‹ Essai sur les limites de l'action de l'étatChapitre 76 sur 105 · DD SOIN DE L’ÉTAT POÜB LA SÛRETÉ INTÉRIEURE · texte numérisé non relu

DD SOIN DE L’ÉTAT POÜB LA SÛRETÉ INTÉRIEURE

expérience bien défectueuse, que ce soin peut s’étendre plus ou moins loin pour atteindre son but. Il peut sc contenter de réparer ou de punir les désordres commis. Il peut chercher à les prévenir d’une manière générale; il peut enfin s’efforcer d’imprimer aux citoyens, à leur caractère, à leur esprit, une direction qui conduise vers ce but. dette extension peut encore existera des degrés divers. On peut se borner à rechercher et à punir les offenses faites aux droits des citoyens ou au droit direct de l’État ; ou bien, en considérant le citoyen comme un être responsable envers l’État de l’accroissement de ses facultés, qui, par suite commet, en les détruisant ou en les affaiblissant, un vol envers l’État, on peut avoir l’œil toujours otivert sur les actes dont les conséquences n’atteignent que l’agent luimême. Je rassemble ici tout cela, et par suite je parie en général de toutes les prescriptions de l’État, édictées dans l’intention d’obtenir la sûreté publique. Ici se placent ensemble toutes celles qui, ne tendant en rien, ou ne tendant pas exclusivement à la sûreté, concernent le bien moral des citoyens ; car, ainsi que je l’ai remarqué plus haut, la nature des choses défend ici toute distinction, et ces prescriptions concernent ordinairement au premier chef le repos et la sûreté de l’État. En cette matière, je continuerai de suivre la marche que j’ai choisie jusqu’ici. J’ai admis tout d’abord la plus large influence possible de l’État, puis je me suis appliqué à déterminer successivement tout ce qui doit en être détaché. Maintenant il ne me reste plus qu’à m’occuper du soin pour la sûreté. A ce sujet

je procéderai comme je l’ai déjà fait; je commencerai par le considérer dans sa plus grande extension, puis j’arriverai par une série de restrictions aux principes qui me paraissent être les vrais. Peut-être trouverat-on celle marche longue et diffuse; je reconnais volontiers qu’une exposition dogmatique exigerait une marche précisément opposée. Mais dans une simple recherche comme celle-ci, on est sûr du moins d’avoir parcouru le sujet dans toute son étendue, sans avoir rien négligé, et d’avoir exposé les principes dans l’ordre où ils découlent logiquement les uns des autres.

On a beaucoup insisté , surtout depuis quelque temps, en faveur de l'empêchement préventif des actes illégaux (1) et en faveur de l’emploi de moyens moraux dans l’Étal. Toutes les fois que j’entends parler de semblables demandes, je me réjouis, je l’avoue, de ce que de pareilles restrictions à la liberté diminuent de plus en plus chez nous et deviennent de moins eu moins possibles dans la situation où se trouvent la plupart des États.

On invoque l’exemple de la Grèce et de Rome. Mais une connaissance plus exacte de leurs institutions montrerait bientôt combien ces comparaisons sont inconcluantes. Ces États étaient des républiques. Chez eux les mesures de cette sorte servaient d’appui à leur libre organisation, laquelle remplissait les citoyens d’un enthousiasme qui faisait qu’on ressentait moins l’influence mauvaise des restrictions à la liberté privée

(1) Voy. Jules Simon, La Liberté, 2* édit., t. Il, p. 135.

et rendait moins dangereuse l’énergie du caractère. D’ailléurs ils jouissaient aussi d'une plus grande liberté que nous; et ce qu’ils en sacrifiaient, ils le sacrifiaient pour agir encore, pour participer au gouvernement. Dans nos États, presque tous monarchiques, il en est tout autrement. Ce que les anciens pouvaient employer de moyens moraux, éducation nationale, religion, lois morales, tout cela chez nous donnerait moins de fruits et plus d’inconvénients. Ce qu’on prend aujourd’hui pour l’effet de la prudence du législateur n’est le plus souvent que la coutume nationale qui, existant encore mais chancelant déjà, a appelé à' son secours la sanction de la loi expresse. La concordance des institutions de Lycurgue avec le mode de vie de la plupart des nations barbares a été magistralement établie par Ferguson (1), et quand la civilisation vint policer le peuple, il ne resta rien que le fantôme de ces institutions. Enfin il me semble que le genre humain est arrivé aujourd’hui à un degré de culture tel qu'il ne peut désormais le porter plus haut que par l’amélioration des individus ; il s’ensuit que toutes les institutions qui empêchent cette amélioration, et qui réunissent davantage les hommes en vastes groupes, sont maintenant plus que jamais pernicieuses (2).

(1) An Essay on the hislory of civil society, chapitre intitulé : Of rude nations prior to the establishment of p roperly.

(2) Que les hommes ne soient pas réunis en grandes masses suivant le bon plaisir d’une diplomatie à expédients, au mépris des différences naturelles et morales de langue, de race, d’aspirations, de caractère, rien de mieux. Mais aussi que la liberté soit laissée aux divers tronçons d’un peuple morcelé de se réunir. Ce n’est point cette réunion qui en soi est mauvaise. Selon nous elle est excellente

Ces quelques observations, pour parler d’abord de ce seul moyen moral dont l’influence s'étend si loin, font déjà voir que l’éducation publique, c’est-à-dire organisée ou dirigée par l’Étal, est sous bien des rap ports dangereuse. D’après ce qui précède tout aboutit au progrès de l’homme dans la plus grande variété; mais l’éducation publique favorise nécessairement une forme déterminée, môme quand elle veut éviter cet inconvénient et se borner à créer et à entretenir des maîtres. De là vient qu’elle renferme tous les maux que j’ai suffisamment exposés dans la première partie de celte étude (1). Je dois seulement ajouter que toute limitation est plus pernicieuse quand elle porte sur l’homme moral ; et s’il est une chose au monde qui puisse exiger que l’action s’exerce sur l’individu pris séparément, c’est l’éducation, dont le but est précisément de former l’individu. II est incontestable que cela donne lieu à des conséquences fort salutaires ; par exemple que l’homme, tel que sa situation et les circonstances l’ont fait, devient actif par lui-môme dans l’État; que, si je puis ainsi parler, le conflit entre la situation qui lui est imposée par l’État et celle qu’il s’est en partie choisie lui-môme lui donne une nouvelle forme, et que l’organisation de l’État même subit cer-

quand elle est librement consentie. L’arbitraire seul est pernicieux, qu’il ourdisse un lien contre nature, qu’il sépare et déchire un peuple en lambeaux; qu’il attache la Pologne à la Russie, qu'il empêche Venise d'ètre italienne. En ce qui concerne l’Allemagne, les événements contemporains font voir que la question est plus compliquée. Nous l'étudierons peut-être quelque jour.

(1) Chapitre lit.

tains changements qui, tout imperceptibles qu’ils soient tout d’abord, apparaissent nettement si l’on considère les modifications apportées au caractère national. Mais ces effets s’eflacent toujours plus ou moins, suivant que l’individu dès son enfance a plus ou moins reçu l’éducation qui forme le citoyen. Évidemment il est bon que les rapports de l’homme et du citoyen concordent autant que possible ; toutefois il en est ainsi seulement quand le titre de citoyen exige assez peu de qualités spéciales pour que la forme naturelle de l’homme puisse se conserver sans rien sacrifier d’elle-même. C’est là le but unique où tendent toutes les idées que j’ai entrepris de développer dans cette étude. Mais toutes les conséquences salutaires de ce système s’évanouissent quand l’homme est sacrifié au citoyen. Dans ce cas,, en effet, bien que les conséquences mauvaises du manque d’harmonie ne se produisent point, l’homme perd les avantages qu’il s’était efforcé de s'assurer par son union avec l’État. Il faudrait donc, selon moi, que l’éducation la plus libre et le moins possible dirigée en vue des rapports civiques, se répandît partout. L’homme ainsi formé devrait entrer dans l’État, et l’organisation de l’État devrait, pour ainsi dire, s’é-, prouver sur lui. Ce ne serait que dans une telle lutte que j’espérerais avec confiance et certitude l’amélioration vraie de l’organisation sociale par la nation, et que je ne craindrais pas l’influence de l’organisation civile sur l’homme. En supposant même que celle-ci fût fort défectueuse, on peut penser combien gagnerait l’énergie de l’homme résistant à ses liens, ou se main-

tenant en dépit d’eux, dans sa grandeur. Mais il n’en pourrait être ainsi qu’autant qu’elle se serait développée dans toute sa liberté. Car, quelle force aurait-il encore à augmenter ou à conserver si ces liens l’avaient enserré dès sa première jeunesse? Toute éducation publique, en qui domine toujours l’esprit du gouvernement, donne à l’homme une certaine forme civique.

Quand cette forme est bien déterminée en soi, quand elle est belle, quoique spéciale et exclusive, comme elle l'était dans les anciens États, et comme nous la trouvons peut-être encore aujourd’hui dans quelques républiques, non-seulement la réalisation en est plus facile, mais aussi elle renferme en elle-même moins d’inconvénients. Avec nos constitutions monarchiques, il n’existe, fort heureusement pour le progrès de l’homme, aucune forme ainsi déterminée. Parmi leurs avantages, accompagnés pourtant de quelques défauts, se trouve évidemment celui-ci : le lien social n’étant jamais considéré que comme un moyen, il n’est pas besoin, autant que dans les républiques, d’employer les forces individuelles au profit de ce moyen. Tant que le sujet obéit aux lois, tant qu’il se maintient lui et les siens dans le bien-être et dans une activité innocente, l’État ne se soucie pas de son mode d’existence. Il suit de là que l’éducation publique ne se proposerait pas pour but une vertu ou une manière d’être déterminée ; par elle-même, en effet, bien qu’on ne l’ait pas remarqué, elle considère, non pas l’homme, comme le fait l’éducation privée, mais le sujet et le citoyen. Il en résulte au contraire qu’elle rechercherait avant

tout cet équilibre de toutes choses qui, mieux que tout le reste, produit et maintient la tranquillité ; la tranquillité, pour qui ces États réservent la plus large part ^e leur estime et de leur zèle. Une pareille tendance, ainsi que j’ai tâché de l’établir dans une autre occasion, ou ne produit aucun progrès, ou conduit au manque d’énergie; au contraire, la séparation des routes suivies, propre à l’éducation privée, produit dansla vie cet équilibre entre les divers liens et rapports, avec plus de sûreté et sans rien sacrifier de l’énergie.

Que si l’on veut interdire à l’État d’exiger tel ou tel mode d’éducation publique; si l’on veut lui faire un devoir de se borner à favoriser le développement original des forces, on arrive à une chose impraticable en soi : où l’unité d’organisation existe, se produit toujours une certaine uniformité dans les effets. Par suite nous n’avons pas à examiner dans cette supposition l’utilité d’une éducation publique, car le seul but est d’empôcher que les enfants ne restent entièrement privés d’éducation ; il est mieux ou c’est un moindre de mal de donner des tuteurs aux parents négligents et d’aider les indigents (1). Du reste l’éducation publique n’atteint pas le but qu’elle se propose.

(i)Fort bien, mais ceci ne répond point à la question de savoir si l’Etat est obligé de procurer l’éducation, si l’enfant a droit à cette éducation, et s’il peut l 'exiger de l'Etat, quand son père ne peut pas ou ne veut pas la lui donner. L’aflirmative, vers laquelle nous penchons, semble bien résulter de ce qui est dit au chapitre xiv. Mais, à vrai dire, Humboldt n’a pas mesuré toute l’étendue de ce grave problème, que M. Bertauld a étudié et résolu en ce sens que l'éducation est pour l’Etat un droit , et un simple devoir imparfait. D’après ce

Dû SOIN DE L’ÉTAT

c’est-à-dire la formation des mœurs suivant le modèle que l’État considère comme le plus convenable pour lui. Si grave, si pleine d’action que puisse être sur la vie entière l’influence de l’éducation, les circonstances qui entourent l’homme durant toute sa vie sont bien plus importantes encore. Aussi quand l’harmonie manque cette éducation ne peut se faire jour. En général l’éducation doit seulement cultiver les hommes, sans s’occuper des formes civiques à leur donner; ce dernier point ne regarde point l'État. Chez des hommes libres toutes les affaires progressent, tous les arts fleurissent de plus en plus, toutes les sciences s’étendent. Chez eux tous les liens de famille sont plus étroits; les parents sont appliqués avec plus de zèle à soigner leurs enfants, et, ayant plus d’aisance, ils sont plus à portée de suivre en ce point leurs désirs. Chez les hommes libres, l’émulation naît, et il se forme de bien meilleurs professeurs là ou leur sort dépend du succès de leurs travaux que là où il dépend des charges qu’ils ont à attendre de l’État. Aussi ne manquera-t-on ni d’une éducation domestique éclairée, ni d’établissements pour l’éducation en commun si utile et si nécessaire (1). Mais si l’éducation publique doit donner à

publiciste, l’enfant n’aurait jamais le droit d'en exiger l’accomplisseinent. Nous pensons que l’intérêt individuel du mineur, et aussi l’intérêt social, la sauvegarda de la sûreté imposent à l’Etat l’ obligation , le devoir parfait de procurer l’éducation. Comparer le chapitre xiv de ce livre et le chapitre xi du livre de M. Bertauld, La liberté civile.

(1) a Dans une société bien ordonnée, au contraire, tout invite les hommes à cultiver les moyens naturels : sans qu’on s’en mêle l’éducation sera bonne; elle sera même d’autant meilleure qu’on aura

l’homme une forme déterminée, ne pourrait-on pas dire qu’elle vaut mieux que tout le reste pour empêcher la transgression des lois et pour consolider la sûreté. Car la vertu et le vice ne dépendent pas de telle ou telle manière d’être de l’homme ; ils ne sont pas liés nécessairement à tel ou tel côté du caractère, ils se rattachent bien plutôt à l’harmonie ou à la discordance des différents traits du caractère; au rapport de la force avec la somme des penchants, etc. Chaque mode déterminé d’éducation pour le caractère est par là susceptible d’écarts qui lui sont propres et dans lesquels elle s’abâtardit. Aussi quand une nation entière n’a conservé exclusivement qu’un seul mode d’éducation, elle manque de toute force pour résister à cette décadence et de tout équilibre. Là se trouve peut-être la raison des modifications fréquentes de l’organisation des anciens États. Chaque constitution agissait de telle sorte sur le caractère national, que celui-ci, formé d’une manière déterminée, dégénérait et produisait une constitution nouvelle. Enfin l’éducation publique, si on lui concède l’entier accomplissement de ses vues, a une action excessive. Pour maintenir la sûreté nécessaire dans un État, le perfectionnement des mœurs lui-même n’est pas nécessaire. Mais j’exposerai plus

plus laissé à faire à l’industrie des maîtres et à l’émula!ion des élèves.» (Mirabeau, sur l'Education publique. Note de l' auteur.) Ces idées de Humboldt et de Mirabeau., la dernière surtout, n’est pas en faveur aujourd’hui auprès des libéraux universitaires. (Voyez les discours de M. Jules Simon au Corps législatif.) Les économistes sont divisés depuis longtemps sur celte question. M. Michel Chevalier demande, M. Dunoyer repoussait l'intervention de l’Etat dans l’éducation.

64 DU SOIN DE L’ÉTAT POUR LA St! R ÉTÉ INTÉRIEURE.

loin les raisons qui viennent à l’appui de cetle proposition (1), car elles se relient à l'effort tout entier fait par l’État pour agir sur les mœurs, et il me reste encore à parler de deux moyens particuliers qui s’y rattachent plus spécialement. L’éducation publique me paraît donc être entièrement en dehors des limites dans lesquelles l’État doit renfermer son action (2).

(1) Chapitre vui.

(2) « Ainsi, c'est peut-être un problème de savoir si les législateurs

français doivent s'occuper de l’éducation publique autrement que pour en protéger les progrès, et si la constitution la plus favorable au développement du moi humain , et les lois les plus propres à mettre chacun à sa place, ne sont pas la seule éducation que le peuple doive attendre d’eux ( Loc . cil., p. 11.) D'après cela les principes ri-

goureux sembleraient exiger que l'Assemblée nationale ne s'occupât de l'éducation que pour l’enlever à des pouvoirs ou à des corps qui peuveut en dépraver l’influence » (Loc. cil,, p. 12.)

(.Voie de l’auteur.)

Viî

DE LA RELIGION

Coup d’œil historique sur la manière dont les Etats se sont servis de la religion. — Toute ingérance de l'Etat dans la religion entraîne la protection de certaines opinions, l’exclusion de certaines autres, et par suite, la gouvemementalion des citoyens à un degré ou a un autre. — De l’influence de la religion sur l'esprit et le caractère des hommes; — considérations générales. — La religion et la morale ne sont pas indissolublement liées l’une à l'autre : car, — la source originelle de toutes les religions est entièrement subjective ; — l’existence ou l’absence du sentiment religieux peuvent l’une et l’autre produire des effets favorables à la moralité. — Les principes de la morale sont entièrement indépendants de la religion, — et l’influence de toute religion, quelle qu’elle soit, n’est fondée que sur la nature individuelle de l'homme, — de sorte que tout ce qui agit uniquement sur la moralité n’est pas du domaine exclusif du système religieux ; — ce n’est que la forme qui recouvre ses éléments intrinsèques. — Application de ces considérations à la présente étude-, — examen de la question de savoir si l’Etat doit se servir de la religion comme moyen d'action. — Tout encouragement donné par l'Etat à la religion a surtout pour effet de produire des actions conformes à la loi. — Mais ce résultat ne doit point suffire à l’Etat qui doit former des citoyens soumis aux lois et ne pas seulement faire que leurs actes s'accordent avec elles. — De plus ce résultat en soi est incertain, invraisemblable ; — on peut l’obtenir par d'autres moyens plus sûrement que par celui-là. — Ce moyen entraîne avec lui des inconvénients tels qu’ils en proscrivent absolument l’usage. — Réponse en passant à une objection que l’on pourrait faire ici et que l’on tirerait de manque de lumières de plusieurs classes du peuple. — Enfin ce qui tranche la question au point de vue le plus élevé et le plus général, l'accès à la forme intérieure de la religion, c'est-à-dire à

86 DE LA RELIGION

ce qui agit vraiment sur la moralité, est absolument fermé à l'Etat.

— Donc tout ce qui est du domaine de la religion est en dehors

des bornes de l’action de l’Etat.

Outre l’éducation proprement dite de la jeunesse, il est encore un autre moyen d’agir sur le caractère et les mœurs de la nation; en usant de ce moyen, l’État se saisit de l’homme parvenu à son développement et à sa maturité; il dirige sa vie entière en dirigeant sa manière d’agir et sa façon de penser; il cherche à lui imprimer telle ou telle marche, ou, du moins, à lui épargner tels ou tels égarements. Je veux parler de la religion. L’histoire nous fait voir que tous les États se sont servis de ce moyen dans des mesures différentes et pour arriver à diverses tins. Chez les anciens, la religion était intimement liée à la constitution de l’État; c’était l’un de ses appuis et l’un de ses ressorts politiques, et toutes les observations que j’ai faites précédemment sur les institutions antiques sont applicables ici. Lorsque la religion chrétienne, à la place des divinités particulières à chaque nation, vint enseigner l’existence d'une divinité universelle et commune à tous les hommes, on vit s’écrouler une des plus funestes murailles qui séparaient les unes des autres les diverses races humaines; elle posa ainsi la vraie base de toute vraie vertu, de tout vrai progrès, de toute vraie union dans l’humanité, biens sans lesquels la civilisation, la lumière, les sciences même seraient demeurées bien plus longtemps, sinon toujours, le partage exclusif d’un petit nombre d’hommes, k ce moment le lien entre la constitution de l’État et la religion se relâcha. Mais

DE LA RELIGION

plus tard, lorsque l'irruption des peuples barbares vint épouvanter la civilisation, cette religion, mal comprise, fit naître un aveugle et intolérant prosélytisme; la forme des États fut modifiée de telle sorte qu’on ne trouva plus, au lieu de citoyens, que des sujets, et des sujets appartenant moins à l’État qu’au prince. Les rois s’imaginant que le soin de la religion leur était confié par Dieu môme, s’appliquèrent scrupuleusement à la maintenir et à l’étendre. Dans les temps modernes, il est vrai, ce préjugé est devenu plus rare; mais, au nom de la sécurité intérieure et de la moralité, on a réclamé aussi haut, comme la meilleure garantie à leur donner, l’encouragement de la religion par les lois et les institutions de l’État. Il me semble qu’on peut présenter ainsi à grands traits la division de l’histoire religieuse des Étals; je ne veux pas nier cependant que partout toutes les considérations que j’ai rapportées, et surtout la dernière, aient pu exercer concurremment leur influence, quoique l'une d’elles ait dominé.

Dans les efforts faits pour agir sur les mœurs au moyen des idées religieuses, il faut distinguer la protection donnée à une religion déterminée, de la protection donnée aux sentiments religieux en général. La première est, sans aucun doute, plus oppressive et pire que la seconde. En effet, du moment que l’État considère la religiosité et la moralité comme inséparables, et qu’il tient pour légitime et permis de s’en servir comme de moyens d’action, il est à peine possible qu’en présence de la concordance inégale des diverses ‘ ” * opinions religieuses avec les idées vraies ou convenues

de la religion.

sur la moralité telle qu’il se la représente, il ne prenne pas l’une d’elles sous sa protection de préférence aux autres. Supposons même qu’il se garde entièrement d’agir ainsi, qu’il se pose seulement comme protecteur et défenseur de tous les partis religieux; comme il ne peut juger que sur des actes extérieurs, il est obligé de favoriser les opinions de ces partis, en opprimant les opinions dissidentes des individus, et, dans tous les cas du moins, il s’intéresse à une opinion en tant qu’il cherche à faire dominer en général la croyance en Dieu, comme croyance agissant sur notre vie. Avec tout cela on en arrive à dire qu’avec l’équivoque de toutes les expressions, avec la foule des idées qui, trop souvent, sont contenues dans un mot, l’État devrait nécessairement donner aux mots sentiment religieux une signification déterminée, du moment qu’il voudrait s’en servir comme d’une règle et d’une boussole. Suivant moi donc il ne peut exister aucune immixtion de l’État dans les matières religieuses, qui ne se laisse aller plus ou moins à favoriser certaines opinions déterminées et qui ne soulève contre elle les objections que l’on oppose à une semblable protection. Aussi ma pensée est-elle que toute immixtion de cette nature, quel qu’en soit le mode, entraîne toujours avec elle jusqu’à un certain point la direction, l’enchaînement de la liberté individuelle (1). En effet, la contrainte proprement dite, la simple exhortation, la recherche

(1) Ceci est notable. Humboldt ne veut pas que l'on enchaîne ; bien plus, il ne veut pas que l’on dirige la liberté individuelle.

DE LA RELIGION

des occasions qui permettent de s’occuper des idées religieuses, ont une influence très-naturelle, quoique diverse; dans ce dernier cas même, comme on s’est efforcé précédemment de le démontrer avec plus de détail, à propos de plusieurs institutions semblables, il existe toujours au profit de la manière de voir de l’État une certaine prépondérance qui amoindrit la liberté (1). J’ai cru devoir présenter d’avance ces observations pour aller au-devant du reproche qu’on pourrait faire à l’étude qui va suivre, de ne pas s’occuper du soin pour l’encouragement de la religion en général, mais seulement de ses diverses manifestations séparées, et pour n’avoir pas besoin de trop la morceler par un examen embarrassé des divers cas qui peuvent se présenter.

Je veux parler ici de la religion en tant qu’elle se relie à la moralité et à la félicité et que, par suite, elle s’est transformée en un sentiment ; je n’en parle ni en tant que la raison reconnaît ou croit reconnaître une vérité religieuse, car l’aperception de la vérité est indépendante de toutes les influences de la volonté ou de l’instinct; ni en tant que la révélation affirme une religion, car il ne faut pas que la foi historique soit assujettie à ces influences. Cela bien entendu, je pense que la religion repose sur un besoin de l’âme. Nous espérons, nous pressentons parce que nous désirons. Là où l’excitation, venant de la culture intellectuelle, fait entièrement défaut, le besoin vient uniquement

(1) Chapitre ni, p. 53.

DE LA RELIGION

de la sensibilité. La crainte et l'espérance, au milieu de phénomènes naturels que l’imagination transforme en êtres conscients et actifs, composent toute la religion. Quand la culture intellectuelle commence à naître, cela ne suffit plus. L’âme s’élance vers le spectacle d’une perfection, dont une étincelle brille en elle, mais dont elle pressent en dehors d’elle une mesure bien supérieure. Cette contemplation devient de l’admiration; et quand l’homme se croit en rapport avec l’Être parlait, elle devient de l’amour, d’où naît le désir de se faire semblable et de s’unir à lui. Cela se rencontre même chez les peuples qui n’en sont encore qu’aux premiers éléments de la civilisation. La cause en est que, chez les nations les plus barbares, les personnages principaux s’imaginent descendre des dieux et croient qu’ils retourneront parmi eux. L’idée de la Divinité varie seulement suivant que se modifie l’idée de la perfection qui domine, et qui change à chaque époque et dans chaque peuple. Les dieux des anciens Grecs et des anciens Romains, ceux de nos premiers ancêtres n’étaient que des idéalisations de la puissance et de la force corporelles (1), Quand l’idée du beau

(1) La faculté d’idéaliser suppose chez l’homme un degré de culture relativement avancé. Le travail de l’idéalisation ne peut s’accomplir que dans un cerveau qui a observé et comparé. 11 est la synthèse, élevée, vigoureuse, poétique de pensées, de sentiments, de sensations. L’homme primitif n’y pouvait parvenir directement. L’idée de la Divinité a germé pour la première fois dans le cœur humain sous l’empire d’un gentiment de reconnaissance et de terreur. (Voy. Bernardin de Saint-Pierre, De la nature de la morale.) — Mais ce qui suit est-il aussi vrai? L’homme a-t-il idéalisé, d’abord le beau matériel, puis le beau intellectuel et moral T N’est-ce pas l’ordre

DE LA RELIGION

matériel naquit et se raffina, on éleva la beauté matérielle personnifiée sur le trône de la divinité, et l’on vit surgir cette religion qu’on pourrait appeler la religion de Part. Quand l’homme monta de la matière à l’esprit pur, du beau au bien et au vrai, l’idée de toute perfection intellectuelle et morale devint l’objet de l’adoration; la religion commença d’appartenir à la philosophie. Peut-être pourrait-on se servir de cette balance pour peser et comparer la valeur des différentes religions, si les religions variaient suivant les nations et les sectes, point suivant les individus séparés. Mais la religion est si entièrement subjective, qu’elle repose seulement sur Pinlelligence propre et personnelle de chaque homme.

Quand l’idée de la Divinité est le fruit d'une vraie

inverse qui a été le plus souvent suivi? Certaines races aussi, et en grand nombre, ne sont-elles point passées directement de l’idée d’une Divinité terrible ou favorable, à l’idéalisation du beau moral, sans arriver jamais à l’idéalisation du beau matériel ? Prenons des exemples. En Egypte le caractère même des divinités principales indique assez qu’elles sont nées du sentiment de la crainte ou de la reconnaissance; plus tard nous trouvons une religion savante où certaines vertus morales sont personnifiées. Quant ou beau matériel, les Egyptiens ne paraissent jamais l’avoir compris, et pourtant les modèles ne leur manquaient pas, témoin Cléopâtre. — On en pourrait dire autant des peuples de l’Asie orientale. — Enfin dans les religions des hommes rouges de l’Amérique, on a trouvé des idéalisations morales très-vivantes et très-élevées; on n’y a point aperçu trace des notions esthétiques même les plus simples. — C’est qu’en effet le sentiment, et pur suite l’idéalisation du beau plastique suppose, ou une organisation exceptionnellement délicate comme celle des Grecs et des anciens Hindous, ou bien une civilisation très-avancée, et la connaissance de lois si obscures que la critique moderne n’est pas encore parvenue à les démêler. Aujourd’hui encore la psychologie et la morale sont bien mieux connues que l’esthétique.

DE LA RELIGION

culture intellectuelle, elle réagit sur la perfection intérieure d’une manière salutaire et bienfaisante. Toutes les choses nous apparaissent sous une forme différente, suivant que nous les considérons comme les créations d’une volonté intelligente et prévoyante, ou comme le produit du hasard aveugle. Les idées de sagesse, d’ordre, d’intention, qui nous sont si nécessaires pour nos actions et môme pour le progrès de nos facultés intellectuelles, poussent dans notre âme des racines bien plus profondes quand nous les apercevons partout autour de nous. Le fini devient pour ainsi dire infini, ce qui est fragile devient stable, ce qui est changeant devient immuable, ce qui est compliqué devient simple, quand notre esprit place une cause ordonnatrice au sommet des choses et attribue une durée sans terme aux substances intellectuelles. Nos efforts pour trouver la vérité, pour arrivera la perfection, gagnent en énergie et en sûreté quand il existe pour nous un être qui est la source de toute vérité, le foyer de toute perfection. Les adversités deviennent moins dures à l’âme, car l’espoir et la confiance se relient à elles. Le sentiment que tout ce que nous avons nous le recevons de la main de l’Amour suprême, élève notre félicité et notre bonté morale. Par la reconnaissance pour le bonheur dont elle jouit, par la confiance en celui qu’elle désire vivement, l’âme sort d’elle-même, elle cesse d’être renfermée en elle-même et de couver ses propres affections, projets, besoins, espérances. Si elle n’a pas le sentiment sublime de se devoir tout à elle seule, elle sent avec délices qu’elle vit dans l’amour d’un

DE LA RELIGION

autre être, et, grâce à cette idée, sa propre perfection s’unit avec la perfection de cet être. Elle devient pour les autres ce que les autres sont pour elle; elle ne veut pas que d’autres doivent tout tirer d’elle quand elle ne reçoit rien des autres. Dans cette revue historique rapide, je n’ai fait qu’effleurer les principales époques. Après l’étude magistrale et approfondie de Garve (1), pénétrer plus avant dans ce sujet, serait une inutile témérité.

Mais autant il est vrai, d’un côté, que les idées religieuses concourent à la perfection morale, autant d’un autre côté il est faux qu’elles soient liées à elles indissolublement^). La seule idée delà perfection spirituelle estassez grande, assez nourrissante, assez sublime pour n’avoir pas besoin d’une enveloppe ou d’une forme étrangères. Et cependant il y a au fond de toute religion une personnification, une sorte de matérialisation, un anthropomorphisme plus ou moins accusé. Cette idée de la perfection sera toujours présente à l’esprit de celui qui n’est pas habitué à condenser la somme de tout le bien moral dans un être idéal, et à se considérer comme en rapport avec cet être; elle lui sera une excitation à

(1) Garve, né à Breslau le 7 janvier 1742, succéda à Geliert en 1769 comme professeur de philosophie à Leipzig. La faiblesse de sa sanlé le força, en 1772, d'abandonner sa chaire. II mourut le 1 " décembre 1789. Parmi ses nombreux écrits, les plus connus sont : Utber die Verbindung der Moral und der Politik (1788). Ueber den Charakler der Bauern und ihr Verhaltniss gegen den Gulsberrn und die Hegierung (1786). Ueber Gesellschaft und Einsamkeü (1797- 1800), etc., etc.

(2) Remarquons cette justification si mesurée de l'indépendance de la morale.

OE U RELIGION

l’activité, élément de tout bonheur. Quand l’expérience lui aura bien fait voir qu’il lui est possible de faire progresser son esprit en énergie morale, il avancera avec courage vers le but qu’il se propose. La pensée de l’anéantissement de son existence ne l’effrayera pas, pourvu que son imagination trompeuse ne vienne pas à sentir le néant dans le néant. Sa dépendance nécessaire de destinées extérieures ne l’impressionnera pas. Indifférent à la jouissance ou à l’indigence matérielle, il ne verra plus que ce qui est purement intellectuel ou moral, et le sort, quel qu’il soit, ne pourra rien sur son àme même. Son esprit se suffisant à luimême se sentira indépendant; la plénitude de ses idées, la conscience de sa force intime l’élèveront au-dessus du changement des choses. Quand il fera retour sur son passé, il recherchera pas à pas comment, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, il aura utilisé chaque événement ; comment peu à peu il est devenu ce qu’il est maintenant; quand il verra tout réuni en lui, la cause et l’effet, le but et le moyen, alors, plein du plus noble orgueil que puissent ressentir les êtres finis, il s’écriera:

N’as-tu pas accompli tout toi-même,

Cœur brûlant d'une flamme sacrée (1)?

Comment doivent s’éteindre dans l’homme toutes les idées d’isolement, d’abandon, de manque de protection, de consolation et d’appui, que l’on suppose souvent là où est absente l’idée d’une cause personnelle,

(1) Goethe, Proviéthèe.

DE LA. RELIGION

organisatrice, prévoyante, de l’enchaînement des choses finies? Ce sentiment de sa valeur propre, de son existence en soi et par soi ne le rendra pas dur et insensible envers les autres êtres; il ne rendra pas son cœur inaccessible à l’amour compatissant et à tout mouvement bienveillant. Cette idée de la perfection qui, certes, n’est pas seulement une froide perception de l’entendement, mais qui peut être aussi un chaud sentiment du cœur; cette idée, à laquelle se rattache toute l’activité de l’homme fait pénétrer son existence à lui dans l’existence de ses semblables. Il existe en eux une aptitude égale à une plus grande perfection, et l’homme peut produire et augmenter cette perfection. Il n’est pas encore pénétré du plus haut idéal de la moralité tant qu’il peut se considérer comme séparé des autres hommes, tant que tous les êtres intellectuels ne se confondent pas dans son esprit avec la somme de toute la perfection qui se trouve disséminée en eux. Peut-être son union avec le reste des êtres semblables à lui deviendra-t-elle encore plus profonde, sa compassion pour leur sort plus vive, à mesure que son esprit verra plus clairement que leur sort et le sien dépend seulement de lui et d’eux.

Il se peut faire que l’on reproche, et avec raison, à ce tableau d’exiger pour rester vrai une force d’esprit et de caractère non pas seulement ordinaire, mais tout à fait exceptionnelle. Toutefois il ne faut pas oublier que tout ceci a lieu également là où les sentiments religieux doivent produire une existence vraiment belle, également éloignée de la froideur et du fanatisme. Ce

DE LA RELIGION

reproche serait encore fondé si j’avais dit que l’on dût encourager la disposition générale que je viens de dépeindre. Mais mon dessein tend exclusivement à montrer que la moralité, même pour la logique la plus sévère, n’est point du tout dépendante de la religion; qu’en général la morale n’est pas liée nécessairement à la religion. Mon désir est de contribuer pour ma part à encourager ce respect dont l’homme devrait être toujours rempli pour la manière de penser et de sentir des autres hommes. — Afin de justifier mieux encore cette doctrine je pourrais maintenant présenter comme contraste la peinture de l’influence mauvaise dont est susceptible la disposition la plus religieuse comme celle qui l’est le moins. Mais il n’est point agréable de s’arrêter longtemps devant des tableaux aussi odieux; et d’ailleurs l’histoire est là pour établir suffisamment la vérité de mon dire. Peut-être aussi arrivera-t-on à une plus complète évidence en jetant un regard rapide sur la nature de la morale elle-même et sur le lien étroit qui existe non-seulement entre la religiosité, mais encore entre les systèmes religieux des hommes et leurs manières de sentir.

Ni ce que la morale prescrit comme devoir, ni cc qui donne à ses lois leur sanction et les fait accepter par intérêt ne dépend des idées religieuses. Je ne vais pas jusqu’à dire qu’une dépendance de cette nature corromprait la pureté de la volonté morale. Peut-être pourrait-on soutenir que ce principe n’a pas une valeur suffisante dans une déduction qui, comme celle-ci, est tirée en dehors des faits, et en même temps s’ap-

DE LA RELIGION

puie sur les faits. Mais les qualités essentielles d’une action, qui font d’elle un devoir, naissent en partie de la nature de l’âme humaine, en partie de l’application plus directe d’une règle morale aux rapports des hommes les uns envers les autres; et en supposant certain que les hommes soient saisis par le sentiment religieux plus vivement que par tout autre , il n’est pas moins vrai que ce moyen n’est pas le seul, et surtout qu’il n’est point applicable à tous les caractères. Il est bien plus vrai de dire que l’influence de la religion repose sur l’essence individuelle des hommes; elle est subjective dans le sens le plus strict du mot. L’homme froid, purement raisonneur, chez qui la connaissance des choses ne se transforme jamais en sentiment, auquel il suffit de voir le rapport des choses et des actions pour déterminer sa volonté, n’a besoin d’aucun principe religieux pour agir vertueusement, et pour être vertueux autant que cela est possible à son caractère. Il en est tout autrement au contraire quand la faculté sensible est très-forte, quand chaque pensée devient aisément un sentiment. Mais dpns ce cas même, les nuances sont infiniment diverses. Là où l’âme a une forte tendance à sortir d’elle-même pour pénétrer en autrui, à se joindre à autrui, les idées religieuses seront des ressorts efficaces. Au contraire, ii existe des caractères en qui domine une logique étroite entre les idées et les sensations, qui possèdent une si grande profondeur de savoir et de sentiment, qu’il naît de là une force et une indépendance qui n’exige d’un être, ni lui permet de se livrer entièrement à un autre

DE LA RELIGION

être, et de se fier à une force étrangère; choses par lesquelles se développe si fort l'influence de la religion. Les situations même qui sont nécessaires pour faire revenir l’homme aux idées religieuses ont une diversité semblable à la diversité des caractères. Pour cela, il suffit chez l’un de n’importe quelle émotion forte, de joie ou de douleur, chez l’autre du suave sentiment de la reconnaissance naissant du bonheur. Ces derniers caractères peut-être ne sont pas ceux qu’il faut priser le moins. D’un côté, ils sont assez forts pour ne pas chercher dans le malheur des secours étrangers, et, d’un autre côté, ils ont trop l’intelligence du sentiment de l’amour dont ils sont l'objet, pour ne pas rattacher aisément à l’idée du bonheur l’idée d’un dispensateur plein d’amour. Souvent aussi, la forte tendance vers les idées religieuses a encore une source plus noble, plus pure, et, si je puis ainsi parler, plus intellectuelle. L’homme ne peut saisir ce qu’il voit autour de lui qu’au moyen de ses organes; nulle part la pure essence des choses ne se révèle immédiatement à lui. C’est précisément ce qui excite davantage son amour, ce qui saisit le plus irrésistiblement tout son être, enveloppé d’un voile épais; toute sa vie est dans les efforts de son activité pour pénétrer ce voile ; ses délices sont dans la divination de la vérité à travers l’énigme du signe, dans l’espoir d’une intuition immédiate dans d’autres périodes de son existence. Quand, au milieu d’une belle et admirable harmonie, l’esprit cherche sans relâche la vue immédiate de l’Être véritable, quand le cœur l’appelle avec ardeur, quand la

DE LA RELIGION

profondeur de l’intelligence ne suffit point à la soif de l’idée, et quand la chaleur du sentiment ne suffit pas au rêve des sens et de l’imagination, alors la foi suit irrésistiblement la vraie tendance qu’a la raison d’élargir chaque idée jusqu’au renversement de toutes limites, jusqu’à l’idéal; elle s’attache étroitement à un Être qui comprend tous les autres êtres, qui existe, apparaît, crée, absolument et sans moyens intermédiaires (1). Mais, souvent, une timidité discrète limite la voie dans le domaine de l’expérience; souvent aussi le sentiment se contente volontiers de l’idéal purement rationnel; mais il trouve un charme mille fois plus doux, enfermé qu’il est dans le monde accessible à ses impressions, à combiner étroitement la nature matérielle et la nature immatérielle, à donner au signe un sens plus fécond, à la vérité un signe plus clair et plus fertile en idées. Ainsi l’homme est souvent dédommagé de l’absence de cet enthousiasme enivrant, fils de l’attente et de l’espoir, quand il défend à ses regards de s’enfoncer dans les espaces infinis, par la conscience du succès de ses efforts qui l’accompagne sans cesse. Pour lui, la marche la moins hardie est donc la plus sûre; comme il s’attache au bon sens, ses idées, moins riches, sont plus claires; la perception par les sens,

(1) « Dcus summus est ens æternum, infinitum, absolute perfec-

» lum Corpore omni et figura corporea promus deslituitur, ideo-

» que videri non potest, nec audiri, nec tangi, nec suO specie rei

» nlicujus coiporeœ coli debel Hune cognoscimus solummodo

» per proprietates ejus et altnbula, et per sapientissimas et optinias » rerum structuras et causas finales, et admirateur ob perfectiones, » veneramur aulem et colimus ob dominum. a (Newton, PhilotopUiœ naluralis principia imthemalica. Amsterdam, 1743.)

DE LA RELIGION

moins fidèle peut-être, il est vrai, lui paraît devoir être plus nécessairement reliée à l’expérience. L’esprit de Thomme n’admire rien aussi volontiers et avec plus d’adhésion de sentiment, que l’ordre plein de sagesse régnant dans une foule innombrable d’individus divers et peut-être en antagonisme les uns vis-à-vis des autres. Toutefois, cette admiration est, à un bien plus haut degré, le propre de certains hommes, et ceux-ci adoptent, de préférence à tout, l’idée d’un être qui a créé et ordonné le monde, et qui le conserve avec une sagesse pleine de sollicitude. A d’autres, c’est la force de l’individu qui parait par-dessus tout sacrée; elle les captive plus que l’ordonnance générale des choses : aussi est-ce, si j’ose ainsi dire, la route opposée qui se présente à eux plus souvent et plus naturellement; cette route par laquelle les individus tout en développant en euxmêmes leur moi, et en le modifiant par les influences réciproques, arrivent à cette harmonie qui seule peut donner le repos à l’esprit comme au cœur de l’homme. Je suis loin de me faire illusion, en croyant avoir épuisé dans une courte esquisse cette matière complexe, dont la richesse s’oppose à toute classification. Je l’ai présentée à titre d’exemple, pour faire voir que le vrai sentiment religieux, comme tout vrai système de religion, découle, dans le sens le plus élevé des mots, de sa connexité profonde avec la sensibilité de l’homme. Est, à la vérité, indépendant de la sensibilité et de la différence de caractère ce qui, parmi les idées religieuses, est purement intellectuel. Telles sont les conceptions de prévoyance, d’ordre, de convenance,

DE LA RELIGION

de perfection. Mais il n’est pas tant question de ces idées considérées en elles-mêmes que de leur influence sur les hommes, laquelle n’est pas absolument indépendante d’autres considérations qui viennent s’y mêler. Elles ne sont pas, à proprement parler, exclusivement propres à la religion. L’idée de perfection est née tout d’abord de la nature animée; elle a été transportée à la nature inanimée; puis elle a été successivement étendue en dehors de toutes les limites jusqu’à l’Être infiniment parfait. Cependant la nature animée et la nature inanimée restent les mômes. Ne serait-il donc pas possible de faire les premiers pas, puis de s’arrêter là sans faire le dernier? Si tout sentiment religieux repose en entier sur les diverses modifications du caractère et surtout du sentiment , son influence sur la moralité ne peut nullement dépendre de la substance, ou, pour ainsi parler, du contenu des principes admis, mais bien de la forme sous laquelle on les adopte, de la conviction, de la foi. Il me semble que j’ai suffisamment justifié dès maintenant cette observation qui me sera par la suite d’une grande utilité. Peut-être cependant me reprochera-t-on, dans tout ce que j’ai dit, d’avoir toujours eu devant les yeux l’homme très-lavorisé de la nature et des circonstances, l’homme intéressant, et par suite l’homme rare. Mais la suite montrera, je l’espère, que je ne néglige pas le grand nombre. Il me paraît honteux de ne pas se placer aux points de vue les plus élevés toutes les fois que c’est l’homme qui forme l’objet de l’élude à laquelle on se livre.

102 DE LA RELIGION

Après avoir jeté ce coup d’œil général sur la religion et son influence sur la vie, je reviens à la question de savoir si l’État doit ou ne doit pas agir par la religion sur les mœurs des citoyens. Il est bien évident que les moyens employés par le législateur, pour le développement du progrès moral, ont toujours une utilité et une convenance proportionnée au degré dans lequel elles favorisent le développement intérieur des facultés et des penchants. Car tout progrès a sa source uniquement dans le fond de l’âme. Les mesures extérieures peuvent bien lui donner l’occasion de se montrer, elles ne peuvent jamais la créer. Maintenant que la religion qui repose entièrement sur des idées, des sensations et sur la conviction intérieure, soit un de ces moyens, cela est incontestable. Nous formons l’artiste lorsque nous mettons devant ses yeux les chefs-d’œuvre de l’art, lorsque nous mettons son imagination en rapport avec les formes admirables des créations de lantiquité. De môme, l’homme moral doit se former par la contemplation d’une perfection morale supérieure, par les rapports avec ses semblables, par l’élude intelligente de l’histoire, enfin, par le spectacle de la perfection la plus complète, de la perfection idéale, dans l’image de la Divinité. Mais, ainsi que je crois l’avoir démontré plus haut, ce spectacle n’est pas fait pour tous les yeux, ou, pour parler sans figure, cette manière de penser n’est pas propre à tous les caractères. Et quand elle le serait, elle est efficace seulement lorsqu’elle naît de l’union de toutes les idées et de toutes ies sensations, lorsqu’elle se produit d’elle-même dans

DE LA RELIGION. 103

le fond de l’âme, bien plus que quand elle y esl mise du dehors. Enlever les obstacles qui arrêtent la confiance aux idées religieuses, favoriser le libre esprit d’examen, ce sont là les seuls moyens dont le législateur puisse se servir. S’il va plus loin, s’il cherche à patroner directement le sentiment religieux ou à le diriger, s’il prend en quoi que ce soit sous sa protection certaines idées déterminées, au lieu de la vraie conviction il produit la foi basée sur l’autorité ; il arrête ainsi l’essor de l’esprit et le développement des facultés de l’ànie. Ce qu’il gagne du côté de l’imagination, des émotions momentanées, peut bien produire, de la part des citoyens, une manière d’agir conforme aux lois, mais jamais la vraie vertu. Car la vraie vertu est indépendante de toute religion, et incompatible avec une religion imposée et basée sur l’autorité.

Mais si certains principes religieux produisent une manière d’agir seulement conforme à la loi, n’est-ce pas assez pour autoriser l’État à les propager, même au détriment de la liberté générale de penser. Le but de l’Etat sera atteint si ses lois sont observées strictement; et le législateur a suffisamment fait son devoir s’il a édicté des lois sages, et s’il sait conserver pour elles l’obéissance de ses concitoyens. D’ailleurs l’idée de la vertu, telle qu’on l’a exposée, n’est le partage que du petit nombre des membres d’un État, de ceux qui, par leur situation, peuvent consacrer une grande partie de leur temps et de leurs facultés à l’affaire de leur développement intérieur. Le soin de l’État devra forcément s’exercer sur le grand nombre, et la foule

A 04 DE LA RELIGION

n’est pas susceptible de ce haut degré de moralité.

Je ne reviens pas ici sur les propositions que j’ai essayé de développer au commencement de cet écrit ; elles abattent par le pied ces objections; elles affirment que l’organisation de l’État n’est pas elle-même le but mais seulement un moyen pour le progrès de l’homme, et que, par suite, il ne peut suffire au législateur de donner de l’autorité à ses décisions ; il faut encore que les moyens employés pour établir cette autorité soient bons, ou du moins qu’ils ne soient pas en eux-mêmes mauvais. De plus, il n’est pas juste que l’État n’ait à considérer que les actions des citoyens et leur conformité à la loi. Un État est une machine tellement complexe et compliquée que les lois qui sont toujours et nécessairement simples, générales et peu nombreuses, n’y peuvent jamais suffire. La plus grande part à faire reste confiée aux efforts volontaires et unis des citoyens. Il ne faut que comparer le bien-être des nations civilisées et éclairées avec la misère des peuples barbares et sauvages, pour être convaincu de la vérité de celte proposition. Aussi le travail de tous ceux qui se sont occupés des institutions sociales a-t-il toujours tendu à faire le bien de l’État dans l’intérêt propre du citoyen, et à changer l’État en une machine qui fût maintenue en mouvement par la force intérieure de ses ressorts, et n’eût pas un besoin absolu de nouvelles influences venant du dehors. S’il est un avantage dont les États modernes puissent se prévaloir vis-à-vis des anciens, c’est surtout de ce qu’ils ont plus qu’eux réalisé ce principe. Je trouve une preuve de ceci en ce fait qu’ils

DE LA RELIGION

se servent de la religion comme d’un moyen de progrès. Et pourtant, à supposer, précisément comme nous le faisons, que la religion seule puisse produire de bonnes actions au moyen de certains principes ^ déterminés, ou agir sur les mœurs en général au moyen d’une direction positive , la religion est un moyen d’action dont le point d’appui est extérieur. Aussi le vœu suprême du législateur doit-il être toujours d’élever les lumières des citoyens assez haut pour qu’ils puisent la force d’atteindre le but de l’État dans la seule idée de l’avantage que celui-ci leur garantit pour la réalisation de leurs vues individuelles; mais le législateur ne saurait accomplir ce vœu nécessaire qu’en laissant aux citoyens la plus grande liberté; c’est ce que la connaissance de l’homme lui apprendra bientôt. D’ailleurs, pour comprendre ces choses, il faut chez eux un degré d’intelligence et de culture auquel on ne peut arriver quand la liberté de l’esprit d’examen est entravée par les lois.

On n’accorde aucune créance à ces considérations, uniquement parce qu’on est convaincu que, sauf des dogmes religieux délimités et acceptés par la foi, ou du moins que sans la surveillance de l’État sur la religion, le calme et la moralité, sans lesquelles le pouvoir civil serait impuissant à maintenir l’observation des lois, ne peuvent exister. Toutefois, il faudrait prouver et établir avec plus d’exactitude et de rigueur l’influence que l’on attribue aux dogmes religieux ainsi acceptés, et en général à toute espèce de religiosité protégée par les institutions de l’État. Dans les parties

DE LA RELIGION

incultes du peuple, de toutes les vérités religieuses, celles qu’on place au premier rang sont les idées de peines et de récompenses à venir. Elles ne diminuent point la tendance aux actes mauvais, elles ne favorisent pas le penchant au bien, elles n’améliorent pas le caractère, elles agissent uniquement sur l’imagination; elles ont, par suite, comme tout ce qui vient de cette faculté, une influence sur la manière d’agir; mais aussi leur influence est diminuée et anéantie par tout ce qui vient affaiblir la vivacité de l’imagination. Ajoutez à cela que l’attente est si longue, et. dans l’esprit môme des croyants, si incertaine; que les idées de repentir prochain, d’amendement à venir, de pardon espéré, qui sont tant favorisées par certaines religions, leur enlèvent de nouveau une grande partie de leur efficacité. De telle sorte qu’il est impossible de concevoir comment ces idées pourraient avoir plus d’influence que l'idée des pénalités légales qui, elles, ne sont pas éloignées, qui, avec de bonnes institutions de police, sont presque certaines, et ne sont écartées ni par le repentir, ni par l’amendement survenu depuis la faute, pourvu qu’on ait enseigné, dès l’enfance, aux citoyens, toutes les conséquences des actes moraux et des actes immoraux. Il est incontestable que des idées religieuses encore moins éclairées ont une influence meilleure sur une grande partie du peuple. La pensée qu’on est l'objet des soins d’un être infiniment sage et parfait, donne à ceux qui la nourrissent plus de dignité; la perspective d’une existence éternelle élève leurs vues, elle donne à leurs actes un but et un plan dont ils ont

DE LA RELIGION

mieux conscience; le sentiment de la bonté pleine d’amour de la Divinité donne à leur âme une disposition qui répond à ce sentiment; en un mot, la religion leur enseigne à sentir la beauté de la vertu. Mais pour que la religion puisse avoir une pareille influence, il faut qu’elle soit tout d’abord en harmonie parfaite avec les idées et les sentiments; or, cela est bien difficile quand la liberté de l’esprit d’examen est entravée, et quand tout est ramené à la foi (1); il faut aussi que l’intelligence des beaux sentiments existe d’avance. La religion naît surtout d’une tendance non encore développée vers la moralité, sur laquelle elle ne fait à son tour que réagir. Aussi personne ne songe à nier absolument l’influence de la religion sur la moralité; toute la question est seulement de savoir si elle dépend de certains dogmes religieux déterminés, et s’il faut considérer, par suite, que la moralité et la religion soient unies l’une à l’autre d’une manière aussi indivisible? Ces deux questions doivent, à mon avis, être résolues par la négative. La vertu concorde si bien avec les penchants originels de l’homme (2); les sentiments

(1) C’est là une vérité trop rarement admise. Un membre trèssavant et très-libéral de l’Eglise anglicane a dit, et dans un sens très-précis : « Haud in hand and close by lhe sidc uf Faith stands her » sister Harmony ; when Faith départs, Chaos soon takes her place. » ( The continuity of the schemes of nature and révélation, a sermon preached by Rev. C. Pritchard, president of the royal astronomical society. London, Bell and Daldy, 18(>6.)

(2) « Lorsque Dieu fit les entrailles de l’homme, il y mit premièrement la bonté. » (Bossuet.) (Voy. dans Proudhon la critique de celte théorie de la bonté native, Système des contradictions économiques, chap. vin.)

DE LA RELIGION

d’amour, de douceur, de justice, ont quelque chose de si suave, les idées d’activité désintéressée, de dévouement pour autrui, quelque chose de si sublime; les rapports qui en découlent dans la vie domestique et dans la vie sociale apportent tant de bonheur, qu’il est beaucoup moins nécessaire de chercher de nouveaux ressorts à produire des actions vertueuses, que de procurer à ceux qui se trouvent naturellement dans le fond de l’âme une action sans entraves.

Si l’on voulait aller plus loin, si l’on voulait ajouter de nouveaux moyens d’encouragement, encore faudrait-il ne jamais oublier de comparer leur utilité et leurs inconvénients. Or, on l’a déjà dit et on le répète, il est inutile de démontrer plus amplement combien de maux entraîne la limitation de la liberté de penser. Le commencement de ce chapitre contient tout ce que j’ai jugé nécessaire de dire sur le vice de tout encouragement positif du sentiment religieux par l’État. Quand le mal qu’il produit ne s’étendrait qu’aux résultats de nos études, quand il ne ferait que rendre incomplètes et fautives nos connaissances scientifiques, cela pourrait bien être de quelque poids dans l’appréciation qu’on ferait du caractère de l’utilité qu’on en attend. Mais l’inconvénient est bien plus considérable. L’utilité de la libre recherche s’étend à notre être tout entier, elle enveloppe non-seulement notre pensée, mais encore nos actions. Chez l’homme habitué à juger et à entendre juger la vérité et l’erreur, sans examiner les rapports extérieurs qui le touchent, lui et ses semblables, tout principe d’action se déduit plus

1)E LA RELIGION

mûrement, plus logiquement, il est puisé à une source plus élevée que chez l’homme dont les études sont entièrement dirigées par des circonstances non inhérentes à l’étude elle-même. La recherche et la conviction qui naît de la recherche, voilà l’activité spontanée ; la foi, c’est la confiance en une force étrangère, en une perfection, intellectuelle ou morale, étrangère. De là vient que chez le penseur qui cherche, il y a plus d’activité spontanée, plus d’énergie; chez le croyant plein de foi, plus de faiblesse, plus de paresse. Il est vrai que la foi, quand elle domine sans partage, quand elle chasse entièrement le doute, enfante un courage plus invincible, une force plus durable encore. L’histoire de tous les enthousiastes nous l’apprend. Mais cette force-là n’est désirable que quaud on a en vue un résultat extérieur déterminé, pour lequel il n’est besoin que d’un acte purement mécanique; elle ne l’est pas quand on veut voir des résolutions originalés, ou des actes réfléchis basés sur les principes de la raison, ou quand on désire la perfection intérieure. Car cette force des enthousiastes a pour unique base l’anéantissement absolu de l’activité rationnelle. Les doutes ne sont possibles qu’à celui qui croit, jamais à celui qui n’a foi qu’en sa propre recherche. En général, les résultats ont bien moins d’importance pour le second que pour le premier de ces deux hommes. Pendant sa recherche, celui-là a conscience de l’activité, de la force de son âme; il sent que sa vraie perfection, que son honneur repose vraiment sur cette force; les doutes, naissant sur les points qu’il a juschrétien. 7

HO

DE LA RELIGION

qu’alors tenus pour vrais, bien loin de l’affliger, le remplissent de joie; ils lui font voir que sa pensée a gagné en vigueur, puisqu’il aperçoit maintenant des erreurs qui lui avaient été cachées jusque-là. Au contraire, la foi ne peut s’intéresser qu’au résultat; pour elle il n’y a rien de plus dans la vérité connue. Les doutes qui secouent la raison affligent le croyant. Ce ne sont pjis, comme pour le cerveau qui pense par lui-même, de nouveaux moyens d’arriver à la vérité; ils ne font que lui enlever la certitude, sans lui indiquer le moyen de la reconquérir d’une autre manière. En élargissant ces considérations, nous sommes conduit à observer qu’en général il n’est pas bon d’attribuer aux résultats isolés une importance assez grande pour croire, ou que beaucoup d’autres vérités, ou que beaucoup de conséquences utiles, intérieures et extérieures, en dépendent. Cela entrave avec trop de facilité et de fréquence la marche de l’étude. C’est ainsi que les aperçus les plus libres et les plus lumineux vont parfois précisément contre le principe sans lequel ils n’auraient jamais pu se produire. Plus la liberté de penser est importante, plus on voit que toute limitation à cette liberté est pernicieuse. D’un autre côté, l’État ne manque pas de moyens pour faire que les lois restent debout, et pour empêcher qu‘on ne les brise. Que l’on tarisse autant que possible la source des actes immoraux, qui se trouve dans l’organisation même de l’État; que l’on rende l’œil de la police plus perçant pour apercevoir les violations de la loi ; qu’on les punisse comme il convient, et l’on ne manquera

DE LA RELIGION. 11 1

pas d’alteindre le but qu’on se propose. Et, oublie-t-on donc que la liberté de penser elle-même, et la lumière qui ne jieut se répandre que sous ses auspices, est le plus efficace de tous les moyens d’obtenir la sûreté? Tandis que les autres moyens n’empêchent que les troubles et les explosions sociales, la liberté agit, elle, sur les penchants et les inspirations; tandis qu’ils ne. peuvent produire qu’un certain calme dans les actes extérieurs, elle produit l’harmonie intime de la volonté et de l’effort. Quand donc cessera-t-on enfin de prêter aux conséquences extérieures des actions plus d’attention qu’à l’état intérieur de l’esprit d’où elles décôulent? Quand donc naîtra cet homme qui sera, pour la législation, ce que Rousseau a été pour l’éducation, et qui, cessant de se placer au point de vue des résultats extérieurs et matériels, se mettra à celui du développement intime de l’homme?

Qu’on ne croie pas non plus que cette liberté de penser, que ces lumières ne soient que pour le petit nombre; qu’elles restent inutiles ou qu’elles deviennent même nuisibles à la plus grande partie du peuple, à celle dont l’activité est absorbée par le soin que réclament les besoins physiques de la vie; et qu’on ne puisse agir sur elle qu’en propageant des dogmes arrêtés ou en limitant la liberté de penser. Il y a déjà quelque chose de dégradant pour l’humanité dans la pensée de refuser en quoi que ce soit à un homme le droit d’être un homme. 11 n’en est pas d’assez barbare pour être incapable d’arriver à une culture quelconque; et, s’il était vrai que les idées religieuses et phi-

112 1>E LA RELIGION

losophiques les plus élevées ne peuvent pas arriver immédiatement au plus grand nombre des citoyens, on devrait, pour se plier aux idées de cette classe d’hommes, présenter la vérité sous un vêtement autre que celui que l’on choisirait, si l’on était dans la nécessité de parler à leur imagination et à leur cœur plus qu’à leur froide raison. Et pourtant, de même que cette propagation, qui conserve toutes les connaissances scientifiques par la liberté et la lumière, descend jusqu’à celte classe d’hommes, de même les conséquences salutaires de l’étude libre et sans entraves sur l’esprit et le caractère de toute la nation, s’étendent jusqu’aux plus humbles individualités qui en font partie (1).

Ce raisonnement s’applique d’une manière spéciale au cas où l’État tend à propager certains dogmes religieux déterminés. Mais je veux le généraliser davantage. Pour le faire je dois rappeler le principe développé plus haut : à savoir que toute influence de la religion sur la moralité, si elle ne dépend pas exclusivement, dépend à coup sûr bien plus de la forme sous laquelle la religion existe dans l’homme, que du contenu des dogmes qui la lui rendent sacrée. Mais, ainsi que je me suis efforcé de l’établir plus haut, toute institution de l’État n’agit que plus ou moins sur ce contenu, tandis que l’accès à cette forme, si je puis désormais me servir de cette expression, lui est entiè-

(1) M. Renan aurait dû méditer ces paroles avant de dire que : < la science n'est pas faite pour tous », et avant de développer l'aristocratique théorie qui dépare ses Études d’histoire religieuse.

DE f.A RELIGION.

Page 1