‹ Essai sur les limites de l'action de l'étatChapitre 89 sur 105 · HE L’ÉDIFICE SOCIAL ET NOTEE THÉORIE · texte numérisé non relu

HE L’ÉDIFICE SOCIAL ET NOTEE THÉORIE

de l’État proprement dite lui est subordonnée; celle-ci est le moyen, l’autre est le but; on la prendra toujours comme un moyen nécessaire et môme comme un mal nécessaire, car elle est toujours liée à des restrictions de la liberté. Le but secondaire de celte étude a été de faire voir les conséquences fâcheuses que produit sur le bonheur, sur les facultés et sur le caractère des hommes la confusion de la libre action du peuple avec l’organisation imposée de l’État.

Du rapport des vérités théoriques en général avec l’application. — Nécessité d’un coup d’œil rétrospectif. — Dans toute réforme le nouvel ordre de choses doit se relier à ce qui existait précédemment.

— Ce qui vaut le mieux, c’est que la réforme commence dans les idées. — De là certains principes applicables à toutes les réformes.

— Leur application à la présente étude. — Principaux caractères du système qu’on vient d’établir. — Dangers que peut renfermer son application. — De là, nécessité de procéder par gradation successive. — Grand principe à déduire de ceci. — Liaison qui rattache ce principe aux principes fondamentaux de notre théorie. — Principe de la nécessité découlant de cette combinaison. — Sa prééminence. — Conclusion.

Tout développement de vérités ayant trait à l’homme, et spécialement à l’homme agissant, conduit au désir de voir amené dans le domaine de l’application ce que la théorie démontre comme vrai. Ce désir est en harmonie avec la nature de l’homme qui ne se contente que bien rarement du charme bienfaisant et calme de l’idée pure ; il devient plus vif lorsque notre cœur s’intéresse au bonheur de la société. Mais, si naturel que soit par lui-méme ce désir, si noble que soit la source d’où il découle, il lui est pourtant arrivé souvent de produire des conséquences fâcheuses, plus fâcheuses même que la froide indifférence ou bien — car le même

effet peut sortir de deux causes contraires — que cette ardeur de l’âme qui s’intéresse moins à la réalité et ne se délecte que de la beauté de l’idée pure. En effet, la vérité, quand elle enfonce profondément ses racines, , fût-ce dans un seul homme, étend toujours à la vie réelle ses conséquences salutaires ; seulement Cette action s’accomplit avec plus de lenteur et moins de bruit. Au contraire, ce que l’on transporte brusquement dans le domaine de la réalité, perd souvent sa forme primitive dans la translation même, et ne réagit même pas sur les idées. Aussi existe-il des idées que le sage n’essayerait même jamais de réaliser. Dans aucun temps la réalité n’est prête à accueillir les créations de l’esprit, même les plus belles et les mieux réfléchies. L’idéal çst fatalement destiné à flotter toujours comme un modèle inaccessible dans l’âme de l’artiste. Il suit de là qu’une prudence plus qu’ordinaire est indispensable dans l’application de la théorie la plus sûre et la y plus logique. Je veux donc, avant de terminer ce travail, rechercher aussi complètement et en même temps aussi brièvement que mes forces me le permettront, dans quelle mesure les principes développés précédemment peuvent être transportés dans le domaine de la réalité. Cette recherche pourra me garantir contre le reproche d’avoir, par ce qui précède, voulu ou régenter directement les faits, ou désapprouver ce qui en eux peut être en désaccord avec ce que j’ai dit. C’est là une présomption dont je serais encore fort éloigné quand môme je considérerais tout ce que j’ai dit comme entièrement exact et tout à fait hors de doute.

Dans toute transformation du présent, un régime nouveau doit naître et succéder au régime ancien. Mais chaque situation dans laquelle se trouvent les hommes, chaque objet qui les environne reflète dans leur être intérieur une certaine forme déterminée et arrêtée. Celte forme ne peut pas entrer dans une conception arbitraire, choisie d’avance par l’esprit. On manque le but qu’on se propose en même temps que l’on détruit la force, si l’on impose h l’homme une forme qui ne lui soit pas convenable. Que l’on jette un coup d’œil sur les plus importantes révolutions de l’histoire, on découvrira sans peine que la plupart d’entre elles sont nées des révolutions périodiques de l’esprit humain. On est confirmé davantage encore dans cette idée si l’on étudie les forces qui, en réalité, causent tous les changements qui arrivent sur notre globe, et si l’on considère que parmi elles ce sont les forces humaines qui jouent le principal rôle ; car les forces de la nature physique, à cause de leur marche régulière et de leur retour éternellement uniforme, sont moins importantes, et celles des êtres sans raison n’ont ni plus de-valeur ni plus d’influence. La force humaine, dans une période donnée, ne peut se manifester que d’une seule manière, mais ce mode de manifestation peut se diversifier à l’infini. Considérée dans chaque moment séparé, elle présente donc un aspect cXclasif ; considérée dans une série de périodes, elle offre l’image d'une admirable variété. Tout état antérieur ou bien produit tout seul l’état qui lui succède, ou du moins empêche que des circonstances extérieures

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