‹ Essai sur les ligatures en masseChapitre 12 sur 21 · SIXIEME OBSERVATION · texte numérisé non relu

SIXIEME OBSERVATION

Mademoiselle Caroline Gendre, de Neuchâtel , âgée de Irente-neuf ans , avait un goitre qui se présentait directement en avant de la trachée-artère , sons la forme d'une bouteille ordinaire. Le pédicule placé à la partie antérieure du tube aérien , immédiatement sous le larynx , avait environ trois pouces de diamètre , et l'extrémité, qui faisait saillie en avant , était arrondie et beaucoup plus volumineuse.

Désirant se débarrasser de cette tumeur, aussi hideuse qu'incommode, elle s'adressa à M. le docteur J*** , qui loi fit entrevoir la possibilité d'une extirpation heureuse , au moyen de la ligature , et qui l'engagea pour cet effet à passer quelque temps dans la petite ville qu'il habitait. Il me fit voir la malade, que j'envisageai comme pouvant être opérée avec succès, et je fus prié d'aller faire celte opération à sept lieues de Lausanne. Je cite toutes ces circonstances , en apparence futiles , pour faire voir, 1°. que j'ai eu grand tort d'entreprendre une opération aussi grave à une pareille distance de mon domicile, et de me priver de cette manière de la facilité de revoir la malade au besoin, et de bien surveiller les suites que pourrait avoir la constriction , etc. 2°. que M. le docteur J. a eu tort aussi de se charger du traitement consécutif de cette opération. Il était extrêmement occupé ; d'ailleurs , il était seul

dans cet endroit, et il n'avait aucune expérience de la marche de cette opération , et des soins particuliers quelle pouvait réclamer. Quoi qu'il en soit, l'opération se fit le 1 5 octobre 1826 de la manière suivante : deux incisions semi-eiliptiques des tégumens mirent bien vite à nu cette tumeur. Le pédicule le fut complètement au moyen de quelques coups de doigts et d'ongles, et je me décidai à ne passer qu'une seule aiguille. Cet instrutnent et le cordon dont il était enfilé, traversèrent immédiatement derrière le corps thyroïde, et vei's la partie moyenne de celui-ci, de la manière la plus facile et la plus prompte , et sans le moindre accident. Une légère traction que fit M. le docteur J. sur la tumeur pour l'éloigner de la trachée-artère, permit à mes deux doigts indicateurs, poussés en sens inverse entre ces deux parties , de frayer une route sûre et courte à mon aiguille. J'appliquai donc deux constricteurs , qui furent placés l'un au-dessus et l'autre au-dessous du goitre, vers les deux angles de la plaie , et je les serrai avec vigueur. Toutes ces opérations se firent très lestement et avec une incroyable rapidité. M. le docteur J. y contribua avec adresse et intelligence, et la malade, qui n'avait pas perdu deux onces de sang, se leva tranquillement de sa chaise pour se rendre dans son lit, situé à l'étage supérieur. Elle était si peu afî*ectée, qu'elle se permit, en montant l'escaher, une plaisantes'ie sur le vilain collier dont je l'avais gratifiée. Déshabillée et placée dans son lit, elle nous

dit bien qu'elle souffrait ; mais rien n*annonçait ni la moindre angoisse , ni la plus légère gêne de la respiration. Je la revis quatre heures après absolument dans le même état, et je la quittai pour ne plus la revoir. Elle paraissait si bien , que M. le docteur J. , auquel j'avais recommandé expressément de ne pas la perdre de vue , ne fit aucune difficulté de la laisser pour venir m'accompagner à une lieue et demie de son domicile. Mais voici , à son sujet, ce que j'extrais de la correspondance de ce médecin.

Dans une lettre qu'il m'adressa le lendemain même de l'opération , nous lisons :

« Je suis embarrassé , et je le suis beaucoup ; la difficulté de respirer est devenue très-grande, et la suffocation étant menaçante , j'ai dû desserrer les constricteurs ce matin à cinq heures ( dix-sept heures après l'opération). Mais la tumeur, qui s'est gonflée , a repris à-peu-près sa chaleur. Du reste , sans cette misérable gêne de la respiration , les douleurs et tout le reste seraient très-supportables ; mais je ne puis plus agir sur les constricteurs sans produire de nouveau tout l'appareil de la suffocation. — Malgré deux saignées, une hier au soir, et l'autre ce matin , je ne vois pas d'amélioration satisfaisante, et il me semble même que nous devons nous retourner sur d'autres moyens d'extirpation; mais, pour cela, je n'ose bouger sans vous avoir vu , et votre présence ici est de toute urgence. »

Dans une seconde lettre, écrite deux jours après

89 celle qu'on vient de lire, M. J. me dit : a La fièvre s'est un peu calmée; le pouls, de quatre-vingtquinze pulsations, n'en compte plus guère que soixante à soixante-dix ; mais la toux est suivie de l'expectoration diJOTicile d'un mucus extrêmement gluant , qui gène étonnemment la respiration. Heureusement qu'il n'y a pas de prostration : au contraire , les forces se soutiennent; mais l'angoisse continuelle, causée par une gène extrême dans la respiration , donne un aspect dont vous ne pourriez vous faire une idée. Quant à la tumeur, elle conserve de la chaleur ; la propreté que j'entretiens y empêche l'odeur. Elle n'est presque plus sensible, et sa couleur devient de plus en plus livide. La déglutition est aussi très-gênée. — - Cependant la malade ne perd ni l'espoir, ni le courage , etc. »

Dans une troisième et dernière lettre , M. J. dit : «Mademoiselle G. a succombé hier mercredi, à cinq heures du soir ( trois jours et cinq heures après l'opération ). Le défaut d'air ur pas cessé de se faire sentir. Ce symptôme a commencé à se manifester dès la première nuit de l'opération, et je n'ai pu réussir qu'à le calmer momentanément par des saigaées générales et locales , quelques narcotiques, etc. Je n'ai point fait l'autopsie , seulement j'ai fendu la tumeur , qui était ossifiée dans son centre. »

Quelle a été la cause de l'issue funeste de cette opération ? Il est évident qu'elle est due à l'état des

go

voies aériennes , que malheureusement on n'a pas examinées. — Il peut bien s'être déclaré une bronchite ; mais je suis convaincu qu'il y a eu de plus un obstacle înècaniqae à la respiration et à la déglutition . que j'explique Je la manière suivante :

La tumeur disséquée n'était, dès-lors, plus soutenue par la peau. Son poids s'est augmenté considérablement par l'engorgement, suite de la constriction , et ces deux circonstances ont dû produire un très- grand tiraillement sur la trachéeartère , et une espèce d'oblitération de son calibre. Ce qui confirmerait cette opinion, c'esc la dysphagie qu'éprouvait la malade. Certes, on ne peut raisonnablement supposer que le pharyrix ou l'œsophage aient pu contracter une inflammation aussi rapide , et il est bien plus naturel de penser que la gêne dans la déglutition provenait également du tiraillement considérable produit par l'augmentation subite du poids et du volume du goitre, et par l'aclion combinée de ces deux circonstances sur la trachée-artère et le larynx. Mais que cette cause soit réelle ou non, et qu'un autre accident inconnu soit venu compliquer cette opération malheureuse, que fallait-il faire pour empêcher cette issue fatale? M. J. le sentait vaguement lorsqu'il m'écrit : «lime semble que nous devons nous retourner sur d'autres moyens d'extirpation. » Il avait raison ; et c'est ici où nous regretterons toujours, l'un et l'autre, d'avoir eu les torts dont j'ai parlé au commencement de cette observation , et de nous être mis dans le cas

de ne pouvoir agir de concert pour sauver cette infortunée. Elle l'aurait été, si, lorsque les symptômes dune suffocation imminente et toujours croissante se sont manifestes, on eût promptement retranché la tumeur, et !ié , au besoin, une à une, les artères que les contricteurs n'avaient pas eu le temps d'oblitérer entièrement. [F oyez Variicie 6^ , D. ) Rien n'eut été plus facile , le pédicule était étroit; il était proéminent , dépouillé de tout voisinage incommode , et on aurait eu l'avantage de n'en couper d'abord que la moitié , et de lier sur cette moitié , c'est-à-dire, vis-à-vis d'un des constricteurs, les artères qui auraient exigé cette opération , avant de procéder de la même manière au-devant de l'autre constricteur.

Mais la fatalité a voulu qu'il me fût impossible de me transporter auprès de M. J. , comme il me le demandait, incessamment, et que ce chirurgien fût inexpérimenté dans cette partie , et trop isolé pour oser rien entreprendre de grave sans assistance. L'idée me vint bien de lui envoyer quelqu'un à ma place ; mais il arriva trop tard , Finfortunée n'était plus.

Ni lui ni moi , nous ne nous exposerons plus volontairement à nous trouver encore dans une position pareille , et à compromettre , faute de secours convenables, la vie des malades qui se confient à nous.

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