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rement fermé. Comment la religion naît-elle spontanément dans un homme î Comment la reçoit-il? Cela dépend entièrement de toute sa façon d’être, de penser, de sentir. En admettant que l’État fût en situation de la modeler et de lui donner une forme concordante à ses vues — et l’impossibilité de ceci est incontestable, — j’aurais été bien malheureux dans la justification de toutes les idées exposées jusqu’ici, si je devais maintenant ressasser toutes les raisons qui défendent à l’État de se servir arbitrairement de l’homme pour l’accomplissement de ses desseins, sans vouloir considérer ses fins individuelles. Qu’il n’existe ici aucune nécessité absolue, de celles qui seules pourraient justifier une exception, c’est ce que prouve l’indépendance de la moralité et de la religion; indépendance que j’ai essayé d’établir. Ces principes seront encore mieux mis en lumière quand je démontrerai, ce qui ne tardera pas, que le maintien de la sûreté intérieure dans un État n’exige nullement qu’on impose aux mœurs en général une réglementation déterminée. Mais s’il est quelque chose qui puisse préparer dans Tâme des citoyens un terrain fertile à la religion, si quelque chose peut donner à la religion déjà reçue et passée dans le système intellectuel et sensible du peuple une influence salutaire sur la moralité, c’est la liberté, laquelle, si peu que ce soit, souffre toujours du soin positif de l’État. En effet, plus l’homme se forme d’une manière variée et originale, plus ses sentiments s’élèvent, et plus aisément il dirige son regard hors du cercle étroit et changeant qui l’entoure pour
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l'élever vers Celui dont l’infini et l’unité renferment le principe de ces limites et de cette mutabilité, qu’il croie d’ailleurs trouver ou ne pas trouver un tel Être.
Plus l’homme est libre, plus sa personnalité se fortifie en lui, plus sa bienveillance envers les autres grandit.
Et rien ne conduit à la Divinité autant que l’amour bienveillant ; et rien ne rend l’absence de Divinité au^i peu nuisible à la moralité que l'originalité, la force qui se suffit, à elle-même et se limite en elle-même. Enfin plus le sentiment de la force est élevé chez l’homme, plus la manifestation en est libre, plus l’homme cherche un fil intérieur qui le conduise et le dirige. Il reste ainsi favorable à la morale, que ce fil soit pour lui la vénération et l’amour de la Divinité, ou la récompense tirée du pur sentiment de sa dignité. La différence que i j’y aperçois est celle-ci : le citoyen laissé entièrement libre en matière religieuse aura ou n’aura pas dans son âme de sentiments religieux, suivant son caractère personnel ; mais dans tous les cas ses idées deviendront plus logiques, sa sensibilité plus profonde ; il y aura dans son être plus d’unité ; il deviendra plus admirable de moralité et d’obéissance aux lois. Au contraire, celui qui est entravé par des prescriptions de toute sorte admettra, en dépit d’elles, des croyances religieuses diverses, ou bien il n’en admettra point ; mais, dans tous les cas, il aura moins de logique dans les idées, moins de profondeur de sentiment, moins d’unité en lui ; et, par suite, il honorera moins la morale, il voudra plus souvent esquiver la loi.
Sans ajouter d’autres raisons, je crois pouvoir poser
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maintenant ce principe, qui n’est pas nouveau, à savoir, que tout ce qui se rapporte à la religion est en dehors des bornes de l’action de l’État; que la prédication et tout le culte en généraf doit échapper aux vues particulières de l’État et être entièrement abandonné à l’administration des communes.
DE L’AMÊLIORATION DES MOEUR$.
Moyens possibles pour atteindre ce but. — L'amélioration des mœurs se réduit principalement à limiter la sensualité. — De l'influence de la sensualité sur l’homme; — considérations générales. — Influence des sensations considérées en elles seules et comme telles ; variété de cette influence suivant leur nature diverse ; — spécialement : différence entre l'influence des sensations qui agissent énergiquement, et celle de toutes les autres. — Liaison du sensuel et du non-sensuel par le beau et le sublime. — Influence de la sensualité sur les facultés inquisitives ou intellectuelles, — créatrices ou morales de l’homme. — Maux et dangers de la sensualité. — Application de ces considérations à la présente recherche, et examen de la question de savoir si l’Etat doit s’efforcer d’agir positivement sur les mœurs. — Toute tentative de celte nature n’agit que sur les actes extérieurs; — elle produit divers maux graves. — La corruption même des mœurs, contre laquelle elle est dirigée, n’est pas dépourvue de toute conséquence salutaire (1), — et ne rend point nécessaire l’emploi d’un moyen radical de réformation. — On tel moyen est en dehors des bornes de l’action de l’Etat. — Grand principe déduit de ce chapitre et des deux précédents.
Les lois et les prescriptions détachées sont le dernier moyen dont se servent d’ordinaire les États pour
(1) On supplie le lecteur de ne pas froncer le sourcil en présence de cette hardiesse de langage. Qu’il ne rejette pas le livre, et qu’il veuille bien lire ce chapitre ; il verra que la pensée est aussi juste et aussi honnête que l’expression est malsonnanlc.
donner aux mœurs une certaine conformité avec leur but final, qui est d’obtenir la sécurité. Mais c’est là un moyen par lequel la moralité et la vertu ne peuvent être produites directement. Ces prescriptions séparées se bornent nécessairement à défendre ou à déterminer les actions séparées, ou qui sont immorales en ellesmêmes, sans toutefois porter atteinte aux droits d’autrui, ou qui conduisent trop facilement à l’immoralité.
C’est à cette classe qu’appartiennent surtout toutes les lois qui arrêtent le luxe. En effet, il n’est à coup sûr rien qui soit une source aussi abondante et aussi commune d’actes contraires à la morale et même à la loi que l'excès de sensualité dans l’âme (4), ou que l’absence de rapport entre les penchants, les désirs en général, et les moyens de satisfaction offerts par la situation extérieure. Quand la tempérance et la modération font que l’homme se contente du domaine dans lequel il lui a été donné de se mouvoir, l’homme cherche moins à les abandonner ou au préjudice des droits d’autrui, ou au détriment de son propre bonheur et de sa félicité. Par suite, il semble que le vrai but de l’État soit de maintenir dans les limites convenables cette sensualité, d’où naissent toutes les collisions entre les hommes, tandis que l’harmonie générale peut subsister quand les sentiments, intellectuels dominent; il semble que l’État doive désirer d’étouffer, autant qu’il est possible, cette sensualité, car c’est là le
(1) C’est là qu’est le vice radical, le principe de l’impuissance des lois somptuaires : bien loin d’apaiser le désir des jouissances matérielles, elles ne font que l’accroître. (Voy. plus loin p. 128, note.)
H 8 DE l’amélioration des moeurs.
moyen qui paraît le plus simple pour obtenir le résultat qu’on vient de dire.
Toutefois, pour rester fidèle aux principes exposés jusqu’ici, et suivant lesquels il faut toujours examiner au point de vue des véritables intérêts de l’homme les moyens dont l’État doit user, il sera nécessaire de rechercher, autant que cela pourra servir à notre dessein, l’influence de la sensualité sur la vie, l’éducation, l’activité et le bonheur de l’homme. Cette recherche, tout en tendant à dépeindre en général le moi intérieur de l’homme actif et heureux, montrera néanmoins avec plus d’évidence comment, presque toujours, la réglementation lui est nuisible et la liberté salutaire. Cela fait, il nous faudra juger, dans sa généralité la plus étendue, le besoin qu’a l'État d’exercer une action positive sur les mœurs des citoyens. C’est à la solution de ce problème que nous consacrerons cette partie de notre travail.
Les impressions sensitives, les penchants et les passions, voilà ce qui apparaît et se manifeste tout d’abord chez l’homme avec le plüs de vivacité. Quand elles se taisent, avant que la culture ne les ait embellies, ou n’ait donné à l’énergie de l’àme une autre direction, c’est que toute force est éteinte ; et alors rien de bon ou de grand ne pourra naître jamais. Ce sont les impressions sensitives et les passions qui, lés premières du moins, donnent à l’âme la chaleur et la vie, ce sont elles qui l’excitent et la poussent à la vraie activité. Elles mettent dans l’âme ses ressorts vigoureux ; si elles ne sont pas satisfaites, elles la rendent active.
ingénieuse à concevoir des plans, courageuse pour les exécuter; si elles sont satisfaites, elles rendent le jeu des idées plus facile et plus libre. En général elles donnent à toutes les conceptions plus de mouvement et de variété, elles ouvrent de nouveaux horizons, elles conduisent l’homme dans des régions jusquè-là inconnues ou négligées; sans compter que les différentes manières de satisfaire les passions réagissent sur le corps et l’organisation, de môme que celle-ci à son tour réagit sur l’àme d’une manière qui, à la vérité, ne devient sensible pour nous que par les résultats qu’elle produit.
Toutefois l’influence des passions est variable et dans son intensité et dans son mode d’action. Cela dépend en partie de leur force ou de leur faiblesse, en partie encorè de leur parenté avec le monde spirituel, si je puis ainsi parler, de la faculté plus ou moins grande qu’elles ont de s’élever de la volupté animale aux joies humaines. C’est ainsi que l’œil rend la forme des objets matériels qu’il perçoit, et que Toreille rend la série harmonique des sons si féconde pour nous en idées et en jouissances. On pourrait peut-être dire beaucoup de choses belles et nouvelles sur la nature diverse de ces sensations et sur leur mode d’action. Mais ce n’en est point ici le lieu. Bornons-nous à une observation sur leur utilité diverse pour le progrès de l’âme.
L’œil, si j’ose ainsi parler, livre à l’entendement une matière mieux préparée. Le moi humain nous est pour ainsi dire déterminé avec sa forme, et avec la forme de toutes les choses que notre imagination rattache tou-
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jours à lui 3 il nous est présenté dans un état donné. L’ouïe considérée uniquement comme sens, et en tant qu’elle ne perçoit pas de mots, a un rôle beaucoup moins important (1). Aussi Kant donne-t-il aux arts plastiques la prééminence sur la musique (2). Seulement il observe avec beaucoup de justesse que la préférence dont il parle, suppose chez l’homme cette culture que les arts donnent à l’âme ; et je voudrais ajouter la culture qu’ils lui donnent directement.
On se demande toutefois si c’est là la vraie proportion. Suivant moi l’énergie est la première et l’unique vertu de l’homme (3). Ce qui augmente son énergie est plus précieux que ce qui ne fait que lui fournir
(1) Sur l’importance relative des sens de la vue et de l’ouïe, voyez Buffon, Histoire naturelle de l'homme, chap. Des sens, et les notes de M. Flourens. — Suivant les idées philosophiques qui dominaient en France au xvii! e siècle, l’ouïe l’emporterait de beaucoup sur la vue. Qu’on relise à ce sujet la théorie de Condillac. — Humboldt ne s’est pas trouvé dans ce courant. A propos de l’ouïe il distingue nettement les deux phénomènes qu’elle renferme, la sensation et la perception ; la première se fait dans l’oreille, la seconde dans le cerveau. La même distinction relativement à la vue existe en réalité, mais dans notre auteur elle est un peu vague. La vision, elle aussi, renferme les deux phénomènes, sensible et intellectuel, le premier appartenant au rôle de l’œil, le second rentrant dans celui du cerveau.
(2) Critique du jugement, 2 e édition (Berlin, 1793), p. 220 et suiv.
(3) Cette formule est fausse en soi et contraire à la vraie morale. Schiller a été mieux inspiré quand il a rapproché, sans les confondre, la force et la vertu : « On peut dire que chaque homme a en lui une certaine mesure de force et de vertu, sur laquelle il se règle dans l’appréciation des actions morales. »« Jeder Mensch, kann man » annehmen, hatein gewisses Kraft- und Tugendmassin sich, wornach ,, er sich bei der Grôssenschatzung moralischer Handlungen richtet. » ( considérations détachées sur divers sujets d’esthétique, Stuttgart, , «60, t. Il, p. 447.)
matière à exercer cette énergie. Mais comme l’homme ne ressent qu’une chose à la fois, ce qui agit le plus fortement sur lui est ce qui n’offre qu’un objet unique à ses facultés sensitives ; de même dans une suite d’impressions qui se succèdent les unes aux autres et où chacune puise de la force dans celles qui la précô- . dent et en donne à celles qui la suivent, la similitude des rapports existant entre les éléments séparés est ce qui agit le plus énergiquement. Or tout ceci est vrai de la musique. De plus cette succession est entièrement propre à la musique; c’est seulement en elle qu’elle se trouve nettement accusée (t). La série qu elle présente n’impose pas, à vrai dire, une impression déterminée. C’est comme un thème sous lequel on peut mettre un nombre infini de textes. Les choses que l’auditeur met de lui-même sous la musique, pourvu qu’il ne s’écarte pas du genre et du caractère général de l’œuvre, naissent librement et sans entraves de la plénitude de son âme ; aussi saisit-elle certainement avec plus de vivacité ces choses que celles qu’on lui donne du dehors et dont la perception le préoccupe plus que la sensation. Je néglige les autres caractères et les autres avantages de la musique, par exemple celui qui fait que quand elle tire des sons harmonieux des objets naturels, elle reste bien plus près de la nature que la peinture, la plastique ou la poésie. Je n’ai pas à examiner ici la musique en elle-même, je ne veux m’en
(1) Sans doute, mais c’est précisément pour cela qu’il est impossible d’établir une comparaison exacte entre la musique et les arts plastiques.
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servir que comme d’exemple pour mieux mettre en lumière la nature diverse des impressions des sens.
Le mode d’action qu’on vient de dépeindre n’est pas propre à la musique seule. Kant (1) observe qu’elle peut se rencontrer dans la combinaison des couleurs: elle
se trouve bien davantage encore dans ce que nous ressentons parle tact. Dans le goût môme il est impossible de ne pas reconnaître cette action. Il y a aussi dans le goût une augmentation du plaisir tendant vers la satisfaction, et qui, une fois satisfaite, se dissipe successivement dans des vibrations de plus en plus faibles. La même chose se rencontre aussi mais fort obscurément dans l’odorat. De même que, dans l’homme sensible, la marche de l’impression, son degré, son élévation et son abaissement alternatifs, sa pure et pleine harmonie, si j’ose m’exprimer ainsi, est ce qu’il y a de plus attrayant, et est plus attrayant que ce qui en fait l’objet même, en tant bien entendu que l’on oublie que la nature de l’objet détermine principalement le degré, et plus encore l’harmonie de cette marche ; et de même que l’homme sensible, pareil au printemps dont la sève fait éclore les fleurs, est précisément le spectacle le plus intéressant; de même l’homme cherche, pour ainsi dire, l’image de son impression par-dessus tout dans les beaux-arts C’est ainsi que la peinture et la plastique même s’approprient cette impression. L’œil de la madone de Guido Reni ne se renferme pas, pour ainsi dire, dans les limites
(1) Critique du jugement, p. 21 i et suiv.
d’un instant fugitif. Les muscles tendus du Gladiateur de Borghèse annoncent le coup qu’il est prêt à porter. La poésie possède encore à un plus haut degré cet avantage. Sans vouloir parler ici spécialement du rang des beaux-arts, qu’il me soit permis d’ajouter quelques mots pour mieux exposer mes idées. Les beaux-arts produisent une double action que l’on réunit toujours dans chaque art, mais que dans ehacun d’eux on rencontre combinée d’une manière diverse. Les beauxarts fournissent directement les idées, ou bien ils excitent la sensibilité ; ils donnent le ton à l’âme, ou, si l’expression ne paraît pas trop recherchée, ils enrichissent et élèvent davantage sa force. Plus l’une de ces influences tire secours de l’autre, plus elle affaiblit sa propre impression. C’est la poésie qui le mieux et le plus complètement les réunit l’une et l’autre. Aussi est-elle d’un côté le plus parfait, mais de l’autre côté le plus faible des beaux-arts. Tandis qu’elle représente les objets moins vivement que la peinture et la plastique, elle parle & la sensibilité moins vivement que le chant et la musique. Mais on oublie facilement ce défaut; car, sans compter la multiplicité de ses faces, elle touche de plus près l’âme de quiconque est vraiment homme; elle couvre la pensée comme le sentiment du plus magnifique manteau.
Les sensations qui agissent énergiquement, — car c’est uniquement pour les expliquer que je parle ici des beaux-arts, — agissent encore diversement, en partie suivant que leur marche est plus harmonique, en partie suivant que leurs éléments, comme leur ma-
tière, saisissent plus fortement l’âme. C’est ainsi que la voix humaine, quand elle est juste et belle, agit avec plus d’énergie qu’un instrument inanimé. Mais rien ne nous louche de plus près que la sensation corporelle. L’action qu’elle exerce sur l’homme est de toutes la plus vive. Toutefois, comme la force non pondérée de la matière détruit toujours la délicatesse de la forme, il s’établit souvent et il doit toujours exister entre elles deux un juste rapport. Elles peuvent se balancer inégalement, soit par une augmentation de force d’un côté, soit par un affaiblissement de l’autre côté. Mais il est toujours mauvais de procéder par l’affaiblissement (4), à moins que la force soit artificielle, point naturelle. Qu’elle se brise plutôt que de dépérir lentement. — C’en est assez sur ce sujet J’espère avoir suffisamment expliqué mes idées, tout en avouant volontiers l’embarras où je me trouve dans cette étude. Car, d’une part l’intérêt du sujet, et l’impossibilité d’emprunter seulement les résultats nécessaires à d’autres livres, — je n’en connais aucun qui parte de mon point de vue, — m’ont engagé à m’étendre davantage; et, d’un autre côté, la considération que ces idées ne s’y rattachent que comme accessoires et non par elles-mêmes, m’a toujours ramené dans les limites de mon sujet. 11 me faut prier le lecteur de se rappeler cette excuse en lisant ce qui va suivre.
(I) Ex. gr. : Quand un orateur, un écrivain sent que l’imagination domine à l’excès ses facultés et laisse au raisonnement une part d’action insuffisante, il doit s’appliquer non à refréner la première, mais à fortifier le second.
Bien qu’il soit toujours impossible d’introduire en ces matières des distinctions absolument exclusives, je me suis efforcé jusqu’ici de ne parler de l’impression des sens que comme impression des sens. Mais un lien mystérieux unit la matérialité à l’immatérialité ; et s’il n’est pas donné à nos yeux de voir ce lien, notre âme le devine. C’est à cette double nature du monde visible et du monde invisible, c’est au désir profond et natif qui nous pousse vers le second et au sentiment du doux et impérieux besoin que nous avons du premier que nous devons tous les systèmes philosophiques logiques, ceux qui reposent réellement sur l’essence de notre nature. C’est de là aussi que naissent les rêveries les plus folles. Le travail continu tendant à unir ces deux aspirations, de telle sorte que chacune d’elles fasse aussi peu que possible tort à l’autre, m’a toujours paru être le vrai but de la sagesse humaine. 11 est impossible de méconnaître cet universel sentiment esthétique qui fait que pour nous le monde physique est le vêtement du monde spirituel, et que le monde spirituel est le principe vivant du monde physique. L’étude non interrompue de cette science de la physionomie de la nature distingue l’homme vraiment digne de ce nom. Car il n’est rien qui ait une influence aussi étendue sur le caractère entier, que l’expression de l’immatériel dans le matériel, du sublime, du simple, du beau, dans toutes les œuvres de la nature et dans toutes les productions artistiques qui nous entourent. Et ici encore apparaît la différence qui existe entre les impressions qui agissent énergi-
quement et toutes les autres impressions physiques. Comme le suprême effort de tout le labeur humain, en nous et en autrui, tend à découvrir, à rapprocher, à posséder l’Être unique et vraiment existant, quoique dans sa forme originelle il soit éternellement invisible; comme c'est lui seul dont le pressentiment rend chacun de ses symboles si cher et si sacré pour nous, nous faisons un pas vers lui, quand nous apercevons l’image de son énergie éternellement active. Nous lui parlons, pour ainsi dire, dans une langue obscure et souvent inintelligible, mais aussi, souvent surprenante par le pressentiment certain de la vérité, bien que la forme, et, si j’ose employer celle expression, l’image de cette énergie soit plus éloignée de la vérité.
C’est, sinon uniquement, du moins principalement sur ce fond que fleurit le beau, que s’élève le sublime (1), qui transporte les hommes encore plus près de la Divinité. La nécessité pour l’homme de trouver dans un objet un plaisir pur et sans aucun intérêt, sans même qu’il s’en rende compte, lui prouve qu’il tire son origine de l’Être invisible, et qu’il se rattache à lui par un lien de parenté ; et le sentiment de sa disproportion avec l'Être suprême relie, de la manière la plus humainement divine, la grandeur infinie à la faiblesse confiante. Sans le beau, l’amour des choses pour elles-mêmes manque à l’homme; sans le sublime, l’obéissance disparaît, cette obéissance qui dédaigne
(1) Voyez Schiller, Z erstreute Betrachtungen über verschiedene üslhesiscfte Gcgensttlnde. ( Considérations détachées sur différentes matières d’ Esthétique. Stuttgart, i860, t. XI, p. 433 et suiv.)
la récompensé et ne connaît pas la crainte vile. L’étude du beau donne le goût ; l’étude du sublime donne la grandeur bien proportionnée; à supposer toutefois qu’une telle étude existe, et que le sentiment et l’expression du sublime ne soient pas seulement le fruit du génie. Mais le goût seul, qui doit toujours avoir pour base la grandeur, — car la grandeur n’a besoin que dé proportion, et la forme n’a besoin que de conservation, — le goût seul unit tous les tons de l’être composé en une harmonie charmante. II donne à tous nos penchants et à toutes nos impressions, même purement spirituelles, quelque chose de mesuré, de soutenu, de dirigé vers un point. Lé où le goût n’existe pas, les appétits sensuels sont sauvages et effrénés, les études scientifiques peuvent être subtiles et profondes, mais elles n’ont ni délicatesse, ni poli, ni fécondité dans l’application. Sans le goût, la profondeur de l’esprit comme l’abondance du savoir, est frappée de mort et de stérilité; sans lui la noblesse et l’énergie de la volonté morale elle-même est âpre et dépourvue de force persuasive et réchauffante.
Rechercher et produire, c’est là que tendent ou du moins c’est à cela que se rapportent, plus ou moins directement, toutes les occupations des hommes. La recherche pour atteindre les raisons des choses ou les dernières limites de la raison suppose, outre la profondeur, une variété de richesse et une chaleur d’esprit intérieure, une tension des facultés humaines réunies. Le philosophe purement analytique atteindra peut être son but par tes simples opérations, non-seu-
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lement de la calme, mais de la froide raison. Mais pour découvrir le lien qui relie des propositions synthétiques, il faut une vraie profondeur, il faut un esprit qui ait appris à donner des forces à toutes ses facultés. Ainsi on peut dire que la merveilleuse profondeur de Kant peut souvent, dans sa morale et son esthétique, être accusée d’extravagance. S’il m’est permis de l’avouer, quelques rares passages me paraissent être dans ce cas. Je citerai comme exemple la signification des couleurs de l’arc-en-ciel , dans la Critique du jugement (1) ; la faute en est certainement au peu de profondeur de mes facultés intellectuelles. — Si je pouvais ici poursuivre plus loin ces idées, je me heurterais certainement à la difficile mais intéressante question de savoir quelle différence existe entre le perfectionnement intellectuel du métaphysicien et du poète. Et si un examen complet et multiplié ne renversait pas
(I) Critique du jugement (Berlin, 1793, 2® édition, p. 172). Kant dit en effet, dans ce morceau, que les modifications de la lumière dans la production des couleurs est une langue que la nature nous offre et qui lui parait avoir le sens le plus élevé ; « Ainsi, dit-il, la couleur blanche du lis conduit notre esprit vers les idées d'innocence, et, suivant l’ordre des sept couleurs depuis le rouge jusqu'au violet, vers l’idée : 1° de grandeur; 2° de hardiesse; 3° de loyauté ; 4° de sympathie ; 5° de modestie ; 6° de constance ; 7° de tendresse . » Guillaume de Humboldt avoue ne pas comprendre ces choses. De son côté Kant, après avoir lu les deux écrits de notre auteur : Ue ta différence sexuelle et de son influence sur la nature organique et De la forme mâle et de la forme femelle, déclare que ces travaux sont pour lui des énigmes. Nobles et profonds penseurs, n’ayez pas de paroles dédaigneuses pour cette France qui, en ne vous comprenant qu’à demi, n’est pas toujours coupable, elle non plus, d’inintelligence philosophique ou de légèreté ! — Rousseau n’ignorait pas ce jeu d’esprit qui tend à faire de la combinaison des couleurs
sur ce point les conséquences de la théorie qui a été jusqu’ici la mienne, je dirais que cette différence consiste en ceci seulement que le philosophe ne s’occupe que des perceptions, le poète que des sensations ; tous deux d’ailleurs doivent avoir des facultés intellectuelles aussi abondantes et aussi cultivées.
Mais cela me détournerait trop de mon but actuel, et j’ose espérer d’avoir suffisamment montré, par les quelques raisons exprimées plus haut, que pour former même le plus calme des penseurs, les jouissances des sens et de l’imagination doivent avoir caressé son âme. Mais si nous passons des études transcendantales aux études psychologiques, si l’homme tel qu’il se présente devient l’objet de notre étude, alors celui qui, par ses propres impressions, possède le plus grand nombre de notions artistiques, dépeindra l’humanité, cette espèce si riche en formes variées, avec le plus de vie et de vérité.
un mode d’exprimer les harmonies et les idées. Il le traite rudement. « Il n’y a, dit-il, sortes d’absurdités auxquelles les observations physiques n’aient donné lieu dans les combinaisons des beaux-arts . On a trouvé dans l’analyse du son les mêmes rapports que dans celle de la lumière. Aussitôt on a saisi vivement cette analogie, sans s’embarrasser de l’expérience et de la raison. L’esprit de système a tout confondu, et faute de savoir peindre aux oreilles, on s’est avisé de chanter aux yeux. J’ai vu ce fameux clavecin sur lequel on prétendait faire de la musique avec des couleurs ; c’élait bien mal connailre les opérations de la nature de ne pas voir que l’effet des couleurs est dans leur permanence et celui des sons dans leur succession. » { Essai sur l’origine des langues , chap. xvi.) Rapprocher ces derniers mots de ce qui est dit dans les premières lignes du précédent chapitre. Le clavecin oculaire, dont parle Rousseau, avait élé inventé et construit par le P. Castel. Lire dans Voltaire le chapitre XIV, 2 e partie de ses Eléments de la philosophie de Newton.
11 suit de là que l’homme ainsi formé apparaît dans sa plus grande beauté, quand il entre dans la vie pratique, quand il rend fertile en œuvres extérieures nouvelles tout ce qu’il a amassé en lui. L’analogie qui existe entre les lois de la nature plastique et celles de la création intellectuelle a déjà été observée par l’œil d 5 un homme de génie (1) ; elle a été prouvée par des observations pleines de justesse. Cependant une déduction encore plus intéressante eût peut-être été possible ; au lieu de se lancer à la poursuite des lois impénétrables du développement du germe, la psychologie eût été peut-être plus féconde et plus instructive, si elle eût représenté la création intellectuelle comme la fine fleur de la production corporelle.
Parlons d’abord de ce qui parait être dans la vie morale l’œuvre exclusive de la froide raison. Seule l’idée du sublime fait qu’il est possible d’obéir à la prohibition absolue et générale, d’une manière humaine, par l’intermédiaire du sentiment, et pourtant d’une manière divinement désintéressée par l’absence de considération de la félicité ou du malheur. Le sentiment de la disproportion des forces humaines avec la loi morale, la conviction profonde que le plus vertueux n’est que celui qui sent le mieux en lui combien cette loi est inaccessible, tant elle est haut placée, produite F. de Dalberg, Organisation et invention. (Note de l'auteur.) — Ce livre a eu eu effet un grand succès en Allemagne, il n’a pas été réédité moins de dix fois. Mais cela n’empôche pas que le brevet d'homme de génie, généreusement délivré par Humboldt à Dalberg, ne doive ici être considéré que comme une bienveillante hyperbole.
DE L’AMÉLIORATION DES MGBüRS. 131
sent le respect ; et cette impression ne parait enveloppée du vêtement matériel que juste ce qu’il faut pour que nos yeux ne soient pas aveuglés par l’éclat de la pure lumière. Si la loi morale nous oblige à voir que tout homme a un but en lui-même, à elle s’unit le sentiment du beau, qui donne si aisément à toute poussière la vie et la joie de se sentir en possession d’uneexistenee propre ; qui saisit et enveloppe l’homme d’une manière d’autant plus belle et complète que, indépendant de l’idée, ce sentiment du beau n’est pas limité par la petitesse du nombre des signes que l’idée peut seule comprendre, et encore isolément et séparément,
L’intervention du sentiment du beau paraît nuire à la pureté de la volonté morale ; cela pourrait être, et cela serait en effet, si ce sentiment devait être le véritable mobile de l’homme vers la vertu. Mais le devoir doit seulement consister dans la découverte pour la loi morale d’applications plus variées, qui auraient échappé à la raison froide et par cela même grossière; le droit doit servir à procurer les plus doux sentiments à l’homme; en effet, il est défendu à celui-ci, non de recevoir la félicité qui se relie étroitement à la vertu, mais d’agir vertueusement, seulement en vue de celte félicité. Plus je réfléchis sur ce sujet, moins la différence que j’observe ici me paraît être une pure subtilité ou une rêverie. L’homme aspire à la jouissance ; l’homme croit très-fermement, et au milieu même des circonstances les plus défavorables, que pour lui la vertu est éternellement liée à la félicité. Mais pourtant
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son âme est capable de comprendre la grandeur de la loi morale. Son âme ne peut pas échapper à la force par laquelle cette grandeur l’oblige à agir, et, contrainte par ce seul sentiment, elle agit sans se préoccuper de la jouissance, parce qu’elle ne perd jamais l’entière conscience que l’idée de tous les maux possibles n’obtiendrait point d’elle une autre manière d’agir.
Seulement il est certain que l’âme n’arrive à cette force que par une seule voie, par celle dont je parle plus haut; par une puissante contrainte intérieure, et par une lutte extérieure pleine de diversité. Toute force, — comme la matière, — vient des sens ; et, quoique très -éloignée de sa source, elle ne cesse jamais de s’y rattacher, si je puis ainsi parler. Donc, celui qui s’efforce d’élever et de grandir ses facultés, de les rajeunir par une jouissance fréquente; celui qui use souvent de la force de son caractère pour rester indépendant de la sensualité; celui qui s’efforce d’unir celte indépendance à la plus haute sensibilité; celui dont la raison cherche sans cesse directement et profondément la vérité; celui en qui un juste et délicat sentiment du beau ne laisse passer inaperçue aucune forme charmante; celui que son ardeur pousse à faire entrer en soi les impressions du dehors et à les utiliser pour de nouvelles productions, à fondre toute beauté dans son individualité, et, en unissant son être avec tout ce qui est beau, à engendrer une beauté nouvelle; celui-là peut nourrir la douce croyance qu’il est dans le droit chemin, et qu’il se rapproche de l’idéal même
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que l’imagination humaine la plus hardie ose se retracer.
Par ce tableau assez étranger aux études politiques, mais nécessaire pour la déduction de mes idées, j’ai essayé de montrer comment la sensualité pénètre de ses influences salutaires toutes les occupations de l’homme. Acquérir par elle la liberté et le respect, tel a été mon but. Mais je ne veux pas oublier que la sensualité est aussi la source d’une foule de maux physiques et moraux. Lors même qu’elle est honnête, et par suite salutaire, lors même qu’elle est dans un juste rapport avec l’exercice des facultés intellectuelles, elle prend très-aisément un ascendant pernicieux. Alors la joie humaine se change en jouissance bestiale; le goût s’oblitère ou prend des directions contre nature. A propos de cette dernière expression, je ne puis m’empêcher, surtout par rapport à certaines critiques exclusives, de remarquer encore que ces mots ne désignent point ce qui n’atteint pas directement tel ou tel but de la nature, mais ce qui rend vain, d’une manière générale, le but que la nature donne à l’homme. Ce but est, pour lui, de faire sans relâche avancer son être vers une perfection plus élevée, et, par suite, d’unir indissolublement les unes aux autres ses facultés sensibles et ses facultés pensantes, en leur donnant à toutes une juste mesure d’énergie. D’ailleurs il peut naître un manque d’harmonie entre la manière dont l’homme cultive et, en général, met en action ses facultés, et entre les moyens d’action et de jouissance que sa situation lui offre. Cette disproportion est une nouvelle
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source de maux. Suivant les principes développés précédemment, il n’est pas permis à PÉtat d’agir sur la situation des citoyens, en vue de certains desseins positifs. Cette situation n’a pas de forme déterminée et nécessaire ; plus grande est sa liberté , plus elle diminue ce manque d’harmonie. C’est de cette liberté môme qu’elle tire surtout la force par laquelle elle gouverne la manière de penser et d’agir des citoyens. Et pourtant le danger, qui subsiste toujours et qui n’est pas sans importance, pourrait réveiller l’idée de la nécessité de combattre la corruption des mœurs par des lois et des institutions politiques.
Mais, en supposant que ces lois et ces institutions fussent vraiment efficaces, leur influence n’égalerait jamais leurs inconvénients. Un État dans lequel on userait de pareils procédés pour forcer ou pousser les citoyens à suivre les meilleures lois, pourrait être tranquille, paisible, prospère; mais ce ne serait jamais, à mes yeux, qu’un troupeau d’esclaves entretenus; ce ne serait point une réunion d’hommes libres, qui ne sont enchaînés que quand ils outre-passent les bornes du droit. Sans doute, il existe bien des moyens de produire exclusivement certaines actions ou certaines idées. Mais aucun ne conduit à la vraie perfection morale. L’impulsion matérielle donnée pour arriver à certains actes, ou la nécessité imposée de s’enfabstenir, produisent l’habitude. Par l’habitude, le plaisir, qui d’abord était attaché à l’acte lui-méme, ou le penchant qui d’abord ne se taisait que devant la nécessité, sont entièrement détruits. Ainsi l’homme est conduit à
des actes vertueux et, dans une certaine limite, à des idées vertueuses. Mais la force de son Ame ne sera pas augmentée; ses idées sur ses fins et sa dignité ne se conserveront et ne s'éclaireront point; sa volonté de vaincre le penchant qui le domine ne se fortifiera point : par suite, il ne gagne rien du côté de la vraie et réelle perfection. Qui voudra instruire l’homme à ne pas tendre à des buts extérieurs ne se servira jamais de ces moyens. Car, sans compter que la contrainte et la direction ne produisent jamais la vertu, elles diminuent toujours la force. Et, que sont les mœurs sans la force morale et sans la vertu? Si grand que puisse être le mal de la corruption des mœurs, il n’est môme pas dépourvu de conséquences salutaires. C’est par les extrêmes que l’homme arrive forcément au sentier moyen de la sagesse et de la vertu (1). Les extrêmes, comme les vastes corps qui brillent dans les profondeurs de l’espace, agissent au loin. Pour fournir du sang aux plus petites veines du corps, il faut qu’il y en ait en abondance dans les grosses. Vouloir bouleverser en cela l’ordre de la nature, c’est appeler le mal moral pour prévenir le mal physique.
(1) En un mot, le spectacle de ses propres désordres le ramène souvent à l’observation des lois du juste et de l’honnête. C’est quand il est tombé bien bas et qu’il considère la profondeur de sa chute, qu’il se dit : a Décidément il faut sortir de ce bourbier, et rentrer dans l’air pur. » — Nous ne faisons ici que traduire, en la développant, la pensée de Humboldt. Elle est vraie, mais à une condition, c’est que l’excès de la corruption n’ait pas entièrement éteint chez l’homme la faculté de désirer son retour au bien. S’il en était ainsi, la nécessité parlerait : il faudrait combattre le mal par des lois ou des institutions émanant de l’Etat.
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Mais, de plus, il n’est pas vrai que le danger de la corruption soit si grand et-si menaçant; tout ce qu’on a dit déjà pour justifier cette proposition nous permet de nous servir des observations suivantes pour l’établir plus amplement.
4° L’homme tend de lui-même vers la bienfaisance plus que vers l’égoïsme (1). C’est ce que démontre l’histoire des sauvages. Les vertus domestiques ont quelque chose de si sympathique; les vertus publiques du citoyen ont quelque chose de si grand et de si entraînant, que l’homme tout à fait primitif lutte rarement contre le charme qui est en elles.
2° La liberté augmente la force et entraîne toujours à sa suite, comme tout accroissement de force, une sorte de disposition libérale. La contrainte énerve la force et conduit à tous les désirs égoïstes, à tous les vils artifices de la faiblesse. La contrainte empêche peut-être quelques fautes, mais elle enlève leur beauté même aux nobles actions. La liberté occasionne peutêtre quelques fautes, mais elle, donne au vice lui-même une apparence moins ignoble.
3° L’homme laissé à lui-même arrive plus difficilement aux vrais principes; mais ces principes se manifestent d’une manière indestructible dans ses actions. Celui qu’on dirige suivant un système préconçu les reçoit plus aisément; mais ils s’affaiblissent en lui à cause de la diminution de son énergie.
U° Toutes les prescriptions de l’État, en créant dans
(1) Voyez plus haut chapitre précédent, page 107, note 2.
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son unité des intérêts divers et contradictoires, causent des collisions de cette nature. Ces collisions amènent un manque d’harmonie entre les désirs et le pouvoir des hommes; de là des délits. Plus l’État est oisif, si je puis ainsi parler, moins le nombre en est grand. S’il était possible, dans certains cas donnés, de compter exactement les maux qu’occasionnent les ordonnances de police, et ceux qu’elles empêchent, on trouverait toujours que le nombre des premiers surpasse celui des seconds..
5° Jamais encore on n’a étudié, au point de vue pratique et d’une manière suffisante, la puissance énorme qu’aurait la poursuite sévère de toutes les infractions réellement commises , la justice , la bonne mesure, l’irrémissibilité de la peine et, par suite, la rareté de l’impunité.
Je crois maintenant avoir suffisamment démontré pour mon dessein combien est dangereux tout effort de l’État tendant à combattre ou seulement à prévenir la corruption des mœurs, pourvu qu’elle ne porte pas directement atteinte au droit d’autrui ; combien peu on doit en attendre de conséquences salutaires sur la moralité, et combien une pareille action, exercée sur le caractère du peuple, est peu nécessaire, môme pour le seul maintien de la sécurité. Si l’on réunit les raisons développées au commencement de ce chapitre pour combattre toute action de l’État dirigée vers certains buts positifs, et qui sont d’autant plus fortes ici que l’homme moral ressent plus profondément les entraves qu’on lui impose ; si l’on n’oublie pas que
toute espèce de progrès, et précisément le progrès du caractère et des moeurs, doit tout ce qu’il renferme de beau à la liberté, on ne pourra plus douter de la vérité du principe suivant, à savoir : que l’État doit s’abstenir entièrement de tout travail tendant à agir directement ou indirectement sur les mœurs et le caractère de la nation, si ce n’est lorsque ce travail se relie fatalement, comme conséquence naturelle et allant de soi, à ses autres prescriptions absolument nécessaires; et que tout ce qui peut favoriser ces desseins, principalement toute surveillance exercée sur l’éducation, l’organisation religieuse, les lois somptuaires, etc., est tout à fait en dehors des bornes de son action.
DÉTERMINATION PLUS NETTE ET POSITIVE DU SOIN DE L’ÉTAT POUR LA SÛRETÉ. — DÉVELOPPEMENT DE L’IDÉE DE LA SÛRETÉ.
Coup d’œil rétroipectif sur le cours de cette étude tout entière. — Enumération des lacunes qui restent à combler. — Détermination de l’idée de la sûreté. — Définition des droits qu’on doit s’efforcer de garantir, — Droits des citoyens pris individuellement. — Droits de l'Etat, — Actes qui troublent la sûreté. — Division de la dernière partie de celte étude.
J’ai terminé les parties les plus importantes et les plus difficiles de ce travail. Comme j’approche de la solution complète du problème proposé, il est nécessaire de jeter un coup d’œil rétrospectif sur tous les développements présentés. D’abord on a écarté le soin de l’État de tous les objets qui ne touchent pas à la sûreté, tant extérieure qu’intérieure, des citoyens ; ensuite on a présenté cette sûreté comme l’objet propre de l’action de l’État; enfin on a posé et justifié le principe que, pour l’obtenir et la conserver, il n’est besoin de s’efforcer, ni d’agir sur les mœurs et le caractère de la nation même, ni de lui donner, ni de lui ravir une direction déterminée. On pourrait donc, dans une cer^ taine mesure, croire qu’il a été complètement répondu