‹ Essai sur les ligatures en masseChapitre 14 sur 21 · HUITIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

HUITIÈME OBSERVATION

Suzanne-Marie Thomas, des environs de Bex, âgée de quinze ans, portait depuis huit à dix ans une tumeur située au-devant et au-dessous de l'oreille gauche. Lorsqu'elle me consulta et que je l'opérai, le l*'^ mai 1822 , cette parotide avait près de huit pouces de longueur sur quatre de largeur. Elle était bosselée, dure, passablement mobile, et recouverte d'une peau extrêmement amincie et que sillonnait un réseau de veines fort dilatées. Cette jeune fille avait, en outre, un commencement d'ozène; elle était maigre, pâle, et présentait tous les caractères d'un marasme commençant. Cet état pouvait dépendre des remèdes de toute espèce qu'on n'avait cessé de mettre en usagejComme aiissi, sans doute, de l'impression fâcheuse que l'aspect de cette tumeur hideuse faisait continuellement sur cette jeune personne, et de l'affreuse perspective qu'elle avait, que ce mal était non-seulement incurable , mais qu'il ferait âes progrès toujours plus aîarmans. M, Guchret, médecin et chirurgien à Bex, bien

convaincu que, dans la position critique où était cette malade, l'extirpation par l'instrument tranchant aurait été mortelle, me l'adressa , dans l'espérance que peut-être mon procédé pourrait encore être applicable. Je n'ai pas besoin de dire que la jeune Thomas ne soupirait qu'après une opération, et qu'elle était déterminée à tout souffrir ^ pourvu qu'on la délivrât de ce qui la rendait un objet d'horreur à ses propres yeux, et qui empoisonnait son existence. Toutes ses craintes , en arrivant chez moi, étaient que je ne voulusse pas l'entreprendre , et que , comme on le lui avait insinué, son mal fût de nature à ne pouvoir être opéré.

Elle éprouva donc une extrême satisfaction lorsque je lui annonçai que le surlendemain je lierais cette espèce de seconde tête qu'elle avait comme greffée au côté et au bas de la première , et que dans fort peu de jours elle tomberait. Le mot ligature n'a rien d'effrayant ; l'instrument qui l'opère [voyez notre note i3) semble plutôt fait pour rassurer. Tous les regards sont fixés sur lui , et l'idée ne saurait venir que des opérations bien extraordinaires ou bien douloureuses doivent préluder à son application. Il en est à peine question, et le calme et la confiance de l'opérateur se communiquent bien vite et en plein à chaque patient. On conçoit quelles étaient donc les dispositions d'esprit de notre jeune fille, du moment qu'elle eut la certitude de sa délivKance , jusqu'à celui où j'y procédai.

Une incision cruciale et la dissection des quatre lambeaux mirent rapidement à découvert la glande dégénérée; craignant toute douleur inutile et toute eiiusion de sang, je n'osai point faire de tentatives pour la séparer un peu des parties adjacentes , et je m'empressai de passer d'abord deux aiguilles à ligature par-dessous la tumeur et dans le sens dé son petit diamètre, le transversal. Ces instrumens et les cordons dont ils étaient enfilés , et qu'ils entraînèrent doublés sous la tumeur, partagèrent la base de celle-ci en trois parties égales. Trois tubes servirent alors de gaines aux trois liens, et de points d'appui à trois tourniquets, qui étranglèrent bien vite ce corps épouvantable. 'iv^

On a peine à croire avec quelle facilité et quelle ra-^ pidité tout cela fut terminé. Trois ou quatre minutes suffirent. Il est vrai que je fus habilement secondé par deux collègues qui m'avaient témoigné le désir d'assister à une de ces opérations. Ils disséquèrent une partie des lambeaux , et chacun d'eqx s'empressa d'ajuster la gaine à un lien , et celui-ci à un tourniquet. îl est en effet loisible à deux ou trois opérateurs de manœuvrer séparément et sans confusion sur une même tumeur, dans le but d'en accélérer la constriction ; et dans le cas de la jeune Thomas, mes deux confrères et moi , nous avons opéré comme s'il y avait eu trois tumeurs distinctes, et que nous nous les fussions distribuées. — Ces assistans intellio;ens et instruits sont sans doute trèsprécieux , mais ils ne sont nullement nécessaires ; et

rt J

tel est encore Tavantage de mon procédé opératoire, qu'un aide tout vulgaire, un simple infirmier, suffit au besoin pour l'opération la plus grave. On se convaincra aisément de celte vérité , si l'on réfléchit un seul instant à la succession des opérations diverses, mais simples, qui ont eu lieu sur notre jeune Thomas , et que toutes peuvent parfaitement s'exécuter par un seul et même individu , sans qu'il y ait aucun accident sérieux à redouter, ' Toutes ces opérations sont distinctes, et presque indépendantes les unes des autres , de telle sorte qu'on peut les faire suivre immédiatement , ou mettre à volonté , entre elles , l'intervalle qu'on jugera convenable ou même nécessaire. Toutes, prises isolément, n'offrent ni danger, ni difficulté, ni aucun inconvénient grave quelconque. L'incision cruciale des tégumens, par exemple, de quelle importance peut-elle être , et ne pourrait-on pas la confier à un novice ? La dissection des quatre lambeaux peut - elle être envisagée autrement que comme une opération sans aucune conséquence? Quelques adhérences rares, ou quelques altération^ de la peau, doivent tout au plus demander un peu d'attention ; mais elles sont connues, et à la portée du plus simple opérateur. Des ligatures d'artérioles cutanées ne sont presque jamais nécessaires : les veines variqueuses, la jugulaire externe s'oblitèrent spontanément en se resserrant avec la peau, et elles s'évanouissent so"^* la contraction des tégumens , par le froid qui s'en empare, et au moyen des

grands changemens qui s'opèrent dans les lambeaux ; et qu'est-ce qu'un fil à attacher peut avoir de difBcile, même pour un simple infirmier ?

Le passage des aiguilles pourrait-il encore inspirer quelque inquiétude après ce que nous en avons dit? J'espère que non; et je suis convaincu que les praticiensne tarderont pas à envisager cette opération comme une des plus sûres et des plus faciles à pratiquer, d'entre celles qu'on regarde comme délicates*

Ces instrumens et les fils une fois passés, tout le reste n'est plus qu'un jeu qui ne mérite pas que nous nous y arrêtions ; et voilà pourtant à quoi se réduisent, ou peuvent se réduire , en dernière analyse , les extirpations si redoutées et si redoutables des tumeurs dans les régions parotidienne et cervicales, quand on sait renoncer à leur dissection par l'instrument tranchant, seul, ou combiné avec l'arrachement , et quand on n'a recours qu a la simple ligature î

La jeune Thomas fut placée dans son lit, la tumeur, la plaie et les vastes lambeaux recouverts seulement d'une compresse assujétie par une mentonnière.

Quelques heures après, et lorsque le sang eut cessé de suinter, on fit un pansement de propreté, après avoir recouvert la surface saignante de la peau avec des linges enduits de cérat simple. Des lotions furent faites plusieurs fois par jour avec de l'eau tiède, et chaque jour je faisais tourner les trois instrumens d'un tour, ou plus ou moins. Le quatrième

jour, la tumeur putréfiée fut excisée comme un corps privé de vie. On ne put pas reconnaître la nature des tissus qui la composaient : quelques débris fibreux, cartilagineux, et en partie ossifiés, baignaient dans une espèce de putrilage fétide , qui ne permit aucune recherche ultérieure à cet égard. Le septième jour, la plaie vse trouva tellement propre et vermeille, que les quatre lambeaux des tégumens, dont la surface était pareille à celle de la plaie , purent être exactement réunies suivant les règles de l'art , mais avec des bandelettes seulement. J'aurais mieux fait de les tenir rapprochés avec quelques points de suture vers leurs sommets. Cette omission a retardé de quelques semaines la parfaite cicatrisation. Elle n'a eu lieu qu'au bout de trente-cinq jours ; et elle paraissait presque linéaire, sauf vers le milieu, ou vers la réunion des quatre angles de la peau.

Dès que la constriction de cette parotide a été faite, les muscles de la partie correspondante de la face furent paralysés j, et l'angle gauche de la bouche s'abaissa. 11 s'est assez relevé dans la suite, pour que la bouche ne parût plus aussi difforme et irrégulière, lorsque cette jeune fille venait à sourire.

Immédiatement après cette même constriction , le pouls est devenu irrégulier et intermittent, et îa malade a éprouvé tous les symptômes d'une forte fièvre inflammatoire, contre laquelle nous n'avons rien fait du tout, que de donner des boissons acidulées, des bains de jambes, et des lavemens , indépendam-

ment d une diète sévère. Du trois au quatrième jour tout le trouble a cessé et n'a plus reparu. La jeune fille est rentrée chez elle heureuse et bien guérie , et un état de parfaite santé, n'a pas tardé à se manifester et à s'établir solidement.

M. Fayod , auquel j'en ai demandé des xenseignemens , m'écrit ( fin mars 1826) ce qui suit à son sujet : « Une des cicatrices , longue de cinq pouces, s'étend depuis la tempe jusqu'à l'os hyoïde, et l'autre, qui la coupe à angle droit, en a deux trois-quarts. et s'étend de l'apophyse mastoïde jusqu'à la partie externe de la, joue du môme côté. Ces cicatrices noITient point de difformité , et ont deux lignes dans leur plus grande largeur. Rien n'a reparu depuis l'opération , et la jeune Thomas se porte parfaitement. »

Page 1