CI-DESSUS DÉVELOPPÉE
porte n’en souffre pas. Mais il n’existe aucun homme au monde, si abandonné qu’il soit de la nature, si abaissée que soit sa condition, qu’on ne puisse décharger d’une partie quelconque de ces liens. Ainsi donc, qu’on les écarte peu à peu et successivement, à mesure que s’éveille le sentiment de la liberté, et à chaque pas nouveau fait dans cette voie, on accélérera la marche du progrès. La reconnaissance et la constatation des indices caractéristiques de ce réveil peuvent encore soulever de grandes difficultés. Mais ces difficultés ne sont pas tant dans la théorie que dans l’application, qui, sans doute, ne comporte jamais de règles spéciales, mais qui, ici comme partout, ne peut être que l’œuvre du génie. En théorie, j’essayerais de m’expliquer, comme il suit, ce point d’ailleurs fort compliqué.
Le législateur devrait nécessairement avoir deux choses devant les yeux : 1° la théorie pure développée avec la plus grande exactitude jusque dans les détails; 2° l’état des faits particuliers qu’il aurait à changer. Il devrait non-seulement envisager la théorie dans toutes ses parties de la manière la plus exacte et la plus complète; mais il devrait encore avoir présentes à l’esprit les conséquences nécessaires de chacun des principes dans toute leur étendue, dans leurs divers entrecroisements et dans leur dépendance mutuelle les unes des autres, si ces principes ne pouvaient pas tous être réalisés à la fois. Il devrait encore, — et ce point serait à coup sfir infiniment plus difficile, — prendre connaissance de la réalité «les faits, de tous les liens que l’État impose aux citoyens, de tous les liens que ceux-ci
s’imposent à eux-mêmes, avec la sanction de l’État, contre les règles pures de la théorie, et de toutes les conséquences qui en résultent. Le législateur devrait alors comparer l’un avec l’autre ces deux tableaux, l’un des principes, l’autre des faits; pour transporter dans la réalité un précepte de la théorie, il devrait choisir l’instant où, suivant la comparaison, il se trouverait que, môme après celle translation, le principe resterait le môme, et de plus produirait les effets que le premier tableau présentait aux yeux, Ou bien, si ces conditions ne pouvaient être remplies, ce moment serait celui où l’on pourrait prévoir que ce défaut des conditions requises se corrigerait par un plus étroit rapprochement entre la réalité et la théorie. Car c’est sur ce but suprême que doivent toujours se fixer les regards du législateur, c’est à rapprocher entièrement ces deux tableaux que doivent tendre tous ses efforts.
Cette proposition, pour ainsi dire figurée, peut paraître étrange, et peut-être plus que cela encore. On dira que ces tableaux ne peuvent pas même demeurer fidèles et qu’il est impossible de les comparer avec exactitude l’un à l’autre. Toutes ces objections sont fondées, mais elles perdent beaucoup de leur force quand on songe que la théorie réclame toujours la liberté, que les faits, en tant qu’ils s’en écartent, présentent toujours la contrainte. Si l’on ne remplace pas toujours la contrainte par la liberté, c’est qu’on ne peut pas faire autrement, et qu’ici cette impossibilité, d’après la nature même des choses, ne