des piliers naturels considérables. L'homme, par instinct, imita avant de créer; il vou^ lut d'abord procéder comme faisait le mattre. Ce ne fut que plus tard qu'il songea à dépasser ses leçons. Ainsi, la colonne dorique née sans doute de la vue des troncs d'arbres qui, dans les forêts, soutiennent au-dessus de leurs hôtes des voûtes de verts feuillages, fut dans le principe un monolithe. Le temple de Gorinthe qui passe, parmi les ruines, pour le plus ancien monument d'ordre dorique de la Grèce*, a des colonnes d'un seul morceau. A cette époque ^ les soutiens des temples ne se composaient pas encore de l'assemblage de tambours ou de sections, qui permirent plus tard de leur donner plus de hauteur et en même temps plus d'élégance.