‹ Essai sur les limites de l'action de l'étatChapitre 19 sur 77 · A DD SOIN DB L'ÉTAT · texte numérisé non relu

A DD SOIN DB L'ÉTAT

serf iteurs de l'État aussi oomplétement dépendants de la partie gouvernante, qui les paye, que de la nation (1), Et combien d'autre» maux encore l'expértenoe nenous montre-t-elle pas d'une manière incontestable : l'attente du secours de l'État, le nnanque d'initiative personnelle, la fausse présomption, la paresse et l'insunisance. Le vice d'où naissent ces maux est ensuite enp;endré par eux. Ceux qui traitent ainsi les affairet d'Ëtat tendent de plus en plus à négliger les choses elles-mêmes pour n'en considérer que la forme; ils apportent \ celle-ci des améliorations peut-être réelles; mais, comme ils n'accordent pas à la chose principale une attention suffisante, ces améliorations lui sont souvent funestes. De là naissent des formes nouvelles, de nouvelles complications , souvent de nouvelles prescriptions restrictives, qui tout natorellemenl donnent lieu à un nouveau renfort de fonctionnaires. De là tous les dix ans, dans la plupart des États, une extension du personne! des employés, un agrandissement de la bureaucratie, une restriction à la liberté des sujets (2). Dans une pareille administration, tout dépend de la surveillance la plus stricte, de l'aelivilé ponctuelle et consciencieuse, car les occasions de manquer à cette surveillance et à cette activité sont d'aulaot plus nombreuses. Aussi s'efforce-t-on alors, et avec une sorte de raison, de faire tout passer par le plus de

{1] Union snira la liberté Individuel la el la liberté politique.

(2j Ces opinions se retrouvent dans le mémoire écrit par Hnmboldl vingl-aept ans plus tard, en 1819, sur ['Organisalion aonstitationmll» de la Pruiu. (Vojei l'Inlroduelion.)

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roaiDs qu'il se peut afin d'empâcher jusqu'à la possibilité d'une erreur ou d'une raalversHtion. Mais aussi un tel syitème est cause que les affaires se font mécaniquement et que les hommes deviennent des machines; la véritable habileté, la probité, disparaissent Je plus en plus, et avec elles la confiance. Enfin ces occupations, dont je parle, prennent aux yeux de chacun une importance énornae, de telle sorte que forcément le point de vue de l'importance et du peu d'imporUnce des choses, de l'honneur et de la honte, du bot principal et du but accessoire eu est entièrement bouleversé. Et comme la nécessité d'occupations de catle nature a des conséquences salutaires qui sautent aux yeux et qui dédommagent de leurs inconvénients, je m'arrête ici et je passe à la dernière considération, i laquelle tous les développements qui précèdent n'étaient qu'une préparation nécessaire, pour réfuter les raisons générales invoquées en faveur du soin positif de l'État.

7' Rattachons cette partie de notre étude à une considération générale qui découle des points de vue les plus élevés. On néglige les hommes pour s'occuper des choses, elles facultés pour ne voir que les résultats. D'après ce système, un État ressemble à un amas d'instruments, morts ou vifs, d'inllnence et de jouissance. plutôt qu'à une réunion de forces capables d'ngir et de jouir. En négligeant la spontanéité personnelle de» Aires actifs, il semble qu'on ne travaille qu'à leur bonheur et h leur jouissance. Mais, en supposant même qu'il en soit vraiment ainsi, car après tout c'est la sen-

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sibilité de l'être qui jouit qui est le seul juge de sa réiïcité et de sa jouissance, cela serait toujours contraire à la dignité humaine. S'il eo était autrement, ou ne pourrait pas s'étonner de ce que ce système, qui n'a d'autre visée que le calme, renonce à la plus élevée des jouissances humaines, par crainte, pour ainsi dire, de ce qui lui est contraire. L'homme jouit surtont dans tes moments où il se sent en pleine possession de sa force et de son unité. Sans doute, l'homme alors est bien près d'être aussi malheureux qu'il peut l'être. Car l'instant de la tension est forcément suivi d'ane tension pareille; mais c'est l'insurmontable destin qui nous lance vers le bonheur ou vers la souffrance. Toutefois, du moment oh le sentiment de ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme mérite seul le nom de boaheur, la douleur et la souffrance prennent une forme nouvelle. Le moi intérieur de l'homme devient le siège du bonheur ou du malheur, il ne varie pas suivant les agitations du courant qui l'emporte. Ce système conduit, suivant mot, à de terribles efforts faits pour échapper h la douleur. Celui qui se connaît vraimeat en bonheur supporte la douleur, qui sait bien joindre ceux qui la fuient, et se réjouit incessamment de la marche inflexible de la deslioée (1). Que les choses naissent ou disparaissent, la vue de la grandeur est pour lui douce et attachante. L'homme en arrive ainsi

(i) Celle philMO]diie eil bonne «n présence de bits qui éebappuil i nos rorcGS et à noire activité ; c'est alors de la rési^pialioii mlioiinelle ; elle est mauvaise dans les autres cas ; ce n'est plus qu'un pa- TessEui fatalisme digne de Turcs.

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k sentir que le moment de sa propre destruction est pour lui un de ces moments de délices réservés quelquefois, mais bien rarement, aux imaginations exaltées.

Peut-être m'accusera- tKin d'avoir exagéré les iacon- Ténients qu'on vient d'énumérer. Mais je devais dépeindre en entier l'influence exercée par l'immixtion de l'État, dODl il est question ici. On comprend sans peine que tous ces inconvénients sont très-différents selon le mode et le degré d'énergie de celte ingérance. Je supplie que pour tout ce que ces pages contiennent de général, on veuille bien ne faire aucun rapprochement ni comparaison avec les faits. Dans la réalité on trouve bien rarement un cas simple et complet; ce qui fitit que l'on ne voit pas distinctement l'action parti- «ilière de chaque chose séparée. Il ne faut pas oublier non plus, qu'étant donnée une fois l'existence d'influences mauvaises, le mal bit de bien rapides progrès. De même qu'une grande force unie à une grande force en produit une deux fois plus grande, de même k faiblesse unie à la faiblesse produit une faiblesse inSnie. Quelle pensée oserait déterminer la rapidité de ce mouvement? Toutefois, en admettant même que les inconvénients soient moins considérables, il me semble que la théorie ci-dessus développée est plus qu'amplement justifiée par les avantages incalculables qu'en présenterait l'application, en supposant, ce qui peut faire doute, que cetle application soit de tout point possible. En effet, par la nature même des cboses, k force toujours active, jamais oisive, combat toute

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ÎDititation qui lui est contraire, provoque toute inili' tution qui lui est salutaire ; de telle sorte qu'où peut dire en toute vérité que l'af^tation la plus ardente produit nécessairemeut et toujours plus de bien qu'elle ne peut produire de mal.

Je pourrais ici présenter comme contraste l'heuivux tableau d'un peuple vivant au milieu de la liberté la plus complète et la plus illimilée, vivant pour luimême au milieu de la plus grande variété de rapporte existant en lui et autour de lui ; je pourrais montrer combien l'originalité. la diversité des forces y paraîtrait plus belle, plus grande, plus admirable que dans cette antiquité superbe oh le caractère propre d'an peuple moins cultivé est toujours plus rude et plut grossier, où les forcée et la richesse même du caractère grandissent avec la délicatesse, où l'union presque infinie de toutes les nations et de toutes les parties du monde donnent une bien plus grande richesse d'éléments; je pourrais montrer quelle vigueur se développerait nécessairement si chacun s'arrangeait soi-même, si chacun, entouré sans cesse de forces excellentes, s'assiuillail ces forces avec une aclivlté spontanée sans limites et toujours excitée par la liberté; je pourrais faire voir combien l'existence intérieure de l'homme deviendrait tendre et délicate, combien ses ocooputions se multiplieraient, combien tout ce qui est physique et extérieur pénélrerait l'être Intérieur, moral et intellectuel, combien le lien qui unit les deux natures de l'homme gagnerait de force durable, si rien ne venait plus troubler ta libre réaction des travaux

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humams suf l'esprit et le caractère; je pourrais ftiire Yoir comment personne ne serait sacrifié à autrui, comment chacun conserverait pour soi la force qui lui a été départie, et serait par suite plus noblement disposé à lui imprimer une direction salutaire k ses semblables; combien, si chacun grandissait dans son originalité propre, le caractère humain gagnerait de nuances variées, délicates et belles ; combien l'aptitude exclusive deviendrait rare, car elle n'est en général que la conséquence -de la petitesse et de la débilité ;comme quoi chacun n'ayant plus rien qui le contraindrait à se faire semblable aux autres, serait plus fortement poussé il se modifler d'après eux par la néceisité toujours croissante de l'union avec autrui; comment, obet un tel peuple, toutes les facultés et toutes les mains travailleraient h l'élévation et au bonheur de la vie humaine; je pourrais montrer enfin comment chacun n'aurait d'autre mobile que celui-là, et serait détourné de tout autre but faux ou moins digne de l'humanité. Je pourrais terminer en faisant remarquer combien le; effets saluteipes d'une telle constitution, répandus chez un peuple, quel qu'il soit, enlèveraient k ses misères, qu'il est impossible, hélas ! de faire entièrement disparaître, aux ravages de la nature, à l'action mauvaise des passions hoslilcs, aux excès des penchants assouvis, une immense part de leur horreur. Mais il me sufflt d'en avoir esquissé le contraste ; je me contente (le crayonner des idées et de les offrir à un examen plus approfondi.

Si j'essaye de tirer la conclusion ije tout caoi, je

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trouve que le premier principe fondameutal de cette partie de mon étude est celui-ci :

Que l'État se dispense de tout soin pour le bien positif des citoyens; qu'il n'agisse jamais plus qu'il n'est nécessaire pour leur procurer la sécurité eotre eux et ns-&-Tis des ennemis extérieurs; qu'il ne restreigne jamais leur liberté en faveur d'un autre but.

Je devrais maintenant m'occuper des moyens suivant lesquels un tel soin peut être exercé activement; mais comme mes principes me conduisant k le désapprouver en lui-même, je puis garder lé silence sur ces moyens et me contenter de remarquer en général que les moyens par lesquels on restreint la liberté dans l'intérêt du bien-être peuvent être de nature fort diverse. Ils peuvent être directs, tels que les lois, les encouragements, tes primes; ou indirects, tels que la situation faite au souverain, lequel est le propriétaire le plus important, les concessions qu'il fait à des citoyens isolés de privilèges, de monopoles, etc. Tous, suivant le degré et le mode dont on les emploie, entraînent des maux divers. A supposer même qu'on ne soulève aucune objection contre ma critique, il parait étrange de vouloir interdire & l'État ce que chacun peut faire : établir des récompenses, distribuer des secours, être propriétaire. S'il était possible en pratique, comme il est concevable en théorie, que l'État jouit ainsi un double rftle, il n'y aurait rien à dire U contre. Ce serait là exactement ce qui a lieu lorsqu'un particulier acquiert une grande influence. Mais, sans tenir compte de la profonde différence qui existe

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enlre la théorie et la pratique, l'action d'un particulier peut être arrêtée par la concurrence des autres ciloyens, par la dépense de ses biensj par la mort, et par d'autres causes encore qui n'existent plus quand il «'agit de l'État (1). Reste donc toujours ce principe que l'État ne doit se mêler en rien de ce qui ne concerne pas exclusivement la sûreté; ce devoir d'abstention eet d'autant plus certain que ce principe ne repose pas sentemeut sur des motifs tirés exclusivement de la Mlure de la contrainte. Les actions des particuliers ont d'autres mobiles que celles de l'Ëtat. Qu'un citoyen par exemple propose des récompenses : en admettant qu'elles aient la même influence que celles proposées par l'État, ce qui n'a jamais lieu, ce citoyen agit ainsi un peu dans son propre intérêt. Mais son intérêt, à tu! qui est en commerce permanent avec le reste des citoyens et qui se trouve dans la même condition qu'eux, est en rapport intime avec l'intérêt ou fe préjudice des autres citoyens et par suite avec leur situalion. Le résultat qu'il veut obtenir est préparé d'une Buaière déterminée dans le présent, et, par suite, son influence est salutaire. Tout au rebours, les mobiles de l'État se composent d'idées ou de principes sur lesquels le jugement, même le plus sain, se trompe wuvent; il existe même de ces mobiles qui naissent de la situation privée de l'Ëtat, laquelle, de sa nature, n'est que trop souvent opposée au bien-ôtre et à la sùreié des citoyens, et n'est d'ailleurs jamais la même

(l)VojBi plaibM une Importtnte appUcaUon dn ceci, «n mitiére it religion {chap. yn, p. 89).

fi& DU ^m DE l'êt&t

que celle de ces derniers. Si cette siinilitude existail, ce ne serait plus par le bit l'Ëtat qui agirait, et la nature de ce raisonnement fait qu'on ne peut l'invoquer (i).

En ceci et dans tout ce qui précède, on s'est placé i ces points de vue d'où l'on ne considère que la ToFce de l'homme, comme homme, et son perrectionneraeni intérieur. Le reproche d'exclusivisme pourrait nous être adressé, si l'on négligeait absolument les rësullafs dont l'csistence est si nécessaire, et sans lesquels cette force ne peut agir. Aussi se présente maintenant la question de savoir si ces choses, du soin desquelles l'État doit s'abstenir, peuvent prospérer toutes seuleset sans lui. Ce serait le moment d'examiner séparémenl les divers modes de l'industrie, de l'agriculture, du commerce, de toutes ces choses dont je m'occupe en bloc, et de dire, en connaissance de cause, quels sont pour chacune d'elles les avantages et les inconvénients de la liberté et de l'activité livrée à elle-même. Le manque de connaissances techniques m'empêche d'entreprendre cet examen. Je considère d'ailleurs qu'il n'est pas nécessaire à mon sujet. Toutefois, s'il était bien fait, surtout au point de vue historique, il pourrait être fort utile (2); il recommanderait davantage ces

(1) En «tFet e'eit une pétition d« principe. La mileun dn riiionnemenl reposa but ce fait que l'Eut, en tgisiant comme èlrs pritt, peut dépouiller l'influence exceseiie et malgré lui despotique qu'il pouède;ce qui eit démontré faux luivant l'ftuleur.

(2) Ce travail est fort avancé aujourd'hui, grâce aux Iraviiui de) économiste» français et anglais dont les idjei ont triomphé en 18{i9, grâce aux écrits de H. Laboutaye sur l'hliloire de* Etala-Coil.

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