‹ Essai sur les ligatures en masseChapitre 15 sur 21 · NEUVIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

NEUVIÈME OBSERVATION

Marie Gauiaz, domicihée à Morges, âgée de neuf ans, portait à la partie latérale gauche du cou u/ne grosseur ovoïde, régulière, élastique, en un mot une tumeur cystique de trois à quatre pouces de diamètre , laquelle placée entre le muscle sterno-mastoïdien et la trachée-artère, avait rejeté celle-ci vers le milieu de la branche droite de la mâchoire, et fortement refoulé le muscle en dehors. Il résultait essentiellement de cette disposition^, que la respiration était habituellement pénible , et qu'elle le devenait tous les jours davantage ^ malgré tous les moyens

qu'on ne cessait d'opposeï à ce prétendu goitre. Une opération pouvait seule conserver les jours de cet enfant ; et pour la subir, elle entra pleine d'espérance à l'hospice, le 12 février 1826,

Malheureusement pour elle, j'étais alors occupé de la rédaction de cet essai. Tout plein de mon sujet , et encouragé surtout par le succès brillant <jèe je Venais d'obtenir cl,ans un cas analogue , mais bien plus grave ( f^oy. l'observation suivante ) , je voulus , ou plutôt je crus pouvoir enlever promptement , par la ligature , un mal que jusqu'ici j'avais quelquefois guéri lentement, avec peine, et au milieu de mainfr orage , par le moyen de l'ouverture du kvste. Je dois l'avouer franchement encOre, je crus voir ici tine belle occasion de me distinguer en m'élançant dans une nouvelle route et en reculant les bornes de notre art. Les momens pénibles que m'a fait éprouver la tournure funeste de mon opération, et mes regrets amers de l'avoir entreprise , me punissent cruellement de cette vanité. Qu'on ne croie pas cependant que je me sois décidé avec légèreté et irréflexion dans cette fâcheuse circonstance. J'ai non-seulement pesé toutes les chances , mais j'ai f,?it part encore de mon projet à quelques collègues expérimentés, et leurs réflexions n'ont fait que m'autoriser davantage à l'exécuter, et qu'accroître ma confiance. Que ceux qui blâment ma conduite, la taxent de présomptueuse et m'imputent la mort de cette^ jeune fille, me disent si le succès de cette opération

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aurait été assuré en l'entreprenant d'une autr^ manière. L'ouverture du sac par le séton ou autrement 5 est-elle toujours , et dans toutes les circons" tances , exempte de danger , et ne compte-t-elle aucun revers? Je sais trop le contraire, et cette idée vient fort à propos adoucir mon amertume. Oui ! le traitement, quel qu'il soit, de cette affection, est, dans tous les cas, une chose très-grave, accompagnée de périls, et parfois suivie d'un événement fatal. J'en appelle à tous les praticiens.

J'espère donc^ncore que j'ai été seulement malheureux; que d'autres, sans se laisser déconcerter par cet événement, feront tôt ou tard triompher la ligature dans des cas pareils , en la vengeant de Féch c qu'elle a eu entre mes mains, et dont il est temps que je fasse le récit.

Je ne pratiquai qu'une incision longitudinale répondant au milieu de la tumeur. Oblique de haut en bas et d'arrière en avant, cette section de tout ce qui recouvrait le kyste suivait le bord interne du muscle sterno-mastoidien, et avait un peu plus de quatre pouces d'étendue. — -La dissection ultérieure eut lieu avec le bistouri et au moyen des doigts seuls. Le muscle sterno-mastoïdien , très-adhérent au côté externe et un peu antérieur, dut être détaché avec le bistouri. Dès qu'il fut repoussé en arrière, la trachée est revenue à sa place, et la tumeur a fait une saillie plus considérable en dehors et en avant. La jugulaire externe , qui avait été coupée , fut comprimée durant l'opération. L'interne fut mise

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à découvert dans l'espace de deux pouces; et gorgée de sang, elle semblait vouloir faire hernie au travers de la plaie. Lorsque j'eus découvert un peu plus de ia moitié de ce corps ovoïde , je fis passer une aiguille par-dessous et en travers. Celle-ci fut introduite , par le côté externe , entre le kyste et la veine que les doigts d'un aide protégèrent en rappliquant contre le muscle sterno-mastoïdien. L'index de la main gauche , poussé entre la tumeur et la trachéeartère , alla à la rencontre de la pointe de l'aiguille , et dirigea la sortie de l'instrument de gauche à droite. Des que le trou pratiqué à la pointe de ce dernier fut à découvert , on y passa le fil doublé , et on retira l'aiguille. Deux constricteurs furent alors placés et cernèrent la tumeur.

Quelques heures après l'opération, calme et sommeil; plus tard, mal de tête et d'estomac, fièvre intense. — Fomentations émolîientes sur l'épigastre, suivies de soulagement. Tumeur très-tendue et d'un rouge foncé. Le soir, douze heures après l'opération , couleur de chocolat , avec sécheresse et diminution notable de la chaleur. Aucune douleur au cou de la part des liens , et les tourniquets ont pu être resserrés de quatre demi-tours chacun , sans causer d'irritation. — Nuit très-agitée. — Délire. A cinq heures du matin , respiration légèrement stertoreuse , et râle toujours croissant ; à sept heures et demie, face décomposée, respiration bruyante , pouls petit et faible , visage froid , angoisses. Section des deux liens-, incision du kyste, issue d'une êéié-

io5 site rougçâtre. — Héinorrhagie qu'on laisse aller un moment , afin de dégorger la tête et la poitrine. — Babil extrême et plaintif. — A midi , mieux-être , retour de la chaleur, mais pouls à cent-cinquantedeux pulsations. — Loquacité non inteiTompue et attendrissante , propos caressans à tout le monde. Bains de jambes, fomentations froides sur la tête et sur l'abdomen. — A cinq beures du soir, le pouls est à cent quarante ; il tombe à cent trente-cinq un peu plus tard. Un état nerveux cérébral se fait remarquer; quatre sangsues aux jugulaires. - — L'affection générale semble sinon s'amender bien sensiblement 5 du moins rester stationnaire pendant trente-six heures. Il n'y a point de douleur, mais une agitation continuelle , un babil qui ne finit pas et qui se porte avec vivacité sur tout ce qui entoure la malade. Cette petite fille est amicale, reconnaissante pour tous les soins qu'on lui prodigue jour et nuit avec la plus grande aûection; elle est sans inquiétude ; elle rassure et console ses parens , et semble vouloir accroître nos regrets, déjà assez vifs, par sa douceur et sa résignation ; mais elle s'afi'aisse enfin, le pouls devient misérable, irrégulier; la connaissance se perd, le babil redouble , devient plaintif et délirant. On a peine à retenir la malade au lit ; et cet état , qui se prolonge pendant les dernières dix Jbeures de sa vie , finit avec celle-ci , trois fois vingtquatre heures après la fatale opération.

L'autopsie eut lieu le lendemain.

Apres avoir détaché le muscle sterno-mastoîdien,

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en coupant ses attaches sterno-claviculaires, nous avons passé une sonde cannelée dans le trajet qu'avait fait l'aiguille pour servir de guide à nos recherches. Nous avons achevé la dissection du kyste dont les parois avaient deux lignes d'épaisseur dans leurs trois-quarts antérieurs , et quatre à cinq hgnes dans le quart postérieur. Il était noirâtre , excepté dans ce dernier quart, qui paraissait enflammé. Ce kyste était distinct de la glande thyroïde, que nous avons trouvée à sa place et légèrement boursoufflée ; mais elle paraissait cependant avoir adhéré à la tumeur , et en avoir été séparée par le lien. Celui-ci rasait exactement la partie postérieure de ce kyste, et n'avait intéressé aucune des parties environnantes. Les trois ou quatre premiers anneaux de la trachéenartère étaient sensiblement aplatis, et même concaves. En allant à la recherche du pneumo-gastrique et des gros vaisseaux sanguins, nous vîmes, derrière le kyste et vers son bord externe , un canal qui admettait aisément le doigt, et qui contenait de la sanie. C'était la gaine cellulo-fibreuse qui entoure la jugulaire et la carotide. Nous la fendîmes en haut et en bas , et nous vîmes que , d'un côté , ce foyer purulent, en forme de clapier, s'étendait sous la clavicule , et que, de l'autre, il se portait, par le trou déchiré, vers la base du crâne. L'irritation de la jugulaire , causée soit par sa dénunation , soit par son contact avec le lien et la tumeur, soit par le gonflement considérable de celle-ci , avait sans doute donné lieu à cette inflammation et

à ses suites , et amené cette déplorable issue.

Pouvait-on l'éviter? N aurais-je pas dû soulager ce cou et ménager sa compression , en vidant le kyste dès que j'en eus procuré l'étranglement? Je crois que cette précaution aurait été sage , et je la conseille à ceux qui, ne craignant pas de suivre mes traces , voudraient tenter encore une pareille opération. — Je crois devoir les avertir , de plus , qu'ils feront bien d'éviter, mieux que je ne l'ai fait, la dénunation et l'irritation de la veine jugulaire. La chose est facile en côtoyant le kyste avec un scalpel émoussé ^ et en conservant intacte la gaine commune des gros vaisseaux sanguins. Il serait possible que mon aide ou moi nous ayons blessé cette veine en la repoussant , et déterminé sur son trajet une de ces graves inflammations dont nous sommes quelquefois les malheureux témoins, et qui, comme on sait, se développent pour une cause souvent trop légère , et se propagent avec une extrême rapidité.

Les chirurgiens militaires pourront d'ailleurs vous dire si l'accident dont je viens de faire le narré est commun à la suite des blessures des régions cervicales , lorsque les gros vaisseaux sanguins , sans être ouverts , sont exposés à l'air ou au contact des pièces d'appareil. Ils sauront éclairer notre sujet , en rapportant les observations qu'ils sont si souvent appelés à faire sur les accidens qui suivent les lésions avec la baïonnette et le sabre dans cette partie , et sur les moyens de s'en mettre à couvert.

Si c'est le succès qui, en général , fait la repu ta-

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tion des procédés opératoires (et cela doit être) , à quoi tiennent le plus souvent les résultats heureux ou malheureux? Et ne peut-il pas arriver qu'un accident léger et inaperçu jette , par des revers successifs, la défaveur sur une méthode nouvelle, d'ailleurs bonne et utile? Ainsi, par exemple, si mes premiers essais avec la ligature avaient malheureusement été tentés sur Mademoiselle.... (Obs. VI), et ensuite sur la jeune Golaz, nul doute qu'on aurait eu d'abord une juste répugnance pour mon moyen : moi-même je n'aurais pas osé le préconiser, et il serait resté flétri à jamais, et marqué pour toujours du sceau de la réprobation. J'espère qù'ileii sera tout autrement.

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