‹ Essai sur les livres dans l'antiquitéChapitre 10 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

Ter centena quidem poteras epigrammata ferre,

Sed quis teferrel pcrlegeretque liber?

ouvïage se compose, imprimés sans commentaires, ne donneroient pas un énorme in-octavo.

Il est, du reste, facile de se faire une idée de la longueur des anciens volumes. Chaque volume renfermoit non pas un ouvrage entier, mais un seul livre d’un ouvrage. Il y a plusieurs livres dans les codices , dit Isidore de Séville, il n’y en a qu’un dans un volume : Codex multorum librorum est liber unius voluminis (i). Ainsi les métamorphoses d’Ovide , divisées en quinze livres, formoient quinze volumes ;

Sunt quoque mutatæter quinqae volumina formæ (2).

Ses Fastes , ouvrage dont il ne reste aujourd’hui que la moitié , se composoient de douze volumes correspondant aux douze mois de l’année.

Sex ego fastorum scripsi totidemque libellos Cumque suo finem mense volumen habet (3).

Cornélius Népos se sert du mot volumen lorsqu’il allègue, en preuve de l’amitié qui unissoit Cicéron et Atticus, les seize livres de leur correspondance (4). Pline l’ancien nous fourniroit un assez grand nombre de passages où le mot volumen doit être traduit par livre dans le sens de division d’ouvrage. Nous n’en citerons que deux. Dans la deuxième section du dix-septième livre, il renvoie, pour la direction des vents , au deuxième volume de son histoire naturelle : Aquilonis situm ventorumque reliquorum diximus secundo volumine ; et dans la cinquante-cinquième section du livre suivant il rappelle des observations météorologiques relatives aux travaux de l’agriculture, qu’il a déjà traitées dans son deuxième volume : Neque facilior est obssrvatio ac jam dicta a nobis secundo volumine. Le premier de ces deux passages renvoie aux sections 46 et 47? le second à la section 1 1 du deuxième livre de l’histoire naturelle. Le même auteur avoit composé Un ouvrage en trois livres intitulé S tudiosus , que son neveu publia dans la suite en six vôlumes, à cause de sa longueur : Stüdiosi très (libros) in sex volumina propter amplitudinem divisi (5).

Maintenant, qu’on se souvienne que la feuille de papyrus éga-

(1) Origin., VI, i3.

(2) Ovide, Tristes, I, 1, 1 1 7 ; III, xiv, ig.

(3) Tristes, II, y, 4g.

(4) Vie d’Atticus, XVI, 1.

(5) Plin. jun., III, y. 4 .

loit en longueur la tige de la planche, c’est-à-dire environ quatre, pieds , que la main de papyrus se composoit de dix ou vingt feuilles collées les unes aux autres dans le sens de leur longueur et avoit, par conséquent, 4 o ou 80 pieds de long ; il sera facile de juger que presque jamais un volume ne devoit remplir une main de papier.

Si de l’étendue ou de la grosseur des volumes nous passons à leur hauteur , nous n’y trouverons pas moins de variété. Il paroît même qu’il y avoit à cet égard certaines règles basées sur la nature même des ouvrages. Les poésies et les lettres se publioient en petits volumes; les ouvrages historiques en grand format (i). Quelques compositions philosophiques de Cicéron, telles que ses académiques et son traité de la gloire, furent publiées par Atticus in macrocollo , c’est-à-dire sur grand papier (2). Mais est-il possible d’évaluer exactement la dimension des divers formats? Au premier abord on est tenté de répondre affirmativement. Il semble, en effet, que les anciens, lorsqu’ils vouloient faire u*i livre, dévoient tout simplement dérouler devant eux une main de papier, écrire dessus par petites colonnes perpendiculaires, et, l’ouvrage terminé, retrancher d’un coup de ciseaux le papier blanc, qui étoit de reste. S’il en eût été ainsi, la hauteur du volume auroit été parfaitement égale à la largeur du papier, ou, ce qui revient au même, à la hauteur du rouleau de papier blanc ; et, comme on connoît la largeur des diverses espèces de papiers, on connoîtroit aussi exactement les différens formats des volumes. Ces formats , dans notre hypothèse , 11’auroient pu être ni au-dessus de vingt-quatre doigts (3), largeur du macrocolle, ni au-dessous de sept ou huit doigts, largeur du papier saitique, le plus étroit de tous (4). Or nous trouvons parmi les insignes des officiers de l’empire romain publiés par Pancirol (5), des rouleaux qui, comparés aux autres objets dont ils sont entourés , paraissent avoir bien plus de vingt-quatre doigts de hauteur.

(1) Quædarn généra librorum, apud gentiles certis modulis couficiebantur; breviori forma carmina atque epistolæ : at vero historiæ majori modulo scribebantur. Isid. vi, 12.

(2) Ad Atticum XIII, 25 ; XVI, 3.

(3) Le doigt valoit la seizième partie du pied romain, c’est-à-dire dix-huit millimètres.

(4) On se souvient que le papier marchand, qui e'toit encore plus étroit, ne servoit pas à l’écriture.

(5) Nolitia dignilcit. ntriusque imper. , éd. in -fol., 1608, fol. 4G \ç>, 88 y9 , 91 v®, et 97

D’un autre côté les peintures d'Herculanum (i) représentent im rouleau déployé dans lés mains d’une femme ; en jugeant la hauteur du rouleau par comparaison avec la largeur de la main du personnage, il est impossible de lui donner plus de quatre à cinq doigts de hauteur.

Enfin l’on n’a pas oublié sans doute ce que nous avons dit dans notre premier chapitre sur la fraude des marchands égyptiens qui ne vendoient point un rouleau de papier dont tontes les feuilles fussent egalement bonnes. Celles qui étoient en dessus étoient toujours de meilleure qualité que celles qui formaient le centre du rouleau. Que pouvoit donc faire le libraire qui, projetant un livre de luxe, devoit, avant tout, tenir à le composer tout entier avec du papier de bonne qualité et parfaitement homogène? Il est évident qu’au lieu d’employer tel qu’il le recevoit du marchand le rouleau de papyrus, iîtailloit dans ce rouleau, d’après certaines règles, les bandes qu’il llestinoit à la composition de son livre. Nous trouvons, en effet, dans le Digeste, la preuve que les livres étoient souvent écrits sur des feuilles volantes qui, après un battage préalable, étoient collées à la suite les unes des autres et ployées en rouleau. Ulpien se demande si dans un legs de livres sont compris ceux qui ne sont pas encore écrits, et il résout la question négativement. Il en est autrement, dit-il, pour ceux qui sont écrits, çnais qui "u’opt encore été ni battus, ni ornés, comme aussi des livres non collés ou non corrigés (2). Que peut être le collage dont il est question , sinon l’assemblage des bandes de papier, plagulœ ou schcdœ , déjà écrites, qui dévoient former le volume? S’il pouvoit y avoir le moindre doute, il seroit levé à l’instant par un rapprochement bien simple. Ulpien assimile les livres non collés aux parchemins non cousus ; or par ces parchemins tous les commentateurs entendent des feuilles couvertes d’écriture qu’on superposoit ensuite et qu’on cousoit ensemble pour en faire un livre carré. Il faut donc, par analogie, voir dans les livres non collés des bandes de papyrus écrites qu’on va coller bout à bout pour en former un volume.

Le collage d’un volume étoit une opération importante et dif-

(1) Tom. 5, pl. 56.

(2) Sed perscripti libri nondum malloati vel ornati continebuntür (libris legatis) proinde et nondum conglutinati , vel emendati continebuutur ; sed et membranæ nondum consutæ continebuntur. Dig. XXXII, lu, 5.

ficile. Il failoit qu’il y eût entre les feuilles une parfaite adhérence et que le point de jonction qu’on appeloit cfv[jlCoXï] , commis sura , fût cependant aussi peu marqué que possible; l’œil ne pouvoit l’apercevoir, s’il faut s’en rapporter à Josephe (i), dans les rouleaux de peau envoyés au roi Ptolémée par le grand pontife Eléazar. Mais on a sans doute, exagéré l’adresse avec laquelle s’exécutoit cette opération délicate. On peut voir, en effet, dans une des montres du musée égyptien, au Louvre, un volume en papyrus très-blanc à demi déroulé, dans lequel les points de jonction des feuilles sont parfaitement visibles. Ils se trouvent à huit ou dix pouces de distance, et chaque feuille avance sur l’autre d’environ quatre lignes.

Le collage des manuscrits étoit quelquefois pratiqué par des apprentis copistes. Vdim, dit Cicéron à Atticus, initias de tuis librariolis duo aliquos qm'bus tyranmo utatur glutinatoribus (2). Mais il y avoit des esclaves et des affranchis qui en faisoient leur profession spéciale ; ils portaient le titre de glutinatores , titre qui se retrouve encore dans quelques inscriptions anciennes. On a découvert à Naples une inscription tumulaire portant le nom de M. Annius Stichius, colleur de l’empereur Tibère (3). Une autre inscription, trouvée à Rome dans une chambre sépulcrale, nous apprend qu’il y avoit aussi des gens dont le métier étoit de faire de la colle , glulinarii (4). Ces inscriptions étoient de simples épitaphes et n’avoient sans doute rien d’honorifique ; mais nous trouvons dans Photius (5) que les Athéniens avoient érigé1 2 3 4 5 une statue à un certain Phillatius pour leur avoir appris l’art de coller les livres.

II nous semble maintenant bien démontré que, pour faire un livre, les anciens n’employoient pas simplement un rotdeau de papier blanc, tel qu’il sortoit de la fabrique, mais qu’ils tailloient dans Ge rouleau un certain nombre de bandes d’égale dimension, et, qu’après les avoir couvertes d’écriture, ils en formoient un volume en les collant bout à bout. Par cette opération, le sens du papier étoit renversé ; ce qui étoit la largeur dans le rouleau de papier

(1) Antiq. jud., XII, 2.

(2) Ad Attic., IV, 4.

(3) Orelli, laser, select., no 291a.

(4) Ibid., no 4 198.

(5) D’après Olympiodorc, cod. LXXX, p. 190.

blanc devenoit la longueur dans le volume, et réciproquement : un exemple fera clairement concevoir notre pensée. Supposons qu’il fallût tailler dans une main de papier fannien un volume de cinq doigts de hauteur et de cinquante doigts de longueur; on déployoit horizontalement le rouleau de papier blanc, et l’on avoit ains1 2 devant soi une immense bande de quarante ou quatre-vingts pieds de long sur dix doigts de large (i). A quatre doigts d’une des extrémités de la main de papier on appliquoit les ciseaux et on enlevoit de bas en haut une bande quadrangulaire a , qui avoit cinq doigts sur le côté horizontal et dix sur le côté perpendiculaire. Lorsqu’on avoit taillé cinq feuilles pareilles a , c, d\ e , on les

retournoit {fig. 2) et on les colloit ensemble horizontalement par celui de leurs bouts qui ne mesurait que cinq doigts. On obtenoit ainsi un rouleau de cinq doigts de large et de cinquante doigts de longueur, composé de cinq feuilles ou bandes longues chacune de dix doigts. Mais cette longueur de dix doigts étant la largeur du papier fannien {fig. i), il est évident que Je sens du papier a été retourné et que sa largeur primitive est devenue la longueur dana le volume.

Et qu’on ne regarde pas cette explication comme une supposition purement gratuite si elle n’est pas admise, il est impossible de comprendre le reproche que Pline fait au papier trop grand. Yoici ce passage, que personne encore n’a clairement expliqué. « Le papier macrocolle avoit un pied et demi de large, mais le bon « sens suffit pour montrer l’inconvénient de cette largeur (jus- « qu’ici il s’agit du papier blanc). Qu’un accident déchire une. « seule bande, on endommagera un plus grand nombre de colonnes « que sur tout autre papier (%)’. ?> (Ceci s’applique au papier écrit et mis en volume). Les feuilles qui entroient dans la composition d’un volume étoient plus ou moins longues, suivant que le rouleau, de papier blanc d’où on les avoit tirées étoit plus ou moins large. Ainsi cinq bandes de papier fannien, larges de dix doigts (fjg. 1 et 2),

(1) Voy. les différentes largeurs de papyrus, p. 655, et la planche ci-jointe, fîg. i.

(2) Pedalis erat mensura : et cubitalis macrocollis; sed ratio deprehendit vitium, ünius schædæ revulsioneplures infestante paginas. Le mot mensura ne peut s’entendre ici que de largeur; c’est seulement par là que les divers papiers diffe'roient entre eux; la longueur étoit la même pour tous, c’étoifc la longueur de la tige de papyrus .

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