‹ Essai sur les limites de l'action de l'étatChapitre 20 sur 77 · POUR LE «EN POSITIF DES CITOYENS · texte numérisé non relu

POUR LE «EN POSITIF DES CITOYENS

idées, il démontrerait la possibilité de leur application laidement modiBée, car dans l'ordre de choses existaDti on n'oserait la permettre d'une manière absolument libre dans aucun État peut-être. Je me contente de quelques observations générales. Toute chose, quelle qu'elle soit, est mieux faite quand on agit plutM pour elle-même que par amour pour ce qui peut en résulter. Cela est tellement dans la nature de l'homme que bien souvent une chose entreprise pour sa seule ulilité finit par présenter du charme. Cela vient de ce que l'action est plus douce que la possession, pourvu que cette action soit libre et spontanée. Car l'homme le plus vigoureux et le plus actif préférerait le désœuvrement au travail forcé. De plus, l'idée de la propriété ne s'éveille qu'avec l'Idée de la Hberlé, et nous devons surtout à l'idée de la propriété l'énergie de notre activité (1). L'unité dans l'organisation est nécessaire k l'obtention de tout grand résultat. Cela est certain. Elle est nécessaire encore pour empêcher ou détourner les grands fléaux : la famine, les inondations, etc. Mais on peut arriver à cette unité au moyen de dispositions piises par la nation, et non pas seulement au moyen de dispositions édictées par l'État. Pour cela il ne faut qu'une chose: donner aux diverses parties de la nation et à la nation tout entière elle-même la liberté de contracter des obligations. Il existe toujours évidemment une différence profonde entre les dispositions prises par la nation et les prescriptions de l'État. Les pre-

(t) Voyez idu9 haut, même chapitra, g 1, noM, p. 27.

s* DO SOIN Itt L'ftTAT

inières ont un pouvoir médiat, les secondes un pouvoir immédiat. Les premières, par suite, laissent plus de liberté pour former, dissoudre ou modifier l'obligation. A l'origine, tous les engagements cootractés par les États n'étaient probablement que des alliances entre les nations. Mais l'expérience nous montre ici les conséquences funestes qui se produisent quand le désir de conserver la sûreté se relie à d'autres buts encore. Il faut que celui qui doit mettre la main à ces choses possède, en ce qui concerne la sûreté, un pouvnr absolu. Mais il l'étend et en use pour tout le reste;et plus l'institution s'éloigoe de son origine, plus le pouvoir grandit et plus le souvenir du pacte fondamentti s'efiîace (1). Or, une mesure ne peut avoir de force daas l'État qu'autant qu'elle maintient l'existence et l'aut»rité de ce pacte. Cette raison seule pourra bien d^ paraître suffisante. Mais alors même que le pacte fondamental serait entièrement respecté, que le contrat passé par l'État serait, dans le sens le plus strict da mot, un contrat national , la volonté des individus séparés ne pourrait encore s'exprimer que par la représentation ; et il est toutb fait impossible que le représentant de plusieurs personnes soit un orgaoe absolument fidèle de l'intérêt de ses représentés pris isolément. Or, tout ce qui vient d'être dit suppose la nécessité de l'adhésion de chaque individu. Cela exclut la décision & la majorité des voix, et pourtant on n'eu

(1) Adoption da U thiorie de Rouiaeau, du Contrai lociol. Humboldt ne voit pai que cett« tbdarie favorable au pouvoir du penplci «tt iDeurtrière pour la tibcrii itiMvidvelle.

FOVB LE BIEN POSITIF DES CITOYEIW. 57

pent concevoir une autre pour les obligalions de l'État ayant un objet qui se rattache au bien posilir des citoyens. 11 ne reste donc aux dissidents qu'à sortir de )a société pour se soustraire à sa compétence, et pour rendre nulles à leur égard les décisions prises par la majorité (1). Mais ceci est rendu difficile jusqu'à l'impossibilité, si sortir de cette société c'est sortir de l'État. D'ailleurs, il vaut mieux contracter des obligations déterminées pour des raisons déterminées, que d'en contracter de générales pour les besoins indéterminés de l'avenir. Enfin, les associations d'hommes libres dans une nation se forment très-difficilement. En admettant d'un cAté que les obstacles qui s'y opposeot nuisent à l'obtention des résultats, il ne faut pas onblier que ce qui se forme difficilement a plus de durée et de solidité, les forces longtemps éprouvées se réunissant avec une cohésion plus énergique. Mais en admettant tout cela, il n'en reste pas moins certain que toute association vaste est peu salutaire. Plus Hiomme agit pour lui-même, plus il se développe. Dans une grande association, il devient trop aisément nu oalil. Souvent encore, ces associations sont cause que le signe prend la place de la chose même, ce qui est un obstacle à tout progrès (2). Les hiéroglyphes

[1) Lire iur ce» queiUaiiB lurtout politiquei la GouDerntment rtfKMKlaaf de John Sluart Hill, el la LiberU politique de H. Dupont-

(3) Ceci a déjà étâ dit des Etait qui ne Mvent pas limiter leur acliM. Le même vice affecte lei vaates aMocialionï, parce que celles-ci leadcat le plua louveat i ioûter les fatoas de taire de l'Kiat. (Vo;e« llatfodnctioD.)

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58 DU ëOIN DB l'ÉTAt

morts ne peuvent nous enthousiasmer comme la nature vivaute. Pour tout exemple, je rappellerai ici les maisons de chanté. Est-il une chose qui tue plus complètement toute compassion vraie, qui arrête toute demande pleine d'espoir et de douceur, toute conSance de l'homme dans l'homme? Qui donc ne mépriserait le mendiant qui aimerait mieux être tranquillemeDt nourri à l'année dans un hôpital que d'être assisté dans ses souffrances, non par une main distraite, mais parnn cœur compatissant (1)? Je concède volontiers que sans ces vastes groupes, en qui, si je puis ainsi parler, l'humanité a agi pendant ces derniers siècles, nous n'auiions pas fait tous nos progrès rapides, mais seulement rapides. Les fruits seraient venus plus lentement mais ils auraient mûri; et ne seraient-ils pas devenus plus doux? Je crois donc devoir écarter cette objection. 11 en reste deux autres qui seront examinées par la suite. L'une consiste fi demander si, avec l'insouciance de l'État, telle qu'on l'a dépeinte, la conserva-

(1) Que i'sime bien mieux les idées de M. Jule» Simon sur Je mdt» sujet ; Quand l'Elal élève des «siles pour l'enfance, pour la vieillesse et pour Iw malades, il obéit timplementà l'une de sei oblifationslu

plus étroilea Cet enfant, Eur le seuil de la vie, est abandonna pac

ses parents! A l'Elat de punir les coupables s'il y en a, e( d'élevsr leur vletime. Ce vieillard impotent n'a plut la force de gagner sa tic! C'est un ouvrier qui a servi à son heure et qui.niainlenant, a ledroil de se repnser. S'il reste à ses entants un morceau de pain, qu'ils ts partagent avec lui. S'il meurt le dernier des siens, c'est une éparede l'Elal: l'Elal n'est tenu qu'au nécessaire; cela seul est de justice,le

reste est de générosité Encore doil-il mettre une sage mesurt

dans sa muniltcence et ne pas rendre l'abandon et l'isolemenl désira' blés en faisant d'un hospice un palais. Jl/AnMentnali^ra d'assiilannil nedoUpaïutvbsUtuer à la fitmiUe,U M ioilqueia remplacer qwii elle [ait àéfaut. » {la LiberU, 2' édit., 1. 1", p. 379-980.)

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podu lb bien positif des cttotens. 59

lion de la sécurité est possible; i'autre à demander si du moins la créatioD des moyens jugés nécessaires pour que l'action de l'Élat puisse s'exercer mjiltiplîe fatalement les atteintes portées aux rapports des citoyeDs par les rouages de la machine gouvernementale.

DU SOIN DE l'état POUB LB BIEN NteATIT DES CITOTEHS, POtm LEUR SDBETt.

Ce soin ett néceutire ; — il conïtitue le vériUble but de l'Bbl. — Grand principe lire de ce chapitre. — Sa juiltQciUoi) ptr l'hii-

Aucun accord enlre les États ne serait nécessaire si le mal, qui pousse les désirs de l'homme à empiéter sans cesse sur le domaine d'aatrui en violant les justes limites à eux opposées (t), et qui excite la discorde fille

(1} Ce que je définis ainsi, les Grecs l'eipritnenl par le seul mol nXiovtÇia, dontjene trou*e Tiquiralenl exact dans aucune autre]»' gue. Peu^el^a pourrait-on le traduire en allemand par ces mois : Btgierda RnehmeAr(dë>irdu plus); mat» encore ils n'exprimenl pas l'idés d'ilMgilimilé qui se trouve dans le mot grec, tinon par aou élyntologie da moins (autant que j'en puis juger), par l'acception où le preoDent lea auteurs. On pourrait le traduire pour l'usage, avec une exaclituds non pas absolue mais plus grande, par le mot VAerwyrOiMlmig, pr*lenlion injusle. {Noit de i'aultwr.) — La nXieviÇis, parOiitemrail définie par te texte, est le iéàr d'accaparer pitw gîte la pari d'awlages (voj. Jolin Sluarl Hill, On Litiarly, chap. ir; et p. 235dels traduction de H. Dupont-While, 2' édil.). — On se rappelle les wn de la Fontaine :

Furenr d'nceiunnJer, manitn de qui Icg yeni

f abfet, VIII, 27. — On peut dire qne le désir d'organiser la résitlance contre la irXt«i^a a tait naître tous les sjstimes sociidistes.

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DU SOIN DE l'état POUR £E BIEN NÉGATIF. 61

de cette violation, ressemblait aux maux physiques de la nalure ou aux mauT moraux qui s'en rapprochent snr ce point et qui aboutissent aux ravages, soit par l'excès de la jouissance ou des privations, soit par d'autres faits qui ne concordent point avec les conditions nécessaires à la conservation. Aux premiers maux s'opposerait le courage, la bravoure, la prudence des hommes; aux seconds, on opposerait leur sagesse éclairée par l'expérience et, dans les deux cas, il faudrait toujours en finir par un combat. Il n'existe donc nécessairement aucun pouvoir suprême et inviolable qui détermine nettement l'idée de l'État. Il en est tout autrement des discussions des hommes; elles appellent toujours et fatalement une puissance de cette nature. Car dans la discorde, les luttes naissent des luttes. L'ofTense provoque la vengeance et la vengeance est une nouvelle offense. Il faut donc en arriver à une vengeance qui ne permette aucune nouvelle vengeance, — c'est-à-dire à la peine infligée par l'État (1), — ou aune décision qui force les parties à rentrer dans le cahne, à la décision du juge. Aussi le commandement obligatoire et l'obéissance absolue ne sont-ils jamais aussi nécessaires que dans les entreprises des hommes

(1) Ces lignes contiennent la réfutation, — d'ailleurs facile, — de I) Itaèorie de Droit pénal appartenant à M. de Tiirardin, et coosistant à remplacer toute peine légale par une înévilable et univereelie publitité donnée aux latlailt. Que le lecteur se reporte à la polémique deHH.de Girardin et de Laurdoueix, sujourd'hai réunie en un volume îoui ce tilro : La Liberté, il j trouvera la dïgcusMon de celte idée plus hardie que justitlable ; il y verra surtout le modèle do l'urtuuiit la plus exquîM, comerrée de part et d'autre dans un débat

62 DO SOIN DE L'feTAT PODS LE BIEN MËGATIP.

contre let homnies, qu'il n'agisse de repousser l'ennemi étranger, qu'il s'agisse de maintenir la tranquillité dans l'Ëtal. Sans ta sûreté, l'homme ne peut ni développer ses facultés, ni jouir de leurs fruits; car sans sûreté il n'est point de liberté. C'est là un bien que, seul, l'homme ne peut pas se procurer à luimême. Cette vérité est élablie par les raisons que nous n'avODB fait qu'indiquer ptutdt que nous ne les avoni approfondies; elle lest encore par l'expérience. Nos ÉtatSj que tant de traités el d'obligations lient les uns aux autres, où la crainte empêche si souvent l'explosioa des violences, sont dans une situation bien plus favorable qu'il n'est nécessaire pour pouvoir songer i l'homme dans son état naturel ; et cependant ils n'oot pas la sûreté dont jouissent les plus humbles citoyens, même sous la constitution politique la plus défectueuse. Si j'ai repoussé précédemment sur bien des pointe l'intervention de l'Ëtat, parle motif qu'aussi bien qat lui la nation peut se procurer toutes ces choses sans qu'elles soient accompagnées de tous les inconvénients qu'entraîne l'action de l'État; par la même raison^ je dirige celte action vers la sûreté comme vers la seule chose que l'homme isolé, livré à ses seules forces, ne puisse pas se procurer à lui-même (Ij. Je crois doue pouvoir poser ici ce premier principe positif, sauf, par la suite, h le définir plus nettement el à le limiter; à savoir que la conservation dé la sûreté, soit contre les

(1) La «ùreté st U liberté peraonaeile «ml leg uulei ehostt iju'vn tire iiolâ ne pai«H t'aHurer par lui-marne. (Hirabeiu, aur rEitwaJim

pt^lique, p. 119.) {Nou d« fautw.)

DU SOIM DE l'état POUR LB BIE» NË6AT1P. (JS

eDoemis du dehors, soil contre les troubles intérieurs, est le but que doit se proposer l'État, et l'objet sur lequel il doit exercer son action. Jusqu'ici, j'avais essayé d'établir ce principe négativement, en disant que l'État ne doit point étendre davantage les bornes de son influence.

Cette proposition est jusliflée par l'Histoire. Nou voyons, en effet, qu'à l'origine les rois n'ont été chez toutes les nations que des chefs pendant la guerre, ou des juges pendant la paix. Je dis les rois; car, qu'on me permette cette digression, l'histoire, chose remarquable, ne nous montre que des rois ou des monarcliies précisément à l'époque où le sentiment de sa liberté est le plus cher à l'Homme qui, n'ayant encore que fort peu de propriété, ne connaît, ne prise que la force personnelle, et place sa plus grande jouissance dans la possibilité de l'accroître sans entraves. Telle futlarorrae politique adoptée par les États de l'Asie, de l'ancienne Grèce, de t'Ilalie, et par les tribus germaniques, de toutes les plus jalouses de leur liberté (1).

(1) oRcgei (nam in leiris aomen imperii Id primum fuit], etc.,* Sillutt. In Catilina, c. ii. — X.n'ipx"^ iitaoa ittrliî. tpaiiXiuiTo. Wonjs. Halicarn., Hisl. Boffl., I.V (à l'ongine toutes les villes grec- IDcs èuieot gouvernéei par des rois). {Note de l'autsur.) — Il fsu- ^il écrire plus que quelques llgneo pour conlrAler la jusleese de Mt aperçu historique. Est-cs que U liberU eut d'aussi fervents adorateora en Asie qu'en Griceî dana les troupeaux liumaina que ïercès ^tail à coups de fouet, que dans les armûes de Thémialocle et d'Epaninoodas? L'Individualité s'épanouit-elle aussi puissante et aussi originale sous les successeurs de Romulus qu'à cdté des rois ger-

ouiDs? Bumboldt parait ilre tombé ici dana une de ces embû-

clici ijuc tendent si souvent les mots ; et rnSme, la traduction qu'il donne du passage de Denys d'Halicarnaese n'est pas irréprocliable.

6k Dtr SOIN DE l'état PO0K LE BIEN NËG&TIP.

Si l'OD réfléchit sur la cause de ce fait, on est saisi de celte vérité que le chois d'une monarchie est la preure de la grande liberté de ceux qui choisissent. L'idée d'un maître, qui commande, ne vient, comme on l'a déjà dit, que du sentiment qu'un chef ou un arbitre est nécessaire. Un homme qui dirige ou qui juge, vollji évidemment ce qu'on veut avoir (1). L'homme vraiment libre ne sait même pas qu'un chef ou qu'un arbitre puisse devenir un maître; il n'en soupçonne pas la possibilité; il ne donne à aucun homme le pouvoir de subjuguer sa liberté, et n'attribue à aucuo homme libre la volonté de devenir son maître. Eu réalité, mÊme l'ambitieux qui ne peut comprendre tout ce que la liberté a de beau, n'aime l'esclavage que parce qu'il ne veut pas, lui, être esclave ; il en est ainsi de la morale vis-à-vis du vice, de la théologie vis-à-vis de l'hérésie, de là politique vis-à-vis de la servitude. Seulement, il est certain que nos monarques nc-parlenl pas une langue aussi douce que le miel, comme les roii d'Homère ou d'Hésiode (2).

(1) C'était préci«ément ce que les (renouillea, lasses de l'élai dé-

riwcjinov l'toij'uai JiOTpiçEuy PajnXvuv, Tm fitt >iri -[Xvasn ^XuxtpT.v x*»uiii là {iingi Tsu J"li[( IX azofi.ani fii [iiiXt^x.,..

T6UV1KX yif ^oiXni; (xiippsvK cvue Xnoif

Ptiificd;, fiEtXixcit Tcifn^ifutti mitaaii.

(HeBiodue in Théogonie, v. SI et suir.

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DU SOIN DE l'état POUR LE BIEN NËGATIF. 65

Celui d'entre les rois issus des ijieui, que les niles Pd grand Jupiter honorent, celui Bur la naissance de qui leur regard Dont elles humectent la langue d'une rosée favorable, [brille,] Celui-li laisse tomber de ees lèvres un langage doux comme le miel

Ui TMS éclairés dominent parce qu'ils ramènent les peuples TnMibléi par la discorde, de la conlUsion à l'union. En les apaisant par de douces paroles.

{mu dt l'auteur.)

i>D SOIN DE l'Etat podb la sdbbté contre les ennemis

EXTËBIBCSS.

Du point de vue que t'en a choisi dans cefle étude. — Influence générale de la guerre sur l'esprit el »ur le caractère de la nation. — Comparaison de celle silualion elle-même el de toutes les institutions qui s'y rapportent chez nous. — InconvénienlB diveri de l'élal de guLvrcpar rapport au développement intérieur de l'homme. — Grand principe qui reasorl de cette comparaison.

Revenons à notre sujet. En ce qui concerne la sùreW contre les ennemis extérieurs, j'aurais à peine besoin de dire un mot, si l'application de l'idée générale faile successivement à tous les objets ne lui donnait plus de clarlé. Et ce travail sera d'autant moins inutile que je me bornerai à examiner l'influence de la guerre sur le caractère de la nation, et qu'ainsi je ne quitterai pas le point de vue choisi par moi comme étant le poinl de vue dominant dans cette étude tout entière. Les choses ainsi considérées, la guerre me parait être l'un des phénomènes les plus salutaires au progrès du genre humain, et c'est avec peine que je la vois disparaître de plus en plus de la scène du monde (1). Sans doute,

(1} Humboldi a eu le temps de se consoler de 1792 à 1815.

DD SOIN DE l'état POUB LA SCHETÈ. 67

c'est l'extrémité redoutable qui fait que toute âme active s'éprouve, se retrempe en luttant contre le danger, le labeur, la peine, qu'elle se modifie par suite en une foule de nuances h travers la vie humaine, et qu'elle donne à la personnalité entière la force et la variété, sans laquelle la légèreté n'est que la faiblesse, l'unité que le vide.

On me répondra qu'à cOté de la guerre il existe des moyens analogues de développement; qu'il est des dangers pbysiques dans beaucoup de professions; qu'il est, si je puis ainsi parler, dea dangers moraux de toute nature, qui peuvent atteindre le grave et ferme politique dans son cabinet, comme le libre philosophe dans sa cellule solitaire. Mais il m'est impossible d'abandonner l'idée que dans ce caa-ci, comme toujours, toute entité purement intellectuelle n'est que la fleur d'une enlité physique (1) . Sans doute le tronc sur lequel celte fleur peut naître vit dans le passé. Mais la pensée du passé s'éloigne sans cesse; les hommes sur lesquels elle agit deviennent de plus en plus rares dans le peu»

(1) Cm mot* renflirmeot rappliealion d'une théorie qui Jouit quelque lemps d'une grande vogue dans l'école romantique allemande. On peut lui donner en Français le nom de Phihsophie de l'idtntlté {lâênlitStiphiloiophie). Elle établit, entre l'ordre physique et l'ordre Intellectuel, un parallélisme bien plus rif^oureux que ne le fit l'école ■ensuallele de Cendiliac. Suivant ses adeptes, toute pensée, tout sentiment repose sur un Tait, ou plus eisctement, sur un objel m«lériel eorreipondant. Par conséquent, suivant Humboldt, le danger purement meral qui assiège les résolutions du politique, ou les spéeulallons du penseur, dans leur cabinet d'étude, manque de base, de réalité et par tnlIed'elHcacllé. Pour que le danger puisse agir erBeacement sur le développement humain, il Taut que ce danger presse tout i la fols riatelligence et le corps, l'âme et la vie ; or, la guerre seule réunit

.68 DU SOIM DE l'état POUR L4 SÛRETÉ

pie; et sur ceux-là même son action devient de jour en jour plus Taible. Les autres travaux, bien que dao-

gereux, tels que la navigati nés, etc., sont plus ou moi de grandeur et de gloire qui

ion, l'exploitation des mins dépourvus de cette idée se rattache étroitemenl à

la guerre. Et, en réalité, cette idée n'est pas chimérique. Elle repose sur la conception de la puissance supérieure. On s'efforce d'échapper à l'action des éléments, de la subir avec résignation plutdt que de la vaincre :

AncuD hooinie Ne doit se meiurer Avec les dieux (1).

Le sauvetage n'est pas la victoire. Ce que le sort hvorable nous envoie, et dont tirent parti le courage ou la sensibilité de l'homme, n'est ni le fruit ni la preuve de la puissance suprême. Ajoutons que dans la guerre chacun croit avoir le droit de son cêté; chacun croit venger une offense. Et l'homme simple, sous l'empire d'un sentiment que, de son cûté, l'homme le plus

i un haut degré celte double condition. — Telle eet, en quelque) moU. l'idée métaphysique et l'application qu'en tait Humliatdt dans ce p>isage. Conlentani-nom d'observer que, pour le piui grand nombre, la guerre ne présente qu'un danger purement physique? Quand deui de ces armées comme notre temps sait les organiser se trouvent en préience, est-ce que le simple soldai a à faire vraiment œuvre d'in. lelligence? Evidemment non. Et quant à l'enlbousiasme, on le lui i*présente souvenl comme mauvais. Par suite la guerre, telle qa'ell* existe anjourd'bui, ne peut aider que bien rarement le développemeal de l'homme. Il n'en peut être ainsi que quand chaque soldat lail et Teut ce pour quoi il se bal. Voyei du reste ce qui est dit un peu plu

(1) Gœthe, Poéiiei, Des Hmitts de fhunumilé.

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JIXINTBE LES ENNEMIS EXTËRIBURS. 69

nivilisé ne saurait nier, songe bien plus à laver son honneur qu'à prendre ce dont il a besoin pour vivre. Personne ne voudra me concéder que la mort du guerrier qui tombe en combattant soit plus belle que la mort héroïque d'un Pline, ou, pour citer des hommes que peut-être on n'admire pas assez, que la mort d'un Robert ou d'un PilAtre de Rozier. Mais ces exemples sont rares; et qui sait' si, outre ceux-là, on en pourrait découvrir d'autres? Aussi n'aî-je choisi pour la guerre aucun cas particulièrement favorable. Qu'on prenne les Spartiates aux Thermopyles. Je demande à tout venant quelle est l'influence d'un tel exemple sur une nation? Je sais bien que l'on peut montrer, que l'on montre en efTet, le même courage dans toutes les situations de la vie. Mais ira-t-on biftmer l'homme sensé qui se laisse entraîner par ce qui est la plus vivante manifestation de ces sentiments? Peut-on nier qu'une telle manifestation agit du moins sur la foule en général? Et, malgré tout ce que j'ai entendu dire de maux qui seraient plus terribles que la morl, je n'ai encore vu aucun homme qui jouit de la plénitude de la vie, et qui, à moins d'être un fanatique, méprisât la mort. Il est vrai qu'il existait de tels hommes dans l'antiquité; en ces temps où l'on estimait encore la chose plus que le nom, le présent plus que l'avenir. Ce que je dis ici des guerriers ne s'applique qu'à ceux qui, moins éclairés que ceux de la République de Platon, prennent les choses, la vie et la mort, pour ce qu'elles sont, qu'à ces guerriers qui ont devant leurs yeux la grandeur et qui prennent la grandeur pour en-

TO DO BOm DE L'ÉTAT POrR lA BCRÏTÉ

jeu- Toutes les situatioos où les extrêmes se touchent, pour ainsi parler, soni les plus intéressantes et les plus fertiles en enseignements. Mais, où voyons-nous qu'il en soit ainsi en dehors de la guerre, dans laquelle le penchant et le devoir, le devoir de l'homme et celui du citoyen paraissent être en lutte continuelle, et ofi, cependant, toutes ces collisions trouvent la plus complète solution, pourvu que ce soit la légitime défense qui ait fait prendre les armes?

Le point de vue ot je me place, et qui me fait conàdérer la guerre comme salutaire el nécessaire, fait déjà voir suffisamment de quelle manière je pense qu'il faille en user dans l'État. L'esprit qui la soulève doit pouvoir avec certitude se manifester librement dans tous les membres de la nation (1). Ceci combat tout d'abord l'institution des armées permanentes. Ces armées et tous les procédés modernes de faire la guerre sont bien loin de l'idéal qui serait si nécessaire au progrès de l'Homme. S'il faut déjà que le guerrier fasse d'une manière générale le sacrifice de sa liberté et qu'il devienne une machine, il en est ainsi k un bien pins. haut degré dans nos guerres contemporaines, où la part de la force, de la bravoure, de l'habileté individuelles, est si restreinte. Combien de maux arriveront fatalement si des parties considérables de ta nation sont retenues dans cette vie mécanique pendant la paix, et seulement en vue d'une guerre possible, non

(1) Ce correclif plein de sens doit èlre rapproché de ce qui est dit ■~ U de ce chapitre.

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! CONTRE LES ENNEUIS EXTÉMBDBS. 71

pas durant quelques années, mais souvent pendant leur existence entière I

Peut-être est-ce ici plus que partout ailleurs le cas de dire qu'avec le développement de la théorie des entreprises humaines, celles-ci perdeiTt de leur utilité pour ceux qui y prennent part (t). .11 est incontestable que l'art de la guerre a fait chet les modernes d'immenses progrès; mais il est aussi incontes* table que la noblesse du caractère des guerriers est devenue plus rare; on ne le rencontre dans toute sa beauté que dans l'histoire de l'antiquité (2), ou du moins, — à supposer que l'on voie ici une exagération, — chez nous trop souvent l'esprit guerrier n'entraîne que des conséquences Iftcheuses pour les nations, tandis que dans l'antiquité nous le voyons bien souvent en produire de fort salutaires. Mais nos années permanentes apportent la guerre jusqu'au sein de la paix^ si je puis ainsi parler. Le courage et la discipline militaires ne sont honorables que quand ils s'allient, celui-là aux plus belles vertus de la paix, celle-ci au profond sentiment de la hberté. S'ils s'en séparent, — et combien cette séparation n'est-eiie pas favorisée par le soldat armé en temps de paixl — la discipline dégénère

(1) La Diuliiplicilé croisiaote des règles Tormul^es, l'habitude bien vite acquise de les suivre aveuglément, fait que l'esjtrit de ressource disparaît, que l'imprévu dans les râsolulions devient plus rare. La floire des capitaines éminents, des généraux de la république française, par exemple, est d'avoir subatilué aux pniici|iB3 reçue do l'ancieDDe tactique des procédés nouveaux qui leur appartenaient en propre. (VujeEplug haut ctiap. u, p. 20.)

(2) Dans Homère, oui, mais non dansl'liiatoire.(Voje2rintroductloD, vers la Sn.)

72 m SOIN DE l'état PODB la StmETÉ

facilement en esclavage, l'esprit militaire en licence et en brutalité.

A côté de celte critique des armées permanentes, qu'il me soit permis de rappeler que je n'en parle ici qu'autant'que mon point de Tue l'exige. Loin de moi la pensée de méconnaître leur grande el incontestable utilité ; c'est cette utilité qui les fait résister aux causes de dissolution provenant des vices qui leur sont inhérents et qui tes entraîneraient, comme toutes les choses humaines, à une perte irrésistible. Elles sont une partie de l'ensemble construit, non par les vaines conceptions de la raison humaine, mais par l'infaillible main de la destinée. Ce serait la tâche d'un historien futur qui entreprendrait de nous comparer d'une manière impartiale et complète avec une époque plus reculée, ce serait sa tftche de dépeindre l'influence des armées permaneoles sur tous les faits propres à noire temps, et leur part de mérite et de responsahilité dans le bien et le mal qui peut nous distinguer.

Mais il faudrait que j'eusse été bien malbeureai dans l'exposition de mes idées, si l'on pouvait en conclure que, suivant moi, l'État doit de temps en temps faire la guerre. Qu'il donne la liberté, et que l'Ëlal -voisin jouisse de la même liberté. En tout temps les hommes sont hommes et ne perdent point leurs passions originelles. La guerre naîtra d'elle-même; el, si elle ne nait point, on sera certain que la paix n'est ni imposée par la force, ni produite par une paralysie artiBcielle. De cette manière la paix des nations sera un bien aussi supérieur en bienfaisance que l'image

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CONTBl: LES ENNëUIS EXTÉBIBtiHS. ?3

du laboureur paisible est plus douce que celle du guerrier couvert de sang. Et, si l'on songe aux progrès de l'humanité eutière faits par chaque génération, il est sûr que les temps k venir deviendront de jour en jour plus pacifiques. Quand la paix proviendra des facultés intérieures des êtres, les hommes, et surtout les hommes libres seront devenus pacifiques. Aujourd'hui — l'histoire de l'Europe pendant une année le prouve — nous jouissons des ^uits de la paix, mais non de ceux du calme. Les forces humaines tendant toujours et indéfiniment à l'action, dn moment qu'elles se rencontrent, s'unissent ou se combattent. Quelle forme prendra le combat ? Sera-ce la guerre, ou la concurrence, ou telle autre nuance quelconque t Cela dépendra surtout du degré de perfectionnement des facultés humaines.

Jedoismaintenanttirer deces prémisses un principe servant à mon but final.

L'État ne doit en aucune manière provoquer la guerre ; il doit aussi peu l'empêcher violemment, quand les faits la rendent nécessaire ; il doit laisser son influence sur l'esprit el le caractère s'exercer librement sur toute la nation ; il doit surtout s'abstenir de toutes prescriptions positives pour former la nation à la guerre; ou, du moins, quand elles sont absolument indispensables, comme le sont les exercices militaires des citoyens, il doit leur donner une direction telle qu'elles ne se bornent pas à produire la bravoure, l'habileté, la subordination du soldai, mais l'esprit du vrai guerrier; ou plut6t qu'elles suscitent de nobles citoyens toujours prêts à combattre pour leur patrie.

DU sorN jiE l'état poub la subeté des citoyens les uns

TIS-A-VIS DES autres. — MOYENS D'ATTEINDRE CE BCT. — DISPOSITIONS COKCERNANT LE PERFtCTIONI>IEMEin' DE L'eSPBIT ET DU CARACTÈRE DtS CITOYENS. — DE L'ÉDCCATtON PUBLIQCB.

Élendiie pOBiible det moyent de favoriser cette sûreté. -^ Moment moraux. — Ëdncalion publique. — Elle ait parnieiauie, surtout parce qu'elle empiche la varîélé du développement; — inuUle, parce que dang une nation jouissant d'une liberté conicnsble, nne bonne éducation prlTée ne nuaquera pas de le Irovver; — aile va trop loin, parce que le soin de la sûreté ne rend pat uécestaire le complet perfec lionne ment des mœurs. — Elle est donc en dehors dei liiDllef de l'aeilon de l'Eiat,

J'arrive au soin de l'État pour la eùrelé intérieure des citoyens les uns vis-i-vis des autres. Un examen plus étendu et plus approfondi devient nécessaire ; car il ue suffirait pas, ce me semble, de dire d 'une manière générale que l'État a pour devoir de maintenir cette sûreté. Selon moi il faut absolument poser les bornes que l'État sur ce point ne doit pas franchir; ou du moins si cela devenait tout à fait impossible, il faudrait exposer les causes de cette impossibilité, et indiquer les caractères distinclifs par lesquels on peut dans des ca^ donnés les reconnaître. Nous savons déjà, par une

DO SOIN m l'état POtlB LA SOBSTË INTËelËUBE. 7S

eipérience bien défectueuse, qae ce soin peut s'étendre plus ou moins loio pour atteindre son but. Il peut se conteater de réparer ou de punir les désordres commis. 11 peut chercher à les prévenir d'une manière gênéraie; il peut enfin s'efforcer d'imprimer aux citoyens, it leur caractère, h leur esprit, une direction qui conduise vers ce but, (îette extension peut encore existera des degrés divers. On peut se borner à rechercher etè punir les offenses faites aux droits des citoyens ou au droit direct de l'État ; ou bien, en considérant le citoyen comme un être responsable envers l'État de l'accroissement de ses facultés, qui, par suite commet, ea les détruisant ou en les affaiblissant, un vol envers Itlal, ou peut avoir l'œil toujours ouvert sur les actes doDl les conséquences n'atteignent que l'agent lui- Mme. Je rassemble ici tout cela, et par suite je parle en général de toutes les prescriptions de l'Ëtat, édictées dans l'intention d'obtenir la sûreté publique. Ici •e placent ensemble toutes celles qui, ne tendant en ncD, ou ne tendant pas exclusivement fa la sûreté, concernent le bien moral des citoyens ; car, ainsi que je l'ai remarqué plus haut, la nature des choses défend ici toute distinction, et ces prescriptions concernent oHinairement au premier chef le repos et la sûreté de l'Ëlat. En cette matière, je continuerai de suivre la marche que j'ai choisie jusqu'ici. J'ai admis tout d'abord la plus large influence possible de l'État, puis je me suis appliqué k déterminer successivement tout ce qui doit en ôlre détaché. Maintenant il ne me reste plus qu'à m'occuper dn soin pour la sûreté. A ce sujet

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