‹ Essai sur les limites de l'action de l'étatChapitre 25 sur 77 · D8 LA RELIGION · texte numérisé non relu

D8 LA RELIGION

matériel naquit et se raffina, on éleva la beauté maté* rielle persoDuiflée sur le trdne de le divinité, et l'on ritïur^ir cette religion qu'on pourrait appeler la teiigioD de l'art. Quand l'homme monta de la matière i l'esprit pur, du beau au bien et au vrai, l'idée de toute perfeclion intellectuelle et morale devint l'objet de l'Bdoration; la religion commentja d'appartenir k la philosophia Peut-être pourrait-on se servir de cette balance pour peser et comparer la valeur des différentes religions, si les religions variaient suivant les nations et les sectes, point suivant les individus séparés. Mais la religion est si entièrement subjective, qu'elle repose seulement sur l'intelligence propre et personnelle de chaque bomme.

Quand l'idée de la Divinité est le fruit d'une vraie

kftnt qui » m le plui Muvent luiviT Certaine) raeet inul, et en fraDd nombre, ne aoat-ellea point passées directement de l'idée d'une DiTitiilé lerrible ou favorable, h l'idéalisaLion du beau moral, sans ■niver Jamai* i l'idéaliaalion du beau malérielf Prenont dea e^ein- |)lei. En E^pte le c«ra«lère mfime dea divinitéa principale) indique usez qu'elles sont nées du lenlimenl de la crainle ou de la reeanniiiunce; pins tard noua trouvons une religion Bavante où certainea wiui morale* tont penonniDées. Quant ou beau nuUiriel, les Egyptims ne paraieseni jamaia l'avoir compris, et pourtant les modèlea ne leur manquaient paa, témoin Cl^opâlre. — On en pourrait dire anhal dea peu^BS da l'Asie orientale. — Enfin dans les religions de* hommes rouges de l'Amérique, on a trouvé des idéalisa lions morales trèi-viïanles et Irés-éievées; on n'y a point aperçu trace de* RoUona eathétiques même le* plus simple*. — C'est qu'en elTet le Hntiment, et par suite l'idéalisation du beau plastique suppose, ou ans organiiatîoD exceplionneltement délicate comme celle des Grecs (I de* anciena Hindoui, ou bien une ciTJIisstion Irès-avancée, et la CDuiiaisiance de lois si obscures que la critiqua moderne n'est pas encore parvenue i les démêler. Aujourd'hui encore la psychologie et Il meraie sont bien miaux ccnuuei que l'etthétique.

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culture intellectuelle, elle réa^t sur la perfection intérieure d'une manière salutaire et bienfaisante. Toutes les choses nous apparaissent sous une forme différente, suivant que nous les considérons comme les créations d'une volonté intelligente et prévoyante, ou comme te produit du hasard aveugle. Les idées de sagesse, d'ordre, d'intention, qui nous sont si nécessaires pour nos actions et m6me pour le prc^ës de nos facultés intellectuelles, poussent dans notre àme des racines bien plus profondes quand nous les apercevons partout autour de nous. Le fini devient pour ainsi dire infini, ce qui est fragile devient stable, ce qui est changeant devient immuable, ce qui est compliqué devient simple, quand notre esprit place une cause ordonnatrice au sommet des choses et attribue une durée sans terme aux substances intellectuelles. Nos efforts pour trouver la vérité, pour arriver à la perfection, gagnent en énergie et en sûreté quand il existe pour nous un être qui est la source de toute vérité, le foyer de toute perfec' tioQ. Les adversités deviennent moins dures à l'âme, car l'espoir et la confiance se relient & elles. Le sentiment que tout ce que nous avons nous le recevons de la main de l'Amour suprême, élève notre félicité et no- Ire bonté morale. Par la reconnaissance pour le bonheur dont elle jouit, par ta confiance en celui qu'elle désire vivement, l'Ame sort d'elle-même, elle cesse d'être renfermée en elle-même et de couver ses propres affections, projets, besoins, espérances. Si elle n'a pas le sentiment sublime de se devoir tout à elle seule, elle sent avec délices qu'elle vit dans l'amour d'uB

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antre être, et, grâce i cette idée, sa propre perfec» tion s'unit avec la perfection de cet être. Elle devient pour les autres ce que les autres sont pour ellej «Ile ne veut pas que d'autres doivent tout tirer d'elle quand elle ne reçoit rien des autres. Dans cette revue historique rapide, je n'ai fait qu'effleurer les principales époques. Après l'étude magistrale et approfondie de Garve (1), pénétrer plus avant dans ce sujet, serait une inuUle témérité.

Mais autant il est vrai, d'un côté, que les idées religieuses concourentà la perfection morale, autant d'un autre ebté il est faux qu'elles soient liées à elles indissolubleinent(2}.Laseuleidéedelaperrectionspiriluelleestassez grande, assez nourrissante, assez sublime pour n'avoir pas besoin d'une enveloppe ou d'une forme étrangères. Et cependant il y a au fond de toute religion une personnification, une sorte de matérialisation, un anthropomorphisme plus ou moins accusé. Celte idée de la perfection sera toujours présente k l'esprit de celui qui n'est pas habitué à condenser la somme de tout le bien moral dans un être idéal, et à se considérer comme en rapport avec cet être; elle lui sera une excitation h

(1) Garve, né à Bmlau le 7 janvier 17A9, tvecià» 1. Gellert en 1769 comme probueur ds philosophie i Leipiig. L» TaibleMe de M laoté le ToTta, en 1772, d'abandonoer m chaire. Il mourut le 1"décemtiTe 178&. Parmi mi iwmbreuxécriU, les plu« connut sont: VHmt die Vtrbindmig ier Moral ttnd dtr Politik (i788) . Ueber ien Chat<Uà«r dtr fiausm «md ihr YtrklUMti çegen d«ii Guiàham miidJeff«i|ùruR0(17S6).I'eb«rGneU>chof(iinijfin«nnltEtl(1797- 1800), elG., etc.

(2) RemarquoiM cette jutUâcslion si mesurée de l'indépendaitce de U morale.

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l'activité, élément de tout bonheur. Quand l'expé» rience lui aura bien fait voir qu'il lui est possible de foire progresser son esprit eo énergie morale, il avancera arec courage vers le but qu'il se propose. La pensée de l'anéantissement de son existence ne l'effrayera pas, pourvu que son imagination trompeuse ne vienne pas à sentir le néant dans le néant. Sa dépendance nécessaire de destinées extérieures ne l'impressionnera pas. Indifférent à la jouissance ou h l'indigence malérielle, il ne verra plus que ce qui est purement intellectuel ou moral, e( le sort, quel- qu'il soit, ne pourra rien sur son âme même. Son esprit se suffisant à luimême se sentira indépendant ; la plénitude de ses idées, la conscience de sa force intime relèveront au-dessus du changement des choses. Quand il fera retour sur son passé, il recherchera pas fa pas comment, tantôt d'une manière, 1ant6t d'une autre, il aura utilisé chaque événement ; comment peu à peu il est devenu ce qu'il est maintenant; quand il verra tout réuni en lui, la cause et l'effet, te but et le moyen, alors, plein da plus noble orgueil que puissent ressentir les êtres fini«, il s'écriera :

n'ai-tu pas acnompli lout toi-mtme, Gaur brûlant d'au flamaii «terA« (l)t

Comment doivent s'éteindre dans l'homme toutes les idées d'isolement, d'abandon, de manque de protection, de consolation et d'appui, que l'on suppose souvent là ob est absente l'idée d'une cause personnelle,

(1) Gœttie, Prométhée.

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organisatrice, prévoyante, de l'eDchalnement des choses finies? Ce sentiment de sa valeur propre, de son existence en soi et par soi ne le rendra pas dur et insensible envers les autres êtres; il ne rendra pas son cœur inaccessible à l'amour compatissant et à tout mou- Temeat bienveillant. Cette idée de la perfection qui, certes, n'est psa seulement une froide perception de l'entendement, mais qui peut être aussi un chaud seotiment du cœur ; cette idée, à laquelle se rattache toute l'activité de l'homme fait pénétrer son existence à lui dans l'existence de ses semblables. 11 existe en eux une «plitude égale à une plus grande perfection, et l'homme peut produire et augmenter cette perfection. Il n'est pas encore pénétré du plus haut idéal de la moralité tant qu'il peut se considérer comme séparé des autres bdmmes, tant que tous les êtres intellectuels ne se confondent pas dans son esprit avec la somme de toute la perfection qui se trouve disséminée ea eux. Peut-être son union avec le reste des êtres semblables à lui deviendra-t-elie encore plus profonde, sa compassion pour leur sort plus vive, il mesure que son esprit verra plus clairement que leur sort et le sien dépend seulement de lui et d'eux.

Il se peut faire que l'on reproche, et avec raison, à ce tableau d'exiger pour rester vrai une force d'esprit et de caractère non pas seulement ordinaire, mais tout i fait exceptionnelle. Toutefois il ne faut pas oublier que tout ceci a lieu également là où les sentiments religieux doivent produire une existence vraiment belle, également éloignée de la froideur et du ftmatisme. G»

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reproche serait encore fondé si j'avais dit que l'on dflt encourager la disposition générale que je viens de dépeindre. Hais mon dessein tend exclusÎTement i montrer que la moralité, même pour la logique la plus sévère, n'est point du tout dépendante de la religion; qu'en général la morale n'est pas liée nécessairemeot il la religion. Mon désir est de contribuer pour ou part & encourager ce respect dont l'homme devrait être toujours rempli pour la manière de penser et de sentir des antres hommes. — Afin de justifier mieux encore cette doctrine je pourrais maintenant présenter comme contraste la peinture de l'influence mauvaise dont est susceptible la disposition la plus religieuse comme celle qui l'est le moins. Mais il n'est point agréable de s'arrêter longtemps devant des tableaux aussi odieux; et d'ailleurs l'histoire est là pour établir suffisamment la vérité de mon dire. Peut-être aussi a^ rivcra-t-on à une plus complète évidence en jetant iio regard rapide sur la nature de la morale elle-même et sur le lien étroit qui existe non-seulement entre la religiosité, mais encore entre les systèmes religieux des hommes et leurs manières de sentir.

Ni ce que la morale prescrit comme devoir, ni ce qui donne h ses lois leur sanction et les fait accepter par intérêt ne dépend des idées religieuses. Je ne vais pas jusqu'à dire qu'une dépendance de cette nature corromprait la pureté de la volonté morale. Peut-être pourrait-on soutenir que ce principe n'a pas une valeur suffisante dans une déduction qui, comme celle-ci, est tirée en dehors des faits, et en même temps s'ap-

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puie sur les faits. Mais les qualités essentielles d'une action, qui font d'elle un devoir, naissent en partie de la nature de l'Ame hilmaine^ en partie de l'application plus dii-ecte d'une règle morale aux rapports des bommes les uns envers les autres; et en supposant certain que les bommes soient saisis par le sentiment religieux plus vivement que par tout autre , il n'est pas moins vrai que ce moyen n'est pas le seul, et surtout qu'il n'est point applicable ^ tous les caractères. Il est bien plus vrai de dire que l'influence de la religion repose sur l'essence individuelle des bommes ; elle est subjective dans le sens le plus strict du mot. L'homme rroid, purement raisonneur, cbez qui la connaissance des choses ne se transforme jamais en sentiment, auquel il suffit de voir le rapport des choses et des actions pour déterminer sa volonté, n'a besoin d'aucun principe religieux pour agir vertueusement, et pour être vertueux autant que cela est possible à son caractère. Il en est tout autrement au contraire quand la faculté sensible est trës-forle, quand chaque pensée devient aisément un sentiment. Mais d^ns ce cas même, les nuances sont infiniment diverses. Là où l'Ame a une forte tendance à sortir d'elle-même pour pénétrer en autrui, à se joindre à autrui, les idées reli^ ëieuses seront des ressorts eftlcaces. Au contraire, il existe des caractères en qui domine une logique étroite entre les idées et les sensations, qui possèdent une si grande profondeur de savoir et de sentiment, qu'il naît de là une force et une indépendance qui n'exige d'un être, ni lui permet de se livrer entièrement à un antrQ

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être, et de se fler k «ne force étrangère; choses par lesquelles se déTCloppe si fort l'influence de la religion. Les situalions mAme qui sont nécessaires pour faire revenir l'homme aux idées religieuses ont une diversité semblable à la diversité des caractères. Pour cela, il suffit chez l'un de n'importe quelle émotion forte, de joie ou de douleur, cliez l'autre du suave senlimentde la reconnaissance naissant do bonheur. Ces derniers caractères peut-être ne sort pas ceux qu'il faut priser le moins. D'un côté, ils sont assez forts pour ne pis chercher dans le malheur des secours étrangers, el, d'un autre côté, ils ont trop l'intelligence du sentiment de l'amour dont ils sont l'objet, pour ne pas rattacher aisément à l'idée du bonheur l'idée d'nn dispensateur plein d'amour. Souvent aussi, la forle tendance vers les idées religieuses a encore une source plus noble, plus pure, et, si je puis ainsi parler, ptiu intellectuelle. L'homme ne peut saisir ce qu'il voit autour de lui qu'au moyen de ses organes; nulle pari la pure essence des choses ne se révèle immédiatement à lui. C'est précisément ce qui excite davantage son amour, ce qui saisit le plus irrésistiblement tout son être, enveloppé d'un voile épais; toute sa vie est dans les efforts de son activité pour pénétrer ce voile ; ses délices sont dans la divination de la vérité à travers l'énigme du signe, dans l'espoir d'une intuition immédiate dans d'autres périodes de son existence. Quand, au milieu d'une belle el admirable harmonie, l'esprit cherche sans relâche la vue immédiate de l'Être véritable, quand le coeur l'appelle avec ardeur, quand la

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profondeur de l'inlelIigeDce ne suffit point à la soif de l'idée, et quand la chaleur du sentiment ne suffit pas au rave dea sens et de l'imagination, alors la foi suit irrésistiblement la vraie tendance qu'a la raison d'élai'gir chaque idée jusqu'au renversement de toutes limites, jusqu'à l'idéal; elle s'attache étroitement à un Être qui comprend tous les autres êtres, qui existe, apparaît, crée, absolument et sans moyens intermédiaires (1). Mais, souvent, une timidité discrète limite la voie dans le domaine de l'expérience; souvent aussi le sentiment se contente volontiers de l'idéal purement rationnel ; mais il trouve un charme mille fois plus doux, enfermé qu'il est dans le monde accessible à ses impressions, à combiner étroitement la nature matérielle et la nature immatérielle, à donner au signe un sens plus fécond, à la vérité un signe plus clair et plus fertile en idées. Ainsi l'homme est souvent dédommagé de l'absence de cet enthousiasme enivrant, fils de l'attente et de l'espoir, quand il défend à ses regards de s'enfoncer dans les espaces infinis, par la conscience dniuccës de ses elForts qui l'accompagne sans cesse. Poar lui, la marche la moins hardie est donc la plus >Are; comme il s'attache au bon sens, ses idées, moins riches, sont plus claires; la perception par les sens,

(<] < Deus summus est ens (eternum, inOnilum, absolule perFec- ' lom Corpore omni et figura corporea profaU» desliluilur, ideo-

■ que videri non poteet, nec audiri, nec tangi, «ec sub ipeeie rei

■ nlicujui co'porrte coii deliei Hune cognoscimug solummodo

' per {iroprielatea ejus et altnbula, et per sapientisaimas et optimal • rerum ilruduris et ciuaai finales, et admintmur ab peifeellonei, ' <«aera[Dur aulem et colimus at> dominum. u (Newton, Phiioiaphia "«urnlij principio matlutnatica, Amilardam, 1733.)

■ciD,GotJglc

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moins fidèle peut-être, il est vrai, lui parait devoir être plus nécessairement reliée à l'eipérience. L'esprit de l'homme n'admire rien aussi volontiers et avec plus d'adhésion de sentiment, que l'ordre plein de sagesse régnant dans une foule innombrable d'individus divers et peut-être en antagonisme les uns vis-à-vis des aulres. Toutefois, celte admiration est, à un bien plus haut degré, le propre de certains hommes, et ceux-ci adoptent, de préférence à tout, l'idée d'un être qui a créé cl ordonné le monde, et qui le conserve avec une sagesse pleine de sollicitude. A d'autres, c'est la force de l'individu qui parait par-dessus tout sacrée; elle les captive plus que l'ordonnance générale des choses : aussi est-ce, si j'ose ainsi dire, la route opposée qui se présente à eux plus souvent et plus naturellement; cette routç par laquelle les individus tout en développant en' euimémes leur moi, et en le modifiant par les influences réciproques, arrivent à celte harmonie qui seule peut donner le repos à l'esprit comme au cœur de l'homme. Je suis loin de me faire illusion, en croyant aroir épuisé dans une courte esquisse cette matière complexe, dont la richesse s'oppose à toute classificalioiL Je l'ai présentée à titre d'exemple, pour faire voir que le vrai sentiment religieux, comme tout vrai système de religion, découle, dans le sens le plus élevé des mots, de sa Gonnexité profonde avec la sensibilité de l'homme. Est, à la vérité, indépendant de la sensibilité et de la difi'érence de caractère ce c{ui, parmi les idées religieuses, est purement intellectuel. Telles sont les conceptions de prévoyance, d'ordre, de convenance,

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de perfection. Mais il n'est pas tant queslion de ces idées considérées en elles-mêmes que de leur influeoce sur les hommes, laquelle D'est pas absolument indépendauLe d'autres considérations qui viennent s'y mêler. Elles ne sont pas, à proprement parler, exclusivement propres à la religion, L'idée de perfec^ tiOQ est née tout d'abord de la nature animée; elle a élé transporlée à la nature inanimée; puis elle a été successivement étendue en dehors de toules les Umîles jusqu'à l'Être intiniment parfait. Cependant la nature aalmée et la nature inanimée restent les mêmes. Ne serait-il donc pas possible de faire les premiers pas, puis de s'arrêter là sans faire le dernier? Si tout sentiment religieux repose en entier sur les diverses modifications du caractère et surtout du sentiment, son influçnce sur la moralité ne peut nullement dépendre de la substance, ou, pour ainsi parler, du contenu des principes admis, mais bien de la forme sous laquelle on les adopte, de la conviction, de la foi. H me semble que j'ai suffisamment justifié dès maintenant celte observation qui me sera par la suite d'une grande uUlité. Peut-être cependant me reprochera-l-on, dans tout ce que j'ai dit, d'avoir toujours eu devant les yeux l'homme très-favorisé de la nature et des circonstances, l'homme intéressant, et par suite l'homme rare. Mais la suite montrera, je l'espère, que je ne néglige pas le grand nombre. H me paraît honteux de ne pas se placer aux points de vue les plus élevés toutes les fois que c'est l'homme qui forme l'objet de l'étude à laquelle on se livre.

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Après avoir jeté ce coup d'œil général sur la religion et son influenGe sur la vie, je reviens à la question de savoir si l'Ëlat doit ou ne doit pas agir par la religion sur les mœurs des citoyens. 11 est bien évident que les moyens employés par le législateur, pour le développement du progrès moral, ont toujours une utilité et une convenance proportionnée au degré dans lequel elles favorisent le développement intérieur des faculté! et des penchants. Car tout progrès a sa source uniquement dans le fond de rftme. Les mesures extérieures peuvent bien lui donner l'occasion de se montrer, elles ne peuvent jamais la créer. Maintenant que la religli») qui repose entièrement sur des idées, des sensatioDt et sur la conviction intérieure, soit un de ces moyens, c«la est incontestable. Nous formons l'artiste lorsque nous mettons devant ses yeux les chefs-d'œuvre de l'art, lorsque nous mettons son imagination en rapport avec les formes admirables des créations de l'aotiquité. De même, l'homme moral doit se former par la contemplation d'une perfection morale supérieure, par les rapports avec ses semblables, par l'étude intelligente de l'histoire, enfin, par le spectacle de la perfection la plus complète, de la perfection idéale, dant l'image de la Divinité. Mais, ainsi que je crois l'avoir démontre plus haut, ce spectacle n'est pas fait pour tous les yeux, ou, pour parler sans figure, cette ma* nière de penser n'est pas propre à tous les caractères. Et quand elle le serait, elle est efficace seulement lorsqu'elle naît de l'union de toutes les idées et de toute» ies sensations, lorsqu'elle se produit d'elle-mâme dao)

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le fond de l'&me, bien plus que quand elle y est miae du dehors. Enlever les obstacles qui arrËtenL la coqfiance aux idées religieuses, favoriser le libre esprit d'examen, ce sont là les seuls moyens dont le législaleor puisse se servir. S'il va plus loin, s'il cherche à patroner directement le sentiment religieux ou h le diriger, s'il prend en quoi que ce soit sous sa proteo' tioo certaines idées déterminées, au lieu de la vraie conviction il produit la foi basée sur l'autorité ; il ■rrSle ainsi l'essor de l'esprit et le développement des Ëicultés de l'Ame. Ce qu'il gagne du cOté de l'imagination, des émotions momentanées, peut bien produire, de la part des citoyens, une manière d'agir conforme aux lois, mais jamais la vraie vertu. Car la vraie vertu est indépendante de toute religion, et incompatible avec une religion imposée et basée sur l'autorité.

Mais si certains principes religieux produisent une œaniËre d'agir seulement conforme à la loi, n'est-ce pas assez pour autoriser l'Ëtat à les propager, môme au détriment de la liberté générale de penser. Le but de l'Étal sera atteint si ses lois sont observées strictement; et le législateur a suffisamment fait son devoir s'il a édicté des lois sages, et s'il sait conserver pour filles l'obéissance de ses concitoyens. D'ailleurs l'idée de la vertu, telle qu'on l'a exposée, n'est le partage ^e du petit nombre des membres d'un État, de ceux ijui. par leur situation, peuvent consacrer une grande partie de leur temps et de leurs facultés k l'affaire de leuidéveloppementintérieur. Le soin de l'État devra fflteément s'exercer sur le grand nombre, et la foule

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n'est pas susceptible de ce haut degré de moralité. Je ne reviens pas ici sur les propositions que j'ai essayé de développer au commencement de cet écrit; elles abattent par le pied ces objections; elles affirment que l'oi^anisation de l'État n'est pas elle-même le but mais seulement un moyen pour le progrès de l'homme, et que, par suite, il ne peut suffire au législateur de donner de l'autorité à ses décisions ; il faut encore que les moyens employés pour établir cette autorité soient bons, ou du moins qu'ils ne soient pas en eux-mêmes mauvais. De plus, il n'est pas juste que l'État n'ait à considérer que les actions des citoyens et leur con^o^ mité à la loi. Un État est une machine tellement complexe et compliquée que les lois qui sont toujours et nécessairement simples, générales et peu nombreuses, n'y peuvent jamais suffire. La plus grande part à faire reste confiée aux efforts volontaires et unis des citoyens. Il ne faut que comparer le bien-être des nations civilisées et éclairées avec ta misère des peuples barbares et sauvages, pour être convaincu de la vérité de celte proposition. Aussi le travail de tous ceux qui se sont occupés des institutions sociales a-t-il toujours tendu à faire le bien de l'État dans l'intérêt propre du citoyen, et à changer l'État en une machine qui fût maintenue en mouvement par la force intérieure de ses ressorts, et n'eût pas un besoin absolu de nouvelles influences venant du dehors. S'il est un avantage dont les Etats modernes puissent se prévaloir vis-à-vis des anciens, c'est surtout de ce qu'ils ont plus qu'eux réalisé ce principe. Je trouve une preuve de ceci en ce fait qu'ils

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se servent de la religion comme d'un moyen de progrès. Et pourtant, à supposer, précisément comme nous le faisons, que la religion seule puisse produire de bonnes actions au moyen de certains principes déterminés, ou agir sur les mœurs en généra] au moyen d'une direction positive, la religion est un moyen d'action dont le point d'appui est extérieur, Aussi le vœu suprême du législateur doit-il être toujours d'élever les lumières des citoyens assez haut pour qu'ils puisent la force d'alleindre te but de l'ËtaL dans la seule idée de l'avantage que celui-ci leur garantit pour la réalisation de leurs vues individuelles; mais le législateur ne saurait accomplir ce vœu nécessaire qu'eu laissant aux citoyens la plus grande liberté; c'estce que la connaissance de l'homme lui apprendra bieulât. D'ailleurs, pour comprendre ces choses, il but chez eux un degré d'intelligence et de culture auquel on ne peut arriver quand la liberté de l'esprit d'examen est entravée par les lois.

On n'accorde aucune créance à ces considérations, uniquement parce qu'on est convaincu que, sauf des dogmes religieux délimités et acceptés par la foi, ou du moins que sans la surveillance de l'État sur la religion, le calme et la moralité, sans lesquelles le pouvoir civil serait impuissant à maintenir l'observation des lois, ne peuvent exister. Toutefois, il faudrait prouver et établir avec plus d'exactitude et de rigueur l'inflnence que l'on attribue aux dogmes religieux ainsi acceptés, et en général à toute espèce de religiosité protégée par les institutions de l'État. Dans les parties

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incultes du peuple, de toutes les vérités religieuses, celles qu'on place au premier rang sont les idées de peines et de récompenses & venir. Elles ne dimînueiU point la tendance aux actes mauvais, elles ne fovorisent pas le penchant au bien, elles n'améliorent pas le caractère, elles agissent uniquement sur l'imagination; elles ont, par suite, comme lout ce qui vient de cette faculté, une influence sur la manière d'agir; mais aussi leur influence est diminuée et anéantie par tout ce qui vient affaiblir la vivacité de l'imagination. Ajoutei à cela que l'attente est si longue, et. dans l'esprit mâme des croyants, si incertaine; que les idées de repentir procbain, d'ameudemenlà venir, de pardon espéré, qui sont tant favorisées par certaines religions, leur enlèvent de nouveau une grande partie de leur efficacité- De telle sorte qu'il est impossible de concevoir comment ces idées pourraient avoir plus d'influence que l'idée des pénalités légales qui, elles, ne sont pas éloignées, qui, avec de bonnes institutions de police, sont presque certaines, et ne sont écartées ni par le repentir, ni par l'amendement survenu depuis la faute, pourvu qu'on ait enseigné, dès l'enfance, aux citoyens, toutes les conséquences des actes moraux et des actes immoraux. Il est incontestable que des idées religieuses encore moins éclairées ont une influence meilleure sur une grande partie du peuple. La pensée qu'on est l'objet des soins d'un être infiniment sage et parfait, donne à ceux qui la nourrissent plus de dignité; la perspective d'une existence éternelle élève leurs vues, elle donne à leurs actes un but et un plan dont ils col

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