III
(G) Epigr , IV, 10.
livres, recevoient une couleur. Celles du livre qu’Ovide envoyoit à Rome du fond de son exil étaient noires, et cette teinte lugubre devoit servir à le faire reconnoître.
Candida nec nigra cornua.fronle géras ipso noscere colore (i)>
Pour empêcher les volumes de se dérouler on les attachoit avec ' des courroies qu’on nommoit Tehct^avsç tcov lora :
Novi libri
Novi umbilici lora rubra (2).
Dans le deuxième tome des peintures d’Herculanum le frontispice de la page 93 représente, entre autres choses, deux rouleaux superposés en croix. Au milieu de l’un d’eux est marqué un trou ou un bouton qui servoit à fixer la courroie avec laquelle on serroit le volume. Un livre ainsi attaché se nommoit constrictus liber , et il était moins exposé à être rongé par les insectes :
Ccnsirictos nisi das mihi libellos Admittam tineas trucesque blattas.
Une précaution encore plus efficace contre ces animaux rongeurs étoit la membrane de parchemin avec laquelle on enveloppoit les livres. Un livre connu peut difficilement changer de maître, dit Martial à un plagiaire ,
Sed pumicata fronte si quis est nonduin ,
Nec umbilici s cultus atque membrana ,
Mercare taies ab eo nec sciet quisquam (3).
Les enveloppes des livres en peau, S'iqôépcu, sont mentionnées deux fois par Lucien (4) ; on les nommoit aussi <tittvCcli, mot que Cicéron a latinisé et qu’Hesychius explique par habits de peau, S'spfÂa.Tivcti cttc ha). Quelquefois on enveloppoit simplement les livres dans une feuille de papyrus , c’est ce qui explique pourquoi, dans plusieurs manuscrits d’Herculanum qu’on a tenté de dérouler, on a trouvé d’abord beaucoup de papier blanc avant d’arriver au texte. On s’est autorisé des épîtres dédicatoires placées par Martial en tête du IIe et du VIIIe livre de ses Epigrammes, pour conjec-
(1) Tristes, I, 1, 8, 62.
(2) Catulle, p. 5o.
(3) Martial, Épigr. I, G7, 10.
(4) Advers. Indoctum, c. iG, et de Mercede conductis, c. 4i .
turer que les dédicaces étoient parfois écrites sur l’enveloppe des volumes. Dans la première de ces épîtres, le poète se fait adresser la parole par Decianus, qui lui prouve qu’un livre d’épigrammes n’a pas besoin de préface. « Parbleu , répond Martial , vous avez « raison. Et si vous saviez quelle longue épître je vous avois pré- «< parée! mais il en sera ce que vous voulez, et ceux qui liront ce « livre vous devront de ne pas être fatigués avant d’arriver à la « première page. » Puisque la première page contenoit le commencement de l’ouvrage, il est clair, a-t-on dit, que l’épître préliminaire devoit se trouver avant la première page, et elle ne pouvoit être que sur l’enveloppe. Le huitième livre de Martial, rempli des éloges de Domitien, est dédié par le poète à cet empereur. Il dit, dans la dédicace, qu’il a cru, par respect pour le nom sacré de César , qui est en tête de son livre, devoir prendre un ton plus grave et plus décent, et qu’il en a averti les lecteurs par une courte épigramme placée sur le seuil même du volume in ipso libelli Jmjus limine. Donc, a-t-on dit encore, l’épître étoit avant le seuil ou avant la première page du livre, par conséquent sur la couverture. Il est évident qu’un auteur, envoyant lui-même à quelqu’un son livre, a très-bien pu écrire son envoi sur l’enveloppe, si cette enveloppe étoit de nature à recevoir l’écriture. Mais que les copistes aient suivi cet usage dans les livres qu’ils confectionnoient pour les vendre, on ne peut en trouver ici aucune preuve. C’est comme si nos neveux , sachant qu’au xixc siècle les ouvrages commençoient en France avec la première page et que néanmoins ils avoient une préface, en concluoient que la préface étoit imprimée sur la couverture.
Lorsqu’on avoit terminé tous les volumes qui composoient un seul ouvrage, on les réunissoit en un faisceau retenu par un lien qui en faisoit plusieurs fois le tour. Horace, envoyant ses œuvres à Auguste par l’entremise de Yinnius Asella , recommande, entre autres choses, à ce dernier, de ne pas porter gauchement le faisceau de volumes sous l’aisselle comme un rustre porteroit un agneau,
Ne forte sub ala
Fasciculum portes librorum, ut rusticus agnum (i).
Le faisceau étoit placé perpendiculairement dans un étui cylin
(i) Épîlres, I, xin, 1 2 .
drique, scnnium curvum ( i), qui ressemblent exactement, qu’on nous passe la comparaison en faveur de sa justesse, aux boîtes en bois blanc dans lesquelles s’expédient les pâtés de Strasbourg. Ces étuis se nommoient y^tzpToqvhcDua , cr^tvict , scrinia , cistœ , capsce. On en faisoit en bois précieux pour conserver les livres de luxe; c’est une boîte pareille que désigne Horace en parlant des vers dignes d’être conservés dans du bois de cyprès, carmina... levi servanda cupresso (2). Au corps de la boîte étoit ordinairement fixée une serrure, dans laquelle venoit s’enclaver une verge de fer attachée au couvercle , à peu près comme dans nos malles de voyage (3). Horace fait allusion aux étuis fermés à clef lorsqu’il dit à son livre, pressé de paroître :
Odisti claves et grata sigilla pudico (libro) 4).
Sur les côtés du scrinium étoient attachés deux anneaux, d’où partoient les deux extrémités d’une courroie destinée à faciliter le transport de la boîte (5). Les enfans de qualité, lorsqu’ils alloient à l’école, étoient suivis d’un esclave nommé capsarius , qui portoit l’étui renfermant les livres et les autres instrumens d’étude nécessaires à l’écolier. Cet usage est exprimé dans ces deux vers de Juvénal , où, par parenthèse, on voit que les leçons des maîtres d’école à Rome n’étoient pas taxées à un prix trop élevé :
Quisquis adhuc imo partam colit asse Miner vain ,
Quera sequitur custos angustæ vernuia capsæ (6).
Les auteurs avaient aussi des cassettes où ils conservoient les ouvrages terminés, mais qu’ils n’avoient pas encore publiés. Pourquoi, dit Martial à Sosibianus, pourquoi ne veux-tu rien publier lorsque tes écrins sont remplis d’ouvrages terminés ?
(1) Ovide, Tristes , ï, 1, 106.
(2} Ai t. poétique, v, 33 1.
(3) Voy. les peintures d’Hercuîanum, tom II, pl. 2, et Montfaucon,^//?^. expliquée , tom. III, pl. vi et vu.
(4) Epître, I, 20.
(b) Peintures d’Hercul., t. Il, p. 7.
(G) Salir. X, 117. L’édit de Dioclétien, qui fixe un maximum pour tout l’empire romain , édit publié en 1826 par M. le colonel Leake, d’après une pierre découverte à Stratonicée , nous fournit des renseignemens un peu plus précis sur les divers salaires. En supposant, avec MM. Borghesi et Bureau de la Malle, que le sigle monétaire, employé dans cet édit, signifie le
Piena laboratis habeas quum scrinia libris Emittis quare, Sosibiane, nihil(i) ?
Et Pline le jeune s’adressant à Nason : « Ailleurs je pourrois vous montrer des greniers pleins, ici je vous ferai voir un écrin bien garni : Possum tibi , ut aliis in locis horreum plénum, sic ibi scrinium ostendere (2).» Des boîtes du même genre contenoient les livres qui étoient encore sur le métier. Horace, levé avant le soleil, demandoit du papier, des roseaux et ses écrins :
prius orto
Sole vigil, calamum et chartas et scrinia posco (3).
Quelquefois on écrivoit sur la boîte le titre de l’ouvrage qu’elle contenoit ; on en peut voir un exemple dans la septième planche du troisième tome de Y Antiquité expliquée. Toujours ou presque toujours les volumes avoient un titre extérieur dans leur partie su périeure, c’est-à-dire sur celle des tranches qui apparoissoit aux yeux lorsqu’on enlevoit le couvercle de la boîte. Ovide exilé envoie un livre à Rome, il lui recommande d’entrer dans sa demeure où il trouvera ses frères, qui tous, à l’exception des trois livres de Y Art d’aimer , cause ou prétexte de son exil, montrent leurs titres étalés au-dessus de leur tranche découverte :
Cætera turba palam titulos ostendet apertos Et sua détecta nomina fronte geret (4).
Ces titres étoient écrits sur de petits morceaux de papyrus ou de parchemin qu’on appeloit TrtTTduua. , en latin pittacia. On donnoit aussi ce nom aux étiquettes collées au sommet des amphores de vin, étiquettes qui annonçoient la qualité et l’âge de la liqueur (5).
denier de cuivre, équivalant à 2 1/2 centimes, nous trouvons que chaque écolier payoit par mois : pour un maître de lecture , 1 fr. 25 c.; pour un maître de calcul, 1 fr. 90 c.; au professeur de sténographie, 1 fr. 90c. ; au maître d’écriture, 1 fr. 25 c. ; au grammairien grec ou latin , au géomètre et au professeur d’éloquence, 5 fr. sin edict. oj Diocletian , p. 22. Cet édit se trouve aussi à la suite des Recherches sur le Droit de propriété chez les Romains , par M. Charles Giraud, d’Aix. Voy. cet ouvr., Pièces just., p. 5o.
(1) Epigr. IV, xxxii, 1 .
(2) IV, vi, 2.
(3) Epitres, II, 1, 1 12.
(4) Tristes, I, 1, 109.
(5) Voy. Pétronne. Satyric p. i4,l. 16, éd. Lotichius, in-4.
Pour les volumes, on insérait ces petits morceaux de parchemin ou de papyrus dans les tranches, et on les y fixoit par un bout avec de la colle, de manière à ce qu’ils pussent, en se repliant, couvrir la tranche presque en entier et offrir le titre du livre aux yeux du lecteur. On peut voir des titres de ce genre parmi les peintures d’Herculanuni (i) et dans une planche où Schwarz a fait dessiner une ancienne bibliothèque, d’après un bas-relief en marbre trouvé à Nhnègue vers la fin du siècle dernier. M. le chanoine Andr. de Jorio a pareillement fait représenter un manuscrit du musée de Portici, auquel est encore fixé un fragment rectangulaire de papyrus écrit, pendant en dehors de la tranche du volume. Quand le rouleau est déployé, le morceau de papyrus sur lequel est écrit le titre en occupe le milieu (2). Pour les volumes dont les umbilics étoient à pommettes saillantes , il y avoit une autre manière de disposer le titre extérieur; on l’écrivoit sur une petite bande de parchemin qui avoit exactement la longueur du rouleau, et cette bande étoit collée le long du bord et au verso de la première feuille. Cicéron demande à Atticus des colleurs qui puissent aider Tyrannion : « Recommandez -leur, dit-il, d’apporter de ces petites « bandes de parchemin avec lesquelles on fait ces sortes de titres « que vous autres Grecs appelez, je crois, evhhciCovç (3). » Ne semble-t-il pas qu’il s’agisse , dans cette phrase, d’un titre de telle nature que la langue latine n’avoit aucun mot pour le désigner expressément ? Or le mot grec employé par Cicéron désignoit une petite bande de peau qu’on colloit ou qu’on cousoit au bord des vêtemens (4). Cette espèce de titre en fotme de bande est encore clairement désigné par Tibulle , lorsqu’il veut que son nom en lettres ornées couvre le bord de son livre.
Summaque prœtexat tenuis fastigia chartæ Indicet ut nomen littera picta tuura (5).
Le mot prœtexat ne laisse aucun doute sur la disposition du titre ;
(1) Tom. II, pl. 2, et les frontispices des pages 7 et 91.
(2) OJJicina de’ papiri, p. 67 et suiv., planch. I, B. z; et Peintur. d’Hercitlan., t. V, p. 373.
(3) Iisque imperes ut sumant membranulam ex qua indices fiunt, quos vos Græci, utopinor, GVKKclCovs appellatis. Ad. Attic. vi, 4.
(4) Voy. le commentaire de Saumaise sur la vie de Pertinax, par J. Capitolin, c. 8.
(5) Eleg., III, ï, u et 12 ,
on sait qu’on appeloit robe prétexte, toga prœtexta , celle que portoient les enfans mâles au-dessous de dix-sept ans etles filles jusqu’à leur mariage, parce qu’elle étoit bordée, prœlexta , d’une bande de pourpre. Parmi les manuscrits d’Herculanum, deux ont leur titre ainsi écrit sur l’extrémité extérieure du rouleau (i).
Le manuscrit du musée de Portici, dont nous avons parlé plus haut, offre une particularité que M. André de Jorio ne manque pas de signaler. Outre le morceau de papyrus pendant en dehors de la tranche et sur lequel est écrit le titre, il y a, sur un autre point du rouleau, un petit ruban fort court, disposé de manière qu’évidemment il n’a jamais pu servir à lier le volume. Dans le dessin publié par M. de Jorio, le ruban paraît rompu et la destination n’en est pas fort claire. On peut tirer plus de lumière d’une des peintures d’Herculanum (2), représentant un jeune homme couronné de lierre qui tient un rouleau dans sa main droite. A la partie supérieure du rouleau est fixé un lien formant, immédiatement audessus de la tranche, une boucle de deux pouces de longueur, dans laquelle il étoit facile d’introduire les deux premiers doigts de la main ; comme le jeune homme appuie l’index de la main gauche sur* la tranche du livre, à la naissance même de la boucle, on ne peut dire si cette dernière est attachée à l’umbilic ou collée au papier. Dans tous les cas, il est naturel de penser qu’elle servoit à tirer le livre de l’étui qui le renfermoit ordinairement ; nous ne voyons pas du moins qu’elle ait pu avoir une autre destination.
Il nous reste maintenant à parler des ornements qui distinguoient les volumes de luxe des livres ordinaires. Les premiers étoient quelquefois écrits avec des encres d’or et d’argent , et les marges en étoient chargées de peintures. Tel étoit l’exemplaire du panégyrique de Constantin qu’Optatien adressoit à cet empereur:
Quæ quondam fueras pulero decorata libello Carmen in Augusti ferto, Tlialia, manus Ostro tota nitens ; argento auroque corusçis Scripta notis, picto limite dicta notans.
On les frottoit avec une espèce d’huile nommée cedrium , parce qu’on la tiroit du bois de cèdre , et qui avoit la propriété de préser*
(1) Jorio, Oflicinci de papa 7, p. 5<).
(1) Tom. III, pl. 45.
ver les corps des insectes et de îa moisissure (i). Martial ne permet à son livre ce précieux Uniment que lorsque le patronage de Faustinus lui donne quelque espoir de durée (2). Le livre des T ristes , afin de ne point faire contraste avec le deuil et la douleur du poète , n’étoit ni frotté d’huile de cèdre , ni poli à la pierre ponce :
Quod neque sum cedroflavus nec pumice lævis Erubui domino cullior esse meo (3).
Ce dernier passage prouve que l'huile de cèdre donnoit aux livres une teinte jaune. Nous avons déjà parlé des livres de Numa , découverts dans la terre après cinq cents années. Pline s’explique leur conservation , en supposant qu’ils avoient été enduits avec de l’huile de cèdre ; libros citratos fuisse propterea arbitrarier tineas non tetigisse (4). Les mots carmina cedro digna , dans Perse, sont une allusion à la durée des livres frottés d’huile de cèdre et peuvent se traduire ainsi ; des vers dignes de T immortalité :
An erit qui velle recuset
Os populi meruisse, et cedro digna locutus Linquere (5) .
Horace a dit avec moins de concision :
. Speramus carmina fingi Posse linenda cedro et levi servanda cupresso (G).
Reprenons l’épigramme dans laquelle Martial félicite son livre de s’être choisi le patronage de Faustinus. Il le rassure contre les critiques et lui accorde tous les ornements réservés aux livres qui dévoient avoir une longue durée :
Cedro nunc licet ambules perunctus Et, frontis gemino decens honore ,
Pictis luxurieris umbilicis ;
Et te purpura delicata veiet,
(1) Ex cedro oleum , quod cedrium dicitur, nascitur , quo reUquæ re$ unctæ, ut etiam libri, a tineis et a carie non læduntur. Vitruve, II, ix.
(2) Faustini fugis in sinumî sapisti.
Cedro nunc licet ambules perunctus, etc.
Epigramm III, 2. Voy. aussi V, 6; VIII, 61, etc.
(3) Tristes, III, 1, 1 3. Voy, aussi 1, 1, 7.
(4) Hist. nat ., XIII, 27.
(5) Perse, I, 4o .
(6) Art poétique, vers 33 1 ,
Et cocco rubeat superbus index Illo vindice nec Probu m timeto.
Le second vers , et froiitis gemino decens honore , indique bien clairement la double tranche du volume , et rappelle l’usage que nous avons déjà signalé , d’après Ovide , de leur donner une couleur particulière.
Nous connoissons maintenant et la nature et la matière des umbilics , que nous avons comparés aux bâtons de nos cartes géographiques. Une nouvelle cause de ressemblance est la couleur noire qu’on donnoit souvent à ces umbilics. Tels étoient ceux des livres d’épigrammes que Martial offroit à Domitien , par l’intermédiaire de Parthenius :
Nunquam grandia nec molesta poscit Quæ, cedro decorata purpuraque,
Ni g vis pagina ç revit umhilicis (i).
Le vers pieds luxurieris umhilicis semble prouver qu’on ornoit quelquefois ces petites verges de couleurs brillantes. Dans une autre épigramme du même auteur, nous voyons que ses livres se vendoient , dans tout l’empire , ornés d’umbilics :
Livet Garinus. .
Non jam quod orbe cantor etlegor toto ,
Nec umbilicis quod decorus et cedro Spargor oranes, Roma quas tenet, gentes (2).
Une foule d’autres passages prouvent que les umbilics étoient des ornements. Nous avons déjà cité celui de Stace :
Noster purpureus novusque charta Et binis decoratus umbilicis.
Et l’épigramme que Martial adresse à un plagiaire :
Sed pumicata fronte siquisest nondum Nec umbilicis cullus atque membrana.
Ce qui contribuoit surtout à faire des umbilics un ornement pour le volume , c’étoient les extrémités saillantes , cornua , qui en formoient les deux bouts , et qui étoient ou couvertes de peintures ou
(1) Martial. V, 6