EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE. ' IX
déshonoraient leur apostolat philosophique à la grande joie des ennemis de leur cause, Goethe, Schiller, Humboldt, de même qu’autrefois Racine, la Fontaine, Boileau, la Bruyère, ne permettaient point à leur rivalité littéraire de porter «atteinte à leur confraternité sublime. Si les œuvres de leur génie sont belles à contempler, elles ne contentent point l’âme plus que la lecture de leurs lettres, monument d’abord caché, mais impérissable maintenant, élevé par eux à la gloire de leur propre caractère et de la nature humaine.
La seconde différence est à l’avantage de la France sur l’Allemagne. Le mouvement germanique fut trop exclusivement spéculatif. Ceux qui le dirigèrent eurent pour les réalités et les faits une indifférence fâcheuse, qui au premier abord semble l’avoir rendu peu profitable. Combien il l’eût été davantage, si ces grands hommes, un peu moins soucieux de conserver la correction antique de leur individualité, avaient eu en eux quelque chose de cet ardent amour de l’humanité, dont les philosophes français ont été pénétrés ! A la blancheur immaculée de leur robe noblement drapée, à la perpétuelle et vraie majesté de leur pose, il est juste de préférer l’agitation fiévreuse des Français et jusqu’à la poussière qui couvre leurs membres. Ne
GUILLAUME l>K HUMBOLDT.
leur reprochons point leurs mouvements désordonnés, c’est la mêlée où ils se jetèrent qui en est cause. Respectons cette poussière, c’est celle de la bataille qu’ils ont livrée et gagnée pour nous. L’impassibilité de Goethe et de presque tous ses compatriotes et contemporains n’est pas de ce monde (1).
Ce serait une erreur de croire cependant que cette indifférence superbe alla jusqu’à détourner entièrement les Allemands de l’étude des sciences sociales. Suivant l’expression du comte Stolberg, ils ressentirent « le souille empesté du génie du temps, den Gifthauch des Genius der Zeitn. La Révolution française les détourna de l'adoration mystique de l’idée pure. Son influence sur eux est à cet égard fort sensible. Nous en trouvons des preuves dans les écrits de Kant qui, après 1790, abandonne la métaphysique transcendante pour s’occuper de questions de religion (1793), de politique
(1) On n’a pu qu’esquisser ici cette grande époque. Ceux qui désirent la connaître à fond doivent d’abord l'étudier dans les écrits des auteurs qui en sont la gloire. Ils liront encore avec grand liront le livre de Joseph Hillebrand, Pie deutsche Nalionallitteratur seil dem Anfange des achtsehnten Jahrhunderls, besonders seil l.essing,bis auf die Gcgenwarl. 3 vol. 2 e édit.; 1850-1851. Hambourg et Gotha; celui de M. Lewes, Gœlhe, his life and Works. En France, depuis madame de Staël jusqu'à nos jours, d’excellents travaux ont été publiés sur le même temps par MM. Marmier, Eichoff, Chasles, Blase de Bury, Alexandre Biichner, et par les collaborateurs de la Hevue germanique.