LA RENTRÉE. LES PAMPHLETS. LA POPULACE. LA VILLE
Depuis quelque temps déjà, l'énergie ministérielle semblait se détendre. « Dans la capitale de la Normandie, impatiente de revoir les Cours souveraines, quelques faits avaient paru d'heureux présages de cet événement désiré » (1). C'avait été d'abord le retour du secrétaire Parizeau, que son ardeur à combattre les lois nouvelles avait fait embastiller; c'avait été aussi la mise en liberté, le sept septembre, des quatre prisonniers du Vieux Palais, le procureur Macaclin, l'avocat Le Porcq de Lannoy, le clerc Boissière, le portier Beaussier. La suppression de la Cour plénière, « concession faite, disait l'Edit, à l'inquiétude, à l'effroi des provinces », avait ramené l'espérance au cœur des parlementaires. On avait vu, avec joie, le marquis d'Harcourt quitter l'archevêché et « demander aux officiers de ville un logement qu'ils s'obstinèrent toujours à lui dénier » (2). On s'était intéressé aux mouvements des cava-
(1) Cette citation, et les détails qui vont suivre sont extraits de Floquet, VII.
(2) Floquet cite en note les Archives de VHùlel de Ville de Rouen et le Second Journal de la Cour du Palais.
liers de la maréchaussée « parcourant en tous sens la province et y portant aux magistrats exilés » des ordres mystérieux. On n'avait plus douté alors de l'échec des projets de Lamoignon et les préparatifs faits au Palais avaient confirmé que la rentrée de la Cour était proche.
Il était vrai, et le pouvoir allait s'avouer battu par les Parlements, inquiet qu'il était des complications extérieures (1), vaincu par les résistances de la magistrature, mis dans l'impossibihté aussi de continuer la lutte par la pénurie du Trésor. Il nous semble, comme à M. Carré (2) et comme, d'après lui, aux Parlementaires, « que la partie eût été belle pour M. de Lamoignon, s'il avait pu temporiser et négocier. Mais le gouvernement dont il faisait partie n'était pas seulement aux prises avec des difficultés d'ordre politique et judiciaire; il devait faire face à de pressants besoins d'argent. Or comme la Cour pléniére qui devait être investie des attributions financières des Parlements n'entra pas en fonctions, les ministres ne surent pas comment se procurer de l'argent. Le public se pénétra de l'idée qu'en l'absence des Parlements ils resteraient sans ressources : ils en vinrent à le croire eux-mêmes, et c'est ainsi que, dans une large mesure, le Garde des Sceaux fut victime des nécessités financières de l'Etat.
Bref, les Parlements furent rappelés (3). Et le vendredi 26
septembre 1788, au Grand Bailliage, lorsque « à l'heure de
dix heures et quart l'huissier de service fut mandé à la
Chambre pour appeler l'audience », il répondit « qu'il n'y
^ avait aucuns procureurs, vu laquelle réponse, dirent les
(1) Cf. de Lescure. Correspondance secrèle, passim.
(2) H. Carré. La lactique el les idées de l'opposilion parlenienlaire . . ., p. 11, 12.
(3) Déclaration qui ordonne que l'assemblée des Etats Généraux aura lieu dans le courant de janvier 1789 et que les ofTiciers des Cours reprendront l'exercice de leurs fonctions. (Isambert. Ane. lois fr., t. XXVIII, p. 612, no 2516).
magistrats, nous lui avons ordonné de faire retirer le public et avons rédigé le présent procès verbal (1) ».
On s'imagine le triste sort des officiers du Grand Bailliage de Rouen. Après avoir cru un instant s'égaler en quelque sorte aux Parlements, puisque comme eux ils devaient juger en dernier ressort les appels d'un, vaste territoire, ils étaient redevenus les officiers d'un tribunal de second ordre et ils s'entendaient faire aujourd'hui, par ceux qui avaient été un moment (théoriquement au moins) leurs subalternes, de cruels reproches.
(( Ce jour d'allégresse, disait Cherfils, le procureur du Roi du Bailliage de Cany (2), où nous nous félicitons du triomphe des lois, ce jour de gloire et de bonheur, luirait-il pour ces hommes ambitieux qui, volontairement égarés aux fausses lueurs d'une époque orageuse, ont cherché à porter leurs pas vers des tribunaux factices élevés pendant les troubles sur les débris de la magistrature nationale pour s'y asseoir avec la vanité qui leur donnait la main ?
(( Magistrats ambigus, sans dignité comme sans caractère, tous flétris par leur création ou leur métamorphose, tous repoussés par le cri de la raison publique au moment même de leur intrusion, aujourd'hui proscrits et chassés du temple de la justice qu'ils profanaient : que leur reste-t-il de leur jouissance et de leurs titres fastueux? La douleur amère d'être autant de témoins de l'hommage expiatoire solennellement rendu aux lois qu'ils ont trahies, et la honte de voir leurs noms écrits dans nos annales à la suite de ceux que l'infamie y a consacrés. Non, Messieurs, non ce beau jour ne luit pas pour eux ! »
De telles paroles assurément étaient exagérées, trop
(1) Plumilif de l'audience civile de la première Chambre du Grand Bailliage de Rouen, 26 sept. 1788.
(2) Discours prononcé à l'audience du 13 octobre 1788 (note communiquée par M. Romain, conseiller général de la Seine-Inférieure, que je suis heureux de remercier de cette obligeante communication).
cruelles et par là même injustes; elles conservaient néanmoins un certain caractère de dignité. Il était loin d'en être de même des pamphlets qui, maintenant que les Grands Bailliages étaient tombés, les traînaient vaillamment dans la boue. On se passait de main en main, on lisait, on copiait, on collectionnait ces petites brochures venimeuses dont quelques-unes sont telles qu'elles indignent après plus d'un siècle.
Quelques-uns de ces libelles venaient de Paris ou du moins n'étaient pas spéciaux à la Normandie, mais s'attaquaient néanmoins au Grand Bailliage de Rouen et à ses membres dont l'acceptation avait fait scandale dans les mili(îux parlementaires. C'est ainsi que dans le codicille supposé de l'exempt de poHce des Brugnières « pour estre annexé à son testament » (1), plusieurs legs sont faits à des magistrats du tribunal honni qui ne donneraient pas, si l'on s'y fiait, une haute idée des légataires. Le Lieutenant général civil Le Boullenger y était oublié, si je ne me trompe, mais le Lieutenant général criminel Moulin recevait « un volume in-40 intitulé Recueil des Droils, Usages, Franchises et privilèges du Pays el Duché de Normandie )), toutes choses que les lois de mai avaient méconnues, au dire des parlementaires. « Je l'exhorte, écrivait le pseudo-testateur, à lire ce livre un peu gothique, mais rempli de choses qu'il lui importe de savoir et qu'il devrait rougir d'ignorer. Je joins à ce présent un petit in-douze dont je ne connais pas l'auteur mais qui m'a bien servi. 11 a pour titie: r Arl de composer sa physionomie el de cacher une vilaine âme sous des dehors séduisons. A l'aide de ce secret j'ai fait bien des dupes et j'ai marché d'un pas rapide à la fortune et même aux hoimeurs. »
(1) Cuilicille de des Bmynièrcs pour vaUe amwjié ù son ieslamenl. Dans le « Teslamcnî de Desbruynières » lui-ineiiie (in-S», 8 p. s. 1. 11. d. Bibl. Nal., Lb 39, 041) je n'ai rien trouvé à citer en ce rjui concerne a réj^ion étudiée.
Aux deux Gorbin, père et fils, le pamphlet s'abaissait
jusqu'à reprocher des travers physiques : au père était
éguée une béquille « pour soutenir son corps courbé sous
le poids des ans et de l'infamie», et au fils divers objets
pour que sa figure ne fût pas « un épouvantait ».
Il en était de même de Turgis l'aîné à qui, dans le même style, était laissé un masque « pour cacher sa honte et sa difformité ».
A son frère plus jeune, « au petit M. de Bréval», le codicille donnait « un bilboquet avec un jeu d'onchets, le tout en ivoire, pour l'amuser», puis « Barbe Bleue, Cendrillon, Ma Mère l'Oie, Peau d'Ane, la Femme au nez de boudin, par M. Perrault, de l'Académie française, et quelques autres livres de cette espèce, beaucoup plus proportionnés à sa faible intelligence que Bérault et Basnage, qu'il n'a jamais lus ». Le pamphlet concédait bien que « ledit sieur de Bréval» pourrait quelque jour atteindre « l'âge de raison», mais cette concession n'avait pour but que de faire une autre victime : « arrivant ledit cas, je veux, disait l'auteur, que les objets ci-dessus légués passent à M. Dumets, avocat sans licence, doyen des Procureurs du Grand Bailliage de Rouen, notoirement tombé en enfance et qui ne donne plus aucun espoir de guérison ».
A Trugard de Maromme, lieutenant de poHce à Rouen, était donnée une loupe qui avait « la propriété merveilleuse de rapprocher les objets les plus éloignés et de les faire voir tels qu'ils sont et non tels qu'on désire qu'ils soient». « Je le prie, voulait le testateur, d'en faire part à Messieurs ses confrères, pour éviter les bévues auquelles ils sont sujets. »
Et tout naturellement était ainsi évoquée l'idée du Lieutenant particuHer criminel de Beaunai à qui, comme nous l'avons vu, il était arrivé, disons le mot puisqu'aussi bien nous sommes en pleine trivialité, de faire une gaffe fameuse. On lui donnait « un Guide-Ane judiciaire ou le Grand Routinier des Juges. Il trouvera dans ce petit livre,
prétendait-on, des formules ou protocoles de sentences qui le mettront à portée (pour peu qu'il ait le sens commun) de présider le siège en l'absence du lieutenant général ».
L'essai de résistance de Le Viderel ne devait pas lui épargner les sarcasmes. «Je donne, pouvait-on lire dans le pamphlet, et lègue à M. Le Viderel, conseiller malgré lui au Grand Bailliage tle Rouen, un étui de Mathématiques. Il fera bien de se servir de la règle et du compas afin de mieux mesurer ses actions et de compasser ses démarches à l'avenir ».
D'autres pamphlets visèrent spécialement et exclusivement les événements qui s'étaient déroulés en Normandie, et les personnages qui avaient joué quelque rôle au cours de ces événements. Tel fut le « Grand Bailliage», dont le titre à lui seul indique le caractère pamphlétaire : « Le Grand Bailliage, comédie historique et en prose, représentée à Rouen, depuis le 8 mai 1788 jusqu'au 9 octobre de la même année, par une troupe de baladins, qui a été sifïlée par tous les bons citoyens. Harcourt, et se trouve à Rouen, chez Liberté, à la Justice triomphante». L'auteur ne se faisait pas d'illusion sur le « mérite littéraire» de ce que Floquet appelle quelque part une « mauvaise comédie » et que l'auteur lui-même appelait une « plaisanterie»; « elle n'a, disait-il dans sa préface, que celui [le mérite] d'être attachée, par son sujet, à une époque qui sera très mémorable dans l'histoire de ce siècle et de dénoncer à la Nation la honte et la turpitude d'un tribunal que sa bassesse a dévoué au mépris public ». Dès cet « avis de l'auteur» on saurait déjà, si le titre ne suffisait pas, dans quel esprit l'ouvrage est écrit.
Sur une scène imaginaire, l'auteur fait se mouvoir, en même temps que les magistrats du Grand Bailliage, le duc de Beuvron, le marquis d' Harcourt, d'Osmont, concierge du Vieux palais, le grand prévôt Villemont, le heutenant de la maréchaussée Flambard, Havas, inspecteur de la librai-
rie, l'imprimeur Le BouUenger et Renard « commissaire, conseil ordinaire de la maison d' Harcourt ». C'est ce dernier qui, dès le début du pamphlet (1), est censé faire, en ces termes peu flatteurs, le portrait des principaux officiers du Grand Bailliage, portrait que nous citons, on le comprendra, non pas pour en tirer la moindre conclusion sur chacun de ces officiers, mais simplement pour donner une faible idée de la façon dont ils devaient être traités après leur chute. « Le Lieutenant général est un jeune homme sans expérience, dont on ne peut rien dire, [ce serait plutôt en somme un aveu, remarquons-le en passant] sinon qu'il est très déplacé. Le Lieutenant criminel a de l'esprit, mais ne s'est pas occupé d'afïaires sérieuses dans sa jeunesse; cela ne peut pas avoir le tact. Le Lieutenant de police est un imbécile dans la rigueur du mot. L'avocat du Roi est un petit sot qui se croit capable. Quant au Procureur du Roi, M. le Marquis (le discours s'adresse à d' Harcourt) l'a assez vu pour en juger. Les Juges sont pour la plupart des gens très bornés; mais je dis infiniment. Il y a pourtant un certain Turgis auquel on croit de l'esprit; mais c'est bien peu de chose; et le total est au-dessous du médiocre .» Et le dialogue se poursuit, toujours aimable pour les magistrats :
« Le Marquis. — De quelle considération jouissent-ils dans la ville?
« Renard. — D'aucune, Monseigneur.
« Le Marquis. — Comment étaient-ils traités par le Parlement?
« Renard. — Comme des polissons. . . »
Il est question de tout dans cette comédie, de tout ce qui se passa à Rouen et dans la région pendant la « révolution » de 1788. On y parle de la tournée de Maussion, de l'ambition d' Harcourt qui rêvait de devenir Lieutenant général de la Province, Gouverneur du Vieux Palais et
(1) Acte I, se. III (p. 12, 13).
Commandant de la Ville, de la violation du secret des lettres, du pillage des boulangeries et de la répression qui s'en suivit, de l'arrêté du 25 juin : « On vient de me remettre, fait-on dire à ce dernier sujet au Lieutenant général, l'arrêté du Parlement; on a eu l'insolence de me l'envoyer signifier dans mon cabinet. — On nous traite bien mal (1) »... Puis c'est la distribution aux magistrats des lettres de cachet qui les exilent dans leurs terres, l'arrestation de Macaclin et de'Delannoy. Bref c'est en même temps qu'un pamphlet une manière de chronique, dont Floquet, notre source principale en ce qui concerne Rouen, s'est assez souvent inspiré (2). Mais c'est une chronique incomplète, car elle passe sous silence, de l'aveu même de son auteur, les événements qui purent se dérouler pendant les « six semaines » de l'incarcération de Macaclin et de Delannoy, semaines sans histoire peut-être, et pendant lesquelles il se peut que le Grand BailHage ait espéré, et que ses ennemis découragés ' aient douté du succès.
Mais au dernier acte, la scène change, et nous retrouvons le Lieutenant général, atterré par la chute de Lamoignon, monologuant sur son triste sort. « J'ai fait, dit-il (3), une grande sottise. Mon père m'avait bien dit que ma sotte ambition me perdrait. Le bon homme voulait que je reste dans sa boutique, il prétendait que je n'étais bon qu'à cela. J'aurais bien fait de suivre ses avis ! Comme j'aurais amassé de l'argent ! mais j'ai voulu être noble et avoir une grande charge. Tout avait bien réussi jusqu'à présent; ma charge commençait à me rapporter beaucoup d'argent. Ce n'était
(1) Acte II, Se. XIII, p. 62,63.
(2) Floquet d'ailleurs a pu contrôler l'exactitude des renseignements à d'autres sources qui nous ont malheureusement fait défaut : « La lecture attentive, dit-il (t.VII, p. 222, note 2), de l'Information j udiciaire faite en novembre et décembre 1 788 par le conseiller Hécamps de Coltot, m'a montré combien l'auteur de cette farce {Le Grand Bailliage) avait été bien renseigné. »
(3) Acte III, se. III, p. 86, 87.
encore rien : les affaires n'allaient pas . . . Mais il aurait bien fallu que cela aille à la fin. . . Parbleu ! M. de Lamoignon me joue là un joli tour ! Il m'avait tant répété : N'ayez point d'inquiétude; tout est dit; les Parlements ne rentreront jamais. . .* Oui n'en aurait pas été la dupe? . . . Encore, moi, j'ai de la fortune; j'ai profité du bon moment pour me marier. . . Mais ces Messieurs, qui n'ont pas le sol, je ne sais pas ce qu'ils pourront faire. . . »
Puis ce sont le découragement et l'affolement des officiers, les avanies faites à d'Harcourt et finalement le départ du marquis qui, au moment où l'auteur clôt sa pièce, n'est pas encore un fait accompli, mais « ne peut être très longtemps retardé ...»
A côté de ce pamphlet de résistance, il en était d'autres plus simples, plus badins, parfois relativement spirituels.
On peut citer les deux « Journaux de la Cour du Palais » et leur « Supplément » (1) qui, singeant le Journal de Normandie, et prenant même jusqu'à son sous-titre d'« Affiches, Annonces et Avis divers », relataient à leur manière les événements et publiaient de fantaisistes annonces, à la lecture desquelles, étant donné leur état d'esprit, les contemporains — les adversaires du moins du Grand Bailliage — devaient prendre un plaisir extrême. Ils étaient datés l'un du sept octobre, l'autre du vingt-et-un, mais portaient tous deux le même numéro — qu'il n'est point séant de reproduire ici. — On y trouvait la Hste de biens, de maisons, d'effets à vendre, et notamment du « microscope à travers duquel le marquis d'Harcourt voyait les objets lors de la correspondance avec les ministres (2) »; « plusieurs robes rouges » qui n'avaient point encore servi (3) et dont « le magasinier de la Comédie » finit par
(1) « Journal de la Cour du Palais ». « Second Journal de la Cour du Palais ». « Supplément au Second Journal de la Cour du Palais ».
(2) Second Journal (p. 14).
(3) Journal.
s'arranger pour les louer à ceux qui en auraient « besoin pendant le Carnaval » (1); « un secrétaire en bois d'acajou et une pendule » dont voulait se défaire « le sieur Vasse » qui n'en connaissait d'ailleurs pas le prix, se les étant fait donner pour ses soins dans deux procès (2) ».
Puis venaient les annonces des « offices et charges à vendre », de l'office, entre autres de « procureur du Roi au Grand Bailliage de Rouen » qui exemptait « d'honneur, de franchise, de délicatesse et de probité (3) », les « demandes particulières » où l'on n'avait garde d'oublier le malheureux de Beaunay, qui « ne voulant pas, disait-on, davantage abuser de la complaisance de ses confrères, désirait un bon souffleur, pour lui souffler les prononcés de sentences, s'il se trouve dans le cas d'en rendre à l'avenir ».
Ce journal, publié à Rouen, ne pouvait omettre les « nouvelles de la mer ». « Le navire Le Lamoignon, chargé d'opprobres et d'infamie a fait naufrage à l'Honneur. Il a été impossible de sauver l'équipage; le navire Le Brienne avait péri quelques jours avant dans la même région (4). » Notons en passant que si le départ du navire « Le Grand Bailliage » « chargé de honte et de remords » était annoncé pour Bicêtre, on lui donnait comme capitaine non pas Le Boullenger, mais Vasse.
Les données météorologiques ne manquaient pas. « La température du mois de septembre a été naturellement froide ; il y a eu beaucoup de variations dans les vents ; peu à peu^ le soleil s'est montré; on a essuyé à Paris et à Versailles un orage furieux, avec éclairs ; les foudres ont tombé sur Brienne et Lamoignon. Le baromètre s'est ensuite fixé au beau. Depuis, le temps s'est soutenu à la réserve de quelques nuages épais qui font encore craindre quelque
(1) Second Journal.
(2) Journal.
(3) Journal.
(4) Journal.
orage, mais les fraîcheurs de l'automne laissent croire qu'il ne sera pas général (1). '
Il y avait même dans ce journal de la « poésie » : la fable de la grenouille et du bœuf, par La Fontaine, et les « Couplets» sur l'air Ahi I povero Calpigi.
La frayeur est sur le visage De nos jugeurs du Grand Bailliage, Leurs traits démasquent leur dépit.
Ahi, povero Calpigi.
Les vrais amis de la justice Puniront leur lâche artifice :
Je les vois tous anéantis.
Ahi ! povero Calpigi.
Ils excuseront de Maromme Qui, dans le fond, est un bon homme; S'il fait le mal, c'est malgré lui.
Ahi ! povero Calpigi.
Mais on ne doit pas faire grâce A Moulin, Corbin, Turgis, Vasse, Boullenger, Sacquépée aussi.
Ahi ! povero Calpigi.
Si Viderel eût l'âme craintive C'est qu'il est juste que l'on vive, Et Bayonne est trop loin d'ici.
Ahi ! povero Calpigi.
Sa volonté pusillanime L'a fait retomber dans le crime, Mais il en est assez puni.
Ahi ! povero Calpigi.
(1) Journal. Ce morceau laisserait sous-entendre que les partisans du Parlement ne furent pas sans inquiétudes sur Tissue de la lutte.
Pouvait-on espérer justice De gens guidés par l'avarice Qui tourne tout à leur profit.
Ahi ! povero Galpigi.
Rentrez, cohorte mercenaire, Dans la fange et dans la poussière Dont chacun de vous est sorti.
Ahi ! povero Galpigi (1).
Terminons ces citations par le récit d'un « événement malheureux », récit que pourraient reprendre, sans cesser d'être en pleine actualité, nos pamphlétaires d'aujourd'hui :
« Les sieurs Vasse, Sacquépée, Boullenger, Moulin, Corbin, Turgis, et autres Aéromanes de cette espèce avaient formé le projet de s'élever dans les airs à l'aide d'un ballon rempli de vent. Dès le 8 mai dernier, ils ont commencé les préparatifs et les ont continués pendant plusieurs mois. Au moment où ils commençaient l'expérience et qu'ils étaient déjà élevés à 24 . . . lignes de terre, lé ballon a crevé et ils ont été précipités en bas. Il n'y a eu personne de tué, mais ils sont grièvement blessés (2) ».
Sur le même type sont rédigées des Annonces et affiches [3) plus exactes, dit aimablement leur auteur, que celles de a l'histrion Milcent » où, à côté de grossièretés du même genre, se trouve l'annonce d'un ouvrage supposé : «Voyage économique de Rouen à Rayonne par Viderel, conseiller au Grand Bailhage, rue de l'Enfant qui Pleure, près le Petit Marquis d'Harcourt ».
Gitons enfin, pour terminer, un Discours prêté au procu-
(1) Journal.
(2) Second Journal.
(3) Annonces et affiches (datées du 11 octobre 1788). J'ai eu connaissance de ce pamphlet par le manuscrit 803 de la Bibliothèque de Roueni fo 319, 320. f
reur du Roi Vasse à la rentrée du Railliage (1) et dont l'exergue supposé disait le sens général : « Vaniias vanilaium et omnia vanitas. — Vanité des vanités et tout n'est que vanité ». « L'interruption de l'ordre, l'avilissement de la vraie magistrature nous avaient fait sortir de notre médiocrité. Fiers des honneurs dont nous accablaient les ennemis de la nation, déjà nous élevions une tête altière au-dessus de nos concitoyens. Le malheur public, loin d'afïecter nos cœurs, faisait notre triomphe, les larmes de la patrie étaient pour nous une réjouissance délicieuse, et dans l'enthousiasme de notre ambition, nous nous regardions comme les hommes les plus importants de l'Etat. Mais, ô douleur ! ô souverain trop cruel ! notre grandeur s'est éclipsée comme l'ombre fugitive disparaît à la clarté du jour, et comme rentrés dans le néant qui devait toujours être notre partage, il ne nous reste que l'opprobre et l'indignation de nos concitovens. » Et plus loin, parlant de la chute de l'homme « ambitieux » et « sans vertu », « Que lui reste-t-il, fait-on dire au procureur du roi, de tant de sacrifices? la douleur de s'être montré vil et rampant, heureux encore si son humiliation peut le rendre plus sage et lui apprendre qui si l'intrigue peut conduire aux dignités, il n'appartient qu'à la vertu de les posséder longtemps ».
L'auteur des lois de mai n'était guère épargné dans ce discours, « ce fourbe » (jui a à peine dépositaire du pouvoir » avait laissé « tomber le masque qui cachait la hideuse difformité de son âme » et avait bouleversé les lois « pour enchaîner les peuples; traître à la patrie comme à son roi, il compromit à la fois la hberté publique et la sûreté du prince, en chassant les magistrats faits pour les protéger »; mais, ajoutait-on, « la vérité, cette fille du ciel qu'on ne peut écarter qu'un instant, est parvenue aux pieds du trône,
(1) Discours prononcé par M. Vasse, procureur du Roi au Bailliage, à la rentrée de son siège. Ce discours a été copié sur le manuscrit 803 de la Bibliothèque de Rouen, fo 311-314.
elle a éclairé le plus juste des rois; ce monarque bienfaisant pesant dans sa sagesse les droits du trône et ceux des peuples (ju'il gouverne, surpris du dangereux abus que ce ministre coupable faisait de son autorité, l'a chassé avec indignation. . . »
Les Grands Bailliagers d'ailleurs, au dire du pamphlet, ne valaient guère mieux : on les représente comme des hommes « accoutumés dès longtemps à faire divorce avec l'honneur », pleurant après leur chute « le droit de piller impunément leurs semblables » et fort inquiets de l'avenir : « Déchus de la grandeur suprême, faisait-on dire à Vasse, l'indignation publique va nous poursuivre; les gens honnêtes, saisis d'une sainte horreur à notre approche, nous éviteront comme des bêtes malfaisantes; ils apprendront à leurs enfants la cause du méj)ris dont ils nous accablent, leur inspireront les mêmes sentiments et, comme nous sommes en exécration à la race vivante, notre mémoire passera à la postérité chargée de l'opprobre dont nous sommes couverts ». Et pompeusement le procureur du roi, ou plutôt l'auteur du pamphlet, assimile les Grands Bailliagers aux criminels célèbres, Coriolan, Erostrate, Néron et Cartouche î « Ainsi, Messieurs, l'immortahté devient votre partage. Vous l'avez acquise en échange de votre honneur dont vous faisiez si peu de^ cas et vous en jouirez comme si elle était le prix de la vertu ».
Puis le libelle faisait allusion aux représailles possibles du Parlement : « Un bruit populaire nous annonce la vengeance des lois. On nous menace du courroux des magistrats protecteurs du peuple ((ue nous avons offensés. Mais, Messieurs, un bruit populaire pourrait-il troubler votre tranquilUté? Vos grandes âmes pourraient-elles être intimidées? Chassez une terreur paniciue qui vous ferait tort dans l'esprit même de vos complices. Conservez dans votre avilissement cette fermai é, i^ui dans votre grandeur passagère, vous lit braver l'opinion publique, et jouissez en paix du souvenir
des hauts faits dont vous recevez le salaire aujourd'hui. Et d'ailleurs croyez-vous que le tribunal auguste que vous avez outragé voudrait s'abaisser jusqu'à vous : juste, mais généreux, il sait pardonner les injures. Occupé du rétablissement de l'ordre et du bonheur public, il n'abandonnera pas de grands objets pour s'occuper de vos outrages et vous êtes d'ailleurs trop avihs pour qu'il voulût maintenant porter la main sur vous. »
C'était, nous le verrons, trop escompter la longanimité du Parlement, comme d'ailleurs c'était trop escompter « l'avihssement » du Grand BailHage que de lui faire prendre, comme le prétendait l'auteur du « Discours », l'arrêté dont le texte prétendu termine ainsi le pamphlet : « Sur quoi délibérant, la Compagnie a arrêté que Messieurs les Lieutenants généraux et conseillers désignés au réquisitoire [Boullenger et Moulin, lieutenants généraux, Turgis frères, Sacquépée, Corbin père et fds, et Le Viderel, conseillers] suivis des gens du roi se présenteront sous huitaine aux pieds de la Cour pour la féliciter sur son appel à ses fonctions et solliciter d'elle le pardon de nos attentats envers la patrie; Qu'en faisant leur retour, ils s'arrêteront dans une place publique et à genoux crieront merci à la nation; Ordonne que le présent et le réquisitoire seront imprimés et distribués et que les députés à genoux aux pieds de la Cour lui feront le discours suivant par la bouche de l'avocat du roi :
« Nosseigneurs, vous nous voyez dans un état d'humiliation qui doit pénétrer vos âmes généreuses; l'ambition nous égara, nous sommes bien punis de nos fautes par le mépris de nos concitoyens. N'étendez pas sur nous le bras vengeur des lois; nous sommes des imbéciles plus dignes de votre pitié que de votre courroux. »
Ces différentes productions ne pouvaient qu'exciter la populace à la violence et les scènes scandaleuses ne tardèrent pas à se produire. « Aussi cette dernière rentrée du Par-
lement de Normandie sembla-i-elle une émeute plutôt qu'un triomphe. Assaillir les demeures de tous les oiïieiers du ci-devant Grand Bailliage et des deux ou trois procureurs qui y avaient plaidé jusqu'à la fin, tirer à balle sur leurs portes, sur leurs fenêtres, en arracher, en briser les contrevents, tapisser les places et les rues d'outrageants placards, c'était mal inaugurer le retour d'une Cour souveraine et le rétablissement des lois du royaume, et le peuple, enfin, commençait à se mêler beaucoup trop des affaires de l'Etat. » Et Floquet, à qui nous empruntons cette appréciation (1), se réfère au « Second Journal de la Cour du Palais )> dont certains passages sont en efïet significatifs. Tels sont les « avis divers (2) » : « Lundi prochain, neuf heures du matin, il sera, dans la Cour du Grand Bailliage, procédé à l'adjudication au rabais en la manière accoutumée des réfections à faire aux vitres, croisées et auvents des nommés Vasse, Corbin, Perchel (3), Noël, Mahieu, Le Bidois, Le Boullenger imprimeur et autres ...» Tel est encore le météorologique récit d'un orage à Rouen (4).« La journée du 8 octobre et la matinée du 9 ont été des plus belles. Dans l'après-midi, le temps s'est obscurci ; le soir, il est devenu totalement couvert. Vers les deux heures, l'orage a commencé. D'abord le tonnerre grondait, mais la pluie et la grêle ont pris le dessus. Dans le fort de l'orage un ouragan furieux a causé beaucoup de dégâts ; des grains de grêle en forme de pierres, d'autres en forme de balles de plomb, ont cassé les viti'es dans différents quartiers de la ville ; des panneaux de croisées, des auvents entiers ont été brisés, arrachés, emportés. Les personnes qui ont le plus souffert sont MM. Vasse,
(1) VII, 274-275. Floquet cite aussi les Beg. sccr. du Parlement (13 octobre 1788) que nous n'avons pu retrouver.
(2) Second Journal de la Cour du Palais, p. 15.
(3) Ce doit être Fabbé Perchel, du Conseil supérieur de 1771. V. la citation suivante.
1,4) Second Journal de la Cour du Palais.
Procureur du Roi en Grand Bailliage, Perchel, membre du feu Conseil supérieur, les sieurs Corbin, conseillers, Noël, Mahieu et Le Bidois, Procureurs au Grand Bailliage, Le Boullenger, imprimeur, et plusieurs autres ». Et comme l'on comprend dès lors que, dans une scène qui se passe le jour où l'on apprend la chute de Lamoignon, l'auteur de la comédie du « Grand Bailliage» fasse se plaindre le Lieutenant particulier que les choses soient « déjà tournées d'une manière désagréable. On a cassé, lui fait-il dire, toutes mes vitres cette nuit, ainsi que celles de M. Vasse » (1).
SECTION II