‹ Essai sur les limites de l'action de l'étatChapitre 75 sur 105 · DU SOIN DE L’ÉTAT POUR LA SÛRETÉ · texte numérisé non relu

DU SOIN DE L’ÉTAT POUR LA SÛRETÉ

jeu. Toutes les situations où les extrêmes se touchent, pour ainsi parler, sont les plus intéressantes et les plus fertiles en enseignements. Mais, où voyons-nous qu’il en soit ainsi en dehors de la guerre, dans laquelle le penchant et le devoir, le devoir de l’homme et celui du citoyen paraissent être en lutte continuelle, et où, cependant, toutes ces collisions trouvent la plus complète solution, pourvu que ce soit la légitime défense qui ait fait prendre les armes?

Le point de vue où je me place, et qui me fait considérer la guerre comme salutaire et nécessaire, fait déjà voir suffisamment de quelle manière je pense qu’il faille en user dans l’État. L’esprit qui la soulève doit pouvoir avec certitude se manifester librement dans tous les membres de la nation (1). Ceci combat tout d’abord l’institution des armées permanentes. Ces armées et tous les procédés modernes de faire la guerre sont bien loin de l’idéal qui serait si nécessaire au progrès de l’Homme. S’il faut déjà que le guerrier fasse d’une manière générale le sacrifice de sa liberté et qu’il devienne une machine, il en est ainsi à un bien plus haut degré dans nos guerres contemporaines, où la part de la force, de la bravoure, de l’habileté individuelles, est si restreinte. Combien de maux arriveront fatalement si des parties considérables de la nation sont retenues dans cette vie mécanique pendant la paix, et seulement en vue d’une guerre possible, non

(1) Ce correctif plein de sens doit être rapproché de ce qui est dit au commencement de ce chapitre.

pas durant quelques années, mais souvent pendant leur existence entière !

Peut-être est-ce ici plus que partout ailleurs le cas de dire qu’avec le développement de la théorie des entreprises humaines, celles-ci perdent de leur utilité pour ceux qui y prennent part (1). Il est incontestable que l’art de la guerre a fait chez les modernes d’immenses progrès; mais il est aussi incontestable que la noblesse du caractère des guerriers est devenue plus rare; on ne le rencontre dans toute sa beauté que dans l’histoire de l’antiquité (2) , ou du moins, — à supposer que l’on voie ici une exagération, — chez nous trop souvent l’esprit guerrier n’entraîne que des conséquences fâcheuses pour les nations, tandis que dans l’antiquité nous le voyons bien souvent en produire de fort salutaires. Mais nos armées permanentes apportent la guerre jusqu’au sein de la paix, si je puis ainsi parler. Le courage et la discipline militaires ne sont honorables que quand ils s’allient, celui-là aux plus belles vertus de la paix, celle-ci au profond sentiment de la liberté. S’ils s’en séparent, — et combien cette séparation n’est-elle pas favorisée par le soldat armé en temps de paix ! — la discipline dégénère

(1) La multiplicité croissante des règles formulées, l’habitude bien vite acquise de les suivre aveuglément, fait que l'esprit de ressource disparaît, que l’imprévu dans les résolutions devient plus rare. La gloire des capitaines éminents, des généraux de la république française, par exemple, est d’avoir substitué aux principes reçus de l’ancienne tactique des procédés nouveaux qui leur appartenaient en propre. (Voyez plus haut chap. n, p. 20.)

(2) Dans Homère, oui, mais non dans l’histoire. (Voyez l’Introduction, vers la fin.)

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facilement en esclavage, l’esprit militaire en licence et en brutalité.

A côté de celte critique des armées permanentes, qu’il me soit permis de rappeler que je n’en parle ici qu’autant que mon point de vue l’exige. Loin de moi la pensée de méconnaître leur grande et incontestable utilité ; c’est cette utilité qui les fait résister aux causes de dissolution provenant des vices qui leur sont inhérents et qui les entraîneraient, comme toutes les choses humaines, à une perte irrésistible. Elles sont une partie de l’ensemble construit, non par les vaines conceptions de la raison humaine, mais par l’infaillible main de la destinée. Ce serait la tâche d’un historien futur qui entreprendrait de nous comparer d’une manière impartiale et complète avec une époque plus reculée, ce serait sa tâche de dépeindre l’influence des armées permanentes sur tous les faits propres à notre temps, et leur part de mérite et de responsabilité dans le bien et le mal qui peut nous distinguer.

Mais il faudrait que j’eusse été bien malheureux dans l’exposition de mes idées, si l’on pouvait en conclure que, suivant moi, l’État doit de temps en temps faire la guerre. Qu’il donne la liberté, et que l’État voisin jouisse de la môme liberté. En tout temps les hommes sont hommes et ne perdent point leurs passions originelles. La guerre naîtra d’elle-même; et, si elle ne naît point, on sera certain que la paix n’est ni imposée par la force, ni produite par une paralysie artificielle. De cette manière la paix des nations sera un bien aussi supérieur en bienfaisance que l’image

du laboureur paisible est plus douce que celle du guerrier couvert de sang. Et, si l’on songe aux progrès de l’humanité entière faits par chaque génération, il est sûr que les temps à venir deviendront de jour en jour plus pacifiques. Quand la paix proviendra des facultés intérieures des êtres, les hommes, et surtout les hommes libres seront devenus pacifiques. Aujourd’hui — l’histoire de l’Europe pendant une année le prouve — nous jouissons des fruits de la paix, mais non de ceux du calme. Les forces humaines tendant toujours et indéfiniment à l’action, du moment qu’elles se rencontrent, s’unissent ou se combattent. Quelle forme prendra le combat? Sera-ce la guerre, ou la concurrence, ou telle autre nuance quelconque ? Gela dépendra surtout du degré de perfectionnement des facultés humaines.

Je dois maintenant tirer de ces prémisses un principe servant à mon but final.

L’État ne doit en aucune manière provoquer la guerre ; il doit aussi peu l’empêcher violemment, quand les faits la rendent nécessaire ; il doit laisser son influence sur l’esprit et le caractère s’exercer librement sur toute la nation ; il doit surtout s’abstenir de toutes prescriptions positives pour former la nation à la guerre; ou, du moins, quand elles sont absolument indispensables, comme le sont les exercices militaires des citoyens, il doit leur donner une direction telle qu’elles ne se bornent pas à produire la bravoure, l’habileté, la subordination du soldat, mais l’esprit du vrai guerrier; ou plutôt qu’elles suscitent de nobles citoyens toujours prêts à combattre pour leur patrie.

Dü SOIN DE L’ÉTAT POUR LA SÛRETÉ DES CITOYENS LES UNS VIS-A-VIS DES AUTRES. — MOYENS D’ATTEINDRE CE BUT. — DISPOSITIONS CONCERNANT LE PERFECTIONNEMENT DE L’ESPRIT ET DU CARACTÈRE DES CITOYENS. — DE L’ÉDUCATION PUBLIQUE.

Étendue possible des moyens de favoriser cette sûreté. — Moyens moraux. — Éducation publique. — Elle est pernicieuse, surtout parce qu’elle empêche la variété du développement; — inutile, parce que dans une nation jouissant d'une liberté convenable, une bonne éducation privée ne manquera pas de se trouver; — elle va trop loin, parce que le soin de la sûreté ne rend pas nécessaire le complet perfectionnement des mœurs. — Elle est donc en dehors des limites de l’action de l'Etat.

J’arrive au soin de l’État pour ia sûreté intérieure des citoyens les uns vis-à-vis des autres. Un examen plus étendu et plus approfondi devient nécessaire ; car il ne suffirait pas, ce me semble, de dire d’une manière générale que l’État a pour devoir de maintenir cette sûreté. Selon moi il faut absolument poser les bornes que l’État sur ce point ne doit pas franchir; ou du moins si cela devenait tout àfait impossible, il faudrait exposer les causes de cette impossibilité, et indiquer les caractères distinctifs par lesquels on peut dans des cas donnés les reconnaître. Nous savons déjà, par une

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