‹ Essai sur les limites de l'action de l'étatChapitre 12 sur 77 · EN ITALIE. LXXI · texte numérisé non relu

EN ITALIE. LXXI

est du côté de ceux qui veulent que la vieille terre britaauique reste toujours, comme dit Oxenstiern, «le * purgatoire des partisans de la contrainte, et le paradis u de ceux'de la liberté » (1).

Quoi qu'il en soit d'ailleurs sur ce point, il est facile de voir, par la situation intérieure de l'Angleterre, par les écrits de ses publicistes, et spécialement par ceux deJobo StuartMill, le plus grand de tous, que la cause défendue par Humboldt dans son Essai passionne depuis dix ans les esprits de l'autre côté du détroit.

Ou sait si elle les a heureusement passionnés de l'autre câté des Alpes. MM. Minghetti et Giorgini se sont inspirés de cette grande idée (2). Mais si elle triomphe dans les livres , combien elle triomphe davantage dans les faits I Les hommes d'État qui ont préparé, accompli, consommé l'affranchissement de leur pays, avaient bien vu que la liberté nationale et politique ne serait jamais durable tant que la valeur individuelle de leurs compatriotes ne se serait point élevée, tant que l'Italien ne vaudrait pas mieux. C'est là ce qui fait la gloire de d'Azeglio gourmandant la

(1) Peniéts, De l'Angleterre.

(2) Voj. Dei rapports da t'économie potitiqut avec le droit et la nwTak, psr H. Hinghetti, traduction française. -7- La CentraUsia- IMW, par H, Giorgini.

IXXU INFLUENCE DES IDÉES DB HDUBOLDT

turbuleoce stérile, de Manin prficbant le respect à U loi, de Gavour excitant par ses écrits économiques l'activité iDdustrielle, de Lamarmora, de Garibaldi créaut la bravoDre du soldat italien sous les murs de Sébastopol et dans les plaines de l'Uruguay. Les adversaires dK celte nation croient l'humilier en lui rappelant, de façon fréquente, mais peu chevaleresque, les secours qu'on lui a fournis. Elle avait deux ennemis, les soldats étrangers et les vices italiens. La France l'a aidée à chasser les premiers; l'Italie n'a pas eu d'alliés pour vaincre les seconds, et elle les a vaincus. Le peuple italien n'avait pas seulement h conquérir son territoire national, il lui fallait surtout sa dignité morale. Voyez son hou sens, son activité, sa modération, et dites s'il ne l'a pas tout seul noblement cooguise.

Le problème de la liberté individuelle, du développement -de toutes les facultés humaines, parait avoir peu préoccupé l'Espagne. Je le trouve cependant nettement posé dans un éloquent ouvrage de polémique religieuse dont l'auteur Jacques Balmès (1) représente

{i) Ltproltstanlitme comparé au catholicitme, dans i» rapporli avec la citMisation europ^mne, traduclioa françaiie, Paris, 1852. Chapitre xxi : De l'individu. Du ïentinienl de riodépendance personnelle d'aprè» GuUot. — Cliap. nu : De quelle manièrB l'individu se trouvait absorbé par la société antique. — Chap. xxiii : De< procès da riodividualité sous l'inlluence du calholieiBme.

EN FaAKCB DEPUIS 1851. LXXm

assez bien, daas son pays, l'école catholique et libérale de Lacordaire et de Ventura.

En France, après 1851 , le premier moment de silence une fois passé, nous avons de nous-ménies trouvé, ou pIutAt retrouvé ce grand problème, éclairé désormais de la lumière du suffrage universel En 1856, Tocqueïille publiait son livre fAncim régime et la Révolution. Sa Démocratie m Amérique, dont la première édition remonte & 1837, acquérait une jeunesse nouvelle et attirait plus que jamais les lecteurs.

En 1857, M. Emile de Glrardin publiait, sous ce titre UQ peu trop général la Liberté, une polémique qu'il venait de soulenir contre M. de Lourdoueix sur une question large, mais spéciale : le droit de punir. En léte de ses lettres, si paradoxales, hélas I M. de Girardin plaça une préface qui ne l'est guère moins, mais dont la première partie est uu document pour l'histoire contemporaine des idées libérales : « La liberté, dit-il, * est certainement le nom qui s'est rencontré le plus » souvent sous ma plume. A peine un volume suffirait-Il » à la réunion de tout ce que j'ai écrit pour l'expli- ' quer, la définir, la revendiquer, la défendre, la jusUn fier. Quoique je l'aie toujours sincèrement aimée, » énei^quement défendue, je dois convenir que je ne

■ciD-Googlc ■

UXIT SUITE, r- l'école IIBÉBALE FBANÇAISE.

■ l'ai pas loigours cofDprise aussi clairement qu'elle t m'apparalt après vingt anoées d'études et de con- » troverses. Ce n'est que par uoe succession de traosi- » lions opérées sur moi- méoie, transitions dont on re- » trouve facilement les traces dans ce que j'ai écrit, ce » n'est que graduellement que je suis arrivé à me faire .» de la liberté l'idée précise que j'en ai maintenant. » Par liberté, j'entends l'aplanissement immédiat ou » graduel de tout cï qui fait obstacle au développe- » ment et à la plénitude de la puis&ance individuelle. ■ Par liberté, par puissance individuelle, j'entends » donc la restitution à l'individu de tout ce qui lui a s été indûment pris par l'Ëtat. »

Je ne pousse pas la citation plus loin. Le faire serait s'exposer à rencontrer des opinions très-personnelles k l'auteur. Si l'on s'en Uent aux paroles que je viens de .rappwter, ou croit entendre non mi homme isolé, mais l> {{énie mâme du temps présent. Cette connaissance précise de la vraie liberté, de la liberté que Je puis appeler foncière, a été développée au milieu de nous par des voix trop connues pour qu'il soit utile, trop nom- Jireuses pour qu'il soit possiblede les toutes mentionner. Dans cette bonne œuvre, la part de M. Laboulaje a élé considérable. Ses travaux sur les États-Unis ont eu pour

H. 5I1I0N. UUT

fin{ Ae nous proposer, pour résnitat de nous faire bien coAnàlfrele meilleur exemple que nous puissions suivre. H. Jules Simon, après avoir répandu dans la société des iflêes pbilosopbiqnes saines et vivifiantes, sG décidait ëa même temps h aborder les régions de la politiqne. Ses dent volumes sur la Liberté, réédités hier sous une forme nouvelle, Contiennent l'analyse, l'histoire, Ib élassiâcation de toutes les libertés. L'auteur DOQs décrit leur nature, nous raconte les atteintes qu'elles ont subies, le^ luttes dontelles furent l'objet; il enretfûUTe les titres; il fait apparaître à nos yeux le lien qui les unit. Séparées, combien elles sont faibles I Reliées en faisceau, comme elles seraient indes- Iruclibles ! On a courtoisement reproché à ce beau livre de ne coûteoir aucune exposition de principes. Sans doute la partie spéculative y occupe une place restPefnte. Mai» si les principes n'y sont pas groupés d'une manière scientifique, ils s'y trouvent cependant, et, pour être séparés, ils n'en sont pas moins puissamment formulés. (I Quand il n'y a dans un pays que l'Élit d'expérimenté et d'agissant, c'est un grand malheur pour l'État et pour le pays n (t. II, p. 113, édil. ^e 1658). Et ailleurs : « L'Étal est institué pour me ftire jouir de ma liberté et me protéger contre >a vio-

IXXn SiriTE. — PBQUDHON, H. VACHEROT.

lence, et non pour opprimer ma liberté, pour faire de moi une machine. L'État ne peut jamais demandera ma liberté que le sacrifice strictement nécessaire à la garantie de la liberté qui me reste.» Et puis, ne l'oublions pas, M. Jules Simon a voulu demeurer un vulgarisateur; il connaît bien l'esprit de ses concitoyens; il a voulu que son ouvrage fût populaire et fécond. Qu'il jouisse de son succès, et qu'il en soit remercié.

Dans son livre De la juttice dan* la révolution et daits l'Église, Proudhon renforça sur certains points la critique des Contradictions économiques. Toutefois il parait conserver toutes les perplexités qui l'obsédaient enl8fi7. Dans le livre de 1858^ il affirme la liberté, et la liberté individuelle plus énergiquement que jamais, et en même temps il appelle de tuus ses vœux une o^anisation de la justice, irréprochable en morale, mais peu compatible avec la conservation des libertés légitimes, notamment de la liberté économique (voyez surtout Elude douzième, conclusion).

Le nom de M. Vacherot ne saurait être passé sous silence. Son substantiel ouvrage la Démocratie est de nature à rendre de vrais services. Malheureusement le titre est trop exact, et l'on comprend, après avoir lu le livre, que l'auteur n'ait pas osé l'appeler la Démo-

M. DUPOHT-WmTE. LUTH

cralie libérale. M. Vacberot, sans ëlre socialiste, làit trop peu de cas de la liberté individaelle; il partage la tolérance de H. Dupont-White pour l'État, et c'est chose curieuse de l'enteudre proclamer sur ce point, avec cet écrivain, une communauté d'opinions qu'ils sont loin de conserver en général (1). H. Vacherot trouve toujours des raisons pour écarter l'eiemple des Élats-Unis. C'est que l'histoire de ce grand peuple est un nrsenal inépuisable pour lesdéfenseurs de la liberté ; c'est un magasin d'instruments de gène pour tous les autoritaires.

C'est pendant celte féconde période de notre littérature politique que l'Essai sur let limites de raclion de l'État par Guillaume de Humboldt commence de nous parvenir. Nous en eûmes la première connaissance par M. Duponl-White et la traduction qu'il donna du livre de John Stuart Hill, oii les idées du philosophe allemand sont souvent reproduites et parfois discutées. En 1860, quatre ans avant la publication de VÉlude de M. Challemel-Lacour, M. Laboulaye donna une analyse eiacte du livre de Humboldt dans un opuscule en tête duquel il inscrivit le titre adopté par notre auteur :

(1) Comp. U Démocratie de M. Vacherot (Pam, 1880) avec )e« «utngd de H. DupoDt-Wbite i L'miUvliu et l'Etat, et la Dieenira-

UutUm.

LXXTHI MU. LABOt[I,&Tl, B40MILL1BT ET BATBIE. l,' État it m limile$. Depuis \oTa i\ s'est souvent ipspifé de lui, et pouvait-il mieux faire t Quand il rédigea le programme du parti libéral (1), il prit pour devisecetla pensés de Goethe: «LemeilleurgouTemâmentestcâlui qnr apprend aux hommes & se gouverner e)|x-n)^ea->)

Sous l'inSuerioe de ces idées, grftceàl'autoritd uouvelle qu'elles tiraient du grand nom qui les couTrait, grflce aussi au réveil de la liberté politique, les libertés individuelles trouvèrent de plus nombreux défeiiKurs parmi les représentants des sciences sociales positives, parmi les écpnomistes et les jurisconsultes.

MM. Baudtillart et Batbie firent voir dans leur enseignement oral et dans leurs iivreii combien ces libertés profiteraient au développement de notre richesse.

M. Bçrtauld écrivit sa /liberté civile (1864). [| s'appliqua, en se détachent de toute question de forma ou de dynastie, à rechercher au milieu des théories si diverses des écrivains libéntux, celles qui aatisfpnl la logique. Cette tÂche était djr&cile : tout d'abord la science de la liberté, de même que le bon sens, parait chose très-simple et à la portée de chacun; mais les occasions où il faut appliquer cette science sont tellement innombrables, que celui-là est difficile à trouver

m avfulr. Paru, Quf

H. BERTAULD. LXXn

qai n'a point commis d'erreur sept Toi* le jour. Si délicate que fût cette tÂche, M. Bertauld l'a rempli^ avée rectitude et sûreté. Si vous vous trouvée «d désMCMd avec lui sur une conséquence, soyez eût que la cause ta '. est dans le cboîs du principe, point dans In dMuclion . qu'il en a tirée ; car, ses principes une fois Admia^ il «si impossiMe d'attaquer le raisonnement qu'il enbttdér coaler. Sa critique puissante et piquante est toujours courtoise... Je m'arrête et interromps ici l'appfétâatioD q«eje voudrais donner de ce livre. Ceux qui liront jusqu'au bout cette notice enverront la cause. J'aimemieux rapporter le jugement d'un illustre ami de la liberté, qui disait après l'avoir lu : « Ce livre est un de ceux que le parti libéral aurait le plus d'intérêt à répandre. »

Depuis 1860, ce ne sont pas seulement les hommes nouveaux et indépendants de tout passé politique qui oot été atteints par le souffle des idées individua|ist«s. D'anciens ministres, d'anciens chefs de parti se spot fàils les interprètes et les champions d« ces droits peu prisés par eux jadis.

M. Guizot s'accuse sévèrement dans ses Mémoint d'avoir empécbé l'exeroice du droit de réunion.

M. Thiers inaugure sa reotrée dans la politique active, eu définissant avec netteté, en réclamant arec

LXXX APPBËCIATION CBITIQUE

énergie tout uq ensemble de libertés qu'il appelle avec rûsoD primordiales et nécessaires.

H. Louis Blanc lui-même, dans une lettre insérée le tO novembre 18fi6 au journal la Presse, tempère en termes excellents l'ancienne rigueur de ses idées autoritaires, et arrive à un éclectisme qui leur est déjà bien préférable. «Toutes les fois, dit-il, que l'intervention D de l'État est en opposition avec le libre développe- » ment des facultés humaines, elle est un mal. Toutes » les fois au contraire qu'elle aide à ce développement, u elle est un bien. Ainsi, par exemple, elle est un bien u quand par l'instruction gratuite, elle rend possiblechez » l'enfant du pauvre le développement de l'âme et de » l'intelligence, condition première de la liberté, s

Le caractère général, mais non universel de ce mouvement paisible auquel nous avons assisté, et que nous avons essayé de dépeindre, est celui-ci : Indifférence pour les formes politiques. Certains, et des meilleurs, à l'exemple de Ouiilaume de Humboldt dans sa jeunesse, élèvent cette indifférence k la hauteur d'un principe. C'est là, je pense, une erreur. De calmes esprits la repoussent aujourd'hui, et Humboldt luimême, devenu plus expérimenté et plus indépendant, fut le premier à la reconnaître. Sans doute, telle ou

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DE L INDIVIDUAUSUE CONTEMPORAIN. LIXXI

telle forme de gouveroement ne donne direclement aux citoyens ni la liberté iDdividuelle, ni la liberté politique. EUIes peuvent exister l'une et l'autre sous des gouTememenls uon constitutionnels, cela est incontestable et prouvé par l'hisloire. Mais ce que l'on oublie, et ce qui Tait l'importance de ces formes, c'est qu'elles ganmtittent la conservation de la liberté politique, qui elle-même garantit ce que j'ai appelé la liberté foncière, l'inviolabilité des droits de l'individu. Si vous acceptez l'absence de formes, vous ne perdrei pas par cela même la liberté politique, mais celle-ci ne voiis sera plus assurée, et votre liberté individuelle qu'elle protège et garantit sera dans l'avenir précaire et démantelée devant toutes les invasions. J'invoquerai en faveur de ce dire une autorité non suspecte, celle de Napoléon. Dans la séance du conseil d'État du 16 frimaireanX, il disait: «Les formes sont la garantie > nécessaire de l'intérêt particulier. — Dtt forme» ou * f arbitraire y il n'y a pût de milieu. C'étaient des 1 temps barbares que ceux où les rois assis au pied « d'un arbre jugeaient sans formalités. II faut que per- ' sonne ne puisse craindre qu'une loi ne vienne lui » enlever son enfant (1). » Ces paroles de l'empereur

(I) Vo]i. Locré, t. VE, p. 46».

tXXXII APPIÉCIATIOW CRITIQUB

tombent k plomb sur la théorie de l'indiff^enoe, cet les foirnes politiques protègent l'homme oootre l'arbitraire de l'État, qomme lâs formes judioitires le protègent contre l'arbitraire du juge.

Il est un autre côté par où le libéralisme individualiste, tel du moins qu'il est formulé par Humboldt, me parittt attaquable.

Suivant lui. l'Ëtat ne doit se préoceupw que de piaÏDtenir la sér^é, la liberté; il ne doit rieo faire pour prot curer directement aux citoyeas le bienpotitif, le bienêtre, le bfmheur. Et Humboldt donne il ras miots on sens absolu, indivisible (1). Hais le bien positif sa compose dedeux parties : le nécessaire et la luperflut Quant à ces choses qui composent le superflUt qui rendent la vie luxueuse, large, aisée, l'État pa doit jfUBais rien faire pour les procurer directement aux citoyens. Les efforts qu'il dirigerait vers ce but entratQ»raieat tous les inconvénients énumérés par Humboldt (cfa-in), et sur ce point il est impossible de se séparer de ses idées sans tomber dans le socialisme. Mais à cdté du superflu, et avant lui, est le wceuaire, VirulifpetiiMet composé de cette faible quantité de biens, sans la possession desquels l'existence physique de l'homme est

(1) Vuj. chapitre m.

DE L'INDIVIODALISHB CONTEMPORAIN. LXUIII impossible. Or, quand sous l'intluence d'événemeots de force majeure que tous subissent et dont per)onn« n'est responsable, des citoyens, en trop grand nombre pour que la cbacilé privée puisse les secourir efflcaoement, sont dans l'absolue impossibilité de se procurer ce nécessaire, n'est-ce pas un devoir pour l'État de ûd re tout ce qui est en lui pour donner ces biens indispensables à l'bommequi, livré à lui seul, ne peut plus se les procurer? Ne pas le reconnaître sérail forcer l'Ëtat k assister d'un cœur impassible à la mort de ses membres. Celte erreur, déjà si répugnante en elle-même, donnerait aux socialistes autoritaires un avantt^e qu'ils ne manqueraient pas de saisir et dont ilt profiteraient k bon droit.

Que sil'oD voulait affranchir l'État de cette obligalion en lui conseillant de laisser faire la charité, la vertu individuelle par excellence, toujours vivace chez les peuples libres, cette noble réponse ne saurait satisfaire aux terribles exigences de ' la réalité. Suppos«r tpi'il est sur terre une nation où la pitié puisse mourir, dans le cœur de l'homme serait outrager gratuitement Ujîenre humain et Dieu qui l'a créé, Mais si la charité peut secourir la misère accidentelle et restreinle, quels que soient son génie, son activité, généreuse^ sou dé- .

tXIXir APPKÊCUTION

TOnemeDt, elle est impuissante à éteindre la misère devenue maladie cbrooique et universelle dans une société. La charité peut guérir ta pauvreté, elle ne peut guérir le paupérisme. Demandez à l'Angleterre si cela n'est pas vriû.

En face de ce mal social, le pouvoir social a le devoir ligoureux de le combattre directement et par une action positive.

n le doit au nom de l'humanité.

Il le doit pour conserver la sûreté, qui sans cela serait bientôt détruite ; car, c'est Humboldt qui le dit, la sûreté et le bonheur se rattachent étroitement l'un à l'autre (chap. in).

Il le doit pour se conserver lui-même.

Tel est le problème, telle est la solution, telle est son histoire et son mérite.

Que dire maintenant des qualités du livre? Je parlerai d'abord de celle qu'il est le plus difficile d'apprécier h la seule lecture d'une traduction. Le style de l'original est ferme, malgré la longueur fréquente des périodes, caractère propre au génie de la langue allemande. D'une vraie beauté littéraire dans les développements épisodiques, il devient scientifique et rigoureusement exact dans les déductions et les résumés.

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DU LIVBB OE HOUBOLDT. LXXIT

A l'harmonie des sons l'auteur préfère toujours la rectitude des expressions. Un mot répété ne l'effraye pas, et il a conservé à dessein plusieurs aspérités qui lui avaient été dénoncées par le crayon sévère de Schiller. Sa gravité' ne se permet jamais la raillerie, mais elle sourit parfois et non pas sans malice. On peut derrière le philosophe entrevoir l'écrivain qui fut « l'un des hommes les plus spirituels en tout pays » (1).

Le lecteurverra facilement quelle logique relie entre elles les parties de ce tout. II sera frappé, efiVayé peutâtre parfois de la profondeur philosophique de la première partie (chap. i à ix); il remarquera l'esprit pratique apporté par l'auteur dans la recherche des applications à faire de ses principes (chap. x à xiv), et la prudence extrême dont il ^t preuve dans les deux derniers chapitres, surtout dans l'exposition des procédés à suivre en toute réforme politique.

On admirera cette sérénité de pensée que les sujets les plus brûlants ne troublent jamais. Nulle part elle n'est plus remarquable que dans ces pages sur la religion, qui cependant fournirent aux censeurs berlinois presque tous les prétextes de leur refus. Cette imparti) Madame de SUËl, De l'AUmoagne, i' partie, chap. xu.

UXITI INFLCBHCl DEl IREES PBINCAISES

tialUé entre les idées, plus rare, plus difScils et plui méritoire que l'impartialité eatre les hommes, parait encore plue louabls, quand on songe que Humboldt écrivit ce chapitre quatre ans seulement après l'édit du 9 juillet 1788 «ur la religion. Cet acte, dû à l'initiative du ministre rose-croix Wœlloer, 4tait une réaction violente conlpe la tolérance du grand Prédério; il établissait des peines sévères contre tout ce qui s'éoarterait des doctrines et des dogmes de l'Église officielle.

Ce qu'il n'eiit pas inutils peut-être de dâterminar est la part qu'a eue l'inspiration extérieure sur la nai^ saoce de cette œuvre, dont la trôg-réelle originalité ne doit pourtant pas être exagérée. Celles des idées contenues dansoetfsstiiqui n'appartiennent pas en propre à Humboldt ont été puisées à deux sources : les unes viennent des philosophes allemands, les autres despublicistes français.

Humboldt ne songe nullement à dissimuler ce qu'il doit à la France, et en particulier à Mirabeau. Ce n'est pas seulement le (^oîx de l'épigraphe qui le montre, ce sont surtout les nombreux emprunts faits par l'auteur aux discours de Mirabeau, sur l'éducation publique, sur les successions, etc- Il avait aussi beaucoup lu et beaucoup médité Rousseau. Sans tomber en aucune

SUR HCHBOLDT, HIRABBAD, RODSSEAD. LXUTII façon dans ses erreum absolutistes, sans confondre comme Ini «le pouvoir du peuple » avec « la liberté eu peuple» , ces deuxcboses si neltemeut distinguées l'une de l'autre par Montesquieu, U subit h plus d'un égard Hnâuence du philosopbegëneTois. J'en trouve la preuve surtout dans l'adoption faite sans réserve des mots controt iociei et des idées qu'ils expriment (1). Humboldt n'a rien à dire contre cette grosse erreur aussi contraire à la vérité philosophique et à l'histoire naturelle des sociétés qu'elle est dangereuse pour la liberté Indivi* dadie. Une seule fois 11 paraît entrevoir l'inanité île cette théorie. C'est quand il recherche la base du droit de punir, de l'obligation peur l'inrracteur de subir la juste peine de son méfait : n Le condamné, dit Hum-

* boldt, sera obligé de souffrir la peine, en réalité

> puce que chacun doit -se résigner k voir léser ses

> droits autant qu'il a injustement lésé eeux d'autrui.

* NoB-seulement cette obligation a pour cause le con- B trat social, mais elle existe encore indépendamment

* de lui. La faire découler d'un contrat sjnallagmati- « que n'est pas seulement inutile, cela entraîne aussi a des embarras. Par exemple, il serait difficile de jus- 1 tiQer par ee moyen la peine de mort, dans le cas

(1) Voj. ch^. m, p. Ï6, n

IXXXTIU OBIGIHAUTE

D même où certaines circonstances locales la readeDt M absolument nécessaire. Dans ce système, tout cou- » pable pourrait encore s'affranchir de (a peine en u renonçant au contrat social avant qu'elle ne l'eût 11 frappé (1). »

Dans la partie spéculalive de cet £s»ai, l'autenr s'inspire non plus de la France, mais des travaux de ses compatriotes. Sa philosophie repose sur la doctrine de Kant. Cet ouvrage fut écrit peu de temps après l'apparition de la Critique de la raison pure, qui exerça aussi sur Schiller une si puissante influence. Dans ce livre, Kant avait seulement fixé le système qu'il appliqua par la suite. De tous les écrits postérieurs dans lesquels il étendit ses principes à la vie individuelle, à la science du droit, aux rapports politiques, à la religion, aucun n'avait encore paru en 1792. La vigueur intellectuelle de Humboldt, retrempée par l'étude assidue de la méthode de Kant, pouvait encore agir avec indépendance et liberté. Schiller n'avait alors publié aucun des travaux philosophiques qu'il entreprit plus tard. Le nom de Fichte était inconnu. L'autorité de Kant était à son apogée. Si l'on en excepte le mystique F, H. Jacobi, tous ceux qui vivaient alors de la vie intellectuelle parti) Chip. XIII.

DU UVKE DE HDHBOLDT. — KANT. LXXXIX

tageaient les idées du maître. Si l'on tient compte de l'état des esprits, on recoonaltra dans cet Estai le premier signe du réveil de l'originalité. Cette ongiDalité se manifeste en effet à un double point de vue. D'abord les principes de Raot étaient appliqués par Humboldt à des matières dont le premier ue s'était pas encore occupé; et puis ces principes étaient pour la première fois approfondis et rendus vivants.

Au premier point de vue, il est du plus haut intérêt de se reporter aux opinions développées par Kant dans ses écrits postérieurs (i) sur les mêmes sujets, et de les comparer avec celles de notre auteur. Cette comparaison est tout à l'avantage de Humboldt. Dans l'application des principes de Kant au droit et à la science sociale, il a été plus heureux que l'auteur lui-même ; il l'a surpassé en finesse, en pénétration, eu logique. UJusUfication détaillée de ceci nous entraînerait trop loia; il nous suffit de renvoyer aux raisonnements de l'un et de l'autre écrivain sur le droit d'hérédité, les lois pénaiea et l'idée de la puissance publique.

Mais Humboldt est supérieur à lui-même quand il

(IJ Va;. Mtlaphysûche Anfangsgrihide der Rachtsltlirt (1797), pvii le Irerail publia en 1795, Zum ewigtn FrUden, et enlla Dtr Sirrit dm- FaeuUœim (1798), oA l'on p«ut comptrer les idées des ita\ philosophes sur le rapport qui uait la Politique à la Religion.

xc toupMuaon ws idim

reohflrcbe non plus l'applioalion. rasis l'intelligftDce des idées de Kant 11 le fait d'une façon toute consciencieuse ; au travers de la plus vive admiration, on aperçoit cbez lui la plus complète indépendanoe de critique. Sur les questions de la morale et de l'esthétique, Humbotdt montre toute l'originalité de son Jugement.

En morale, sa théorie, consistant à faire de l'énei^e l'unique vertu.de l'homme, est neuve, certes I Mais elle est fausse, il faut le dire bien haut. L'énergie de U personnalité, l'énergie de la conscience est un des éléments de la vertu, sans doute; mais l'énergie de la nature humaine, mal contenue, mal dirigée, peutfitrela source de toute violence, de toute injustice, et qui pis est, du triomphe de toute injustice.

Pour ce qui est de l'esthétique, Humboldt oppose S0S idées aux idées de Kant sur la nature des beaux arts et sur leur ordre (1). L'un met au premier rang la musique, l'autre les arts plastiques. II serait téméraire & nous de prononcer entre les deux philosophes. Nous dirons seulement qu'il nous parait bien difHcile d'assigner d'une manière absolue un rang déterminé à chacun des beaux-arts et d'en dresser la liste par ordre de mérite. Est-ce que leur valeur compara^ve

(1) Vo;. Kant, friltt dm- CrthtUakrafi.

DE HVHBOtST ET DE KANT. ICI

peut être définie théoriquemeDtf Est-ce que l'appréciation n'est pas toafe subjective, pour parler le langage Ai la philosophie allemande? Ne <tépend-^lle pas de la nature du moi humain, et, par suite, ne peut-elle pas être infiniment vaHée, sans cesser Jamais d'être

juste? Ce qu'il nous importe surtout de constater

pour aider le lecteur à reconnaître la vraie part d'originalité de Humboldt, c'est que dans ses recherches esthétiques, il a trouvé en dehors du système de Ranl une voie nouvelle. C'est cette route que Schiller a prise après lui; e'est en la suivant de front tous les deus qu'ils sont arrivés aux importants résultats consignés dans leurs écrits.

Un trait qui surprendra certainement le lecteur, c'est le grand amour de l'antiquité, si hien et si souvent exprimé par Humholdt {1 ). Que l'artiste, dans son admiration pour les œuvres antiques, place au-dessus de tons les siècles le siècle de Phidias, celte hardiesse de langage n'aura rien qui pni^e nous étonuer. Mais que le philosophe, défenseur des droits de l'individu, éprouve un enthousiasme aussi ardent pour ces temps et ces sociétés où l'État exigeait sans cesse de l'indi- ^du la gacriflce de ses plus précieuses et plus intimes

(1) Voy. clup. I, chap. u, p. i8 ; diap. v, p. 71; ch*p. n, p. 7S>

XCll ADHIKATION DE UUHBOLDT

libertés (1), il y a là une conlradictiou au moins étrange. C'est que Humboldt avait étudié Tantiquité dans les pofiles bîea plus que dans les historiens. Kien d'aussi grand et d'aussi beau que ia personnalité humaine dans l'/liade, dans VOdyssée, dans les œuvres des tragiques ; rien de plus écrasé, de plus anéaoti que rbomme privé dans les constitutions politiques des législateurs. L'admiration toute littéraire de Humboldt pour l'antiquité se serait modifiée, s'il eât moins souvent lu Homère, s'il eût étudié davantage les discours des orateurs et l'oi^anisation des États depuis la république communiste de Lycurgue, jusqu'au gouvernement despotique du Bas-Empire.

Schiller avait su se garder de cet excès qui tourne souvent au paradoxe et à l'injustice envers les temps modernes. Il dit quelque part : a La Grèce et Rome Il nous montrent des Grecs et des Romains éminents;

(1) Je Us ceci dans un livre (ju'nn ne laurait taxer de partialiU eoatre l'antiquité : ■ Le droit domestique était en général [ort imparfail cliez lei anciens, parce qu'il violait sans cesse la liberté personnelle. Il ne raut pas s'attendre à trouver plus de libéralité dan* Platon que dans Solon ou dans Lycurgue. D'abord aucun citojen ne peut prendre femmo en dehors de la cité ; en second lieu, tout cilojeii est forcé de se marier al de laisser dans l'Etat des citoyens qui

le remplacent Au bout de dix ans de mariage, si l'on n'a pas

d'enfants, le divorce est rorcé. * (Platon, Dtt loii — (J. Denis, Hittaira des ihéorits et du idées morakt dans l'antiqatté, ouvrage couronné par l'Institut, 1. 1, p, 304 et suiv. Paris, 1850.)

■.8.liMD.COOl^le

pocR l'antiqdité, xcm

■» même dans leurs plus beaux ftges, elles ne nous

«montrent pas d'hommes émînents Rome avait

j> le droit du citoyeD ; nous, nous avons la liberté de 1 l'homme (1). »

Cette liberté de l'homme, en réalité inconnue de la Grèce et de Rome, ou méconnue par elles, a été annoncée et apportée à l'Europe par les deux grandes révolutions qui ont commencé et consommé la ruine de l'antiquité : l'établissement du christianisme, qui soustrait à l'actiou de l'État la croyance de l'homme^ l'arrivée des peuples du Nord, chez qui la puissance iedividuelle est d'autant plus forte que l'autorité publique est plus faible. La liberté de l'individu, tant demandée, tant refusée, tant combattue, c est la gloire des temps nouveaux de l'avoir, non pas revendiquée, elle l'a toujours été, mais de l'avoir définie, limitée, justifiée; celte gloire appartient principalement à l'école individualiste dont Humboldt a été l'un des premiers, est resté l'un des plus glorieux adeptes.

Cette école a des adversaires. Ils l'accusent de ne

(<] « Griecbenland und Rom konnten hœchslen» vortremiche

^mer, vortrelfliche Griechen «rzeugen die Nation, such in

iiiret ichonslen Epoche, erliob sich nie zu vorlrefOichen Menechen. ~Ecincr von uniern Staatea liât ein rQmiwhe BUrgerrecht ausiu^

"'«ilen wir halien Heniehentreiheil. * (Sr.tiiller, Ueber Vm«r~

^«i»>ileruvg, Knutttigt unil MilMaUtr, I. \\. p. 5, édit. Colla, «Mlliirt, 1850.)

Xar .' ER^ieKBHBHTS

point tenir compte des teodaDces coUectives des groupes humains, aussi réelles pourtant que les tendances individuelles de chaque homme; de rester silenciense et découFc^ée en face de redoutables problèmes sociaux; de favoriser l'égoïsme eu rétrécissant les passions qu'elle est impuissante k oiodîSer. La. philosophie individualiste comprend toute la réalité des tendances collectives des peuples, mais elle veut les voir naître de la volonté propre des citoyens. Quand ces tendances collectives ne se retrouvent plus dans chaque volonté, elle s'en défie ou les condamne, n'y voyant plus que le résultat d'un travail artificiel cooduit par une minorité factieuse et despotique. De poignantes questions surgissent parfois sur tel ou tel point du globe. Les résoudre par la liberté, accusée de les avoir fait naître, cela peut faire sourire les créateurs de systèmes. Hais qu'ils se souviennent, avant de dédaigner: ont-ils donc une seule fois trouvé de solution meilleureT Quand un peuple, las de souffrir, s'est confié à eux, qu'ouL-ils fait de ce grand malade? lis l'ont surmené de soins violents, et bientôt l'ont abandonné, le laissant non pas guéri, mais affaibli. Le grand air de la liberlé est un remède lent; c'est encore de tous le plus sûr et le plus 8ain.^..Hais,du moins, en montrantà i'homma

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DE L'ËCOtE IHDITtDDALISTE. ' XCT

■m personnalité comme unique but de ses efforts, ne développe-t-on pas en lui l'égoïsme? On développe en lui l'amour et le respect de son semblable. On lui donne de l'Êlre bumain, de la dignité native attachée à sa nature, uneidée qui nel'abandonnerBJamais. La vigueur du coq», l'originalité de l'intelligence, ne viennent qu'après la bonté désintéressée du cœur. L'homme, en .s'éludiant, en arrivant à se connaître, verra que cette .qualité est la première à conquérir. Sans elle sou Ame De serait pas entière.

Voilà ce qu'enseigne l'école individualiste; voilà te qui ressort du livre de Humboldt. Ce bon livre nous apprend à aimer la liberté, non- seulement pour les biens qu'elle peut procurer, mais surtout pour la force morale qu'elle exige et qu'elle produit tout ensemble

Avant de déposer la plume, il me reste à remplir un devoir rigoureux et doux à la fois. Je serais ingrat si jt? ne disais quels secours j'ai trouvés dans l'accomplissement de ma t&che.

Si mon amitié respectueuse pour mon mallnt M. Bertauld m'a imposé quelque réserve quand j'ai eu à parler de ses œuvres, et m'a empêché d'exprimer tout aulong ce quej'en pense, la liberté m'est rendue quand j'ai à dire ce que je lui dojs. Témoin, pendant plusieurs

XCn ÉPILOGUE.

années, de son existence chaînée de deyoirs si nombreux et si bien remplis, j'ai pu mettre à profit son exemple et ses lumières. Il a développé en moi l'amour de la science du droit, qu'il enrichit et qu'il éclaire. It m'a Tacilité par ses conversations et ses conseils l'iitlelligence des lattes idées dont il est aujourd'hui l'an des éminents interprètes, car on peut lui appliquer ces paroles du jurisconsulte romain : Ingenii gualitale, fidwia doctrinœ, et cœteri» operis sapientia operom deâil. Je dois encore remercier un Allemand distingué, M. Alexandre Bûchner, de l'inépuisable boDté avec laquelle il m'a aidé dans mon travail. Plus d'une pensée de Humboldt m'a été eipliquée, plus d'une phrase obscure a été par lui rendue claire à mon esprit. Dans DOS conférences, que son obligeance m'a permis de rendre si fréquentes, en écoutant mille choses justes et peu connues, exprimées en un français si correct et si sûr, J'ai regretté bien des fois qu'il n'eût pour l'entendre qu'un seul ami. Mais ce regret de ma part double la reconnaissance dont je lui offre ici la publique et la plus affectueuse expression.

H. CHRËTtEN.

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