‹ Essai sur les fortifications anciennes, ou introduction à l'histoire générale de la fortification des anciensChapitre 26 sur 72 · CONSTRUCTIONS SYRIENNES · texte numérisé non relu

CONSTRUCTIONS SYRIENNES

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partielles, des combats perpétuels, des trêves sans cesse renouvelées et sans cesse interrompues.

Aussi, pour soutenir cette chicane de tous les jours, que les traités n'apaisaient jamais qu'imparfaitement, fit^-on, de part et d'autre, plusieurs travaux de défense très-importants.

Chez les Musulmans, on augmenta d abord les fortifications de Jérusalem, ville dont l'entrée venait d'être permise aux Chrétiens depuis la trêve avec Saladin. La ville, rapporte Othon DE SainT'Blaisb^, fut rendue inexpugnable par une triple muraille, dont un avant-mur, et par des fossés profonds (1292 ap. J.-C). Les païens, ajoute le chroniquem*, fortifièrent également les cités et les châteaux qu'ils avaient dans leur possession. Plus tard, quand de violents tremblements de terre eurent désolé la Syrie (1202 ap. J.-C), on s'occupa de relever les fortifications des villes ruinées^; puis Malek-Âdel fit élever la fameuse forteresse du Mont-Thabor (1209 ap. J.-G.)^, que le roi de Hongrie devait assiéger si inutilement neuf ans après (1217 ap. J.-C). Ce château, dit-on ^, était flanqué de dix-sept tours , et les Musulmans y entretenaient une forte garnison. Placé dans une position magnifiquement choisie pour dominer le pays, il surveillait admirablement la Galilée , le champ dQ bataille ordinaire à cette époque ; et les Sarrasins , qui occupaient cette forteresse, se répandaient tout autour pour faire le dégât, poussant même parfois jusqu'aux portes de Ptolémaïs.

Lorsque Malek-Kamel ' sultan du Kaire , dans le but d'abaisser la puissance de son frère, le sultan de Damas^ donna Jénisalem à l'empereur d'Allemagne , Frédéric II (1229 ap. J.-C), il y avait déjà dix ans que Coradin* l'avait démantelée^. Au moment de cette démolition ( 1 219 ap. J.-C), les Croisés étaient occupés au siège de Damiette, et l'on pouvait craindre que, cette ville une fois prise , il n'en fut

1. Michaud, t. III, p. 5i. — 2. Id. , p. 357. — 3. Id. , p. 370. —

4. Nasser-Eddin-Mohammed-Aboul-Fatah, surnommé Malek-el-Kamel. —

5. Michaud , id. , p. 428. — 6. Malck-el-Moadhan^charT-Eddin. — 7. J. de Vilry, t. XIV, p. 358; Bernard-le-Trésorier, t. XX, p. 365.

bientôt de même du Kaire et de Jérusalem. Aussi Coradiii avait-il ordonné la destruction des murailles de cette dernière place, dans le but de les empêcher de servir de point d^appui aux Croisés contre Damas, sa capitale. Les Allemands de Frédéric y firent quelques travaux de réparation que le prince musulman de Karak démolit dix ans plus tard^ ea même temps qu'il culbuta la tour de David (Phasaël)^ (1239 ap. J.-C); puis les Chrétiens y travaillèrent de nouveau; mais les faibles remparts qu'ils élevèrent ne réussirent pas à garantir la cité sainte des ravages des Kharismiens , appelés par le sultan du Kaire « pour se venger, dit-on^, des » Chrétiens qui avaient rompu les traités conclus avec lui » (1244 ap. J.-C). »

L'empire des Ayoubites touchait alors à sa fin , et il allait être remplacé en Egypte par celui de Mamelouks Baharites (1260^'ap. J.-C)^. Les descendants de Saladin se maintinrent encore pendant quelque temps en Syrie, à Damas, à Alep et à Hamah (Émesse) ; mais ils s'éteignirent successivemeut, •et les Ayoubites d*Hamah, qui résistèrent le plus longtemps, -disparurent un siècle environ après Tavénement des Baharites en Egypte*.

Du côté des Chrétiens , on avait également entrepris de grandes constructions déîénsives après la mort de Saladin. Il avait fallu aussi réparer les désastres causés par les tremblements de terre de Tannée 1202, et de tous côtés, les prisonniers musulmans s'étaient vus employés à la restauration des villes ruinées. Ainsi, le poète Sadi, dit-on^, pendant sa captivité, portait de ses mains des pierres et des matériaux de construction destinés à relever les murailles de Ptolémais. lies Allemands de la quatrième Croisade relevèrent à leur tour lès remparts de Jafia (1198 ap. J.-C), ruinés l'année précédente par Malek-Ader. Mais, comme toujours, ce furent surtout les ordres religieux qui se distinguèrent entre tous par leurs travaux de défense.

1. Wichaud, t. IV, p. 75. — 2. Voy. ci-dessus, p. 351. — 3. Michaud, id., p. 130. — i". Voy. ci-dessus, p. 220. — 5. Marcel, id., p. 159. — 0. Micliaud, 1. 111, p. 350—7. Id., p. 35; voy. Gucrin, Palesl., 1. 1, p. 20.

II reste heureusement encore assez de ruines importantes des forteresses qu'ils ont bâties sur le sol syrien pendant les. XIP et XIIP siècles, pour qu'on puisse faire une étude complète de leurs procédés de construction. On pourra , du reste, avec le magnifique ouvrage que M. Rey vient de publier, suivre sans peine l'histoire du développement de ces châteaux jusqu'à la chute définitive du royaume latin de Syrie. Je ne ferai que résumer ici quelques parties de cet imporlanl travail.

D'après M. Rey, les constructions des ordres religieux procédèrent de deux méthodes différentes*.

L'école des Hospitaliers prit pour prototype les châteaux construits dans la France occidentale dans le cours des XP et XIP siècles. Elle se distinguait par la recherche de l'assiette des forteresses sur des collines escarpées ; mais le donjon y était remplacé par un ouvrage plus étendu , situé dans la région faible de la place. Les tours des enceintes présentaient la forme arrondie; et les meurtrières , percées dans les merlons des couronnements, montraient, h l'extérieur, des plongées^ très-inclinées. L'école avait emprunté à l'Orient la double enceinte byzantine et les éciiaugtieltes , espèce de guérites de surveillance placées en encorbellement sur les murs et soutenues par des consoles , comme Vauban en mettait encore au saillant de ses bastions. Enfin, on remarquait, dans les constructions de cette première catégorie , l'emploi d'énormes talus en maçonnerie à la base des murailles, de manière à assurer celles-ci contre les effets désastreux des tremblements de terre ou à les protéger contre les attaques des mineurs.

La seconde école, celle des Templiers, copiait davantage les modèles arabes. Ses principaux caractères consistaient dans le peu de saillie des tours, toujours carrées ou barlongues , dans la profondeur des fossés taillés dans le roc et remplis d'eau, dans la hauteur des murailles, dans la faible

1. Rey, p. l'i et suiv. — 2. Dans la fortification moderne, on appelle plongée la partie du profil d'un parapet ou d'une meurtrière sur laquelle le défenseur pose son arme pour en faire usage.

inclinaison des plongées des meurtrières, comme dans les forteresses arabes de Tépoque; enfin dans l'emploi des appareils à i^efends et bossages avec liserés sur les joints des pierres.

Si Ton étudie la construction intérieure des murailles ainsi parementées, dans la description que M. Renan a faite des ruines de Tortose*, on découvrira que le massif intérieur de ces murs était formé d'un blocage de pierres et de mortier. « Le ciment est prodigué, dit M. Renan*; le paren ment en pierres de taille n'est qu'extérieur; le blocage » intérieur n'est pas en rapport avec le revêtement et est » parfois si médiocre qu'on est surpris que le mur ait duré » jusqu'à nos jours. »

Enfin, si l'on poursuit cette étude des forteresses syriennes des Croisés dans les monographies détaillées que M. Ret donne des châteaux de Margat, du Krak des chevaliers^, de Tortose, d'Âthlith (château des Pèlerins)^, etc., on trouvera l'emploi de la forme en arc brisé pour les baies , celui des nervures reposant sur des consoles pour les intersections des voûtes , enfin tous les éléments d'un style nouveau de construction qui , au XIII* siècle , prenait également un grand développement dans les régions occidentales de l'Europe. Véritable art national', n'ayant emprunté au dehors que quelques-uns de ses caractères secondaires , le styk ogiwl ou gothique devait donner à l'Occident les plus beaux des monuments qu'on ait jamais vu s'y élever.

Louis IX ^ dans sa campagne de Syrie, fit aussi entreprendre de grands travaux défensifs. A cette époque, les

1. Les murailles de Tortose datent» selon toute apparence, de la fin da Xlle siècle; voy. Rey, p. 69 et suiv. —2. Renan, Mission, etc., p. 49. — 3. Les plus anciennes constructions de ces châteaux , complétés pendant le Xllle siècle, remontent vraisemblablement à la fin du Xll^. — 4. Ce château, qu'il ne faut pas confondre avec un autre du môme nom, situé près de Tripoli (voy. ci-dessus, p. 438), fut rebâti en 1212 par les Templiers, sur remplacement d'une ancienne tour élevée précédemment par eux ; voy. J. de Vitry, t. XIV, p. 331, et Olivier le Scholastique. — 5. Lisez H. Martin, t. III, p. i07 et suivantes.

Mamelouks d'Egypte et les Ayoubites de Syrie venaient de s'allier contre les Chrétiens et ils menaçaient leurs possessions. « Sire, disait Joinyiixe*, vous avez fermée (fortifié) la » cité de Sayette (Sidon)^ et celle de Gésaire (Césarée de » Palestine)^ et le bourc de Jaffe (Jaffa)^, qui moult est » grand profit à la sainte terre ; et la cité d*Acre (Ptolémaïs)* » avés moult enforciée des murs et des tours que vous y » avez fet. »

Les fortifications de JafTa avaient coûté, dit-on®, trente mille livres^; mais la ville, souvent dévastée depuis, n'a laissé que peu de restes des anciennes murailles bâties par Saint Louis. 'Les plus belles ruines des constructions de ce prince se trouvent à Césarée de Palestine, a Les matériaux qui ont » servi à la consti'uction des murs de Césarée, dit M. Rey®, » sout généralement de petite dimension ; les tours et les » murailles sont bâties en pierres de très-petit appareil ; les » talus de la face sud sont composés de pierres noires fort » dures , qui me paraissent d'origine volcanique. »

Après la Croisade de Louis IX, l'histoire des constructions militaires des Chrétiens de Syrie cesse d'être intéressante, La discorde se mit entre les ordres religieux et les empêcha de se porter réciproquement secours®; puis les Mongols traversèrent l'Euphrate et s'emparèrent des principales villes de la Syrie : Alep, Damas, Hamah (Ëmesse), Jérusalem, etc. Us ruinèrent les cités qu'ils rencontrèrent et se retirèrent après avoir été battus par les Égyptiens dans les plaines de Tibériade (1260 ap. J.-C.)'®- Enfin, le sultan baharite Beybars ou Bybars pénétra à son tour dans la Syrie, voulant en entreprendre la conquête définitive. Menaçant sans cesse Ptolémaïs, devenue la capitale du royaume chrétien, il parcourut le pays pendant douze ans, prenant ou faisant prendre

1. Joînville, Saint-Louis, édit. Michel, p. 193. — ^. Bernard-Ic- Trésorier, t. XX, p. 551 (1253-1254 ap. J.-C). — 3. Id. (1251 ap. J.-C). — 4. Id. (1252 ap. J.-C). — 5. Id., p. 549 (1250 ap. J.-C). — 6. Joinville, id., p. 174. — 7. Voy. Guérin, Palost., t. I, p. 21. — 8. Rey, p. 224. -- 9. Michaud, t. V, p. 3. — lÔ. Bcrnard-le-Trcsoricr , L XX, p. 557.

par ses lieutenants Césarée, SapheJ 1265 ap. J.-C.)*, Gîidet (1266 ap. J.-C.)«, Jaffa(l267 ap. J.^C.)^ Beaufort 'Ralaatesch-Schekil) ^267-1268 ap. J.^.)^ Antioche (1268 ap. J.-C.)', Safita*, le Krak descheTaliers(Kalaat-el-Hosn)*, le Montfort des chevaliers teutoniques (Kalaat-Kourein) (l?71 ap. J.-C.)*. Dans la crainte que ces places fortes neretombassent aux mains des Chrétiens et ne restassent pour eux de fortes citadelles, il en fit démanteler ou raser un certain nombre : Jaffa', le château neuf à beaufort ••, Montfort" et Césarée^*. D'un autre côté, il fit restaurer plusieurs villes ou châteaux que les Mongols avaient endommagés*', et il répara (•gaiement les forteresses enlevées aux Chrétiens, dont la possession pouvait assurer sa domination dans le pays. Des inscriptions retrouvées sur les murs du Kalaat-el-Hosn" et du Krak de Montréiil (Petra deserti} ^^, témoignent encore aujourd'hui des ordres qu'il donna au sujet de ces restaurations. Une très-belle tour, dont il ne subsiste toutefois que la moitié, porte encore dans cette dernière localité le nom (le lour de Deybars et constitue un très-beau reste de Tarchile(:ture militaire des Mamelouks Baharites. M. de Saulcy en a donné une représentation dans les planches de son magnifique ouvrage sur la Mer- Morte**. Le sultan avait fait aussi fortifier le château de Saphed *^.

Il mourut trop tut pour assister à la chute définitive de lompire latin d'Orient; mais Kalaoun poursuivit son plan rie conquête. Tout en s'occupant de repousser les Mongols qui avaient reparu dans la Syrie, il ne négligea pas de faire la guerre aux Chrétiens. Margat(1285 ap. J.-C.)*® et Tripoli (1289 «ip. J.-C.)** tombèrent alors successivement en son pouvoir. Il fît réparer les murailles de la première de ces

i. Micliand, t. V, p. 20, 26. — 2. Rcy, p. 219. — 3. Michaud, t. V, p. ÎM. — 4. Id. — 5. Id., p. 33. — 6. Rey, p. 92. — 7. Bem.-le-Trés., p. 585. — 8. Id., p. 587. — 9. Guérin, Palest., 1. 1, p. 20. — 10. Rey, p. 139. - il. Id., p. 151. — 12. Id. , p. 225. — 13. Marcel, Égjplc mod., p. im. — 14. Roy, p. 45, 67, 271. — 15. Id., p. 132. — IH. Pc Saulcy, Wcr-Morlc, t. I, p. 30i et planch. — 17. Michaud, t. V, p. 31. — 18. Jlcy, p. 37. — li). Michaud, id., p. 157.

places *, et quoi qu*il eût fait raser celles de la seconde , il n'en ordonna pas moins la reconstruction d'une nouvelle cité sur les ruines de Tancienne^. '

Ënûn , son fils Salah-Ëddin-Khalyl , s'étant emparé de Ptolémaïs et ayant fait démolir ses mu railles (1291 ap. J.-C.)^, les autres villes, Tyr, Beryte, Sidon, tombèrent bientôt entre ses mains ^. Les Templiers, derniers défenseurs de la cause chrétienne en Terre Sainte, après avoir perdu leur forteresse d'Athlith, que les Musulmans démantelèrent immédiatement', abandonnèrent le château de Tortose et se retirèrent dans l'île de Chypre (5 juin 1291).

C'en était fait des colonies chrétiennes d'Orient; elles avaient compté, d'après Micuaud ®, plus de quatre-vingts cités et un plus grand nombre de châteaux ou forteresses.

47. Les iorteresses françaises Jusqu'à radoption du tracé bastionné. — Dans l'étude que j'ai faite précédemment des forteresses françaises, je me suis arrêté au commencement du XITP siècle , pour prendre le temps de jeter un coap d'œil sur l'Orient pendant la période des Croisades, et cette digression m'a fourni l'occasion de signaler l'apparition d'un genre nouveau d'architecture, le style ogival ou gothique"^.

On a beaucoup discuté sur le sens qu'il faut attribuer à ces dénominations, ainsi que sur la signification donnée au mot ogive, aujourd'hui et au Moyen-Age®. Il résulte de ces controverses qu'à l'époque actuelle, l'ogive s'entend de la forme brisée des arcs et que, sans en faire le caractère distinctif

i. Rey, p. -38. —2. Marcel, Egypte mod., p« 168. — 3. Id., p. 169. — 4. Michaud , d'après Saiiuli. — 5. Rey, p. 100. — 6. M. Michaud (l. V, p. 196), a donné la liste des villes et châteaux qui appartenaient aux Croisés établis en Syrie. C'est le premier document à consulter avant de faire l'étude de ces forteresses. — 7. Voy. ci-dessus, p. Mi. — 8. Pour le sens primitif du mot « ogive > et les confusions qui ont pu résulter delà fausse application de ce terme, voy. Quicheral, Revue arch., 1850, p. 65 et suiv.

et indispensable^ môme du style gothique, son emploi n*en constitue pas moins un signe important, susceptible de guider les investigateurs se livrant à la recherche de l'âge des monuments. Quant à Tappellation « style ogival ou ^> gothique, » quelle que soit d'ailleurs Tinsuffisance de sa forme', elle ne trompera jamais personne.

S*il reste démontré qu'il faille attribuer à ce terme un sens beaucoup plus étendu que celui qui résulte de TappUcation à Tarchitecture d'un élément particulier, il n*en est pas moins vrai que ce caractère, quoique non distinctif, devient, dans les monuments du XIII* siècle , le plus marquant de ceux de son ordre.

Il est certain aussi, d'un autre côté, que l'ogive, entendue dans le sens moderne, ne se rencontre qu'à l'état d'exception dans les constructions occidentales antérieures aux Croisades', tandis que son emploi se trouvait très-répandu eu Orient , bien avant cette époque, comme en font foi encore aujourd'hui le palais de Khosroôs à Takt-Kesra (VP siècle ap. J.-G.)^, les monuments des Thoulonides au Kaire (TX* siècle ap. J.-C)*, et ceux des Berbères Hammadites de Bougie (XI^ siècle ap. J.-G.)*. L'ogive n'a donc pas de nationalité, à la vérité^; l'Orient n'en a pas fait cadeau à l'Occident , et les Croisés n'en ont pas importé l'usage en Asie. Mais il est indéniable , toutefois , que ce furent les Croisades qui contribuèrent à généraliser son emploi en Europe.

1. c On conçoit facilement toute une architecture gothique sans une » seule Ogive, de mémo que les monuments purement byzantins du XII^ » siècle et de la Renaissance au XV [e ne deviennent pas gothiques, parce f qu'ils adoptent ou parce qu'ils maintiennent l'ogive. » <L. de Laborde, id., p. 543. — 3. Le mot gothique ne peut évidemment être pris dans son sens étymologique, car il est bien démontré que les Gotbs ftirent complètement étrangers à Tarcbiteclure ogivale. Voy. de Laborde, id«, p. 544; Qoicherat, id., p. 76. — 3. Batissier, p. 442 et suiv. — 4. Voyez cidessus, p. 169; Texier, Arménie, t. I, p. 114. — 5. Guérin, Palestine, t. 1, p. 39. ~6. Voy. ci-dessus, p. 233. — 7. H. Martin, t. Ili, p. 408.

En conséquence, si Ton considère Tari gothique comme la manifestation matérielle d'une idée nouvelle ^ , comme l'expression dun goût neuf, développé progressivenient , il* devient impossible de contester l'influence de TOrient sur la nouvelle architecture. Car en admettant que la conception des formes générales du style nouveau revienne tout entière à l'Occident , il reste indiscutable que les matériaux nécessaires à la réalisation de l'idée avaient été préparés de longtemps en Orient , tandis que l'Europe , qui les possédait en partie, de longue date aussi , n'avait pas songé à les utiliser avant les Croisades, alors que les Asiatiques en faisaient les éléments ordinaires de leurs constructions. Au début des Croisades , ces éléments , réunis pièce à pièce et fournis en bloc aux ingénieurs de TOccident , permirent à ceux-ci de développer peu à peu le style nouveau , qui n'atteignit du reste sa plus grande perfection qu'après de nombreux essais.

On ne peut s'attendre à rencontrer, au XIIP siècle, des constructions militaires aussi gi*andioses que celles de Tordre religieux; toutefois les forteresses, à partir de cette époque, prirent, comme les églises, le cachet du style nouveau. Celui-ci se manifestait , dans l'ensemble , par des formes plus élancées et des dimensions plus considérables*; dans les détails, par l'emploi des arcs brisés et des voûtes d'arête avec nervures reposant sur des consoles ou culs-de-lampe ; dans l'ornementation, par une décoration spéciale empruntant ses principaux éléments à la flore locale et à la peinture*.

Les Croisades , au XII® siècle , avaient perfectionné l'art poliorcétique '^ ; et , pour que la défense ne restât pas infé-

1. H. Martin, t. 111, p. 411 et suiv. ; t. IV, p. 337 et suiv.; Daniel Ramée, Hist. de Tarchit., 1862, t. II, p. 879 et suiv. —2. Le donjon de Coucy (1220 ap. J.-G.) a 30in,50 de diamètre et GOm de hauteur (VioUet- Leduc, p. 98); celui de Chàteaudun porte 17^,20 de diamètre et 34^,15 de hauteur (De Caumont, Arch. milit., p. 523). La grande tour du château de Margat, en Syrie, dressée également dans le style ogival, probablement à la fin du Xlle siècle, mesure 29™ de diamètre (Rey, p. 30). — 3.. Voyez De Caumont, Arch. relig., p. 405 et suiv. ; Arch. milit., p. 486 et suiv. — 4. Voy. ci-dessus, p. 422.

rieure à Tattaque , il devenait nécessaire, au Xin^, que la fortification fît un progrès analogue. Les Turcs Seldjoucides, en particulier, avaient montré avec quel succès ils savaient pousser des mines au-dessous des murailles des forteresses^; .aussi les Croisés , dans leurs constructions de Syrie, .€'étaient-ils appliqués, de bonne heure, à munir leurs places fortes contre ce genre d'attaque , si puissant dans les mains des Asiatiques. Dans ce but, nous l'avons dit précédemment^, ils dressaient leurs fortifications sur des roches dures et escarpées ou en arrière de fossés profonds taillés dans le roc. Les talus d'escarpe étaient renforcés par de larges empâtements inclinés qui doublaient ou triplaient Tépaisseur des murailles à leur pied, disposition qui avait en outre l'avantage de rendre oblique aux parements extérieurs des murs Faction des machines de choc. Ailleurs des enceintes multipliées, s'étageant les unes au-dessus des autres, tendaient également à éloigner des fortifications principales les sapeurs et les mineurs.

Tous ces principes, rapportés d'Outre-Mer par les Croisés, cassèrent en France à la fin du XIP siècle et au commencement du XIII". Ainsi , les donjons élevés sur des mottes artificielles , éminences faciles à attaquer par la mine , tendirent à disparaître dès la fin du XIP siècle^. Gomme cela 4s'était pratiqué antérieurement, du reste ^, on préféra les étabUr, d'une manière presque générale , au fond d'un fossé de bonnes dimensions, couronné vers sa contrescarpe par un mur crénelé ou chemise , formant en avant une espèce de chemin couvert défensif; et, pour que cet ensemble pût résister isolément, même après la prise des autres parties du château , on l'en séparait par un pont de bois jeté sur le fossé; on coupait cette communication en cas d'attaque. De larges empâtements inclinés renforçaient le pied des murailles, comme dans les forteresses syriennes, et parfois,

1. Voy. ci-dessus, p. 437. —2. Id., p. 443 et suiv. —3. îd., p. 484. — 4. Le château de Maurepas, près de Paris, présentait dt^jà c^tte disposition an Xl0 siècle. Cs. Dion, Gongr. arcb., 1867, p. 83. Il en était de même de quelques châteaux normands au Xll^ siècle.

comme au doajoii du Châleau-Gaillard, de larges coalreforts verticaux en maçonnerie, s'appuyant sur ces talus, allaient jusqu'au sommet de 1 édifice, soutenir des arceaux de pierre, formant mâchicoulis, ce gui augmentait considérablement les moyens de surveillance des murs sur leur pied*.

Les tours et les donjon^, principalement dans le Nord% prirent des formes arrondies^, plus commodes que les tracés carrés pour éviter les angles morts* y inconvénient qu'on diminua encore par l'addition d'épis ou dç becs au saillant des tours , comme à la Tour Blanche d'Issoudun , qui paratt dater du règne de Philippe-Auguste'. En même temps, suivant une disposition déjà inaugurée au XIP siècle, les étages inférieurs restèrent creux, au lieu d'être pleins, ce qui avait pour principal avantage , sinon de faciliter là défense du pied des murs au moyen de meurtrières, du moins de le surveiller par ces ouvertures , dont les faibles dimensions ne permettaient pas encore de les utiliser pour lancer des projectiles •, comme cela pouvait s'effectuer par les créneaux du couronnement des murs et par les mâchicoulis des ftofirds^. Quant au remplacement général des planchers des étages des tours par des voûtes, il a pu être, C»mme Tindique M. De Caumont®, le résultat de l'application des ogives aux tours cylindriques; mais comme on

1. Voy. Prévost, Études hist.. p. 33. — 2. Cette forme se (généralisa plutôt dans le dorouinc royal que dans les grands fiefs du Midi. La forme carrée était habituelle aux ingénieurs italiens, architectes ordinaires des constructions militaires du Midi. Au contraire, les ingénieurs français, sous Philippe-Auguste, multiplièrent considérablement les tours rondes, déjà usitées à Tépoque romane, comme nous l'avons dit. Voy. Viollet-Leduc, p. 124; Dion, Gongr. arch., 1867, p. 86 et suiv. — 3. De Gaumont, Arch. milit., p. 487. — 4. Dans la fortification moderne, on appelle angles morts les parties qui ne rcçoi vent-aucune défense par le flanquement ou que le tracé empoche de surveiller convenablement. — 5. De Gaumont, id., p. 489; Viollet-Leduc, p. 105. -— 6. Id., p. 102. — 7. Ouvrages en charpente dressés au sommet des murs et formant mâchicoulis. L'usage paraît en remonter au commencement du Xll<> siècle. — 8. De Gaumont; id., p. i87.

trouve déjà des voûtes dans certains donjons de Tépoque romane, à Conches et à Anneau par exemple ^ cette nouvelle disposition semble plutôt accuser le besoin, qu*on commençait à éprouver, de se mieux protéger contre le tir plongeant des engins balistiques perfectionnés depuis le commencement des Croisades.

Enfin, dans les châteaux, les portes, les communications, les défenses de toute nature furent organisées de manière à mieux disputer le terrain pied à pied et à faire de ces forteresses des ouvrages très-difficiles à enlever^. . Les seigneurs, aux prises avec la royauté et les communes, les rois poursuivant l'idée de Tanéantissement de la féodalité, conservaient donc une grande confiance dans la résistance de ces citadelles qui, jusqu'à l'apparition de la véritable artillerie, au milieu du XV* siècle, furent du reste, san3 contredit , les retraites les plus sûres et les refuges les plus inviolables^.

Ces forteresses, d'ailleurs, au Xlll® siècle, devinrent pour ainsi dire plus offensives qu'elles ne l'avaient jamais été, par leur extension'', l'importance de leurs constructions et les nombreux locaux qu'elles renfermèrent désormais^. Il en résultait, en effet, qu'elles devenaient susceptibles d'offrir un abri à des troupes nombreuses chargées d'opérer dans la campagne sous leur protection. Ainsi furent élevées les magnifiques constructions de Coucy®, de Dourdau^, de Lille-

i, Dion, Congr. arch., 1867, p. 87. — 2. Viollet-Leduc , p. 60. Les forteresses des Croisés en Syrie sont très-remarquables également par ces dispositions inventées pour la chicane ou défense rapprochée, la seule encore en usage dans ces temps. Voy. Rey, Monum. des Croisés, etc., passim. — 3. Voy. De Villenoisy, Essai hist., p. 29.' — i. On reproche au Château-Gaillard, bâti au mi^ siècle, d*étre trop resserré, ce qui devait nuire à sa défense; Viollct-Lcduc, p. 82. — * 5. Les châteaux du XIIIc siècle sont dressés sur un plan plus large ; voy. dans Viollet-Leduc, p. 83, la représentation du château de Montargis. — 6. Bâti par Ënguerrand III de*Coucy, vers l'an 1220 ap. J.-C. ; id., p. 91. — 7. Bâti par Philippe- Auguste, vers 1222 ap. J.-C; Giiyot, Congr. arch., 1867, p. 96.

bonne \ de Villeneuve-le-Roi^, de Tournebu^, de Chinou*, de Montargis', etc., etc.

Quoique l'on trouve à Coucy des pierres d'appareil de très-grandes dimensions, — car on y voit, dit M. Viollet- Ledlc*^, « des lintaux de portes qui ne cubent pas moins de » deux mètres, des assises qui ont jusqu'à O^.TO de hauteur, » — les constructions militaires du XIII* siècle, même les plus belles, ne présentent d'ordinaire que des pierres de moyen appareiF, e!; souvent elles sont simplement bâties en moellons, dont les massifs se trouvent consolidés par des cordons réguliers d'assises de pierre de taille , comme dans les murs d'Angers®. Cette précaution était d'autant plus indispensable pour cette forteresse que, bâtie sur une déclivité du terrain, on avait donné aux murailles une hauteur considérable dans certaines parties basses de l'enceinte , de manière à éviter les vues de revers , les couronnements des murs possédant partout le même relief^.

Les assises intercalaires de pierres de taille présentaient ainsi un aspect analogue à celui qu'offraient, au IIP et au IV® siècles, les briques dans les constructions gallo-romaines. Mais la disposition la plus originale, dont il reste un témoin patent, est bien celle du donjon de Tournebu , dans lequel les pierres des cordons inférieurs sont tellement taillées qu'elles s'emboîtent les unes dans les autres, d'une assise h l'autre^®. Chacune de ces pierres est concave à la partie supérieure et convexe en dessous, de sorte que les lignes d'assise, au lieu d'être droites, présentent, en élévation, la forme d'une sinussoïde allongée ou d'un feston.

1. Bâti probablement vers la même époque par le même prince; voyez Dion, Congrès arch., 1867, p. 87. — 2. Date également du règne de Philippe- Auguste; voy. id. — 3. De Caumont, Arch. milit., p. 502. — 4. Pour les parties du château de Chinon, qui datent du XIII^ siècle, voy. De Verneilh, Congrès arch., 1862, p. 207 et suiv. — 5. De Caumont, id.,p.52i. — 6. VioUel-Leduc, p. 97. — 7. De Caumont, id., p. ^5; Batissier, p. 523. — 8. De Caumont. id.> p iSG. — 9. De Villcnoisy, id., p. 22.~ 10. De Caumont, id., p. 503.

Un autre moyen de consolidée les murs consistait, comme à Goucy^ à incruster des poutres de bois dans leur massif.

L'appareil à refends et bossages , signalé précédemment, au sujet des forteresses syriennes des Croisés, se rencontrait également au XIIP siècle dans les murailles de quelques villes du Midi, et particulièrement dans celles d' Algues- Mortes , dressées sous le règne de Philippe-le-Hardi (1270- 1285 ap. J.-C.)*. Ce mode d'appareil qu'on trouvait aussi à cette époque dans quelques régions de TEst de la France et dans r Allemagne', se distingue encore dans la porte Narbon.naise de Carcassonne * , bâtie aussi sous Philippe-le- Hardi*; on le voit également dans la porte de la ville de Domme, monument qui semble appartenir, sinon au XIII* siècle , du moins au commencement du XIV' •. Cet appareil donna lui-même naissance à un autre du même genre, mais présentant plus de recherche encore , et qui prouve que les constructions militaires, vers cette époque, avaient acquis un grand degré de perfection. Je veux parler du bossage en pierres taillées en diamant, telles que l'antiquité en avait donné du reste un modèle dans les murailles de Pœstum ', et telles encore qu'on les retrouve dans les tours du château de Bourbon-l'Arcliambâult®, construction dont les parties principales remontent à la fin du XIII* siècle® ou au commencement du XIV**®.

La guerre des Albigeois , au début du XIIP siècle , contribua plus que toutes les autres à démontrer l'insuffisance des châteaux de l'époque devant les nouveaux procédés poliorcétiques. Ce n'était pas, en QfFet, que les châteaux fussent rares dans le Midi ; car les chroniqueurs, dans leurs récits , se désespérèrent ordinairement de ne pouvoir, san^ longueur , en faire la nomenclature , et ils nombrent par cinquantaines ceux qu'on rencontrait aux environs de Tou-

1. De Caumonl, id., p. 485, 513. — 2. Id., p. 543. — 3. Id. — 4. Verncilh, Congrès arch., 1865, p. 402. — 5. Viollel-Leduc, p. 41. — G. Verneilli, id. — 17. Voy. ci-dessus, p. 72. — 8. Batissier, p. 52i. — 0. De Cauraour, id., p. 521. — 10. Batissier, id.

louse, d'Albi et de Carcassonhe^ Mais Tarrivéé, devantleurs murailles, d'arrïiées nombreuses, régulièrement pourvues de machines, devait les mettre dans l'impossibilité de faire de bonnes résistances, tant que leurs défenses anciennes n*auraient pas été remaniées. Les habitants de ces castels avaient dû reste très-bien apprécié immédiatement leur faiblesse; car, au dire de Pierre de Vaulx-Cernay^, Simon de Montfort les trouva abandonnés et déserts pour la plupart.

Si quelques-uns, à la vérité, comme le château de Cabaret^, ne purent être forcés immédiatement par les Croisés, ils le durent à leur situation exceptionnelle. D'autres, comme Minerve et Termes, malgré leur force dite « merveilleuse et » incroyable^,» ne succombèrent pas moins devant les mangonneaux, l^s pierriers et les chats du comte Simon (1209- 1211 ap. J.-C).

Les villes, du reste, dans cette guerre, ne firent pas meilleure contenance que les châteaux. La plupart se rendirent volontairement, comme Lombers, Albi, etc. ', et celles qui essayèrent la résistance, comme Béziers, Lavaur, etc., quoique renforcées généralement par des ouvrages nouveaux, mais élevés à la hâte*, durent céder aux puissants engins dont on connaissait alors Tusage et contre lemploi desquels elles n'étaient pas encore suffisamment préparées.

Pour comprendre la cause de tant de défaillances , il faut voir ce qu'étaient alors les villes , la manière dont elles se trouvaient divisées en raison de leur accroissement progressif et les moyens mis en usage pour remparer et clore leurs différents quartiers.

Dans la plupart de ces villes, la cité'^^ c'est-à-dire le

1, De Vaulx-Cernay, GoUect. Guizot, t. XV, p. 66, 177 et pass, ^ 2. Id., p. 54, 68 et pass. — 3. Id. , p. 71. — 4. Id.. p. 94. 107. — 5, Id., p. 69, 74 et pass. — 6. Id., p. 51, 136, 142 et pass. — 7. Voyez ci-dessus, p. 401. « ANarbenne, cité et bourg, dit Froissart (t. I, p. 317,

> 1356 ap. J.-C.), le bourg, pour ce temps, était une grosse ville non » fermée, séant sur la rivière d'Aude, qui descend d'amont vers Car-

> cassonne. . . La cité de Narbonne, qui joint au bourg, était assez bien y fermée de murs, de portes et de tours , et là dedans est l'hôtel du comte

> Aimeri de Narbonne. . . »

quartier le plus ancien de la place, se trouvait seule entourée d'assez bonnes murailles. Les seigneurs d'épée et les abbés ou évêques qui y habitaient d'ordinaire avaient généralement mis tous leurs soins à entretenir et à développer cette partie de la fortification qui renfermait en outre , le plus souvent, les principaux châteaux féodaux, dressés dans le même style que ceux des campagnes.

Au delà de la cité , la ville ou le bourg» formé progressivement , et souvent assez étendu pour devenir contigu à Tenceinte de la cité , avait d'abord été entouré de quelques défenses légères , fossés ou palissades , et s'était trouvé clos par une muraille , élevée par les soins des habitants, dès qu'il avait acquis un certain développement. Plusieurs bourgs pouvaient ainsi s'être accolés à une cité sans qu'il en résultât que leurs défenses fussent égales , puisque l'état de leurs fortifications dépendait naturellement de leur degré de prospérité, que celles-ci n'étaient généralement bâties qu'aux frais des habitants , et que les seigneurs et abbés , tout en sachant souvent faire valoir leurs droits sur ces remparts, savaient aussi d'ordinaire se désintéresser de leur construction. Aussi ces fortifications d'addition restaient-elles toujours inférieures à celles des châteaux et des cités, et leur degré de résistance variait-il non-seulement d'une place à l'autre , mjiis aussi d'un bourg ou faubourg à l'autre , comme je viens de le dire. De même que dans les villes chrétiennes de Syrie, aux XIP et XIIP siècles*, les enceintes des bourgs, en France, n'étaient, à proprement parler, que des chemises d'arrêt plutôt que de véritables ouvrages défensifs.

Sauf dans quelques grandes places comme Paris ^,

1 . Voyez ci-dessus , p. 430. — 2. Jusque vers le règne de Louis VI (voyez ci-dessus, p. 406), les faubourgs de Paris étaient restés sans défense (1113 ap. J.-C.) ; la ville ne possédait encore alors que les fortifications romaines de sa cité. Sous Philippe-Auguste, le développement de la ville était tel que Tenceinte de Louis VI ne pouvait déjà plus contenir la population, et qu'il fallut créer une troisième enceinte englobant les nouveaux faubourgs.

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Angers ^ Rouen 2, où les fortifications urbaines avaient été soigneusement dressées, les bourgs étaient donc trèsmal remparés^; d'autres ne Tétaient pas du tout, de sorte que devant les nouveaux moyens poliorcétiques du XIIP. siècle, et particulièrement dans le Midi, on ne pouvait véritablement compter que sm* la résistance des châteaux, urbains ou autres, et sur celle des cités.

A Béziers, en 1209, le vicomte trouva sa place si faible, qu'il se retira à Garcassonne, en abandonnant ses gens; et cependant on venait de travailler aux fossés^. A Garcassonne, à la même époque, la place ne possédait encore que sa cité visigotbe', avec le château qui la commandait; au dehors, de misérables fortifications, telles qu'on s'était servi des meubles mêmes de l'église et des chanoines^ pour les renforcer, protégeaient assez mal les faubourgs. Ges remparts parurent du reste si faibles aux Groisés de Simon de Montfort, que ceux-ci pensèrent un instant pouvoir les forcer sans le secours de leurs machines^. Il en était à peu près de même de toutes les villes du Midi. Aussi les chroniqueurs ne parlent-ils ordinairement de ces mauvaises fortifications . que pour signaler leur chute immédiate , dès le début des sièges, dont toutes les opérations n'avaient dès lors pour but

i . Outre sa cité gallo-romaine, Angers possédait les débris d'une seconde enceinte , attribuée à Foulques-Nerra , qu'on avait réparée et fortifiée au Xlle siècle, mais dont Louis, fils de Philippe-Auguste, ordonna la démolition. Voy. ci-dessus, p. 411; Guilbert, t. III, p. 461 ; Godard-Faultrier, Gong, arch., 1862, p. 42. — 2. Rouen, devenue très-prospère sous les rois anglonormands, possédait déjà une troisième enceinte sous Henri II (1151-1189 ap. J.-C.); Guilbert, t. V, p. 424. — 3. La crainte des Routiers, des Gotteraux , des Brabançons et de tous les aventuriers, soldats mercenaires ou autres, qui désolèrent la France, dès le Wlo siècle, amena la construction ' des fortifications d'un grand nombre de bourgs ; mais ces remparts, élevés à la h'îte, n'étaient ordinairement que d'une très-médiocre valeur. Ge fut ainsi qu'en 1206 les faubourgs de Mùcon furent entourés de murailles, après avoir été pillés par les Brabançons; voy. Guilbert, t. V, p. 91. — 4. De Vaulx- Cernay, p. 51, 52. — 5. Voy. ci-dessus, p. 133. — 6. De Vaulx- Gernay, p. 55. — 7. Id., p. 55, 56.

qiie de réduire les cités et les châteaux des villes ^ Cependant il fallait sans doute compter Toulouse parmi les places dont les faubourgs étaient alors bien remparés; car avant que Simon de Montfort en eût fait raser les murailles jusqu'à terre et combler les fossés ^, ce prince n*avait pu parveuir à les forcer^. Le- roi de France , rapporte un chroniqueur *, « fut grandement marri, dolent et courroucé » de cette destruction, ce qui témoigne de toute la valeur que possédaient les remparts de la grande viUe languedocienne (1215 ap. J.-C). Montauban portait aussi très-iièœment la couronne de son enceinte tourrelée. Grâce à cette forte ceinture, dressée au XIP siècle, la place résista à Simon de Montfort; mais ces dispositions étaient véritablement exceptionnelles. « Dès la fondation, dit M. Devals^, elle (Montauban) eut, » au milieu du XIP siècle, outre le château et les deux forts >5 des comtes de Toulouse , des murailles crénelées , hautes » et épaisses, deux tours rondes et cinq portes surmontées )i par des tours carrées pour la plupart, »>ce qui justifie Tétonnement de Guillaume de Tolède disant^ : « On n avait » jamais vu murailles plus épaisses et fossés plus larges. »

Lorsque la royauté, engagée dans de grandes guerres, eut appris à connaître tous les secours qu'elle pouvait désormais attendre des villes, elle chercha à mieux protéger les faubourgs, asiles ordinaires des bourgeois, qui avaient si bien aidé Philippe- Auguste à la bataille de Bouvines (1214 ap. J.-C.). Aussi , dès Tannée suivante, pendant la minorité de Thibaud ÏV de Champagne, dont il était le tuteur, Philippe- Auguste fit-il entourer les faubourgs de Coulommiers d'une muraille qui devint la troisième enceinte de la place ^.

Mais les plus grands travaux de ce genre furent entrepris sous Saint-Louis et poursuivis par son fils, Philippe-le-

1. De Vaulx-Cernay , passim. — 2. Hist. anonyme de la giiorrc des Albigeois; Guizol, t. XVI, p. 107. — 3. LL, p. 73.*— 4. Id., p. 108. — 5. Devais, Hist. de Montauban, p. 250. — 6. Voy. Pollicr; Cong. arcli., 1865. p. 490. — 7. La première enceinte de Coulommiers fut bî^lie sons Antonin (150 ap. J.-C), la seconde sous Clovis; voy. ci-dcssns, p. 359; Guilbcrl, t. 111, p. 83.

Hardi. Blois*, Aiigei^s^ Saintes^, Carcassonno^, Rouen'*, Honfleur^, Avranches^, Aigues-Mortes®, etc., reçurent de solides fortifications sous ces princes , et devinrent ainsi de précieux boulevards contre Tétranger, à l'époque oCi commencèrent les grandes guerres du XIV* siècle.

Les seigneurs, dans les grands fiefs, portèrent également leur attention sur les fortifications des villes. Dans TArtois^ on reconstruisit, en 1216, le château de Béthune, et en 1230, les faubourgs de la forteresse furent entourés « de foe«és et » de murailles flanquées de sept grosses tours *'^.

En Flandre, la comtesse Jeanne et son mari, Ferrand, rendu à la liberté depuis 1227, réparèrent de leur mieux les désastres de la guerre de Philippe-Auguste". Grâce aux constantes preuves de fidélité que le comte donna à Louis IX, celui-ci lui permit « de rebâtir en pierres les portes de ses

1. Do Caumont, iil., p. 486. — 2. Le nouveau mur d'Angers portait quarante-trois tours et était percé de huit portes ; Guilbert , t. 111 , p. 461 (1228-1238 ap. J.-C). — 3. Id., p. 555 (1242 ap. J.-C). — 4. Les travaux comincnc(^s à Carcassonne, sous -Louis IX (1254 ap. J.-C), furent continués sous Philippe-le-Hardi. Ils ne s'appliquaient pas aux faubourgs, flue Saint-Louis avait fait miner en 12i0, après le siège de TrcncnveL La reconstntction des faubourgs avait eu lieu cependant en 1247, mais sur la rive gauche de TAade; ce fut la cité elle-même que Louis iX fit fortifier, en l'entourant d'une seconde enceinte. Quant aux nouveaux faubourgs, ils restèrent privés de muts jusqu'au milieu du XLVc siècle (I3i7 ap. J.-C), époque à laquelle Philippe de Valois autorisa les habitants « à se clore de » murs et de fossés. > Voy. Guilbert, t. Vi, p. 479 et suiv.; Viollet-Lcduc, p. 33. — 5. La quatrième enceinte de Rouen fut construite au retour de la première croisade de Saint-Louis; voy. Guilbert, t. V, p. 431. — 6. Id., p. 580. — 7. Id., p. 786 (1236 ap. J.-C). Cette place constituait un excellent poste d'observation sur la Bretagne, pays avec lequel un traité avait été conclu en 1234. Voy. H. Martin, t. IV, p. 170. — 8. Celle ville fut, dit-on, bâtie sur le plan de la ville égyptienne de Damiette , sous Pbilippe- Ic-Hardi (id., p. 212); Saint-Louis, en 1247, y avait ordonné la construction de la fameuse tour de Constance. Voy. le plan d'Aigues-Mortes dans Viollet-Leduc, p. 106. — 9. L'Artois fut réuni au domaine royal en 1224, et donné eu apanage h Robert, fils de Saint-Louis, en 1237, pai exécution du testament de Louis XUI; voy. Le Bas, France, Annales, Univ. pill., t. I, p. 100. — 10. Guilbert, 1. 111, p. 360. — il. Voy. cidessus, p. 412.

» villes^. » La comtesse Marguerite II (1244 ap. J.-C), après avoir marqué le commencement de son règne an coin de la plus odieuse tyrannie, s'était appliquée de même, daus la suite, à fortifier les villes de Flandre^. Ce fut pour éviter la domination de cette princesse que les habitants de Valeiiciennes, dans le Hainaut, relevèrent en 1254 leurs murs précédemment ruinés par ordre de Philippe-Auguste. « Ou » construisit des tours, dit M. Le Glay^, on détruisit les bâti- » timents fortifiés en dehors de l'enceinte pour que Tennemi » ne pût s*y établir; enfin , on fit de grandes provisions de » vivres dans le pays d'alentour. » On sait que le Hainaut avait été réuni précédemment à la Flandre, à l'époque du mariage de Beaudouin V de Hainaut avec Marguerite I" d'Alsace, fille de Philippe de Flandre et comtesse de Flandre (1191 ap. J.-C.) *. Mais avant cet événement, Baudouin IV de Hainaut, surnommé le Dâtissetir, avait entouré de murailles un grand nombre de villes de ses états, et, en particulier, celles de Mons, de Binche et du Quesnoy (1133-1171 ap. J.-C). Il en résultait qu'à la fin du XIP siècle cette région possédait déjà un grand nombre de très-bonnes places fortifiées. La démolition des forteresses, ordonnée par Philippe- Auguste, n'avait, dans le Hainaut, porté que sur les remparts de Valenciennes, et nous venons de voir par suite de quelles circonstances cette place avait été de nouveau fortifiée au milieu du XIIP siècle. Vers le même temps, la ville du Cateau-Cambrésis , ruinée en 1133 par Gérard de Saint- Aubert, reçut également de nouvelles fortifications (vers 1250 ap. J.-C.)*. Il résulta de cette situation des contrées de Textrême nord de la France que lorsque commencèrent les grandes guerres du XIV® siècle, le pays était rempli de places fortes, ce qui explique les sièges nombreux auxquels rhistorien Froissart a consacré de si longues pages de sa chronique*.

1. Van Hasscit, Bclg. univ. pitt., p. 28. —2. Id., p. 29. — 3. Guilbcrt, t. III, p. 229. — l. Van llasselt, id., p. 31. — 5. Guilbcrl, t. III, p. 278. — 6. Viiy. Kroissarl, Chron., cdil. Buclion, passim.

Si les rois et les seigneui's, au XIll* siècle, s'étaient empressés, comme on vient de le voir, de munir le mieux possible les villes placées sous leur dépendance immédiate, il en était de même des communes. Elles savaient slmposer les sacrifices nécessaires à l'amélioration de leui*s défenses. Aussi, grâce à la constante sollicitude des fonctionnaires municipaux qui s*y partageaient la direction de ces sortes de travaux, vit-on la ville de Cambrai, cité communale relevant de TEmpire, se maintenir librement avec ses privilèges au milieu d'une contrée continuellement troublée par la guerre. Ce n'était pas faute, cependant, d'exciter sans cesse la convoitise des princes voisins et particulièrement des comtes de Flandre et de Hainaut^ Mais on savait, dans ces places libres, profiter de toutes les occasions pour accroître les fortifications de la cité, seul garant de la liberté. Ce fut ainsi qu'au siècle suivant, en 1340, on vit les habitants de Cambrai, après la ruine du château d'Escaudeuvre par le duc de Normandie , venir sur les ruines fumantes de cette place , qui « moult (les) grévoit » dit Froissart^, et emporter toute la pierre de la forteresse pour réparer et fortifier leur propre ville.

Dans le Midi, les consuls veillaient également avec grand soin à rentre tien des murailles des villes. Mais la révolution consulaire , opérée dans cette région vers le milieu du XIP siècle, ne s'était pas accomplie partout avec la même force. Tandis que dans la Provence', à Arles , à Avignon, à Marseille, les consuls, nommés au choix des habitants, gouvernaient librement , ne reconnaissant que l'autorité suzeraine de Tévêque et repoussant celle des comtes^, ceux du Languedoc vivaient, au contraire, sous un régime mixte. Toutes les classes de la société, seigneurs, clercs, bourgeois, pouvaient être appelées à faire partie du corps municipal; mais les seigneurs conservaient néanmoins sur les villes certains droits exceptionnels^ en dehors de l'action consulaire. Dans

1. Guilberl, t. III, p. 273. —2. Froissart, id. , t. I, p. 100. - 3. Id., t. 1, p. 566. — i. Id., t. VI, p. 358.

le lâmousin et dans TÂuvergae , les deux grands ordres conservèrent la prépondérance; Tinfluence consulaire s*y trouva par suite considérablement réduite et soumise à toutes sortes d'entraves. De là de graves et incessantes con-> testations, dont quelques-unes peuvent être intéressantes à rappeler. Je mentionnerai seulement celle qui survint à Limoges en 1202. Cette ville était certainement une deâ places les mieux fortifiées de France. Ses remparts, souvent endommagés par les révolutions, et chaque fois réparés, la mettaient au premier rang des villes fortes. Oppidum sous les Gaulois, la ville des Lémovices s'était successivement agrandie sous les Romains et les Franks , et dès les premières années du VP siècle, on y avait même bâti une cité indépendante de l'ancien oppidum. Depuis cette époque, Eudes, duc d'Aquitaine (717 ap. J.-C.) et le roi Lothaire (956 ap. J.-C), avaient fait tous leurs efforts pour en compléter les défenses, et les bourgeois eux-mêmes, du temps de Richard Cœur-de-Lion, y avaient travaillé à leur tour (1182 ap. J.-C.)^ 11 arriva donc qu'en l'an 1202, dit M. GuiLBERT*, « des marchands de la rue Pissevache, eu )) rebâtissant plusieurs maisons qui, deux mois auparavant, » avaient été brûlées près des remparts dans un incendie » de la ville, firent tomber par leur faute deux cents coudées » de murailles au milieu des fossés qu'elles comblèrent. liCs » consuls, afin de réparer le dommage, imposèrent une » contribution d'un sou pour livre sur tous les biens. Hugo, » abbé de Saint-Martial, refusa de payer la taxe; il s'en- » suivit une rixe entre les gens de l'abbé et les bourgeois, » une excommunication de l'évêque contre les consuls, et » un procès dans lequel Philippe-Auguste se déclara eu » faveur d'Hugo. »

Les mêmes difficultés se produisaient aussi en Auvergne ; mais il paraît que dans ce pays , à la fin du XIIP siècle , la jurisprudence, en matière de murailles, était loin d'être égale pour toutes les villes. M. Aimé Champollion nous

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