‹ Essai sur les institutions de saint Louis;Chapitre 4 sur 14 · DU GL£HGÉ INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

DU GL£HGÉ INTÉRIEUR

des esprits quand elle est encore incertaine , ou de l'arrêter quand elle est universellement imprimée. Ajoutons, au reste , que saint Louis jouit dans rhistoire beaucoup moins de son caractère véritable, que. de celui qui en particulier lui a été donné par Joinville , historien digne de toute notre estime , mais dont l'esprit trop simple pour pénétrer ce que la conduite de saint Louis avait de profond , s'est arrêté à la surface, ne sentant presque jamais la portée de ce qu'il raconte. Guillaume de Nangis voit sans doute plus loin que Joinville , mais comme il était un chroniqueur de l'abbaye de Saint-Denis , il a du faire entrer dans la vie de saint Louis, ime foule d'événemens étrangers à ce prince 9 dont alors le portrait n'a pas été achevé : d'ailleurs, Guillaume ayant peu vécu près de saint Louis , n^a pas été à même de le voir agir, ce n'est que dans Téloignement qu'il a pu le considérer.

L'histoire de saint Louis a été écrite par un autre contemporain dont , à beaucoup près , la réputation n'égale pas celle de Joinville , mais qui nous a fourni plus de renseignemens curieux et utiles, que le na'îf séi^ëchal de Champagne; c'est l'historien connu sous le titre de Confes-* seur de la reine Marguerite. D est à croire qu'il avait démêlé la politique de saint Louis, et

l88 CHAPITRE V.

certes les moyens d'y parvenir n'avaient pas dû lui manquer.. Moins agréable que Joinville, il est plus instructif. Jpimdlle fait connaître saint Louis comme homme ^ le Confesseur nous le montre comme roi. Matthieu Paris enfin, qui est une espèce de philosophe , puisque , dans un temps tout religieux , il a ose dire beaucoup de mal de la cour de Rome, nous représente saint' Louis comme un prince ferme ^ Couragêuit, et ennemi de toute superstition. On Ta dit avec raison, saint Louis a devancé son siècle ; éh lors beaucoup de ses contemporiains ont dû st méprendre sur l,e but de ses actions. Un joiir saint Louis descendant du parlement, unefemme nommée Sarrète s'approcha de lui et Tapestropha en ces termes (i): Fi !fi! deusses tu estre roi de France ; moût miexfust que un autre fuit roi que tu; car tues roi tant seulement des frères meneurs , frères prêcheurs y et des prestres et éèê clers; grant damage est que tu es roy d& France y et c'est grant merveille que tu n'es bouté hoTé du rqjraume. Il est inutile de dire que saint htmi» ne répondit à ces injures qu'en eomman^Ukttt à un de ses chambellans de donner de Târgent à cette méchante femme. -

(i) Gonfess., p. 36^.

DE LA COtTR DÎE HOME.

Les causes des longues querelles du sacerdoce et daPËmpire, des empereurs et des papes sont défîmes. On sait avec quelle ardeur , et cepei^ daot^^vec quelle persévérance la cour de Rome a dirigé cpntre Tenipire d'Allemagne , tout ce que dantô chaqiie siècle elle a pu ramasser àe puijSr saac^. -Sans cesse elle le harcèle et le fatigue ; redaierche-t-elle de la force , c'est pour s'en serw contre lui ; éprowe*t-il quelques désastres , s(Mtdain Rome apparaît pour profiter de sa fai* Urne ^ l'accabler, £n un mot >; quand l'Ëi^ire est h^ireuK , il a Rome pour rivale ; quand il e&t al^ttu y Rame est au nombre des vainqueurs. Mais f chose singulière ^ on voit le saint-siége dépouiller celte turbulence lorsqu'il entre ex^ oentestati^n avec ta France ; alors la modéra*: tion paraît dans ses discours , une certaine rér serve dirige ses actions; sa marche est toute diCCérente. Deux causes parinci|>ales expliquent

igo CHAPITRE Vî.

cette politique particulière : la France n'était pas comme l'Empire , l'ennemi né de la puissance temporelle des papes , qui ne pouvaient sortir de l'intérieur des temples , étendre seuk'» ment leur autorité dans les rues de Rome , sans rencontrer les empereurs, toujours prêts à réprimer leur ambition. En second lieu , ce qui détourna le saint-siége de faire l'essai de sa puissance sur la France , ce fut le caractère habile des premiers rois de la troisième race : doués d'un courage égal à celui des empereurs de cette époque , ils montrèrent , de plus qu'eux \ ce sang-froid qui double le prix du courage.

Ainsi , pour ne pas accumuler trop d'exeniples , Philippe r% excommunié par Urbain en 1094 »

pour avoir abandonné une première épouise , n'en quitte pas moins de la même manière Ber* trade sa seconde femme , et quoique excommunié de nouveau en logS, il. finit par faire lever son interdit, sans avoir satisfait en rien au saintsiége. L'inpétueux Grégoire vii, qui partout cherchait des victimes, n'osa tourner les yeux vers la France , et s'acharna sur le malheureux empereur Henri iv. Louis-le-Gros sut régntt sans avoir avec la cour de Rome le moindre démêlé. Le règne de Louis-le- Jeune , quoique tout religieux , ne fut troublé que par un seul

De la cour B£ ROME. igt

pontife ; les six autres qui régnèrent en même temps que ce prince, n'intervinrent en rien dans les affaires de la France. Philippe-Auguste, poursuivi par Célestin m , parce qu'il avait répudié Ingerburge , opposa par sa fermeté et sa résolution habituelle , une barrière que le pontife se garda bien de franchir. La chaire de saint Pierre était occupée par Grégoire ix, quand saint Louis monta sur le trône ; ce pape s'était imposé la loi de suivre en tout les traces de Grégoire Yii; mais, dépourvu de moyens, il ne l'égala que dans son emportement. Sans raison , sans motif, il se précipita sur l'empereur Frédéric ii , qui sacré par son prédécesseur, exécutait tout ce qu'on avait exigé de lui avec une entière fidélité; et l'excommunia quatre fois. L'Italie fut armée contre l'Empire , que le pape voulait donner à Robert, comte d'Artois, frère de saint Louis. C'est ainsi que ce monarque fut introduit, à son insu, dans cette longue querelle, où il devait déployer un caractère si noble et si désintéressé. Grégoire lui écrivit pour lui annoncer qu'il avait décerné la pourpre à son frère (i) ; quoique les empires donnés par les papes, eussent en général peu profité à ceux qui ne craignaient

(i) Matth. Paris, f. S17.

pas de les accepter, Toccasion était tenUote. Saint Louis , dans un âge où les illusions de la gloire sont si puissantes, avait pour soutenir les droits de Robert, des forces capables de les légitimer ; mais il repoussa Toffre dupape, whhc cette grandeur d'âme qui rapproche tOiujosan saint Louis de ces caractères anciens que xioqs révérons à si juste titre. Voici sa réponse (i):

<c Dans quel but , par quelle audace téméraii^ » avez-vous déshérité et précipité du trône ^m. » prince , qui parmi les chrétiens n^a |^ de » supérieur, n'a pas même d'égal, sans TaYair » convaincu des crimes que vous lui reprochez. » Si ses actions méritaient qu'on le déposât, » c'était un concile général qui devait \^ faire ; » vous ne de\iez pas, pour )uger se& erreucft, » prêter l'oreille à ses ennemis. Quaiit â moi,, je » n'ai jamais eu à m'en plaindre , il a touîcNira » été à mon égard un bon voisin , et je p^ai tu » dans sa conduite religieuse rien de repré^n* » sible ; au contraire même , il s'est J^vra tout-ei^ » tier au service de N.-S. J.-Ç., affrontaat siir » terre et sur mer , les dangers 4e la guem.

» Nous ne retrouvons pas dans le pape la faâsofi » piété ; il aurait dû soutenir et protéger ^m

(i) Matth. Paris., p. 5i8.

» qui combattait pour la cause de Dieu , au lieu

» de ciela il a profité de son absence pour Tac-

» câbler et le supplanter lâchement. Je ne veux

» donc pas m^engager dans de si grande périls ^

*pour combattre un prince tel que Frédéric.

T)Trop de royauines s'armeraient contre moi

» pour le défendre , et d'ailleurs sa cause n'est-

»dle pas celle de la justice? Que ferait Rome

»pour moi, si je prodiguais mon sang en faveur

» de «1^ desseins ? Victorieuse par moi ou par

>T d'autres, bientôt elle humilierait tous les rois

»de la terre; elle durait d'aut^tplus d'orgueil

» et d'audace, qu'elle verrait à ses pieds legrand

«empereur Frédéric. »

Saint Louis n'en resta pas là , il envoya des ambassadeurs à Frédéric ^ pour connaître la vérité ; celui'-ci 9 f.n apprenant toutes les faussetés que le pape crtiployait pour le perdre , leva les maim au ciel en versant un torrent de larmes , et dit aux ambassadeurs : « Mes amis , mes chers M voisins 9 quoi que prétende mon ennemi, ma »f(>i est celle de tous les chrétiens ; si vous me » faites la: guerre ^ ne vous étonnez donc pas que »je me défende. J'espère en Dieu, qui protège » les innocens ; il sait que le pape ne s'élève » contre moi que pour favoriser mes sujets ré- » belles, particulièrement les hérétiques de

194 CHAPITBE VI.

» Milan ; mais je vous rends grâces de ce qu'avant » que d'accepter ses offres , vous avez voulu, par » mes réponses , vous assurer de la vérité. »

En 1241 , saint Louis eut encore à inter\^enir dans le même drame, mais d'une manière différente (i). Grégoire continuait à excommunier Frédéric, et à lui susciter partout des ennemis; mais l'activité de ce malheureux empereur rendait nuls les efforts plus qu'humains du pontife. Enfin , il fut décidé qu'un concile général serait assemblé pour terminer la discorde. Frédéric, par beaucoup de raisons , refusa de reconnaître le concile. Ayant appris que plusieurs prélats français attendaient à Gênes l'occasion de s'embarquer pour aller à Rome , il leur fit dire de n'en rien faire ; et comme ils n'avaient pas tenu compte de son avertissement , il envoya à leur poursuite une flotte sous les ordres de son fils Henri ; les évêques furent pris , et subirent de cruels traitemens. Parmi eux se trouvaient des prélats célèbres par leurs vertus. Saint Louis dépêcha promptement à l'empereur l'abbé de Corbie , pour réclamer les évêques ; Frédéric répondit en plaisantant, et refusa de rendre les

(i)Raiaaldi, ann. ia4i , t. 3. Mâtth. Par., Gallia christiana, t. 3 , p. 779'

DE LA COUR DE ROME. igS

prisonniers; c'est alors que saint Louis crut devoir lui écrire une lettre où se peint l'indigna*tion d'une âme généreuse , en même temps que la dignité d'un roi qui sait se faire respecter ; elle finissait par cette phrase , qui a un certain air de famille , avec les reparties de notre Henri rv : Li royaumes de France n'est mie encore si affaiblis , que il se lesse mener à vos éperons (i). Cette lettre produisit son effet, saint Louis obtint ce qu'il demandait.

Grégoire mourut le 21 août 1241. Sa\^e fut agitée , son ambition le poussa souvent dans de déplorables excès ; mais, malgré la fougue de son caractère , il fut , dans ses rapports avec saint Louis , contraint à la modération. Le i3 novembre 1236, il lui accorda une bulle qui défendait à qui que ce fût de lancer une sentence d'interdit sur ses chapelles, sans une permission spéciale du saint-siége.

En 1242, après la mort de Célestin iv, qui n'avait occupé le saint-siége que seize jours, comme les cardinaux proscrits , mis en fuite , n'osaient, par la terreur que leur inspirait Frédéric , procéder à l'élection d'un nouveau pape , saint Louis leur écri^ât de se réunir, d'éloigner

(1) Gaill. de Nangû, p. 181.

ig6 CHAPITRE VI.

du milieu d'eux toute ambition , de ne point

craindre l'emperem-, qui, par mie entreprise

illicite , semblait vouloir joindre le sacerdoce à

l'empire. Innocent IV fut nommé le 25 juin, 1243.

Comme il était Tami de Frédéric, tout portait à

croire que ce pontife allait faire dispai'aitre les

sujets de querelles qui divisaient Rome et FEm-

pire ; m^is Frédéric, trop habile pour se Hiépren*

dre, avait déclaré,, dès le premier instant^ que son

ami, en ceignant la tiare , embrasserait tous les

préjugés et toutes les haines qui alors en étaient

l'apanage ; en effet , après quelques feintes mar-

quesde bienveillance, la discorde se ralluma avec

une nouvelle violence , le pape fut chassé de ses

états, et réduit à chercher un refuge dans Tétran-

ger. Il résolut de venir en France , et sachant que

saint Louis allait se rendre à Pabbaye de Cîteaux,

il écrivit au chapitre , suppliant tous les abbés de

conjurer saint Louis, à genoux, les mains jointes,

de lui accorder un asile, et de le protéger contre

le fils de Satan (c'est ainsi qu'il nommait rèmpe-

reur). Rien de plus imposant que l'arrivée du roî

au monastère ; Matthieu Paris rapporte le céré*

monial qui fut observé (i). Les abbés s^açquitti^

rent de leur commission ; saint Louis répondit

qu'il voulait prendre l'avis de ses barons , ajoutant qu'un i*oi de France tie pouvait se dispenser de leur conseil. Les seigneurs pensèféht que le roi devait rejeter la demande du pape ; ce qui fut fait. L'avis des seigneurs , et le parti que prit le roi, n'ont pas besoin d'être justifiés , la présence d'un pape dans le royaume , et surtout d'un homme intrigatit et ambitieux , n'eût pas été exempte de dangers pour un prince jeune et sans défiance. Frédéric voulait passer les monts, et venir, comme il le disait, plaider lui-même sa cause devant les nations d'en-decà les Alpes; s'il n'effectua pas ce projet, c'est qu'il fut intimidé par l'offre que fit saint Lottis au pape, d'aller à son secours avec les trois princes %(^% frères, et une puissante armée.

On conçoit que ces guerres soutenues par Innocent avec tant d'obstination , avaient dû considérablement épuiser ses finances. Selon l'habitude, il eut recours aux princes qui lui étaient restés fidèles, et tourna ses regards vers la France ; mais saint Louis défendit les deniers de son peuple comme les prél-ogatives de sa couronne (1). Il empêcha , à plusieurs repriseij, les envoyés du pap« de procéder aut levées

ri) p. 715.

qu'ils étaient chargés de faire. Mais ces obstacles journaliers apportés à des abus toujours renaissans, n'établissaient rien pour l'avenir; ces demi-moyens retardaient le mal , sans tarir sa source. Saint Louis le sentit, et sa piTidencele porta à ne rien négliger pour ramener, par d'autres voies que par une rupture, le saint-siége à la modération. Innocent mourut le 7 décembre i2S4;il nous reste plusieurs bulles de ce pape , qui montrent par combien de prévenances il îivait recherché l'amitié de saint Louis.

La première , du 5 décembre 1 243 , permet à saint Louis de se choisir un de ses chapelains pour confesseur; et à ce confesseur d'absoudre le roi de tous crimes et de toutes excommunications , excepté de celles qui seraient fulminées par le saint-siége , ou pour des crimes si énormes que l'absolution lui en dût être réservée (1).

L^ deuxième, du 1 4 décembre 1243, accorde à saint Louis , que lui et ses chapelains , clercs, jurés et officiers , ne pourront encourir Ve\communication majeure , ni même l'interdit , en fréquentant des excommuniés (2).

La troisième, du i5 décembre i243, de-^

(1) Reg, des chartes , coté 3i , acte 9. — (2) Id, , acte 7.

fend de fulminer excommunication ou interdit sur les terres du roi ou de ses successeurs (i).

Alexandre iv succéda à Innocent; occupé uniquement à soutenir la guerre que son prédécesseur avait déclarée à Mainfroy, fils de Frédéric, il n'osa rien tenter contre la France. Craignant que saint Louis ne se déclarât contre lui , il Taccabla de bulles ; quel que soit leui* nombre , notre devoir est de les rapporter.

I** Bulle du i5 avril i254, qui permet à saint Louis de prendre pour confesseur tel prêtre régulier ou séculier qui lui conviendra (2).

2** Bulle du 25 avril 1254, qui défend d'excommunier ou d'interdire saint Louis, la reine son épouse , et leurs successeurs (3).

3° Bulle , même date , qui accorde cent jours d^indulgence à saint Louis et à la reine son épouse, chaque fois qu'ils entendront le sermon (4).

4** Bulle du 22 septembre i254, qui donne à saint Louis et à sa maison le privilège de ne pouvoir être excommuniés en fréquentant des criminels obstinés dans leurs erreurs (5).

5** Bulle du i" octobre 1254? qui renouvelle

(1) Reg. des chartes, coté 5i, acte 6. — (2} /é^. , acte 22. p) /rf., acte i3. — (4) Id, , acte 19. — (5) Id, , acte 10.

la défense contenue dans la bulle de Grégoire lï, du i4 détembre ia43 (i).

6* Bulle du 1 G octobre i a54 , qui déclare que saint Louis , ni ses successeurs , ne pourront encourir sentence d^excommunication , pour aToir fréquenté les excommuniés (2).

7** Bulle du 4 décembre i254, qui perniet au roi de se faire accompagner par les jacobins et les cordeliers de sa suite , dans quelque couvent que ce puisse être (3).

8** Bulle du 20 octobre i255, par laquelle le pape , à la prière de saint Louis, accorde aux sergens et aux officiers de ce prince , la permission de se confesser aux frères prêcheurs et Hiineurs qui seront auprès du roi (4).

9** Bulle du 22 avril i!î56, qui permet aux religieux qui seront au service de saint Louis de célébrer l'office divin suivant Fusage de sa chapelle (5).

10" Bulle du II avril 1257 , qui déclare que les aumônes que saint Louis fera aux pauvres, lui tiendront lieu des restitutions qu'il croyait être obligé de faire pour lui et pour les^ rois ses prédécesseurs (6).

(1) Beg. des chartes, coté 3i, acte i5. Spicileg. t. 3, p. (a) îd» , acte ii. — (3) Id. , acte 20. — (4) 14» 9 «ete i4* — jicte 25. — (6) Id» , acte 21.

I !• BuUe du i3 avril 1257 , qui statue sur le même objet que la précédente, avec cette clause nouvelle : que le roi pourra disposer des restitutions en faveur des églises (i).

12'' Bulle du 22 février 1258, qui permet à saint Louis d'entrer avec une compagnie honnête et décente dans Fabbaye de la princesse Isabelle sa sœur ; même faveur est accordée à la princesse fille du roi, qui peut y demeurer avec cinq autres femmes modestes et sages (2).

13** Bulle du 2 janvier 1259, qui renouvelle les dispositions contenues dans celle du 22 a^nril 1 256 , n" 9 (3).

1 4'' Bulle du 1 2 janvier 1 259 , qui déclare que saint Louis ne sera point excommunié pour tenir prisonniers les clercs coupables de meurtre , de vol et d^autres crimes de cette na-r ture (4).

i5'' Bulle de même date, portant : que les exconmiunicaticms ou interdits conçus en termes généraux, ne s'étendent ni au roi ni à set successeurs, à moins qu'il n'en soit fait mention expresse (5).

iG"" BuUe du 20 mars 1 255, qui accorde ai|

(1) Reg. des chartei , coté 3i , acte 36. — (s) Id. , acte 3a. — (3) Id. , acte 3o. — (4) Id. , acte 14. — (5) Id., acte 1».

confesseur, que saint Louis pouvait se choisir, la permission de donner à ce prince , des pénitences pour son absolution (i).

17** Bulle du 3i mars i255 , qui défend à tous archevêques, et autres prélats, de fulminer aucune sentence d'excommunication, ou d'interdit sur les terres de saint Louis , sans un ordre spécial du saint-siégc (2).

Le 4 septembre 1261, Urbain iv remplaça Alexandre iv. Ce pontife était Français , et se distinguait plutôt par sa vaste érudition que par la profondeur de ses vues ; dévoué depuis long-temps à saint Louis, il chercha toujours à lui plaire ; il lui offrit pour l'un des princes ses enfans, la couronne de Sicile , dont Rome avait dépouillé Conradin^ petit-fils de l'empereur Frédéric. Quoique cette conquête pût devenir favorable à saint Louis , s'il eût voulu secourir les chrétiens de la Palestine , ou embrasser la cause des Français, à qui Michel Paléologue venait d'enlever Constantinople , il refusa un don qui, à ses yeux, n'était qu'une usurpation. Alors le pape s'adressa à Charles ^ comte d'Anjou, frère de saint Louis, qui accepta avec empressement. Quand on songe à l'ambition de ce

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(1) Reg. des chartes , coté 3i , acte 23. -- (2) Id, , acte a 18 et 16.

DE LA COUR DE ROME. 2o3

prince , à l'usage tyrannique qu'il fit du pouvoir, à la haine qu'il inspira à la Sicile , et à l'atroce vengeance qu'excita cette haine, on regrette que saint Louis n'ait pas suivi en cette circonstance la conduite que déjà il avait tenue à l'égard de son frère Robert , et que , non content d'être généreux, il n'ait pas au moins forcé Charles à le paraître.

Urbain n'était pas resté en retard de ses prédécesseurs , et avait accordé à saint Louis plusieurs bulles assez importantes.

1° Bulle du 21 novembre 1 26 1 , qui donne à saint Louis et à la reine son épouse un an et quarante jours d'indulgence toutes les fois qu'ils assisteront à la dédicace d'une église, et en leur faveur étend cette grâce à tous les autres auditeurs (i).

2"* Bulle du 5 décembre 1 26 1 , qui confirme les privilèges accordés à saint Louis par le saintsiége (2).

3° Bulle de 2 1 décembre 1 26 1 , qui confirme celle d'Alexandre iv , du 25 avril I254 (3),

4" Bulle du 21 décembre 1261 , adressée à l'abbé de Saint-Denis , auquel le pape ordonne

(i) Reg. des chartes, coté 3i , acte 4i« — (2) Id,^ acte 28. -^ P)/rf.,acte43.

2o4 CHAPITRE VI.

d'excommunier ceux qui troubleraient le roi dans la jouissance des pri^dléges que le sâint^ siège lui a accordes (i).

Ce qu'Urbain n'avait fait qu'ébaucher, son successeur Clément rv l'acheva ; il plaça la couronne sur la tête du comte d'Anjou , mais à quelles humiliantes conditions ! Bientôt après, Mainfroy périt avec honneur, les armes à la main ; son neveu Conradin , prince digne d'un meilleur sort , porla sa tête sur l'échafaud. Ainsi périrent les héritiers de Frédéric , ainsi fut terminée cette guerre qui depuis quarante ans désolait l'Allemagne et l'Italie, et où, armée de quelques misérables sophismes , Rome précipita du trône le plus puissant des monarques dé l'Europe, ravagea ses états, massacra ses enfans, et dispersa leurs dépouilles.

Encouragé par ses Ticloîres, Clément ne garda plus de mesures ; il remit en ^âgtienr tous les principes d'usurpation que ses prédécîessem^ tenaient en réserve f mais qu'ils n'avaient osé employer contre la France depuis qtie saint Louis régnait : il proclama la souveraineté du pape sur tous les bénéfices ecclésiastiques, prétendant qu'il pouvait les conférer vacans et non

(i) Reg. des chartes, coté 3i , acte 39.

DE LA COUR DE AOME. 2o5

vacans. Uïie fois la digue rompue, lé torrent des doctrines ultramontaines se répandit de toutes parts. Cette conduite acheva de dessiller 1^ yeux à saint Louis ; il reconnut qu'avec Ron^e il ne suffisait pas de repousser Vagression, qu'il fallait soi-même porter les coups; il résolut d'attaquer le saint-siége dans ses envahissemens, de restituer TEglise et le trône de Fr^ce dans tous leurs droits. Au mois de mai i2,6S, il réunit ses barons , et après une longue discussion , fut rendue l'ordonnance connue sous le nom de Prag' matique-Sanction (i) ; pierre angulaire sur laquelle a été élevé l'édifice des libertés de notre Église , acte qui depuis a été imité , copié même, mais qui est demeuré bien en avant de tous les autres par sa sagesse et sa précision. Clément n'avait rien négligé pour prévenir un coup aussi terrible; il avait dooné à saint Louis quelques bulles, cettei nKmn^i^ pontificale dont Home était si peu avare.

i*" Bulle du ao avril i265« qui renouvelle celle d'Alexandre iv, du i2 janvier 1259, et ajoute que les sentences d'exconununication n'auront pas lieu contre ceux qui les auraient encourues en exécutant les ordres du roi (2).

(1) Ordoooance de France, t. i. •» (s) Rtg. (lt8chartei,coté3i, acte 49*

!2o6 CHAPITRE VI.

2° Bulle du 29 avril 1 265 , qui permet au confesseur de saint Louis de l'absoudre de tous cas , de le relever de tous vœux , hormis de celui du voyage d'outre-mer (i).

3° Bulle du i"mai 1 265 , qui renouvelle celle du 21 décembre 1261 (2).

4"* Bulle de la même date , confirmant les privilèges et indulgences accordés à saint Louis , mais déclarant que les bulles qui portent défense d'excommunier le roi et de mettre l'interdit sur ses terres , ne doivent s'entendre que par rapport au seul domaine du roi et non pas relativement au royaume de France (3).

5* Bulle du 4 mai i265, portant que les clercs de la maison du roi ne pourront être contraints d'accepter les commissions dont le pape bu ses légjats les voudraient charger (4).

6° Bulle du i3 mars 1266, renouvelant celle du i5 décembre 1243, qui défend d'interdire les terres du roi (5).

Il nous a semblé que la politique de saint Louis, relativement à la cour de Rome, devait être offerte entourée des événemens auxquels elle s'est appliquée ; cette politique , en effet, a

(i) Reg. des chartes, coté 3i , acte 47» — W W. > acte 4^. — (5) Id»^ acte 45. — (4) Id, , acte 48. — (5) Id, , acte 5o.

trop influé sur le sort de la France , pour que nous ayons pu nous dispenser d'entrer dans quelques détails. Nous avons donc rapporté la nomenclature exacte des bulles obtenues du saint-siége , par saint Louis ; toutes elles détruisent quelque abus, arrêtent quelque envahissement; elles sont donc susceptibles d'amener des observations curieuses. Avant saint Louis, quels maux n'enfantaient pas le& excommunications ! les rois ne pouvaient rien contre elles, souvent ils en étaient les premières victimes. Robert, roi de France , ayant été excommunié en ggg , pour avoir refusé de se séparer de la reine Berthe son épouse, que l'on prétendait être sa parçnte au degré prohibé , fut abandonné de toute sa cour , et il ne lui était resté que deux valets qui jetaient aux chiens, en sa présence, les viandes qu'ils desservaient de dessus sa table (i). Les princes excommuniés n'étaient pas enterrés ; Raymond-le-Vieux , comte de Toulouse , en offre l'exemple (2). Les interdits n'étaient pas moins dangereux ; ils furent employés sous le règne de saint Louis avec une grande profusion.

(1) Epist. cardinal. Domini, Du Ghesne , t. 4 > p* i4^* — (a) Guill. de Podif Lauren. , c. 34 » p* 81. Gatel. , Hitt. des comtes de Toulouse, p. 3i8.

2o8 CHAPITRE VI.

La plupart des chapitres de cathédrales avaient obtenu la permission d'interdire tout leur dio^ cèse ; ils commençaient par excommunier ceux dont ils avaient à se plaindre , et si ces excommuniés ne venaient pas dans les quinze jours faire satisfaction , ils mettaient tout le diocèse en interdit (i). Saint Louis est le premier prince français qui ait osé réprimer le scandale des excommunications et des interdits ; c'est à dater de son règne que ces armes ont été émoussées: il sut Y par son caractère ferme et prudent, amener le saint-siége à éteindre lui-même le* foudres avec lesquels il embrasait les royaumes et ébranlait les trônes. On découvre facilement qu'un principe simple a été l'âme de la conduite de saint Louis à l'égard des pontifes ix>mains : opposer à la politique obscure et tortueuse de Kome , à ses savantes intrigues y la loyauté et la franchise d'un homme vertueux qui a la coor science de sa force, voilà quelle fut sa politique. Dans les querelles de Rome et de l'Empire » est-il pris pour arbitre ; il cherche oè est le bon droit , et embrasse sa cause ; le bon

(i) Histoire de Notre-Dame de Soissons, par le P. Germain) p. 174* €hroaic. Rothomag., an. ia34' Labbe, BiUiotli., t. &, p. ^76* Dom Pomeiaye, Hist. de Rouen, p. 4^7> Alb«rict cbsonio. ad. a*< 1333, part. 2, p. 345. Marlot , Hist. Remens, metrop* , p. 5i5«

droit change-il de côté? saint Louis change avec lui, toujours inaccessible aux offres, aux prières, aux menaces, il n'a cherché que la justice, et lorsqu'il croit Favoir trouvée,rien ne peut l'empêcher de se décider pour elle. L'empereur Frédéric voulut lutter avec Rome, parles mêmes armes dont elle faisait usage , il fut vaincu : au contraire , tous les pontifes qui régnèrent en même temps que saint Louis, craignirent sa fermeté , respectèrent ses droits , et si un seul osa entreprendre quelque chose contre lui , sa folle ambition fit naître une loi qui place saint Louis son auteur , à la tête de ceux de nos rois qui ont fondé les glorieuses libertés de notre Eglise.

De toutes les parties du gouyemement fëodal, celle où les seigneurs déployèrent le plus d'invention, ce fut dans la création des impôts; chaque jour ils imaginaient de nouvelles taxes, plus singulières, plus vexatoires que celles de la veille ; pour les percevoir, ils employaient tantôt la violence, comme de vi'ais tyrans , tantôt la ruse , comme d'obscurs spoliateurs. On sait par quels moyens Gratien et Théodose faisaient lever leurs impôts dans les Gaules; quelle terreur répandaient devant elles ces cohortales, lorsqu'elles quittaient la métropole du gouverneur pour aller dépouiller et ensanglanter les provinces. Tous ces attentats se reproduisirent sous le gouvernement féodal. Peut-être trouvera-t-on que ces excès étaient dans la nature d'un état qui recelait en son sein une vermine de petits tyrans, comme dit Pasquier (i), ayant tous une cour à entretenir , une armée à défrayer.

(i) Recherches 4ur la France , 1. 5 , c. 4*

La nomenclature des tributs imposés par les seigneurs , est immense ; on y rencontre des noms aussi barbares que les choses qu'ils indiquent. Nous nous bornerons donc à faire mention de ceux qui influèrent principalement sur la prospérité publique.

L'impôt favori des seigneurs était la taille, espèce de capitation qu'ils levaient arbitrairement, quand un besoin pressant leur survenait. Ce tribut , qui n'était assujetti à aucune autre règle qu'au caprice des seigneurs (i), était détesté du peuple. Les écrivains contemporains n'en parlent qu'avec mépris, et en le flétrissant toujours du nom d'exaction ; une charte de Nicolas, évêque de Cambrai, parle d'un seigneur que tout le monde haïssait, parce qu'il exigeait la taille trois fois par an (2).

Le cens venait ensuite : cette redevance, due par le fonds au fief dont il relevait , était invariable ; le suzerain et le vassal la Axaient à l'instant où ils stipulaient leurs rapports respectifs.

Nous devons citer l'impôt nommé aide, que les seigneurs exigeaient de leurs sujets dans trois cas: !• Lorsqu'ils étaient faits chevaliers ;

(1) Du Cange, GloM. ?* Tailia ad ¥olantateni. — (2} Doublet, Ui«t. du moniftère de Saint- Denji, p. 449-

2° Pour leur rançon ^ quand ils étaient prisonniers ;

3* Pour le mariage ou apparagement de lecur fille aînée.

Il semble qu^avec de telles ressources les besoins et les caprices des seigneurs devaient être pleinement satisfaits. Cependant ils entouraient leurs sujets de tant d^ embûches et de pièges, que ces malheureux ne pouvaient &ire un pas hors de leurs habitations , sans être forcés de payer encore quelques droits ; aux portes des villes , le long des routes , près des ponts , se tenaient des exacteurs qui forçaient les marchands y ou les simples voyageurs^ à payer rîmpôt nommé pedagium , tribut levé sur les marchandises , et qui cependant ne les affranchissait pas du droit qu^elles devaient payer lors de leur vente. Ils ne craignent pas, disait le pape Innocent m , en parlant des seigneurs (i), sous prétexte d'exiger des péages, de commettre sur les chemins , et près des fleuves , des exactions et des injustices intolérables.

L'impôt nommé teloneum^ si sagement réglé par Charlemagne (2) , et qui se prélevait sur

(1) Epiâtolae, 1. 14? ep. 39. — (a) 2 cap., an So5, c. i3.5cip.| an So5 , c. i5. Gapitularium , 1. 3 , c. la. Id, , 1. 5 » c. a54* M»'» L ^ c. 379. Additio quart, c. 170.

FINANCES. 2l3

les marchandises amenées par eau, était devenu tellement exces^f , qu^un bateau arrivant dam une ville , devait payer un droit pour son entrée , un droit pour le salut , on droit pour le pont , un droit pour approcher du bord , un droit d^ancrage, un droit pour la liberté de décharger les marchandises , un droit pour le lieu où elles devaient être placées. Matthieu Paris nous apprend que la torture était employée contre ceux des armateurs qui ne voulaient pas payer cette multitude de droits (i). Les bestiaux , et tous les objets de commerce , étaient taxés aux portes des villes , selon le bon plaisir ôes seigneurs ; quelquefois le prix des objets conduits au marché, n^était pas suffisant pour payer les frais préliminaires à la vente (2).

Les jours où Fafftuence était grande dans les halles, les sergens ne laissaient sortir personne, que Ton n'eût acquitté un droit de justice nommé ouances (3).

Nous ne nous arrêterons, ni sur Timpôt nommé mœstiva^ prestation en froment que le cultivateur acquittait à Tinstant même de la récolte ; ni sur Thumiliante rede^^ance nommée

(i) Ihi Cange , Glots. , t. 6, col. loaS. — (a) Brassel , Utage d fiefs, t. 1 , p. i54 9 note a. — (3) Du Gange , GIosi. , ▼• Aadicnitrtp

2l4 CHAPITRE YII.

brenagium , que le vassal payait à son seigneur pour la nourriture de ses chiens de chasse.

Nous remarquerons seulement une charte de Milon de Marchais (an 1210), qui établit formellement la faculté de tout voler , de tout piller dans une vicomte, et qui revêt cette belle faculté du nom de mcomtage (i), et nous terminerons cette triste nomenclature, en rapportant un trait qui peindra, d^une manière frappante , le caractère des seigneurs au treizième siècle, et leur insatiable avidité.

Saint Louis fit faire une enquête en Bretagne , pour une cause qu'il est superflu de rapporter; un des témoins déclara qu'un seigneur sMtant vanté d'avoir une pierre précieuse qui lui rapportait tous les ans plus de cinquante mille livres ; comme on le sollicitait de la montrer , il indiqua un rocher contre lequel la mer brisait , en effet très-souvent , des vaisseaux , dont les débris lui étaient dévolus (2).

Reportons nos regards sur un tableau moins attristant.

Parmi toutes ces petites nations qui compo^ saient alors la France , il en était une privilé-

(1) Brnssel, t. a, p. 693-695. — (a) Ms. 4^ Tillemont, Prei^Tes» iqf. G,p<aa4.

FINANCES. 2l5

giée , qui vivait heureuse et paisible ; soumise à des princes sages, elle payait avec plaisir des impôts nécessaires; c^était cette partie de la France que gouvernaient le^ ducs de ce nom; à la vérité, accabler de tributs injustes la Picardie, le Perche , le pays Chartrain , la ville de Paris , c'eût été tarir une source abondante de richesses : ainsi les rois de France obéissaientautant à leur intérêt véritable, qu'à leurs propres vertus , en se soumettant à quelque modération dans Texigeance des impôts.

La première pièce du recueil des ordonnances du Louvre, est une charte de Henri i", qui abolit dans ses domaines Timpôt custodia por^ tartan , perçu par les gardiens des portes de la ville d'Orléans, sur le vin qu'on y apportait lors des vendanges. Il appelle cet impôt injuste et barbare. On n'a pas encore perdu l'habitude de médire de cette espèce d'impôt.

Louis-le-Jeune , dans ses lettres de ii45 (i) , prescrit sur la perception des impôts, certaines règles pleines de sagesse ; le hauban se proclamait arbitrairement; ce prince ordonna que dans ses domaines il ne pourrait plus avoir lieu ({ue trois fois par an , et de l'avis des notables

' i) Ordonn. du Lourre , t. i , p. 9.

2l6 CHAPITRE VII.

de la ^àlle, il restreignit aussi le brenage, et h prestation nommée mœsUsfa,

Ces exemples de bon ordre furent peu imités par les seigneurs ; mais Tautorité ecclésiastiijue vint en cette circonstance au secours du peuple. Le troisième concile de Latran^ tenu en Ï179, défendit aux barons de lever la taille sans ime permission expresse des souverains. Le méni« concile proscri^rit les exactions des péages (1) et chercha d^une manière détournée à faire restituer aux ecclésiastiques, les dîmes inféodées que les seigneurs leur avaient extorquées, et dont ils s^ étaient fait des droits domaniaux.

Philippe-Auguste , quoique guerrier , imita II conduite de ses prédécesseurs, et marqua son règne par plusieurs allégemens accordés aa peuple. Il rendit en 1201 , une ordonnance pour fixer la somme par laquelle on pouvait se racheter du hauban ; elle était modique en comparaison de celle qu'exigeaient les seigneurs (2).

Les croisades durent faire augmenter les im-r pots, tant et de si grandes enti-èprises entrai^ naient de nombreuses dépenses. Toutefois elles ne contraignirent pas les rois de France en par* ticulier, de faire peser sur le peuple des impôts

(i) GfiDon 22. — (2) Or<|onn. du Loutre > t. i , p. a5.

phis lourds. Dans le système féodal , les barons étaient tenus, à la réquisition du roi, de venir se ranger sous ses drapeaux^ pour soutenir une guerre entreprise dans l'intérêt coihmun. Au milieu de cet armement général , le roi n'était qu'un simple seigneur , ne payant , n'équipant que les guerriers qui relevaient immédiatement de lui , mais ayant le commandement de tous ( i ), à peu près comme le poëte nous représente le roi d'Argos au siège de Troie , chef suprême de l'entreprise , il n'a cependant sous ses ordres directs, que ses seuls Argiens. Les croisades coûtèrent donc beaucoup plus aux seigneurs «ju'aux rois. Proclamait-on une croisade ? les rois , comme pour y engager leurs sujets , ne manquaient jamais de les débarrasser de quel*ques charges pesantes; tandis que les seigneurs s'agitaient dans tous les sens pour avoir de l'argent, engageaient leurs fiefs, cédaient leurs droits , vendaient des chartes de communes , et publiaient ainsi leur faiblesse et leur misère. Le droit de franc-fief s'établit de cette manière ; pressés de tous côtés , les seigneurs ne craignirent pas de vendre à perpétuité quelques-uns de leurs fiefs à des roturiers. On pourrait citer

(1) Mattb. Paris, p. 58a, 584.

2l8 CHAPITRE VII.

d'autres aliénations aussi importantes que cellesci, et qui eurent lieu dans le même temps, et par les mêmes causes.

Si l'on examine avec soin la manière dont saint Louis administra les deniers de son peuple, on trouve que sous ce rapport, il s'était tracé deux principes , dont jamais il ne s'éloigna :

1° Supprimer les impôts odieux , dont la perception était plus gênante que productive pour le trésor public.

2** Affermir par de bonnes lois, les tributs dont la conservation était jugée nécessaire.

Saint Louis faisait une chose politique en débarrassant ses sujets des entraves qui étaient mises à leur industrie ; mais , il faut l'avouer , il obéissait aussi à cet instinct secret qui le portait nécessairement vers tout ce qui était juste ; il le dit lui-même dans le préambule d'une de ses ordonnances ( i265) : opus boniun, et regia magnijîcentia dignum facimus , quoties illicitas exactiones extinguimus y et pravas consuetu^ dînes abolemus (i).

Certes , la matière ne manqua pas à ces Courageuses dispositions.

(i) Ordonn. du Louvre , t. 2 , p. 4^4*

t)ès Tan 1227, au mois de juin, saint Louis affranchit les habitans de la Rochelle de tous péages , et autres droits , tant sur mer que sur terre (i); au mois de mars i233, il exempta du droit de mainmorte , les habitans de Bourges et de Dun-le-Roi (2). £n août 1244 9 il donna à Tabbaye de Maubuisson le privilège de n'être soumise à aucun droit de péage (3). Même faveur fut accordée à Tabbaye de Saint-Denis (4). En 1254 , il supprima les droits que ses officiers judiciaires étaient habitués à lever dans les ventes , et sur les vaisseaux marchands (5). En jan- Wer 1255, il exempta l'abbaye de Haute Combe (ordre de Cîteaux) omni theloneo pedagio et aUa quacumque coustuma (6) . Il abolit au parlement de la Chandeleur i258, une coutume qui était en vigueur dans quelques parties du Vermandois , par laquelle quand une charrette était versée , il n'était pas permis de la relever , sans la permission du seigneur, sous peine de 60 fr. d'amende (7).

Ces suppressions d'impôts s'étendaient à toutes les provinces. Par une ordonnajice ren-

(1) Ordonn. da Louvre, t. 4i p. 036. — (1) /<i. , t 11 , p. 336. — ^3) Gallia cbristiana, t. 4* p* ^3* — (4) Gonfess., p. 3ao. —

(5) Ordonn., t. 1 , p. 77. Ampliuim. collect. , t, 1 9 p. 1267. —

(6) Jd.ft. 11, p. 519. — (7) Olim, p. 49 ^«

dae à Poissy , en juillet i256 , saint Louis avait supprime le droit de chevestrage qui se percevait par les écuyers du roi , sur les foins amenés par eau à Paris (i ) . En décembre 1 25g, il exempta FHôtel-Dieu de Compiègne et celui de Verberie de tout péage (2) ; et dans la même année , il confirma l'exemption du droit de gîte , dont jouissait l'église de Saint-Denis (3). En novembre 1263, il accorda plusieurs privilèges aux habitans de Châteauneuf sur le Cher , et supprima les impôts nommés pedag^iiem , toulafum, comagiuniy biegniurriy et corvata (4) ; à la même époque , il gratifia la ville de Verneuil d'immunités à peu près semblables (5). Nous passons sous silence quelques autres concessions faites à des abbayes, et nous venons à la suppression d'un droit dont l'injustice paraîtra révoltante ; c'est celui qui sous les deux premières races de nos rois, s'appelait mansionaticum ^ et sons la troisième, gîte on procuration. Voici en quoifl consistait : dès qu'un seigneur arrivait dans un pays soumis à son obéissance , tout ce qui appartenait aux habitans pouvait être mis en réqm- .

fi) Ordonn. du Louvre, t. ii , p. 332. — (2) Ancien inventïiire , p. 47» 1' — (3) Reg. de saint Just. , fol. 3i. — (4) Ordonn. , t. 11 , p. 333. — (5) /rf. , t. 5 , p. 4S8.

sition pour son usage; les lits, les matelas , les ustensiles de cuisine n^étaient pas mêmeàrabri de la rapacité des exacteurs. Saint Louis abolit ce droit à Paris, où il habitait le plus souvent ( i), et quand ilfut forcé d'en user, dans le reste de la France, ce fut toujours avec une extrême modération. Au retour de la Palestine, son droit de gîte, d'Aiguesmortes à Paris, n^occasiona qu^une dépense de i459 livres tournois (2). En général, il céda aux principaux archevêques ce droit de gîte , contre des rentes extrêmement modiques (3). ^

Saint Louis fit régler et fixer, par son prévôt, Etienne Boileau^ tous les droits à percevoir dans la ville de Paris. Ce tarif compose la troisième partie du livre des métiers. LUndustrie et le commerce retirèrent un grand avantage de cette fixation de l!impôt. C'est de ce moment seul, que les taxes cessèrent d'être arbitraires dans Paris.

Si saint Louis frappa avec sévérité les tributs particuliers et les redevances locales, il se moiiti*a , au contraire , fort circonspect à Tégard des

(1) Ordonn. du Louvre, t. a , p. 434« — W Reg. des chartes, coté 5i , acte 7a , 73 , 106, 127. — (5) Du Gange, Notes sur Joinr., p. 101.

impôts généraux, de ceux qui s'étendaient sur tout Tempire ; il reconnut que ceux-là servaient d'appui au trône, il chercha donc à les affermir, à régulariser et à faciliter leur perception. Ceux qui attirèrent le plus son attention furent :

1* La taille , ou l'impôt commun ;

2** Le cens, ou l'impôt féodal.

Il commença par partager la taille en taille réelle et taille personnelle , distinction qui simplifia beaucoup les choses.

Par son ordonnance d'avril i25o, pour la pacification du Languedoc (i) , saint Louis déclara que les tailles imposées par le comte de Montjbrty ne seraient pas augmentées , et qu^oD les percevrait toujours sur le même pied(arti* cle XIX ) ; que dans le lieu où il y avait eu des confiscations de terres au profit du roi , la taille serait diminuée à proportion des confiscatioïis, jusqu'à ce que ces terres fussent retournées à des taillables (art. 20); que dans les endroits où il n'y avait plus de taille, les anciens droits qui étaient dus dans le pays d' Alby, et qui avaient cessé d'être payés depuis l'imposition des tailles seront confisqués (art. 21). L'article 22 permet de composer

(1) Ordonn. du Louvre , t. i , p. 64.

pour les tailles des lieux qui sont près de Nîmes et des autres places qui ont été cédées au roi.

Saint Louis prescrivit aux communes de ne lever de tailles, qu'autant qu'elles seraientnécessaires pour payer leurs dettes , ou les intérêts e'chus (i).

Voici les formalités qu'il établit pour l'assiette de cet impôt (2).

Dès qu'une taille était requise , les bourgeois et pradhommes de la ville , les prêtres de la paroisse, devaient se réunir, et suivant la population de la ville , nommer trente ou quarante hommes bons et loyaux ; ces élus prêtaient serment sur les saints Evangiles de bien s'acquitter de leurs fonctions , et procédaient à l'élection de six ou douze hommes propres à asseoir définitivement la taille ; ces derniers juraient à leur tour : que bien et diligeamment ils asséront la dite taillée^ ne n'épargneront nulj f ne ils n' engrangeront nul, par haine ou par 1 amour, ou par paour , ou en quelqu' autre ma^ \, nière que ce soit. Lors de l'élection de ces douze ^ répartiteurs , on avait nommé quatre autres hommes, dont les noms restaient secrets pour tout le monde, jusqu'à ce que les douze eussent

(i) Ordonn» du Louvre , t, i , p. 84. — (a) Id. , p. ag.

achevé leur travail ; alors on publiait le nom des quatie qui prêtaient serment , et imposaient à leur tour les répartiteurs. Peut-être citerait-on difficilement une loi plus propre que celle-d à établir, sur des bases solides, Tégalité dans la répartition de Fimpôt : il ne serait pas plus aisé de dire si on a fait mieux depuis , et si ces a]!4)itres de la répartition, juges des facultés de leurs concitoyens , et jugés à leur tour, ne sont pas une conception aussi ingénieuse, que tous ces établissemens fiscaux qu^pn a depuis établis i grands frais pour le même effet

On conservait à Paris un registre des tailles (register taillaiorum) ; il faisait foi en justice (i).

Saint Louis eut moins à faire pour le cent, dont Texistence était réglée par les principes même de la féodalité.

!Nous voyons dans les Etablissemens que le vassal qui ne paie pas à son seigneur le cens au jonr où il le doit , est tenu du gage de sa lot, ou de •la petite amende.

Le gentilhomme qui a des biens charge de censive , doit donner au seigneur des hommes coutumiers pour la payer (2). Celui qui ne paie le cens que d^une partie de ses terres qui en

(1) Olim 1 , reg. p. ia65. — (s) £st. , L i ,e. 9.

FINANCES. 22i)

sont chargées , perd ce qui se trouve excéder la mesure si les terres touchent à celles du seigneur ; si elles n'y touchent pas , il doit parfaire le cens qui est dû , acquitter les années précédentes, et payer Tamende (i).

Le clergé , sous saint Louis , possédait déjà une grande partie des biens de la France , et prétendait , en vertu de ses immunités , au droit de ne payer aucun impôt. Il n'est pas sans intérêt d'examiner comment saint Louis envisagea ce privilège. Au mémorial crux (2) , qui était le premier registre delà chambre des comptes, on lisait que le pape avait accordé à saint Louis les décimes de six années en premier lieu , et ensuite de trois ans. Cela était répété au mémorial qui es in cœlis (3 ) . Ces actes , qui étaient de simples mémoires en latin , ne disaient ni en quel temps , ni par quel pape ces décimes avaient été accordées. Néanmoins il est plus que probable que ce pape était Innocent iv , et que les décimes furent décrétées en 1245 , au concile de Lyon.

Par une bulle d'Innocent iv du 2 des ides de juillet 1252, qui était rapportée au mémo-

(1) Est. ,1. I , c. 100. —(a) Fol. i35 et i4i Terbo. — (3) Fol. i55 ▼eno.

rial D (i),le pape disait qu'ayant précédemment accordé au roi deux décimes pour sa délivrance {^duas décimas intégras) ^ qui ne sont pas tout-^fait payées, il pennet d'achever de les lever de la manière qu'on avisera, à condition que ceux qui ont payé les deux décimes ne paieront rien dans le nouveau subside, et que ceux qui acquitteront ce subside ne paieront rien des deux décimes. Ainsi il est clair que saint Louis, en six ou sept ans, leva onze décimes sur le clergé : car on ne peut pas confondre ces deux dernières décimes dont parle la bulle de 1262 avec les deux autres de trois et six ans, pour de bonnes raisons: la première , que les décimes de trois et deux ans sont pour la guerre d'outre-mer , et les deux dernièrespour la délivrance du roi; la seconde que les deux dernières décimes se doivent payer incessamment, sans terme de paiement; au lieu que les autres se payaient, Tune en six ans, et l'autre en trois, c'est-à-dii'e une décime par année. Enfin, les deux dernières déîcimes sont entières ; on leva exactement le dixième, au lieu qu'aux autres on ne paya que suivant l'usage reçu en ces sortes d'impositions, à peu près de la manière que les décimes se le-

(1) Fol. 7.

Ï'INAKCES. 227

vaient dans des temps moins éloignés. Saint Louis ne se borna pas là : par deux lettres u* Urbain IV (i), on voit que le saint-siége, du consentement du roi, avait accordé à Charles d'Anjou une décime sur les ecclésiastiques de France, pour Taider dans sa guerre contre Mainfvoy.

Ainsi nous pouvons dire que saint Louis ne tint aucun compte des prétendues immunités du clergé, et qu'il le fit plus souvent qu'aucun autre roi contribuer aux chai*ges de l'état.

Nous allons maintenant examiner les recettes et les dépenses du règne 4^ saint Louis. Nous y trouverons la preuve que c'est un principe vrai, que l'ordre est le capital le plus productif quî puisse être donné aux hommes.

Les historiens nous apprennent qu'en parvenant au tràne , saint Louis trouva le trésor royal en bon état : Thesaurum a paire et a\^o collée tum exponii^ dit le Chronicon Andrensis (2). La sévère économie de Blanche peut aussi être regardée comme une des causes de la richesse du trésor.

L'on a conservé le montant de certains impôts sous le règne de saint Louis (3).

(1) Du Chesne, t. 5, p. 570. — (s) Spicilége, t. a, p. S6o. (3) Brusscl, t. i,p. 465.

Les prévôtés, qui étaient les impôts ordinaires levés par les prévôts, produisirent sous Philip pe-Auguste, eni 2 1 7 , la somme de 4>3oo liv. tournois.

Sous saint Louis ils s'élevèrent:

Eni254à5,38oUv.t £n 1256 à 5,600; En 1 265 à 6,400.

En 1277 , c'est-à-dire sept ans après la mort de saint Louis, ces impôts étaient déjà redescendus à 5,200 liv. t.

Les dépenses du règne de saint Louis suppléeront au peu de documens que nous avons sur les recettes.

Les frais du sacre furent faits par le roi, qui les prit sur le revenu de Tarchevéché de Reims, qu'il tenait en régale ; ils se montèrent à 4,333 liv. t. , ainsi que le portait un exemplaire des comptes manuscrit (i), et non pas 5,o53 liv. i4 s. , comme on le voit dans Du Cange (2). Cet auteur rapporte une série en huit articles de la dépense, qui, réunis, font 5,o53 liv. i4 s. , et le total porte 4>333 liv. ; ainsi il y a faute dans les articles.

Le sacre de Philippe m, fils de saint Louis, coûta

(1) Comptes , t. 1 , 199. — (a) Observ. sur Joinv. , p. 44*

i2,gooliv., celui de Philippe-le-Bel 24,5oo liv. , celui de Louis Hutin 20,800 liv. (i).

Au mariage de saint Louis, il fut dépensé 2,526 liv., y compris 286 liv. que Ton donna à l'évéque de Valence et à sa suite, et 1 12 liv. que coûtèrent les musiciens. On servit à cette cérémonie une coupe et deux cuillers d'or. Le boutillier eut la coupe , qui avait coûté 62 liv. (2).

La plus glande et la plus triste dépense du règne de saint Louis , fut la première croisade. Elle dévora des sommes si fortes y qu'en les examinant on est partagé également entre le regret et la surprise.

Voici l'état très-faiblement approximatif de la dépense de saint Louis pour l'année i25l :

Entretien de sa maison (3). 4^,5581. t. 4s. id.

Paie des chevaliers ettran^ port des troupes (4). . . .240,400 » i4

Rançon de saint Louis et desFrançaisfaits prisonniers depuis la trêve conclue entre SalaMn et Frédéric (5). . . 400,000 » ».

(1) Comptes, t. 1, p. 199. — (2)M8. de Tillemont, Preuves, M. D. , p. 563. — (3) Du Gange, Obsenrat. sur JpinT. , p. 8a. -^ (4) Id, — (5) Joinv. , p. 76.

23o CHAPITRE VII.

De l'autre part. 688,9581.1.4». 1 5 d.

Achat de vivres pour lés communes renfermées

dans Damiette (i) 36o^oo » »

Total. 1 ,o48,g58 1. 1. 4 s. 1 5 d.

Cette dépense , qui n'est que la dépense extraordinaire , est telle , qu'on n'en rencontre pas une aussi forte dans aucun des règnes antérieurs à celui de saint Louis. Et cependant Joinville , int^errogé par le légat pourquoi il était d'avis que le roi restât en Palestine après sa délivrance , répondit (2) : Uon dit ^ sire, je ne sais se c'est "voir^ que le roin'a encore despendus nulz de ses deniers, ne mes que des deniers aus clers. Cela suffit pour donner Fidée de l'immensité des sommes que saint Louis avait apportées avec lui; l'opinion publique ne se trompa pas, et dans l'esprit des contemporains , la première croisade de saint Louis se peignit touj ours coinme une des entreprises les plus coûteuses qu^qn prince pouvait tenter. Sanctus Ludwicus ^ dit la Chronique de Nicolas Trivet (â), Francorwn tex, non terriùus prœteritis laboribus etearperir-

sis quasjecerat ultra mare,...pro recuperatione

Terras sanciœ lier ussunipsit

wfcafc^fc^ wniiat^iM^ m^ia^m^m^^^ii^^Êi^ÊmÊm^mimtm ■ ■■ ^—i^^Éfc.^fcdbJw»— <im^w

(i) Joinville , p. 64-— (a) la, , p. 89.— (3) Spicilége , t. i , p. aos.

FINAÎÏCES. 23l

Ces deux croisades ne lui ôtèrent pas les moyens de faire des libéralités; elles furent aussi nombreuses que variées. En i238, il donna au malheureux Baudouin 48,ooo liv. , et lui prêta une autre somme de 3,ooo liv. , dont il ne pouvait guère espérer le remboursement (i) ; en 1289, il lui donna encore 5o,ooo liv. , et reçut en gage le cona^té de !Namur ; mais Baudouin étant hors d^état de s^acquitter, saint Louis lui remit son comté en 1269 (2). Voulant entraîner à sa croisade le fils du roi d'Angleterre , il lui disait : Triginta millia marcarum bonœ legalisque monetœ tibi accommodabo , vel cerie gratis dabo.

Pour que Ton puisse prendre de ces dépenses une juste idée , nous ferons observer que le marc d^argent était sous saint Louis à cinquante-huit sous, et que de nos jours il ^^t à cinquante«un francs.

Quant aux aumônes , saint Louis en fut prodigue ; l'histoire l'atteste à chaque page (3) : la chaire célèbre annuellement cette pieuse charité. Pour nous, il ne nous est permis de voir en elle qu'une preuve des ressources que saint

(1) Ms. de Tillemont, p. 276. — (a) Hlst. de GonstantiDople , p. 134. — (3) Joinville, p. i45, i5o, i5i. Guill. de Nangis , a4o.. Gonfess. 33^, 356.

Louis trouvait dans la bonne administration de ses finances, et dans son économie, qui n'excluait pas chez lui cette sage magnificence que le peuple ne voit pas sans quelque orgueil briller autour de celui qui le représente. Largement et libéralement se contenait le roi aus parle' ments et aus assemblées des barons et des chesnir liersy etfaisoit servir si courtoisement à sa cour, et largement, et abondonnément , et plus que il ni assoit en lonc temps passé à la court de ses des^anciers (i).

Il faut lire dans Matthieu Paris avec quel luxe saint Louis reçut Henri m lors de son voyage en France : jamais pareilles fêtes ne s'étaient vues (2).

Les princes vraiment grands se sont toujours fait remarquer en associant l'économie à la dignité. La faiblesse est prodigue parce qu'elle n'ose pas refuser. Lorsqu'on lit les capitulaires de Charlemagne , celui qui a pour titre De faillis (3) fixe surtout Tadmiration : on a peine à concevoir qu'un prince livré , comme le puissantempereurd'Occident,auxvastesconceptioDS que requérait le gouvernement d'un empire immense , ait pu descendre sans effort, et à son

(1) Joinville, p. i5a. — (2) /flf.^p.SgS.— (3)Baluze, t. i,p, 53i»

finances; 233

gré , aux plus simples détails de radministration de ses domaines , et les régler avec autant d'ordre et de sévérité que le père de famille le moins opulent aurait pu le faire. Saint Louis s'efforça de suivre un aussi bel exemple , et son ordonnance de 1261 (i) sur sa maison, peut être placée à côté du capitulaire de Charlemagne.

Obligé par de nombreuses guerres , par des parlemens fréquens , d'avoir dans son camp ou dans son palais une foule d'officiers qu'il fallait traiter, saint Louis conçut que le moindre désordre aurait de grands résultats ; et convaincu qu'un roi n'est jamais assez riche pour entretenir des abus , il résolut de les détruire. D partagea son hôtel en six parties : .

i"" I^a paneterie ;

2"* L'échansonnerie ;

3"" La cuisine ;

4" La fruiterie ;

5" L'écurie;

6" Le grenier.

Tous les officiers employés à son service furent répartis dans ces diverses classes. Leurs appointemens étaient modérés; ils les recevaient, partie en nature , partie en argent. L'économie

(1) Du Gange, Obf. rar Joîdt., p. |o8.

était poussée à ce point, que Ton comptait dans le traitement du chef de la fruiterie le reste de la chandelle qui se brûlait pendant la nuit dans la chambre du roi (i). Tous les mets que l'on desservait de dessus sa table étaient gardés avec soin, personne ne pouvait les emporter hors dti palais (2). Kieh n'était perdu : saint Louis, en 1260, avait donné à Thôpital des lépreux de Salcé le vieux linge de sa chambre , de celle de la reine et de celles de ses enfans (5). Afin de savoir si ses volontés étaient bien sui>^es , il se

faisait souvent rendre compte de l'état de son hôtel (4)' Celui de la reine fut ordonné avec autant d'économie. Saint Louis se défiant de la trop grande confiance de cette princesse, régla jusqu'aux sommes d'argent qu'elle pourrait employer en aumônes , quand elle voyagerait (5).

La théorie de l'impôt ne saurait s'établir et se développer qu'au milieu d'une extrême civilisation ; elle exige, pour être comprise , un peuple déjà avancé dans les idées spéculatives. Ainsi, on devait s'attendre à trouver le treizième siècle fort en arrière sur ce point. Tonte-

(1) Du Cange, Obs. sur Joinv., p. m.— (a) Gcoffroi de Beauliea, p. 4'''5. — (3) Spicil^'ge , t. 3, p. 626. — (4) GeoflVui de Be'aulieu, p. 44^* — (^J Ane. ordonn. , p. i43.

fois, Tadmirable bon sens de cette époque n'est pas à dédaigner; la répartition des impôts était confiée à la justice et à la loyauté , la perception en était faite avec douéeur ; Jinablement par laps de temps le royaume de France se multiplia tellement , pour la bonne justice et droicture qui jr régnait^ qive le domm^aine^ censifz y rentes y et retenus du royaume crois soit d'an, en an de moitié {i).

(i) JoiiiT. , édit. de Du Gan|^e , p. 134.

Leblanc , dans son Traité historique des monnaies des rois de France , a donne sur les monnaies de saint Louis tous les renseignemens pratiques que Ton pouvait désirer. Nous ne reviendrons donc pas sur un sujet épuisé: mais nous considérerons les lois de saint Louis sur les monnaies , dans leurs rapports politiques.

Les seigneurs usurpèrent la faculté de battre monnaie, moins par intérêt, que par une sorte d'obligation. Désormais rois de la France, ils auraient cru manquer à leur propre dignité, s'ils ne s'étaient pas ornés de toutes les prérogatives royales, s'ils en avaient oublié une seule, fûtce même la moins productive. Le faible Louis n aliéna le premier, le droit tout régalien de battre monnaie ; il en fit don au monastère de Saint- Médard de Soissons (i). Bientôt il fut imité par Charles-le*Gros , qui l'accorda en 885 à l'ab-

(i) Du Gange, Glofs., t. 4» col. 977. Histor. de Ifranoe, t. 6, p. 609.

baye des dames de Zurich (i). La profusion s'établit bientôt dans la distribution de cette faveur , dont les communautés religieuses se monti'aient principalement jalouses. En 1262, le nombre des seigneurs frappant monnaie en France était de quatre-vingts (2). Si tous ces seigneurs eussent respecté la foi publique, si le titre de leurs pièces n'eût pas toujours été supérieur à leur valeur réelle , peut-être le mal aurait-il été de peu d'étendue; cette grande quantité de numéraire , à une époque où TEuropc en avait si peu , aurait sans doute facilité les échanges ; mais au lieu de la loyauté , les seigneurs montrèrent la plus basse avarice , altérant sans cesse lesmonnaies, forçant leurs sujets à les prendre , les leur faisant ensuite restituer pour les altérer de nouveau. Leurs sous n'étaient plus qu'à six deniers de loi, c'est-à-dire moitié cuivre, moitié argent fin; leurs deniers de différens poids n'offraient qu'un vil alliage ; leur marc fin ne présentait que perpétuelles altérations (3) ; enfin ^ la conduite des barons dans cette partie fut un mélange odieux de cupidité . de ridicule et de tyrannie.

(1) Guilliman , de rébus HelveticU .1. v, p. 349* — (>) Ordonn. du Louvre , t. i , p. 9a , note b. — (?) Leblanc, Traité de» mono, p. i45-i47*

L'effet le plus naturel de Taltëration des monnaies fut de tarir la source du commerce ; car ces fausses monnaies étant rejetees des marchés^lesventesfurentrcduites à n'être plus que des échanges. Le peuple en souffrit, s'eu plaignit souvent (i) ; on vit des cités, des provinces, offrir de payer une contribution annuelle plutôt que d'être soumises aux variations des monnaies; dans certains pays , cette contribution ae nomm^àifiyuage ou nwnéage (2). Les rois capétiens commencèrent assez tard à interposer leur autorité au milieu de tant d'injustices. Occupés par d'autres soins, il n'avaient pu prêter ûrie oreille attentive aux plaintes du peuple. Peutêtre pensèrent - ils qu'en renversant ce grand colosse du gouvernement féodal, ils détruiraient avec lui toutes ces usurpations parasites ^ qui avaient grandi à son ombre. Louis viii montrU le premier, pour réprimer les prétentions des seigneurs sur le droit de frapper monnaie, une énergie qu'il ne déploya pas une seconde ioÎÉ, Il ordonna aux prélats et aux barons qui vour draient refondre leurs monnaies, de l'en prévenir quatre mois à l'avance , afin que ^es sii*

(1) Pasquier, Recherches , i. a, c. 7. — (a) Du Gange, Gioet. Terb. socagiuin ri moneaghtvt.

jets eussent le temps de se défaire des anciennes espèces, et ne souffrissent aucun dommage du changement; c'est ce que témoigne une charte de révéque de Meaux de i225 (i). L'année suivante , il ordonna que la monnaie des barons , qui n'en frappaient que de blanche , n'aurait coursqu'en leurs propres do maines, maisqueles siennes seraient reçues dans tout le royaume (2). Cette ordonnance détruisait la rivalité qui jusque-là avait existé entre les monnaies royales et les monnaies seigneuriales; même on peut dire qu'elle proscrivait totalement ces dernières; car les seigneurs ne frappaient que des monnaies d argent ; ils répugnaient à en battre de billon ou d'or, parce que sur les unes ils gagnaient trop peu en les altérant; quant aux autres, l'achat delà matière première était hors de leurs moyens.

A saint Louis étaitréservé de donner le dernier coup aux monnaies seigneuriales; car, il faut en convenir, dans cette partie comme dans plusieurs autres, Philippe-le-Bel n'a été que son exécuteur testamentaire.

Les monnaies royales n'avaient pas été allé-

(i)TobinseD-Dubj, Traité des rnoonaiesden baiooi», t. i,p. xitvi. fa) BruM. , t. I , p. 199.

24o CHAPITRE VIII.

rées; elles jouissaient dans le royaume comme à l'extérieur de toute l'estime qu'elles méritaient. Les seigneurs, pour trafiquer de leurs monnaies, étaient forcés d'empêcher celles du roi d'entrer en concurrence avec elles ; ils en prohibaient donc la circulation dans leurs domaines. Saint Louis déjoua cette ruse , et décida par son ordonnance de 1263 (i), que non-seulement ses monnaies auraient cours dans tout le royaume, mais qu'elles seraient exclusivement reçues dans les domaines des seigneurs qui ne jouissaient pas du droit de battre monnaie. U défendit , sous peine ai avoir et de corps , de rogner ou contrefaire ses monnaies (2).

Afin d'achever de discréditer la monnaie seigneuriale, saint Louis défendit à tousses barons de fabriquer des espèces semblables aux siennes, et il exigea de ceux auxquels il voulait bien laisser encore le droit d'en frapper d'autres, qu^ils eussent soin de distinguer leurs pièces par une différence marquée , tant sur la face que sur le revers (3).

Saint Louis ordonna en 1247 de fondre toutes les monnaies anglaises qui seraient trouvées dans

(i) Ordonn. dn Louvre t. i , c. 93. — 2) Id, , p. 94. — 3) 14. ,

MONNAIES. 24t

le royaume n'ayant pas le poids. Le roi d'Angleterre en fit autant à l?égard des monnaies françaises (i). En 1^65 , saint Louis rendit une ordonnance (2) qui décidait qu'à l'avenir on ne recevrait les sterling que pour leur valeur réelle, qui était de quatre tournois ; peu de temps après, cette monnaie fut entièrement prohibée en France (3).

Saint Louis jugeait avec raison qu'il n'aurait rien fait, s'il ne prenait des mesures certaines pour que ses or donnances-fussent exécutées dan$ tout le royaume ; il songea donc à s'attiàbu^r, au préjudice de ses barons^ la connaissance des contraventions qui pouvaient être faites dans, leurs terres à ses ordonnances sur les monnaies, et même à appliquer les amendes portées par ces lois; chose> nous devons le dire, qui était contraire à la règle des fiefs. Saint Louis déclara d'abord cas royal les affaires, de fausse monnaie (4)9 puis il fit décider par le parlement , contre quelques seigneurs encore assez puissans pour ne pas craindre de lui. opposer de la résistance , qu'il n'appai'tenait qu'au roi de connaître des contraventions, faites dans les do-

(1) Matih. PAfis , p. 755, jj^j, — (a) Ordoon. du Louvre, t. f , p. 95. ~ (S) Du Cangp, Glois. verb. sterlingus. — (4) Olim, p. a53-

maînes seigneuriaux aux ordonnances touchant les monnaies , comme aussi d'en recueillir les amendes; il engagea de plus ces mêmes barons à lui promettre de ne pas s'opposer indirectement à Texécution de cet arrêt. Cela se passa ainsi au mois de juin i265, dans l'affaire de Tévêque de Paris contre le roi (i).

Admirons avec quelle persévérance saint Louis poursuit les prérogatives des seigneurs; aucune ne lui échappe ; en même temps qH'il déploie toutes ses ressources pour renverser les plus importantes , il ne néglige pas de frapper celles qui, moins exposées aux regards, semblaient dans leur obscurité , trouver un gage de leur existence.

Mais nous devons rendre à saint Louis mie justice , c'est qu'il se montrait extrêmement consciencieux pour conserver aux seigneurs les droits dont il était juste de leur laisser la jouissance; ainsi, au mois de mai 1257, deux faux-monnayeurs pris à Villeneuve-Saint-Georges furent pendus en la justice de Saint-Germain-des-Prés; réclamation de la part des officiers royaux, qui prétendent que le jugement de ces coupables appartient au roi ; on fait droit à leur demande , et

(1) Bro^sel, 1. 1 , p. ao4«

les cadavres des criminels leur sont rendus ; ils les font rependre dans la justice du roi. Le chapitre de Saint-Germain, mieux éclairé sur ses droits , reparaît et soutient que les faux-monnayeurs ont été en premier lieu bien et légitimement pendus, que Tappel des officiers royaux était mal fondé : le roi examine Taffaîre en parlement y donne gain de cause au chapitre , et lui fait rendre les criminels , qui sont pendus une troisième et dernière fois (i).

(1) FéUbien, Hist. de Paris, 1. 1 , p. 367.

L i&NS£MBL£ du règne de saint Louis n^est pas eu appai'cnce , propre à doi^ner une haute idée de l'état de Tindustrie à cette époque; le peu de progrès des arts , Tabsence du commerce , le manque de capitaux, voilà les premiers obstacles qui semblent avoir dû comprimer son essor.

Mais si l'on ne s'arrête pas à cette induction vague , si Ton veut connaître plus exactementla vérité , on trouve au contraire que les lois de saint Louis dans cette partie, sont de véritables chefs-d'œuvre , qui, par leur perfection , attestent que l'industrie n'était pas aloi's si reculée qu'on serait porté à le croire. Saint Louis ne se borna pas à réformer quelques branches de la législation , les circonstances le portèrent à donner une forme nouvelle à tout son gouvernement. Ses Etablissemens forment un code complet où toutes les matières ci\dles, criminelles > féodales , sont traitées dans de justes rapports ; le commerce et l'industrie seuls n'y trouvent pas de place. C'est donc pour réparer cet oubli , et

INDUSTRIE. 24s

afin d'entrer plus facilement dahs les nombreux détails qu'exige rindastrié, que saint Lotàl fit rédigerséparément, par son prévôt Etienne Boyleau, uii recueil de règleittehs qtiî à pour titré : Etablissemens des métiers de Paris. Ces lois, quoiqu'elles n'aient jamais été imprimées, sont parvenues intactes jusqu'à nous. Il en existait jadis quatre manuscrits :

i" Un à la chambre des comptes ,

2° Un à la bibliothèque de la Sorbonne ,

3^ Un au Châtelet,

4° Un qui appartenait à Delamarre, auteur du Traité de police.

Le premier périt dans l'incendie de la chambre des comptes (27 octobre lySy.)

Le second est passé à la bibliothèque dû roi , sous le n** 25g. C'est celui-là que nous avons consulté. Au jugement de l'abbé Leboeuf,il est d'une écriture du temps même de Boylcau. Cette opinion , jointe à la dispersion ou même à là J)èrte des autres matrascrits , lui donne une grande valeur.

Que de reconnaissance ne doit-pas à saint Louis qui, après avoir conçu l'idée vraiment grande, de donner au commerce dies lois sages et protectrices , confia l'exécution de ce projet à l'homme qui en était le plus digne ? La fermeté

4e Boyleau nous est déjà connue, admiron& maintenant sa prévoyance.

Les Établisseniens des métiers de Paris for-ment un recueil composé de trois parties. La première contient les statuts de tous les corps de métiers; la seconde renferme lesrèglemens et tarifs des droits qui se préleyaient pour le roi dans la ville de Paris, sur toutes les dem-ées et marchandises que Ton y faisait entrer. On trouve dans la dernière partie, diverses coutumes et autres choses intéressantes.

Pour donner une juste idée de ce code , nous croyons en devoir transcrire le préambule ; on y verra , dans quel but , comment , et par qui furent rédigées ces lois.

Etienne Bojleauy garde de la prévôté de Paris y à tous les bourgeois et à tous les résidens cfe Paris y et à tous ceux qui dedans les bornes de cet mênie lieu viendront ^ asquels ilapartendra.Salut.

Pour ce que nous avons vue à Paris en même' rang moût déplais et de contenSy par la delloialB" finie y qui est mère deplaig et deffernes convoitises qui gaste soy-mêsmey et par le nonsens as ionès etas poisachanSy entre les étranges gens y et ceux de la vile y qui auscun mestier usent et hantent, pour la reson de ce qu'ils avoient vendu aus, étranges auscunes choses de leur mestier qui

n' estaient pas si bones y ne si loiaiur que eles deusent; et entre lespaageurs et les coustumiers de Paris , et ceux qui ne les i donnent pas , et meesmementy entre nous y et ceux qui justice ou juridiction ont à Paris y qui le nous demandoient etrequeroienty aucun que ils ne le dévoient y awns ne nous usés y ne accoutumés de avoir y et pour ce que nous nous doutâmes que le roi meust damage, etcilquiont les coutumes de par lou rajr ni perdissent y et que fausses œuvres ni fussent faites ^ ne vendus à Paris y ou que mauvaises caustumes accoutumées^ et pour ce que li offices au bon juge rd fussent est d abattre et définir les pteZy à son pouvoir tous faux bons y non pas tant seulement par paour de paines , nies par amonestement de touiers.

Notre intencion est à enclaver en la première partie de cette œuvre y au mius que nous porronsy tous les mes tiers de Paris y leurs ordenances , la manière des entrepresures de chascun mestiersy et leurs amendes. En la seconde partie , enten^ dons-nous des chauciers^ des tonlius (péages)^ des naversy des conduis y des rivages y des hallages^ des pois y des batages , des rouages y et de toutes les autres choses qui a coustume appartiennent En la tierce-partie et la deharement desjoustices et des juridictions y à tous ceux qui justice etju-'

ridiction ont dedens la vile et dedens li.Jbzbours de Paris ^ M asfons nos fait pour le profit de tous et meesmement ^pour lespoures^ pour lesétt^anr gersy qui a Paris viennent acheter auseunes marchandises^y que la marchandise soit si loyaux , qiùils n'en soient déçu y, par le vice de U; et pour ceus qui à Paris donnent auseune droicture ou auscunecoustume^ ou qui ne les donnent pas yCt meesmement pour chastier ceux qui perces>roni de vilain gaxiing y ou parnonsens les demandera et.prendrent contre Dieu, contre droictet contre reson. Que cejustfet concoult asamblé etonkmé nous lui dei>ant grantplents des plus sages^ des plus leaux et des plus anciens homes de P^rig,et de ceux qui plus des^oient sasfoir de ces^hases, liquel tout ensemble loerent moult ceteœus^r^;-^ nos quémandâmes à tous les mestiers de Paris, à tous lespeagiers et les coustumiers de cet-meesme lieu et à tous ceux qui justice et juridiotienont dedens les murs et dedens la banlieue de Paxis , que ils nefeisent ne valaisent encontre^ et que se illefaisoient à leur tort y que il ramendroient à la volonté le rqy, et rendraient à la partie tous les cous, tous les dépens-^ettous les dxmuiges quHt i aur oient eus etfajz pour ce lax)hoisons , pOt le leau taxement de nous et de nos successeurs. Les métiers sont au nombre de plus de ceat

cinquante ; chascun mestier et marchandise n'est pas séparé; ainçois enplusieuPsfeidles etparties, La quantité d'incBvidus qui pourra exercer tel métier , le pouvoir des prudhommes et des jurés, l'impôt que doivent payer Icsdivei-s fabricans^ les moyens à employer pour s'assurer de la nature des produits, les principes de l'apprentissage , tout est prévu , tout est réglé avec une attention qui annonce que Boyleau possédait cet esprit de détail , saïis lequel l'hominc d'état n'est qu'un inutile et dangereux raisonneur.

La division du travail , ce piîncipe de tout sttccès dans la fabrication des objets, e^ poussée au point ^ue des branches de commerce qui n'occupent de nos jours qu'une seule espèce de fabricant , en employaient alors un très-grand nombre. La chapellerie , par exemple, compte cinq métiers différens :

I" Les chapeliers de coton;

2'' — de feutre ;

3" Fourreurs de chapeaux ;

4'' Mestier s des fesseresses de chapeaux ;

5** Chapeliers de fleurs.

On trouve un métier pour les couteliers , un autre pour les emmancheurs de couteaux.

Le pri^ilége industriel est établi pour certaines professions. On ne peut les exercer qu'a-

aSo CHAPITRE IX.

vec une permission du roi. La boulangerie , la serrurerie , la coutellerie , etc., sont dans ce cas, La licence du prévôt de Paris ou des jurés suf» fisait pour d^autres métiers moins importans, teb que ceux des mesui'eurs de grain , crieurs , jaugeurs , etc. Toutes les autres branches d^industrie rentraient dans le droit commun. Ainsi, on voit souvent en tête des statuts, d'un métier ce que nous lisons au commencement de celui des taverniers : Tout cil puevent estre ta^emiers à Paris qui veulent, se il ont de quoi par pajrerk chantelage au roj, les mesures aus bourgeois, et les crieurs ( i ) . Ailleurs on lit : Peut estre cer* s^oisier à Paris qui veut (2) ; quiconques veut estre bar illier s à Paris estre le puetjranchê' ment (3) ; quiconques veut être traijilier de fer h Paris estre le puet, portant qu'il sache le mes^ tier et ait de quoi, etc. (4).

Sans doute la liberté de l'industrie est un bien, puisqu'elle facilite la concurrence ; mais dans un état où le commerce ne fait que naître , où par conséquent la concurrence ne peut prendre encore de grands développemens , il faut empêcher que les efforts du zèle étant mal dirigés,

(1) Ms. aSg, p. 21, verso. — (2) /rf. , p. 26, rcctô. — (5)/|l.i p. 28, recto, — (4) Id. , p. 62 , verso.

INDUSTRIE. aSi

ne soient infructueux, et dès lors les favoriser par des pri^iléges.

Les rois de France ^ dit Du Tille t (i) , avoient anciennement baillé et enduré auctoritez^ droicts et prééminence, à leurs officiers domestiques , sur les métiers dont ils se serwient. Ainsi l'ëchanson avait juridiction sur les marchands de yîs\s et les cabaretiers, le panetier sur les boulangers, le maréchal sur les maréchaux, le grand chambrier sur les merciers, fripiers, pelletiers, etc. Ces grands officiers avaient fini par usurper un pouvoir absolu sur les branches d'industrie qui leur étaient soumises; d'où il résultait qu'aucune direction commune n'était plus donnée au commerce. Les Établ^ssemens des métiers , sans détruire les prérogatives des grands officiers, subordonnèrent leur juridiction à celle du prévôt ; de cette manière , l'unité de pouvoir se trouva rétablie, et l'avidité de quelques hommes ne fut plus un obstacle au bien public.

Les Ëtablissemens généraux de saint Louis contiennent plusieurs dispositions favorable^ à l'industrie. Des peines sévères sont prononcées contre ceux qui falsifieraient les poids et mesures (2) . Dès que le vavasseur s'apercevait d\me

(1) Recaea des Rois, t. 1, p. 4i8. — (a) Est. 1. 1, c. 38, 144» i4^*

falsification , il devait saisir les fausses mesures, et condamner ceux qui en faisaient usage à Tamende de soixante souis ; si le baron s'était le premier aperçu de la fraude , Fan^nde lui appartenait (i). Les barons possédaient Y esta- Ion; ils devaient le conserver es cor de leurs chastiaux , afin qu'on ne pût l'altérer. C'est ainsi que Justinien avait ordonné que lesmodèlcs de mesures seraient gardés dans les égKses (2). Le vavasseur prenait ses mesures chez son baron et les transmettait à ses hommes ; s'il leur en donnait de fausses , il perdait ses meubles ; cependant il pouvait se justifier par le serinent; et alors le ^dlain chez qui les fausses mesures avaient été trouvées payait les soixante sous d'amende.

Un autre chapitre des Etablissemens est consacré à réprimer la fraude des marchands de draps. Marcheant qui porte sons dras à rendre, est-il dit (3), eî il en est provés ^ par les mar% chéans drapiers ^ qui bien auront cognu 4fue li dras seront faus par leur serement, Injustice doit faire les dras ardoir (brûler) , à ^eue et à seue d'autres gens y. et si paiera cil qui les €Uira

(1) Britton , c. 3o. SpicU. , t. 3 , p. 609, 61 1. — (a) NoTel. laS. — (3) L. 1 , c. i46.

appojHés soixante sous d'amende à la justice , et se il était prousfé que li meismes eustfet les dras qu'il auroit apportés y il en perdroit le poing.

Xa loi romaine punit de la relégation Tusage de £aiisse$ mesures (i). Charlemagne ne pro^npnce contre ce délit aucune peine; eo quody dit-il (2), /« divers is pros^inciis diversœ (mensurœ) ab omnibus penè habeantur. Cependant Charlesle-Chauye ordonna (3). que les objets mesurés lavec une fausse mesure seraient confisqués , et que le falsificateur paierait une composition de soixante sous.

Saint Louis ne se borna pas à protéger le çpHimerce par de bonnes lois. En 1264, il fit bâtir auprès de Saint-Innocent, à Paris , des boutiques qu'il donna à de pauvres artisans (4). Il {KStralt que dans cette ville chaque profession avait un quartier qui lui était assigné (5).

Les efforts de saint Louis ne furent pas infructueux; les commodités, le luxe i»ême , se i^épandirent dans le royaume.

L'histoire fait mention; d'une manufecture de draps^ établie à Arras, et qui jouissait déjà à cette ^oque d'une grande célébrité (6}.

(1) L. 32, § 22, de le. cornelia de falsis. — (2) Baluz, t. i, col. 1142-1143. — (3) Baluz. , t. 2', col. 182, art. 20. — (4) Le P. Jean-Marie, p. 238. — (5) Joinville, p. i5a. — (6) Gonfess., p. 34.9.

En parlant des dons que saint Louis et la reine Marguerite firent à l'abbaye de Saint-Denis, lort de leur retour d'outre-mer, Guillaume deîtangiâ dit (i) : Donnèrent lors y li roys et la rqjrnè Mat' guérite sa femme ^ les plus biaus dras de soie j A les plus granSy et les plus riches qui oncques mais feussent veu; un pavillon de soie moult bel y et moult riche donna encore la royne Marguerite.

Voici quelques autorités qui prouvent que l'art de la ciselure était très-perfectionné sou» le règne de saint Louis.

La reine Marguerite étant sur le point de faire naufrage , voua à la sainte Vierge un navire tout en argent. Quand la rojrne , dit Joinville (2) \ feu revenueen France ^ ellefistfere la nefâ^car" gent à Paris ; et es toit en la nef lerojfy la ropin^ et les trois enfans , tous d'argent ; le marinier*, fc maty le gouvernail et les cordes tout d' argent, ei le voile tout d'argent, et me dit la rojne que to façon avoitcousté cent Usures.

Li benoiez rois aouma d'or et d' argent j et de pierres précieuses , et d'autres jojauo:, les liens et les chasses où les saintes reliques reposent, et croit ben que les aoumemens desdites reliques valent bien cent mile Usures tournois (3).

(0 P. aaj. — (a) P. ia3. — (3) GuiU, de Nangis, p. ai5.

Le concile d^Alby, tenu sous saint Louis , ordonna que toutes les églises dont le revenu s'élevait à quinze livres auraient des calices d'argent (i).

(i) Spicilége , t. i , p. 720.

Que pouvait être Tagriculture dans un gouvernement, où sous le plus léger prétexte , deui familles s'armaient , réunissaient tous leurs vassaux ^ et marchaient Tune contre l'autre ; dévastant tout ce qui s'offrait à leur fureur ; brûlant les moissons ; arrachant des mains du laboureur ses instrumens aratoires , pour en faire des armes ; renversant son habitation , afin qu'elle ne servît pas de refuge à l'ennemi?

Lorsque régnait saint Louis, dans un temps 6ù la passion des guerres privées conmiençait à se ralentir, l'historien (i) nous raconte, comme une chose assez ordinaire , que les barons vinrent ardanty et destruyant d'une part ; le duc de JBourgoîgne d' autre ^ et le roi de France d' autre pari^ pour voir combattre à eux. ...Le discortfut tel au comte de Champaigne^ que il meismes ardait ses villes devant la venue des barons ^ pource que

(i) Join ville, p. 19.

AGRICULTURE. nBj

il ne les trouvaient garnies.... Ardi il Esjmj^j (Epernay) y Vertuz , Sézenne.

Ils entrèrent ^èit Guillaume de Nangis(i)^ en la terre du conte par devers Alemaigne y et abatirent et ardirent châtiaus^ villes y hamiaux et forteresses fusifues à Quaourse.

Tune nolentes^ lisons -nous dans Matthieu Paris (2) y ukerius insequi illum , reversi in cam^ paniam spoliaverunt eam totam, castra etmuni* cipia ^mtplanantes yvillaseturbes igné confia'^ grantes y mîes et pomaria succidentes; extra ec^ ciesias intactum nihil reliquerunL

Guillaume Guiart raconte ainsi le^ suites de la bataille de Taillebourg (3).

Les soldats fichent Us feus par Us viUttes, f^italns taent, famés deêpucilUnit Les aumaiiUs partout acueitUnt »

AigneUts bêUnt , vaches mutent En plusUurs tieus , ta ou cil bruieftt.

Voilà ce qu'était la paix des champs sous le gouvernement féodal; et ces malheurs se reproduisaient non pas à de longues distances , mais à chaque instant , sans que le laboureur pût rien opposer à tant de calamités, que cette longue

(1) p. 166. — (a) P. 566. — (5) Édit de Joinv. par Du Ctnge^ p. 137.

patience qui ne se justifie que par l'espoir de la vengeance ; d'autres raisons , non moins puissantes, interdisaient tout progrès à Fagriculture ; ces vilains que Ton traitait avec tant de cruauté^ étaient en outre plus méprisés que des esclaves , on les comptait comme des bestiaux ( i ) : impôts^ taxes, péages , tout était mis en œuvre pour leur ravir le fruit de leurs fatigues. Quant aux terreSy l'absence de division les empêchait d'être bien cultivées ; toutes , ou presque toutes, étaient de grandes propriétés , réunies sous quelques chefs puissans qui ne pensaient qu'à extorquer le plus de tributs qu'il était possible , et du reste fort peu inquiets des moyens que l'on employait pour satisfaire leurs caprices. Le vilain qui résidait sur la terre , aurait pu s'intéresser à l'amélioration du fonds , mais l'injustice de ceux qui commandaient lui en ôtait le pouvoir et la volonté. Si malgré les efforts des hommes , la France ne se fût pas obstinée à produire en abondance tout ce qui était nécessaire à ses habitans, on ne sait ce que serait devenue cette grande population , dont une partie était si injuste et r autre si malheureuse.

Saint Louis fit beaucoup pour l'agriculture

(i) Potgiesser, de statu seryoruiii) 1. 2, c. i.

en réprimant les guerres privées ; il laissa apercevoir aux habitans des campagnes un avenir moins triste. Noveritis, dit-il aux seigneurs dans son ordonnance de janvier 1257 (^) ' ^^^ àelibc" rato consilio^ guerras omnes inhibuisse, in regno^ et incendia^ etcarrucarumperturbationem. Unde vobis districteprœcipiendo mandamuSy ne contradictam inhibitionem nostram guerras aliquas velincendiafaciatis y velagricolas qui sers^iunt carrucis seuaratris disturbetis. Déjà, par son ordonnance de 1 254, il avait défendu à ses baillis de mettre en réquisition les chevaux des agriculteurs, à moins que ce ne fût pour le service public. L'art. 3o est ainsi conçu (2) : Item , nous dépendons que nul en nostre terre ne prengnent chei^al contre la ^volonté de celui qui le chenal sera , se n'est pour nostre propre besoigne^etlors prengnent nos baillis ^ prevostou maires ^ ou ceux qui seront en leurs lieux y ches^aicx à loyer ; à se les chei^aux à loyer ne souffisaient- pas faire iiostre service , les baillis, pre^osty ou autres personnes dessus nommées ne prengnent pas les chc" vaux aux marchands , ne auxpovres gens y mes les chevaux aux riches hommes tant seulement y se ilspeusfent soffire à nostre service faire.

(1) Ordonn. du Louvre, t. i , p. 84. — (a) Id. , ti.

Les Etablissemèns contiennent plusieurs dispositions favorables à l'agriculture,

L'entrée des forêts est défendue aux chèvres , sous prétexte qu'elles rongent les jeunes arbres, et leur donnent la mort (i).

Nous retrouvons dans le chapitre i65, la doctrine des lois romaines (2) sur les abeilles ; ce chapitre, qui est fort sage, doit être remar* que pour ïa naïveté du langage.

Des règles relatives au placement dès bornes sont établies : Nule persone ne doitfere bornage sans justice , et se eux mettoient bornes sans justice ^ eus en f croient V amende à la justice de chascune borne ^ soixante sols (3). ■

Beaumanoir dit (4) que ceux qui sont d'ac* cord peuvent mettre eux-mêmes leurs bornes , sans qu'il soit nécessaire de recourir à l'autorité de la justice ; c'était aussi la doctrine des lois romaines (5) , et de celle des rois de la première race (6).

Une ordonnance de saint Louis qui ne nous est pas parvenue, mais dont Boutheillier fait mention (7), voulait qu'on ne mît les bétes

(1) Établissemens , 1. i , c. i5o. — (2) Inst. de rev. diyîs. S i4. — (3) Est. , 1. 1, c. 134. — (4) C. 3o, p. i5i , lig. i3. — (5) L. 1, Cod. finium regend. — (6) Lcx^Bajuv. , t. u. Lex alam.» c. 84. — (7) Somme rurale , t. 8S.

dans les champs que trqis jours après que les moissons en avaient e'té enlevées , afin que les pauvres gens pussent glançr.

Mais ce qui prouve le mieux tout l'intérêt que saint Louis prenait à Fagriculture , c'est l'ordre qu'il avait donné aux enquesteurs, de dresser un rôle des pauvres laboureurs de chaque province , qui à cause de leur vieillesse , étaient hors d'état de travailler, afin qu'il pût se charger de leur subsistance (i). Par desus toutes choses , le TXjf donnoit chascun Jours si graris et si larges aumosnes ^ auspoures qui par vieillesce ou par maladie ne pooient labourer ne maintenir leur ntestier, que à peinne por^ roit Ven raconter le nombre; dont nous poon bien dire que ilfu plus bienaeureus que Titu$ Vempereur de Rome , dont les anciennes es^ criptures racontent que trop se doluty etfik deS'^ conforté y d'un jour que il n'avait donné nul bénéfice (2).

(1) Chroniques de France , t. 2 , f« %o, — (2) Joinv. , p. i5i .

Lorsque saint Louis monta sur le trône, VétaA du commerce en France était peu satisfaisant. Ce royaume n'avait participé à aucun des avantages commerciaux des croisades , et sans relations extérieures ; ne serait-ce pas une folie que d'espérer voir fleurir le commerce intérieur ? Les nations peuvent difficilement se suffire à elles-mêmes, et elles doivent s'unir pour prospérer. Il est sans doute inutile de dire que la féodalité opposait de grands obstacles à la prospérité d'un commerce intérieur , qui , en multipliant les points de contact des individus , aurait pu leur fournir les moyens d'agir contre ceux qui les tyrannisaient. Mais puisque la féodalité déclinait, le commerce devait donc s'élever ; aussi saint Loiiis a la gloire d'être non-seulement le premier prince qui ait fait entrer le commerce dans le système de gouvernement de la France , mais encore d'avoir donné à cette partie plus de soins qu'un grand nombre

de ceux qui ayant occupé le trône après lui n'avaient pourtant qu'à suivre une route toute tracée.

Le commerce intérieur n'est que le résultat d'une sage administration ; et quand nous avons peint saint Louis fondant un bon système municipal , assurant les routes publiques, protégeant les artisans et les laboureurs , nous prouvions par cela même qu'il avait favorisé les développemens du commerce. Nous n'aurons donc dans ce chapitre qu'à achever un tableau déjà avancé.

Persuadé que sur ses intérêts privés, le peuple est toujours bien éclairé; qu'il sait choisir ce qui lui convient, et repousser ce qui pourrait lui nuire , saint Louis proclama à plusieurs reprises, \ le principe de la libre circulation des grains , des vins et marchandises (article xxyii, ordon-f nance i254 (i) ; art. xxiy, ordonnance i256 (2) , ctlaliberté de leur exportaition^ et quand ilcon-viendra que deffense soit faite ^ dit -il, nous voulons que elle soit faite du conseil de prudes hommes y nulle souspicion de fraude (Z).

Dans l'ordonnance de i254, sur la réforme des abus de la justice de Beaucaire (4) , nous

(1) Ordonnances du Louvre , t. 1 , p. 74» — (a) Id* , p. 80. — (3) Id, — (4) W. , t. 1 1 , p. 33i.

soyons que lorsqu'il €onvicndra d'empicher h libre circulation, le sé^é€hal devra con^altQr consilium non suspectuniy in quo sint aliq^i, de prœlatis y haroriibus y wiliUhuSy ^t hominibus bonarwn vUlarum. !N 'est-ce pas là une véritable assemblée provinciale ?

Quand on voulait rétablir la circuI^tlQii. on l'exportation, il fallait de nouve^iu preodre \^m^ des mêmes personnes (2^).

Saint Louisiit de nombreux efforts pour Qifrâ^ tenir les denrées au prix ordinaire \ le Yoy^t>^it augmenter dans une province , il ensfeoii e» ces parties y par ses sergens y deux rnihy auçuim/w trois mile y cinq mile livres de iomois y etphis et moins y ce que il U esioit Oi^is et que U créait ^wr il le (wm^nist (3). Il multiplia le plujs qu'il put les n^archés et les foires; il s'efforça d'y attirer les marchaads et les consommateurs ^ qr gftran* tissant la sûreté des uns et des autres. Au pai:lement de la Pentecôte 1269, furent rendm deux arrêts ; l'un contre le comte de Châteaivr^x, €l l'autre contre celui de Chalons; desquels U v^ suite , qu'au roi seul appartenait le droit d^ordonner ou dç permettre les foires (4). *

Saint Louis , voulant aider les pauvres vigne-

— ^^^■■^^— ^^— "^^^-^^^— TMM^^^^M^ Il I I ■ ^ n ■ — n 1 1— ■ nT^w-w r^^^-M ^M ^— ^^MU,^^

(1) Ordonn. dn Louvre , t. i , p. 74 , 81. — • (2) GonfeBf» , p. 34&- — (3) Loyseau, des seigneuries, c. 9» n* iq3*

ronSy avait fait déclarer au parlement delaChan^ deleur i265 , que des paysans portant eux-»mêmes au marché \ç\ia de leur cru, ne devaient pas payer de droits (i)*

Dans rhistoire de la monarchie française, on trouve quelques lois aussi vieilles que cette monarchie elle-même , qui sans doute y à cause de leur sagesse , se perpétuèrent à travers les bou-^ leversemens; aucune puissance ne surveillait leur exécution, et cependant jan^ais elles n^é* taient enfreintes ; elles n^avaient pas été écrites*^ et tout le monde les connaissait. Une des plus remarquables e$t celle qui permettait aux mar^chands d^une nation en guerre avec la France > d^ venir trafiquer sans crainte , et d'être tou-^ jours certains d'y trouver sûreté et protection. Cependant, en 1^43^ , saint Louis fit arrêter tous les marchands ;|nglais ^i commerçaient en France, et saisir leurs effets, Blessani en cela., dit l'Anglais Matth. Paris , énormément Vanti(j%te dignité da la Franc^^ qui offrit iiùiijfmrs un asyle assuré aux proscrits et miX' exilés qui n^ ont pas de mauvaises intentions y leur présentant son sein y comme un lieu de refuge. O est de là que dans la langue propre et originale , le wol France

(i) Olim 5 p. 260. - . .

est dérivé. Matthieu Paris dit que rordonnance de saint Louis fut faite au commencement de l'automne ; c'est une eiTCur, qui dès lors explique sa sévérité pour saint Louis. S'il eût su que cette ordonnance avait été publiée avant la bataille de Taillebourg, c'est-à-dire vers le milieu de juillet 1242 , il se serait rappelé qu'elle avait été rendue nécessaire par la cruauté de Henri III, qui avait ordonné , non pas d'airêter les mar* chauds français qui seraient trouvés sur mer, mais de leur donner la mort.

Ainsi saint Louis ne fit qu'employer de trèsdouces représailles , contre une sanglante infraction au droit des gens, sans toutefois être par-là justifié d'avoirportéatteinte à cette vieille et honorable loi , qui témoigne si bien en faveur du caractère généreux de nos pères.

A l'instant où il allait partir pour sa première croisade, en 1247, saint Louis ordonna à ses baillis de rechercher avec soin s'il n'y avait pas quelque marchand qui se plaignît d'avoir été forcé de prêter ou de donner de l'argent ou des vivres aux officiers royaux , déclarant que tous ceux qui en fourniraient la preuve seraient indemnisés sur-le-champ (i).

(1) Mattb. Paris , p. joS.

Nous avons parlé au chapitre de l'administration intérieure , et à celui de l'industrie , des dispositions commerciales qui se trouvent dans les Etablissemens. Il en est encore une dont il n a pas été fait mention , et qui cependant est bien digne d'être citée , car elle peut être comptée au nombre des plus heureuses innovations de saint Louis ; c'est celle qui accorde réponse en court à la femme marchande publique , pour choses relatives à son commerce (i). Cette faculté qui donne tant d'aisance aux relations industrielles, n'était pas accordée par la législation française, quoique chez elle les droits des femmes eussent toujours été assez étendus (2), et que même sous le régime féodal elles pussent posséder des fiefs et siéger dans les tribunaux (3).

Saint Louis chercha à établir la bonne foi dans les transactions commerciales en proscrivant de son royaume X^sCaorsins. C'était une société de marchands lombards et florentins , qui , à l'aide de la protection du pape , avaient obtenu la permission de venir faire le commerce en France. Leur scandaleuse avarice ne tarda pas à exciter une indignation générale ; enchéri) L. 1 , c. 147. — (a) Houard, t. i, p. 36. — (5) A^.,P* ^7» ^7'

rissant encore sur les juifs , ils offraient leur argent à tout le monde , mais ne le prêtaient que sur gages , et prélevaient encore tous les deux mois un intérêt de dix pour cent. «Ces sang- » sues publiques , dit Matthieu Paris (i), avaient » le crédit de faire citer leurs débiteurs à la cour » de Rome, qui participant à leur gain, jugeait » toujours en leur faveur. » Saint Louis ne toléra pas long-temi>s un tel scandale. Par son ordonnance de janvier 1268 (2) , il commanda à tous les baillis de chasser de leurs territoires les Caorsins dans l'espace de trois mois, accordant ce terme aux débiteurs pour retirer leurs meubles engagés , en payant le principal sans intérêts. Il somma les barons de faire pareille chose dans leurs domaines , et fut obéi. Les Caorsins avaient été traités avec une égale sévérité en Angleteire (3) et en Brabant (4).

Cen'étaitpas une chose aussi facile que d'extirper la race juive du sein de la France ; tour à tour amie ou victime des souverains, tour à tour ménagée ou maltraitée selon les besoins du trésor , elle savait céder à l'orage , et conserver ainsi la

(1) p. 8o5. — (2) Ordonn. , t. i , p. 96. — (3) Matfh. Par. , 335. -(4) Mirœus., 1. i. Dlplom. Belg., c. 84.

meilleure partie de ses biens. Le mal que les juifs faisaient aux particuliers est incontestable, puisqu'ils ruinaient presque toujours ceux qu'ils disaient servir; mais si nous nous débarrassons désintérêts personnels, et que nous nous élevions à de plus hautes considérations, nous trouverons que la présence des juifs en France pouvait être d'une grande utilité ; eux seuls se livraient au commerce extérieur; ils parcouraient les échelles du Levant, ramassaient toutes lesmarchandises , les déposaient à Marseille , leur faisaient remonter le Rhône jusqu'à Lyon où ils avaient un entrepôt, et de la les distribuaient dans le cœur de la France. Ce royaume était alors partagé en beaucoup de petits états ^ tous rivaux , presque tous ennemis ; les habitans de l'un étaient reçus dans l'autre comme de simples étrangers ; on était traité en aubain dès que Ton s'éloignait du clocher de sa paroisse; les seigiîeurs s'épiaient ; l'un d'entre eux montrait-il quelque aptitude pour le commerce , aussitôt tousses voisins s'entouraient de prohibitions, et ses marchands ne pouvaient franchir les Kmites de son territoire. Tels n'étaient pas les juifs ; sans rois, sans patrie , sans haine, sans amour, ils pliaient sous la loi du plus fort, jamais ils ne résistaient. S' introduisant en tous lieux, ils unissaient des

peuples forcés à être ennemis , et pouvaient ainsi faire disparaître ces lignes de séparation dont le régime féodal avait sillonné la France. Il aurait donc dû entrer dans la politique des rois de servir d'appui à la nation juive ; mais ils aimèrent mieux ne la regarder que comme une matière imposable ; secondés par la haine qui de tout temps avait animé les Français contre les usuriers (i), excités par le clergé qui voyait dans la nation juive une secte réprouvée , il n'y a pas d'injustice qu'ils ne lui firent supporter (2). Philippe-Auguste , pour qui tous les moyens de se procurer de l'argent étaient bons, confisqua plusieurs fois les biens des juifs. Nous ne ferons pas mention des différentes lois rendues à leur occasion, tant par saint Louis que par ses prédécesseurs ; elles sont sans grand intérêt, et d'ailleurs elles rentrent plutôt dans le domaine de l'histoire que dans celui de la critique. Il nous suffira de rechercher quel était le principe de la conduite de saint Louis à l'égard des juifs. Nous trouvons que ce fut d'arracher les juife à l'usure , et de les porter à s'adonner aux arts mécaniques. En 1252 (3) , lorsqu'il était en Pales^

(1) Houard, t. i, p. 424. — (a) Matth. Par., p. 55o, 902. Bnissel» t. I , p. 570. — (3) Jd. , p. 861.

tine , il envoya une ordonnance qui frappait les juifs d'un exil éternel^ avec toutefois ce tempérament ; Sed qui remanere desiderat , negotùitor sit vel operator manuum , irwwnbat mechanicis artificiis. En 1254, il renouvela l'ordre d'expulser les juifs du royaume , ne faisant d'exception que pour ceux qui "vissent des labeurs de leurs mains ^ ou des autres besoingnes ^a«^w^wre^(i).Rienn'étaitplussage et enmême temps plus politique ; ramener les juifs à une noble industrie , c'était faire évanouir les préventions populaires, qui toujours ne les poursuivaient pas à tort; et les mettre ainsi dans la position de pouvoir à la fois s'enrichir et être utiles à l'état.

L'effet de la faveur marquée que saint Louis accorda au commerce , fut que tout le monde tourna les yeux vers cet honorable moyen de s'enrichir. Les gentilshommes s'y livrèrent (2) avec une ardeur bien grande sans doute , mais inférieure encore à celle qui animait les ecclésiastiques , dont le zèle mercantile dégénéra tellement en abus, que les chefs de l'Eglise, que le roi lui-même , crurent par des conciles (3) et

(1) OrdoDii. , t. 1 , p. 75. — >(a} Etabliss., 1. 1 , c. i58. — (3] Spicilége, t. 1 , p. 734*

des ordonnances (i) devoir les rappeler à la dignité de leurs fonctions.

Être forcé de modérer l'ardeur de son peuple pour le commerce, n'était-ce pas la plus belle récompense que saint Louis pouvait re*^ cevoir de tous ses efforts ?

(i) Spicilége , t. i , p. yiy.

Dès le xir siècle , une ardeur commerciale s'était subitement emparée des différent peuples de l'Europe. L'Allemagne avait vu naître dans son sein la ligue anséatique ; les états d'Italie s'étaient habilement rendus maîtres de tous les avantages produits par les croisades; Venise étendait ses relations jusque dans la Belgique , où Bruges lui ser^^ait d'entrepôt ; le commerce du Levant avait reçu des lois ; Eléonor de Guyenne rédigeait ses Rôles dOleron, Animés d'une noble ardeur, tous les peuples travaillaient à étendre et affermir leurs relations mutuelles; la France seule restait étrangère à cette impulsion générale et voyait s'élever chez elle le prix des productions de l'Asie, sans rien pouvoir opposer à ce triste état de choses. Saint Louis crut qu'il était temps de réveiller la France de son apathie , et de la faire entrer dans une route où son heureuse position, le courage et l'habileté de ses enfans, lui présageaient de glorieux succès.

11 chercha d'abord à se créer une marine : très-

peu de SCS prédécesseurs avaient tourné leurs regards vers ce point. Philippe - Auguste fit construire des vaisseaux de guerre, mais d'une structure si imparfaite, qu'à la première rencontre avec ceux des Anglais , ils avaient été dispersés , quoiqu'au nombre de près de six cents.Saint Louis voulut prévenir le retour d'une pareille honte.

En 1242, informé que les Anglais préparaient une descente sur les côtes du Poitou , il envoya vers la Rochelle quatre-vingts galères ou vaisrseaux plats bien armés , qui s'y opposèrent vigoureusement (i). Ce prince avait encore un grand nombre de vaisseaux qui croisaient le long des côtes de son royaume , ou qui étaient postés en différens endroits pour empêcher toute agression. Des matelots imiquement occupés de ce soin gardaient les rivages de la mer, en sorte qu'au premier ordre de saint Louis ils étaient en mer , prêts à se porter où leur présence était nécessaire (2) ; ils combattaient aussi sur terre avec avantage ; ils prirent d'assaut le château de Carthage, lors de la croisade de 1270 (î).

Henri m , irrité de ses revers , ordonna en 1242 aux barons des cinq ports d'Angleterre (4)

(1) Matth. Paris, p. 682. — (2) 7rf. , p. 559. — (3) Guill. de NaDgis, p. 279. -— (4) Spelman. Gloss, , 1 pars , p. 85«

COMMERCE EXTÉRIEUR. àyS

de traiter en ennemis tous les Français qu'ils trouveraient sur mer, marchands ou autres.

Mais les Anglais furent vaincus plusieurs fois par le comte de Bretagne, ou par ceux qui gardaient les cotes de la Rochelle , de la Normandie et du Boulenois. Les historiens assurent que toute Tarmée navale d'Angleterre n'était pas assez forte pour résister à celle des Français (i). C'est ainsi que saint Louis réparait les défaites de son aïeul. .

Saint Louis, lors de sa première croisade, fut accompagné par un nombre prodigieux de vaisseaux. Le samedi^ lisons-nous dans Joinville (2.)^Jist le rojr voille et tous les autres vessiaux aussi y qui moult fu belle chose à veoir ; car il sembloitque toute la mer y tant comme l'en pooit voir à Veuilyfeust couverte de tenailles des veilles des vessiaujc quifitrent nombrez à dixhuit cent vessiaux^ que granz que petiz.

Nous possédons une lettre d'un religieux de Pontigni , qui était alors dans l'armée de saint Louis, par laquelle il mande à un de ses amis que saint Louis avait dans sa flotte, cent vingt de ces grands vaisseaux nommés dromons, sans les galères et autres moindi-es bàtimens (3).

(i) Matth. Par., p. 585. — (u) P. 3a. — (3) Matth. Par. , additamcata, p. iio.

Ces dromons étaient de grands vaisseaux longs, mais légers et bons voiliers (i).

Les princes et les seigneurs qui accompagnèrent le roi à la croisade avaient pour la plupart des vaisseaux à eux. Joinville nous dit (2) quUl en loua un pour lui et pour quelques seigneurs ses voisins , et que le comte de Toulouse avait fait équiper en Bretagne un vaisseau d^une grande dimension (3).

Indépendamment de cette flotte nombreuse , le comte de Poitiers , qui menait Tarrière-ban de France , en commandait une presque aussi forte (4).

Des tempêtes (5), la victoire (6) , détruisirent cette puissance maritime , qui semblait si formidable , et le malheureux saint Louis revint en France avec treize bâtimens , galères ou vaisseaux (7). Si nous croyons Sanut^ il n'en avait même que douze , huit vaisseaux et quatre galères (8).

Un accident arrivé pendant le retour de saint Louis nous fait connaître ce que coûtait en ce

(i) Du Gange, Glossar, v® Dromon. — (2) P. aS. — (3) Choisi » Hist. de saint Louis , 1. a , p. 127. — (4) Joinville , p. Sg. -~ (5) /rf. — (6) W. , p. 63, Extr. des ms. arabes, édit. de Joinv. , p. 559. — (7) W., p. 129. — (8) Sanut Tercel, Hist. secret., 1. 3, part, i^ c. 4» apud Gesta Dei per Franco» ,1. 2 , p* 220*

temps-là un grand vaisseau de guerre , et à peu près ce qu'il contenait,

XiC vaisseau que montait saint Louis donna contre un banc de sable ; on lui conseillait de le quitter ; il demanda aux matelots ce qu'ils feraient si le vaisseau était à eux ; leur réponse est curieuse : dans l'édition de Joinville donnée par Du Cange, les matelots disent (i) qu'ils aimeroient mieux mettre leurs corps en adventure que de lesser perdre une telle nef, qui leur couS'^ teroit quOtrante ou cinquante mille livres. Au contraire, dans l'édition royale de Joinville, nous lisons : Ils répondirent tous ensemble que.... ils aimeroientmiex mettre leurs cors en avanture de noiery que ce que ils achetassent une nefqua^ tre mille Usures et plus (2) , et nous voyons en note (3) une variante où on lit : Qui leur couS" teroit dix mil livres et plus. Ces deux passages du même auteur, quoique contradictoires en apparence , s'expliquent fort bien ; dans le premier^ l'on voit que le vaisseau que montait saint Louis avait coûté de quarante à cinquante mille livres ; et le second nous indique que si les matelots avaient abandonné le vaisseau échoué, ils auraient été forcés d'acheter un bâtiment qui

(i) p. ii3. — (2) P. i3i. — (3) Note 2.

eût coûté quatre mille livres et plus, parce que sans doute ils n'auraient pas été ehoisir un vaisseau aussi cher que celui qui portait le roi de France. Ainsi nous concluons qUe sous saint Louis un vaisseau de haut bord coûtait de quarante à cinquante mille livre* , et un vaisseau ordinaire de quatre à dix mille livres.

Si maintenant nous voulons connaîti'e la capacité de ces bâtimens, nous n'avons qu'a faire attention à la réponse de saint Louis aux matelots (i) : Se je descent de la nef, que H a céans tiex cinq cents personnes et plus qui demorront en Ville de Cf pré pour la paour du péril de leut cors. Il paraîtpar cette réponse qu'ilyavait cinq cents personnes et plus sur ce vaisseau , qœ n'auraient pas eu le moyen d'en fréter d*autres pour revenir en France. Or, ces cinq cents personnes n'étaient pas seules dans ce vaisseau; le roi, la reine son épouse , et les princes leurs enfans s'y trouvaient. Il fallait même , de toute nécessité ,' que leurs officiers principaux y fussent avec eux, et qu'ils ne soient pas compris au nombre de ceux qui n'auraient plus eu d'espérance de rer^ venir, car le roi devait les ramener, puisqu'il e» avait besoin pour son ser>Ticc. De plus il devait

fy I , , —

y avoir dans le même vaisseau quantité de seigneurs qui avaient aussi des suites nombreuses; en sorte que Ton peut dire que s'il y avait cinq cents hommes à bord du vaisseau que montait saint Louis , qui n'auraient pas eu le moyen de fréter d'autres vaisseaux , il y en avait deux fois autant qui l'auraient pu , ou que le roi aurait été forcé de ramener avec lui. Nous pouvons donc dire que chaque grand vaisseau contenait deux mille hommes, y compris l'équipage.

Les galères, indépendamment de l'équipage , ne pouvaient guère recevoir que deux cent cinquante hommes; c'est Joinville qui nous l'apprend (i).

Le fret des vaisseaux , à cette époque , était une chose fort chère. Les Vénitiens s'engagèrent à fournir au roi sainf^ Louis quinze vaisseaux pour transporter ses troupes à la Terre-Sainte , ou seulement en Chypre, et spécifièrent qu'ils en fourniraient douze de la grandeur dont on était convenu, et trois grands , savoir : le Rochefort^ le Sainte-Marie , et le Saint-Nicolas (2) ; que pour les deux premiers ils donneraient cent vingt hommes d'équipage , et pour le Saint-Nicolas quatre-vingt-six; que pour le Rochefort

(1) P. 68. — (2) Du Chcsne , t. v , p. 435 , c.

28o CHAPITRE XII.

et le Sainte-Marie , ils veulent avoir de fret pour chacun 1 4oo marcs d'argent fin de gros deniers, poids de Paris ; que pour le Saint-Nicolas ils auront 1,1 GO marcs, et 700 pour chacun des autres. S'ils fournissent des vaisseaux de transport à ceux qui feront le voyage à leurs dépens , ik demandent pour un chevalier, deux sergens,uii cheval, et un palefrenier,, y compris la place pour mettre leurs provisions , huit marcs et demi ; pour un chevalier qui voudra avoir une place couverte depuis le grand mât jusqu'à la poupe ^ deux marcs et un quart ; pour un écuyer ayant tine place découverte depuis le grand mât jusqu'à la . proue , sept onces d^argent ; pour un valet et un cheval mis avec les autres cheyaux, quatre marcs et demi ; pour un pèlerin placé depuis le grand mât jusqu'à la proue , avec ses habits et ses provisions , un marc moins un quart. L'on doit convenir de rétendue de chaque place ; et s'il faut passer l'hiver en Chypre , la Seigneurie veut qu'on lui donne de plus le tiers des mémea prix» et elle s'engage à fournir le bois nécessaire aux besoins des croisés.

Le vaisseau de Sainte-Marie était haut d'envi* ron cinquante pieds, long de cent sept pieds» large au fond de neuf pieds et demi, et au haut de vingt-sept pieds et demi : il avait trois pont&

COMMERCE EXTIÉRIEUR. ^St

Saint Louis s' étant croisé une seconde fois , passa en Afrique. L'abbé de Choisy dit que ce fut sur les na^dres des Génois , et cite à l'appui de cette opinion Duchesne , page 384 » l>îen qu'on n'y trouve pas un seul mot qui ait rapport à ce fait ; mais seulement que la mer était couverte d'un grand nombre de vaisseaux ; il est à croire que la plupart appartenaient au roi.

Les vaisseaux étaient peints à l'extérieur souvent avec luxe. Cefu celi^ dit JoînvîUe (i) , qui plus noblement arrwa; car sa galîe arriva toute peinte dedens mer et dehors , à escussiaus de ses armes, et assoit bien trois cenz nageurs en sagalie, et à chascun de ses nageurs une targe de ses armes, et à chascune targe awit un pennoncel de ses armes battu en or.

Voici un autre passage du même historien qui pourra donner quelques idées sur la construction des bâtimens de transport : j4u mois d'août, entrâmes en nos nez à la roche de Marseille; à celle journée que nous entrâmes en nos nez ,Jist l'en ouvrir la porte de la nef, et mistVentouz nos chevaus ens , que nous devions mener outremer; çt puis reclos t s'en la porte, et l'en boucha bien, et l'estoupa on bien, ainsi comme un tonneau :

pour ce que quand la nef est en la mer^ toute la porte est en l'jraue (i).

On construisait à Marseille des vaisseaux dont Joinville parle ainsi : En ces nefz de Marseille à deux gous^ernaus y qui sont attachés à deux tisons (pièces de bois), si merveilleusement ^ que sitost comme Ven auroit tourné un roncin , Ven peut tourner la nef à destre et à senestre (2).

Les vaisseaux avaient cinq anei^es à bord (3).

L'on voit par toutes ces preuves que les croir sades de saint Louis avaient porté ce prince à se créer une marine , et que déjà , dans ses états ^ les constructions maritimes sortaient de leur enfance. Il eut soin de prendre pour amiraux des éti'angeis expérimentés : Jacques du Levant et Hugues Lartaire , qui furent sous son règne revêtus de cette dignité, étaient génois (4)-

Le royaume de France acquit au temps de saint Louis l'importante ville de Marseille, qui, après Venise , Gênes et Pise , exerçait le plus grand empire sur le commerce de la Méditerranée.

A force de travaux, saint Louis parvint à creuser un porta Aiguesmortes, qui avant n'était

(1) p. 27. — (2) p. i35. — (3) P. i32. — (4) Du TiUet, Recueil des lois, ch. à Padmiral de France.

qu'un misérable village entouré d'eaux croupissantés. Il ferma la ville de fortes murailles; mais comme cette clôture demandait de grandes dépenses, saint Louis eut Tidée d'établir aux portes de la ^dlle des di^oits d'entrée et de sortie sur les marchandises. Tout le monde l'engageait à le faire ; il ne le voulut pas avant d'avoir pris Wxis du pape Clément iv, qui, ayant été autrefois son délégué dans le Languedoc , avait une connaissance approfondie des localités. Le pape approuva le tribut , en imposant au roi l'obligation de prendre l'avis des barons cnvironnans (bref du 20 ou 21 septembre 1266). Quoique saint Louis eût fait débarrasser le port de tout le sable qui l'obstruait , et bâtir à grands frais une tour qui devait servir de phare aux vaisseaux , le port ne fut jamais très-fréquenté ; bientôt même la mer l'abandonna ; il se trouve aujourd'hui à deux lieues en avant dans les terres. L'intention de saint Louis était de faire d'Aiguesmortesun port entièrement militaire , par opposition à Marseille, qui devait être abandonnée au commerce. Cette idée était tellement sage , que l'on fut plus tard forcé d'y revenir, et de l'exécuter en construisant le port militaire de Toulon.

Les ports de l'Océan fixèrent également les

regards de saint Louis. Calais fut fortifiée et agrandie (i ) . Les privilèges accordés à la ville de Saint-Omer furent confirmés (2).

Les croisades de saint Louis offrent une preuve des progrès des idées de colonisation et de commerce à cette époque ; ces deux .expédi-r tions ont des caractères particuliers, La première se distingue par sa longue durée , parles nombreuses précautions que saint Louis avait prises pour l'heureux achèvement de ses desseins , précautions dont se joua une volonté surhumaine , mais qui n'en attestent pas moins que le transport des grandes masses d'hommes et de tout ce qui est nécessaire à leur subsistance n'était plus enti'avé par ces obstacles qui avaient donné aux premières croisades une issue si funeste. La seconde doit être remarquée par la grandeur du plan d'après lequel elle devait être exécutée. Saint Louis avait reconnu que la cause du peu de résultat des croisades était l'imprévoyance de ceux qui les avaient dirigées r né donnant à leurs efforts ni direction assurée ni point d'appui , n'agissant en quelque sorte que pour le présent , ils avaient réduit leurs expéditions à

(1) Chronic Andrensis, Spicih, t. i , p. 867. — (2) Ordonn. di^ Louvre , t. 4 » p. ai?*

n'être que de simples événemens ; il en résultait qu^aussitôt que la puissance des chrétiens commençait à faiblir en Egypte , alors les peuples voisins se relevaient et détruisaient en peu d^instans tout ce qui avait été fait. Saint Louis voulut donner à son entreprise une base plus large , s'unir par des traités solides à toutes les puissances barbaresques qui bordent les côtes d'Afrique depuis Tunis jusqu'à l'Egypte , contraindre par la force des armes celles qui s'opr poseraient à ses desseins, et ne parvenir en Palestine que rassuré sur tout ce qu'il laissait derrière lui, afin que s'il venait à éprouver un revers , il ne fût plus forcé de s'embarquer à la hâte et de fuir en France; mais qu'il pût, en rétrogradant quelques pas, venir réparer ses forces chez des alliés fidèles; plusieurs historiens modernes ont expliqué différemment l'immense détour que prit saint Louis lors dç sa seconde croisade, et lui ont donné des motifs qui n'ont rien de gi*and ni de noble. Voltaire prétend (i) que le comte d'Anjou, roi de Sicile, prince intéressé, faisait servir la simplicité de son frère à ses desseins, et que le roi de Tunis lui devant quelques années d'un tribut, il avait

(i) Eisa] sur l'hist. génér. , t. i», p. i8a» KeU.

décidé saint Louis à aller en exiger le paiement. Cette raison n'est pas plausible. Si l'on admettait qu'un intérêt privé et aussi secondaire ait pu faire perdre de vue à saint Louis le but important de son expédition, on devrait songer que le tribut dû au comte d'Anjou, quelque considérable qu'on le suppose , l'était moins que le dommage causé à l'entreprise par un retard aussi préjudiciable. Vély croit ( i) que saint Louis était principalement guidé par l'espérance de convertir à la foi chrétienne le roi de Tunis, et s'appuie sur l'autorité de Guillaume de Nangis et de Geoffroi de Beaulieu ; mais il aurait dû remarquer que ces deux historiens ne présentent la conversion du prince infidèle , que comme un avantage incident; ils s'arrêtent beaucoup plus sur les résultats matériels que pouvait avoir pour la croisade la conquête de Tunis. Ils le font i même avec tant de complaisance , qu'il est im- » possible de ne pas reconnaître que la conversion Ji du roi étranger , dont au reste un historien éga- i lement digne de foi ne parle pas (2) , n'était i^ qu'un prétexte propre à cou>Tir des vues plut ig politiques que religieuses^ ^^

Guillaume de Nangis rapportant la délibérîa-ît-

(1) T. 3, in^* ) p. a47- — (2) Joinville, ,j^

lion qui eut lieu à Château-Castre , pour savoir si Ton irait droit en Palestine ou d'abord à Tunis , donne pour le dernier parti les raisons suivantes (i):

1 •* Que le roys de Tunes assoit bonne volenté d'estre crestien

2° Que si le roys de Tunes ne a^oloit estre creS" tien, que la cité de Tunes estait légière à prendre y et toute la terre... que la cité de Tunes estoit plaine d'or et d'argent y et de moult autres ricliesses,

3"* Que la terre de Tunes souloit venir grant a/de au soudan de Babjlone y en ches^aus et en ar meures , laquelle chose estoit grant nuisemens à la tetTe sainte d'outremer y et croioient les barons que si cette mali^aise racine la cité de Tuîies estoit extirpé y que grant pourfit en ven" droit à toute la crestienté. A pour moult autres rnjsons li rojs etli barons s'accordèrent d'aller a 1 unis.

De plus y dit Geoffroi de Beaulieu (2) , on donnoit à entendre à saint Lojs que si le roi de Tunis refusoit tout-à-fait d'embrasser le chriS' tianismcy Tunis étoit facile à prendre , et par elle tout l'empire ; que cette ville étoit pleine d'or

(1) P. ajS. — (3) Du Ghesoe , t. 5 , p. 4<>a*

etd'argentetde trésors immenses; que si Von pou* voit s'emparer de ces richesses y la conquête de la terre sainte seroit alors une chose facile.

Le continuateur de Matthieu Paris se borne à dire : Ut terra sancta faciUus recuperaretur incedit ipsis, ut regnum Tunicuni, quod in medio consistens^ nonparvum dabat transeuntibus impedimentwuy pr imitas christianorum subjiciant potes tati (i).

Ainsi donc , nous croyons que le témoignage de ces historiens établit qu'en allant débarquer à Tunis , saint Louis ne cherchait qu'à embrasser un plus vaste système de conquête , et que les opinions de Voltaire et de Vély, qui mettraient saint Louis dans le cas d'être justifié de deux fautes assez graves, doivent être rejetées, celle' de Voltaire comme tout-à-fait contraire à la vérité , et celle de Vély comme incomplète.

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