SECONDE OBSERVATION
Jean-Daniel Ducrot, de Corsier-sur-Vevey, apporta, en naissant, une petite grenouillelte placée sur le côté droit de la base de la langue. Cette tumeur acquit bientôt le volume d'une noix , et fut ouverte avec la lancette; mais immédiatement après l'issue du fluide albumineux, le sang artériel jaillit avec violence , et ne put être arrêté qu'au moyen dv^ cautère actuel. La grosseur reparut aussitôt et
fit des progrès rapides, noQ plus sous la forme d'une grenouillette , mais sous celle d'un fongus hématodes, auquel tous les hommes de Fart que l'on consulta conseillèrent de ne pas toucher.
Lorsque Ducrot eut atteint sa seizième année , la tumeur occupait au côté droit de la langue une étendue de trois pouces de longueur sur un et demi de hauteur et deux de largeur, et Ton voyait distinctement qu'elle était formée d'un lacis inextricable, de nombreux vaisseaux sanguins , susceptibles d'une dilatation plus ou moins considérable. Cet état d'extrême varicosité occasionait très-promptement une tuméfaction violente dès que la langue était inclinée au-dehors de la bouche , et tous ces vaisseaux semblaient alors prêts à se rompre par suite de l'extrême distension. Quoique , dans cette position , la turgescence fût bientôt à son comble, et qu'elle rendît le volume et le poids de la tumeur extrêmement pénibles à ce malheureux jeune homme , il était cependant souvent obligé , surtout dans les temps de chaleur, d'ouvrir largement la bouche pour laisser échapper un instant sa langue , afin de pouvoir respirer plus à son aise. Dès qu'elle était sortie , ce qui avait lieu brusquement et comme si elle était entraînée fortement jusqu'au bas du menton, elle se gonflait , devenait noueuse, livide, causait un tiraillement douloureux vers les angles de la mâchoire, et forçait Ducrot à la soutenir et à la repousser promptement avec les deux mains. Les deux mâchoires étaient constam-^
ment écartées , et les dents déjetées en dehors affectaient presque une direction horizontale. La prononciation était très-imparfaite , la mastication irapossible et Talimentatiou évidemment altérée. Aussi ce jeune homme était pâle et émacié, et son état cacochyme menaçait d'autant plus de faire des progrès que le mal allait lui-même toujours croissant, et qu'il était accompagné d'un flux abondant de salive, auquel rien ne pouvait mettre obstacle ; en un mot , ce malade était pour lui et pour les autres un objet continuel de dégoût et d'horreur. On conçoit ce que pouvait être , d'ailleurs , l'état de son moral. Effrayé par quelques héraorrhagies accidentelles difficiles à réprimer, et connaissant tout le danger de sa position , à peine permettait-il qu'on touchât sa tumeur, dont il croyait qu'on pourrait aisément léser un des nombreux vaisseaux, accident qu'il redoutait comme pouvant occasioner la perte de tout son sang.
Tel était, le 28 décembre 1821, l'état de cet infortuné, dont une opération seule pouvait assurer l'existence. L'extirpation avec le bistouri aurait produit une hémorrhagie épouvantable, que le cautère actuel aurait difficilement arrêtée, et que l'état physique et moral de Duc rot n'aurait pu supporter. Je doute , en effet , qu'un chirurgien eût pu prendre sur lui la responsabilité d'une opération aussi douloureuse et vraiment périlleuse, eu égard à l'état misérable de Tindividu. Ce cas semblait être fait exprès pour le triomphe de mon procédé ,
et J'y recourus avec cette vive satisfaction qu'inspira la certitude du succès.
Cerner la tumeur, la partie variqueuse de la langue, près delà base de celle-ci, et les étrangler vigoureusement , fut l'affaire de quelques secondes. 11 n'y eut pas une goutte de sang répandue. La douleur fut vive pendant les premières vingt-quatre heures» , et la partie de la langue comprise par la ligature ne tarda pas à présenter tous les symptômes d'une mortification complète. Elle fut coupée le quatrième jour avec le bistouri , tout près du lien , et je vis qu'on aurait pu faire cette résection peut-être deux jours plus tôt, car tout était charbonné.
On avait , matin et soir, si bien et si fortement serré le tourniquet , que la vie dut bientôt s'éteindre à jamais dans cet organe dégénéré. Le sixièpae jour, le jeune homme est rentré chez lui heureux et content, la plaie étant déjà vermeille. Le vingtunième jour tout était cicatrisé; et à cette époque, Pucrot prononçait beaucoup mieux, mangeait sans difficulté , et voyait avec le bien-être moral revenir ses couleurs et ses forces. Il ne se sentait surtout pas d'aise de ce que , grâce à cette opération , il pourrait un jour, disait-il naïvement, se marier.
Cette observation , tout intéressante qu'elle est déjà, présente encore cette circonstance particulière , et dont nous n'avons pas parlé pour ne pas interrompre la narration, c'est que le jeune Ducrot, ainsi que ses parens, étaient extrêmement méticuleux et nerveux, et que le lien fut placé et
serré, contre leur volonté^ mais si rapidement, qu'ils n'eurent pas le temps d'y mettre le moindre obstacle. Ce fut un véritable escamotage dont ils nous surent bientôt un gré infini ; mais dans les premiers momens nous dûmes recevoir les vociférations et les injures d'une mère au désespoir, qui croyait que nous allions provoquer chez son enfant chéri une de ces hémorrhagies terribles qui ne manquaient jamais d'arriver chaque fois qu'on avait le malheur de manier un peu rudement cette affreuse langue. INous le répétons avec le sentiment d'une petite vanité bien pardonnable, personne n'aurait pu entreprendre le traitement de ce jeune homme; ni lui, ni ses parens n'auraient jamais voulu permettre qu'on louchât à son mal avec l'instrument tranchant. Il aurait donc succombé infailliblement, et en fort peu de temps, au marasme dont il avait déjà le principe, et il fallait, à point nommé ^ que je vinsse à son secours.