‹ Essai sur les limites de l'action de l'étatChapitre 30 sur 105 · DIX -HUITIÈME SIÈCLE. XL · texte numérisé non relu

DIX -HUITIÈME SIÈCLE. XL

Rousseau, Mably, Morelli, adoptent la théorie antique et sacrifient l'individu à l’État.

Les physiocrates réservent au premier l’indépendance sur un point, l’agriculture; ce qui est déjà un progrès.

Enfin l’Assemblée constituante, se séparant en ceci de Rousseau, commence à dresser la liste des droits humains auxquels nul gouvernement, fût-ce le plus démocratique, ne doit jamais toucher.

Mirabeau l’inspirait. Jusqu’à sa mort, on peut dire que la liberté individuelle fut en bonne voie. Quelques années de calme, et elle aurait pris corps, elle serait devenue viable. Les événements, et le gouvernement auquel ils donnèrent le jour, l’étouffèrent. La liberté des personnes fut soumise à la loi des suspects, la liberté économique aux lois de maximum; la liberté civile fut réglementée par le décret du 17 nivôse an II, qui enlevait au père le droit de disposer par testament de la moindre partie de son bien en faveur de l’un de ses enfants par préférence aux autres. Et l’on continuait à parler de liberté, on en parlait môme fort bien (1 ),

(1) Il est curieux de rapprocher ces trois fragments des discours de Robespierre (!), et surtout d’en remarquer les dates :

« Si le législateur ne se défend pas de la manie qu’on a reprochée au gouvernement, de vouloir tout régler; s’il veut donner à la liberté ce qui appartient à la confiance individuelle ; s’il veut faire lui-même les affaires des particuliers et mettre pour ainsi dire les citoyens en

XLII l’individualisme et le socialisme

en disant qu’il était nécessaire de l'ajourner. On l’ajourna si bien, que pendant plus de vingt ans ceux qui pensaient à elle durent y penser en silence.

Après 1815, la question respective des droits de l’individu et des droits de l’État fut reprise par des hommes qui se firent les héritiers des traditions de la Constituante. A leur tôte étaient Benjamin Constant, l’auteur du Cours de politique constitutionnelle , et Daunou , qui écrivit Y Essai sur les garanties individuelles.

Mais cette école trouva en face d’elle pour adversaire l’école des réformateurs démocrates.

curatelle; s’il veut se mettre à ma place pour choisir mon défenseur et mon homme de confiance, sous le prétexte qu’il sera plus éclairé que moi sur mes propres intérêts, alors, loin d’établir la liberté politique, il anéantit la liberté individuelle, et appesantit à chaque instant sur nos têtes le plus ridicule et le plus insupportable de tous les jougs. » (Discours sur la suppression des offices ministériels, séance de l’Assemblée constituante du 14 décembre 1790.)

« Chacun sait que les lois sont faites pour assurer à l’homme le libre développement de ses facultés, et non pour les enchaîner ; que leur pouvoir se borne à défendre à chacun de nuire aux droits d’autrui sans lui interdire l’exercice des siens. » (Discours sur la liberté de la presse. Paris, Imprimerie nationale, 1791, in-8° de 23 pages, et séance de l’Assemblée constituante du 22 août 1791.)

« Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner; laissez aux individus, laissez aux familles, le droit de faire ce qui ne nuit point à autrui ; laissez aux communes le pouvoir de régler elles-mêmes leurs propres affaires en tout ce qui ne tient pas essentiellement à l’administration de la république ; en un mot, rendez à la liberté individuelle tout ce qui n’appartient pas naturellement à l’autorité publique, et vous aurez laissé d’autant moins de prise à l’ambition et à l’arbitraire !! » ( Discours sur la Constitution , séance de la Convention du 10 mai 1793.)

SOUS LA RESTAURATION. XLtlI

La première, dont les idées se rapprochent beaucoup des idées de Humboldt et découlent de la même source, revendique surtout la liberté. Si l’État la donne et l’assure, elle le tient quitte et laisse l’homme charge du soin de se procurer à lui-même du mieux qu’il le pourra, mais sans violer le droit d’autrui, toutes les choses qui constituent le bonheur terrestre, dans le sens le plus large du mot.

La seconde école se proposait surtout d’assurer à chaque individu une part équitable dans la masse des biens sur lesquels la main de l’homme peut s’étendre. Mais cette répartition égale, il était impossible, selon eux, d’espérer la voir jamais se réaliser, si on laissait aux passions égoïstes de chacun l’action trop large qu’elles avaient eue jusqu’alors. Aussi, à l’imitation de leurs devanciers du xvi* siècle, confièrent-ils à l’État le soin de faire lui-même cette répartition. Pour cela ils le revêtirent d’une puissance à côté de laquelle aucune liberté, politique ou autre, ne pouvait vivre. Celle de l’individu, ils la considéraient comme une ennemie. Les plus modérés eurent pour elle une défiance profonde; la plupart l’étouffèrent sans remords. Dans leurs plans conçus en dehors de toute observation et de toute préoccupation des nécessités imposées par

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