CINQUIÈME OBSERVATION
Marc Mermier, de Vevey, âgé de vingt-un ans, portait depuis nombre d'années un goitre qui faisait, depuis trois ans , des progrès rapides : il était enfin parvenu à un volume aussi hideux qu'énorme, et rendait la respiration difficile et stertoreuse ; la voix était rauque ; le moindre effort déterminait de la suffocation, des angoisses, des vertiges, etc. Mermier s'était déjà servi inutilement des moyens usités, lorsqu'ayant appris les succès brillans de l'iode , il
8i vonlut encore en essayer l'usage. L'effet répondit d'abord à son attente ; mais le mal restant stationnaire , il crut qu'il devait augmenter la dose du remède. 11 prit , en conséquence , trois fois par jour, vingt -quatre gouttes de teinture d'iode. Il éprouva des rongemens d'estomac , une toux presque constante et un dépérissement général^ sans aucune diminution ultérieure de sa tumeur. Il traîna dès-lors, pendant dix mois, une existence plus ou moins insupportable, priant instamment qu'on amputât son goitre.
Ayant eu connaissance de l'opération précédente, il demanda vivement , et exigea en quelque sorte qu'on fit sur sa personne l'essai de mon procédé. En conséquence , je me rendis à Vevey, le 2S septembre, pour l'opérer.
La tumeur occupait tout le devant et les côtés du cou; elle s'étendait du niveau des angles de la mâchoire, et à deux pouces plus en arrière, jusque vers le sternum , et recouvrait les clavicules. Elle formait trois lobes assez distincts j» un de chaque côté , et le troisième au milieu et un peu à droite. Ce dernier, de beaucoup plus volumineux, égalait la' grosseur de la tête d'un fœtus de sept à huit mois.
La masse entière avait neuf pouces de hauteur sur vingt pouces de largeur, en suivant, pour cette dernière, les contours du goitre derrière et sous la mâchoire inférieure.
Le jeune homme avait de la fièvre; il était pâle, défait, et tout semblait déconseiller d'en faire le
Sa sujet de la plus dangereuse ôpéiratioû qu'oflre la chirurgie. Cependant , soit faiblesse ou témérité , je me laissai gagner par les encouragemens des assislans, et par la stoïque ou l'apathique résignation du malheureux Mermier, bien plus que par la certitude de réussir. Deux incisions elliptiques et une dissection convenable mirent à nu l'affreux lobe du milieu, ainsi que le lobe droit, les seuls auxquels je voulusse m'altaquief. Je reculai presque devant cette masse qu'agitaient violemment les tumultueuses pulsations des artères ( ^5 ) ; du moins n'osai-je plus les étreindre ensemble. Le lobe supérieur et droit paraissant presque identifié avec la carotide , dont les vibrations étaient effrayantes , je ne pus me résoudre d'y jeter le lien. J'appliquai celui-ci, d'un côté, vers les limites supérieures et inférieures du lobe moyen, et Je serrai le tourniquet.
Quelque vigoureux que fût notre cordon , il se rompit sous les efforts que nous fîmes pour l'arrêter et le faire pénétrer. Un second lien fut bientôt substitué , et répondit mieux à notre attente. On recouvrit tout d'un appareil simple ; et le malade, qui avait conservé toute son impassibilité, s'achemina tranquillement chez lui , et s'y rendit aussitôt à pied, en traversant imprudemment une grande partie de la ville de Vevey.
Le soir de l'opération, la fièvre augmenta; le malade ne dormit point et souffrit beaucoup. Le lendemain matin, après un pansement de propreté, le tourniquet fut serré fortement , et il le fut dès-
lors soir et matin. Cette opération occasionait une douleur vive qui se prolongeait près d'une demi^heure. Dès les premiers vingt-quatre heures, la tu-^ meur devenue noire , répandait une odeur désagréable. Le huitième jour , on dut changer le lien 5 et l'on produisit par là un surcroît d'irrilation i aussi ce jour-là fut-il le plus orageux : prostration ^ fièvre intense, rêveries, soubresauts des tendons, léger serrement des mâchoires pendant quelques heures ^ état presque désespéré. Dès le lendemain, le mieux reparut, et se soutint jusqu'au dix-huitième jour. La tumeur était alors séparée dans les trois quarts de sa base , et exhalait une fétidité insupportabie* On en coupa le pédicule ; il avait encore un pouce et demi de diamètre, et donna du sang pendant quelques minutes. Le malade fut grandement soulagé par cette opération; et dès-lors les progrès vers la convalescence ont été si rapides, que six semaines après l'opération , Mermier courait les rues , ne conservant qu'une plaie large et superficielle, mais simple, et recueillant, par son bien-être et sa satisfaction, le fruit de son courage et de sa persévérance.
« Il a repris , m'écrit-on , de l'embonpoint , des couleurs , de la gaîté ; le reste du goitre diminue journellement ; mais la respiration, quoique beaucoup moins gênée, n'est pas encore complètement libre. »
En rappelant l'attention des lecteurs sur quelques points importans de cette observation, nous
verrons, T. que la tumeur excisée était énorme (elle égalait la tête d'un petit enfant ) ; qu'elle a été tranchée en bec de flûte, c'est-à-dire obliquement, en sorte que sa base pouvait avoir près de six pouces (le quart restant qu'oi) a coupé a été évalué à un pouce et demi ) ; 5°. qu'une base pareille est évidemment trop monstrueuse pour un seul lien, et qu'on s'expose par-îà à prolonger outre mesure le temps nécessaire à la section, et à retomber dans les vices qu'on a bien justement reprochés à la ligature et qui l'avaient fait abandonner ; 4"*' qti^ 1^ malade a été promptement soulagé dès que la tumeur a été enlevée, et qu'en trouvant im moyen de la faire tomber incessamment, on abrégerait les douleurs et les accidens , et l'on préviendrait bien des dangers; 5°. que ceux-ci auraient été à coup sûr considérablement diminués en multipliant les constricteurs ; 6°. que cette opération a été entreprise sous les auspices les plus défavorables : fièvre continue, mauvais aspect, etc. ; 7^ que si elle a réussi, malgré les dix-huit jours employés à abattre cette grosse portion du corps thyroïde , on doit croire qu'elle peut hardiment être entreprise dans des circonstances moins fâcheuses ; 8°. enfin , que les symptômes énoncés à l'article 6". ne doivent pas toujours contre-indiquer une opération de ce genre, et que celle-ci est, parfois, le meilleur moyen de dissiper un état alarmant.
On pourrait juger , d'après les deux opérations de goitre qui précèdent, que j'étais encore novice
dans cette manière d'extirper. Aujourd'hui je ne balancerais pas, quant à Fanchette Braissant , de passer une aiguille sous la tumeur, et de la cerner au moyen de deux constricteurs , ou du moins je m'appliquerais à mieux mettre à découvert le goitre, afin que le lien pût s'enfoncer plus facilement, et je ferais tous mes efforts pour serrer assez le tourniquet , afin de n'être pas obligé de renouveler si souvent cette constriction. C'est pour la forcer davantage que j'ai fait dès-lors percer d'un trou la queue du tourniquet , afin d'y passer une petite manivelle , et d'agir plus vigoureusement. Je ne laisserais donc plus huit jours le constricteur en place, et je ferais en sorte , bien avant ce temps , d'exciser la tumeur sphacelée.
Pour ce qui concerne Mermier, j'aurais également du multiplier beaucoup plus mes moyens de constriction, et ne pas exposer aussi long-temps ce malheureux aux douleurs et aux dangers de cette opération. Elle n'en est au reste que plus intéressante ; et puisqu'elle a réussi sous l'influence des circonstances les plus fâcheuses , soit individuelles, soit opératoires , on doit fonder les plus belles espérances, lorsque tout se présentera sous un aspect différent. L'observation suivante vient malheureusement détruire ces illusions, et en nous avertissant de nous défier des apparences , elle semble envelopper nos œuvres dans les sombres replis du voile affreux de la fatalité.