CHAPITRE SIXIÈME
De la forme et des ornemens des livres carrés.
anciens Latins appeloient caudex un assemblage de planches symétriquement disposées les unes sur les autrès. Lorsque, après avoir écrit sur des tablettes isolées , on imagina de les réunir en les superposant , le livre carré qu’on forma ainsi prit le nom de codex (i). Saumaise , à qui les questions de paléographie ancienne doivent de nombreux éclaircissemens, donne les mots grecs vrîvcc^ revy^oç (2), crcopict , uapâT iovy et les mots latins massa et corpus , comme autant de désignations du livre carré (3). Les désignations de acépLa , <rap.ct,Tiov et corpus , qui ont la même signification, auroient été, suivant lui, données aux livres carrés , parce qu’ils étoient composés de plusieurs tablettes ou de plusieurs feuilles réunies en un seul corps. Cette explication ne paroît point satisfaisante à Schwarz. Celui-ci pense (4) que le nom de corpus vient de ce que les livres carrés, à la différence des volumes, renfermoient plusieurs livres d’un même ouvrage , et pouvoient contenir un ouvrage tout entier (5) ; et il rapporte deux passages , l’un de Pline le jeune et l’autre de Suétone, dans lesquels le mot corpus ne signifie pas un livre, matériellement parlant, mais un corps d’ouvrage formé, après coup, de la réunion de plusieurs pièces publiées d’abord séparément. Pline engage Octavius, dans la crainte que quelque plagiaire ne s’attribue ceux de ses vers qui ont transpiré dans le public , à les réunir et à
(1) Plurium tabularum contextus caudex apud antiquos dicebatur ; unde publicæ tabulæ codices dicuntur. Sénèque, De brevitate vitœ, i3.
(2) D’où le mot penlateuque.
(3) De modo usurarum, p. 4o4, ÔQg.
(4) Deornam. libror IV, 3, p. i3i .
(5) Codex niultorüm librorum , liber unius xoluminis. Isidor.
les publier tous en un corps d'ouvrage : hos nisi relraxeris in corpus, quandoque , ut erronés, cujus dicantur invenient (i). Le grammairien Aurelius Opilius , au rapport de Suétone , avait écrit sur diverses matières, entre autres, neuf volumes en un seul corps, c’est-à-dire sur le même sujet, varice eruditionis volumina ex quibus novem unius corporis(2). Dans l’unique passage rapporté par Saumaise, corpus ne signifie même pas un corps d’ouvrage , mais simplement une dimension. Sénèque parle d’un livre de Lucilius, fort long , à la vérité, mais dont la lecture l’avoit charmé : Brevis mihi visus est ?cum esset nec mei nec tui corporis, sed qui primo adspectu aut r]T. Livii aut Epicuri posset videri (3), c’est-à-dire que le livre lui avoit paru court à cause du plaisir qu’il avoit trouvé à le lire ; mais que, pour la grosseur , il ressembloit moins aux autres ouvrages de Lucilius , ou à ceux de Sénèque, qu’aux gros volumes de Tite-Live oud’Épicure.
Cette discussion peut paroître oiseuse au premier abord ; elle est pourtant indispensable pour fixer approximativement l’époque où a commencé l’usage des livres carrés dans les publications littéraires. Comme c’étoit le parchemin qu’on employoit de préférence à la confection de ces sortes de livres, Vossius a cru pouvoir les faire remonter jusqu’au temps des rois de Pergame, inventeurs du parchemin (4). Mais ce n’est là qu’une conjecture ingénieuse qui ne s’appuie sur aucune preuve solide. Si l’on pouvoit toujours traduire le mot corpus par livre carré, il faudroit, au moins, convenir que les ouvrages historiques ou littéraires étoient publiés en codices du temps de Cicéron. Cet auteur, dans une lettre à Quintus, son frère, après avoir émis son opinion sur les ouvrages de Pliilistus, ajoute : Sed utros ejus habueris libros (duo enim sunt corpora) an utrosque nescio (5). Cette phrase peut évidemment se rendre ainsi : « Mais il a écrit deux ouvrages , et je ne sais lequel des deux est entre vos mains , ou si vous les possédez tous les deux. » Pliilistus avoit écrit plusieurs volumes, libros, qui fonnoient ensemble deux corps d’ouvrages différens. C’est ainsi que Tacite a composé deux corpora, les annales et l’histoire consistant chacun en plusieurs livres ou volumes. Ailleurs, l’orateur romain, avec une admirable naïveté d’a-
(1) Pline le jeune, II, io.
(2) Suétone, De illustrât, gvcmimcit c. G.
(3) Epistol., 46.
(4) Is. Vossius, Observaliones in Catullum , p. '5i .
(5) Ad Quintum fi\, II, i3.
mour-propre, indique l’histoire de son consulat à l’histoiien Lucceius, comme un sujet digne d’exercer son beau talent ; et, traçant lui-même le plan de l’ouvrage , il dit : A principio enim conjura tionis usque ad reditum nostrum videtur mihi modicum quoddanr corpus conjici posse (i). Pour bien se rendre compte de cette phrase, il faudroit lire la lettre entière. Lucceius faisoit une histoire romaine dans laquelle auroit naturellement trouvé place l’histoire du consulat de Cicéron; mais il n’étoit pas encore arrivé à cette époque, et Cicéron avoit une soif de gloire qui lui faisoit désirer ardemment de savourer à l’avance les honneurs que lui réservoit la postérité. Il s’efforce donc de prouver à Lucceius , et par des raisons et par des exemples, qu’il peut et qu’il doit même traiter à part la conjuration de Catilina , plutôt que de la mêler avec les événemens contemporains. Un de sesargumens, c’est que les faits qui se sont succédé , depuis le commencement de la conjuration jusqu’à son retour de l’exil, s’enchaînent de manière à former un tout complet, corpus ,un drame, fabula, dans lequel la multiplicité des scènes et des actes ne nuit en rien à l’unité. Corpus signifie donc simplement ici un ouvrage à part. Cette expression est encore reproduite dans une des lettres à Atticus. Cicéron lui donne les titres de douze discours que , sur sa demande , il va lui envoyer, et il ajoute : hoc totum uœpct, curaho ut habeas ; iisdem libris perspicies et quæ gesserim et quœ dixerim. On voit qu’il s’agit ici de plusieurs volumes , libri , formant une collection, écopa,. Les mots de corpus juris , dans Tite-Live (2) , de corpus Homeri , dans le Digeste (3) , 11e signifient pas autre chose que des collections , comme on peut s’en convaincre en examinant les passages où ils se trouvent (4)- Nous ne prétendons pas affirmer , cependant , que le mot corpus n’ait jamais signifié un livre , puisque son équivalent grec, Fcop.ee , avoit cette signification ; seulement nous croyons être fondé à dire que cette acception n’est ni aussi générale ni aussi an-
(1) Ad familiar., V, xn .
(2) Iïï, 34.
(3) XXXII, 5o, 1 .
(4) Voyez Saumaise , Plinianœ exercitationes , p. 3 , et les passages qu’il cite. Cice'ron, dans son plaidoyer pour Milon, a employé', dans le même sens, le mot neutre librarium , qui ne se trouve pas ailleurs : Exhibe , exhibe , queeso , Sexte Clodi , exhibe librarium illud legum vestrarum (pro Milone
cienne qu’on l’a cru communément. Il est, du reste, bon de noter que Yossius, tout en faisant remonter aux Attales l’invention des livres carrés, estime que , du temps de Cicéron et de Catulle , il n’y en avoit pas encore dans les bibliothèques de Rome (i).
A cette époque, il y avoit cependant des codices ; ils sont plusieurs fois mentionnés dans les plaidoyers de Cicéron ; maisc’étoient simplement des livres de comptes, des registres de recette et de dépense, tabulœ recepti et expensi. Cicéron, voulant forcer l’adversaire de Roscius à produire ses livres, s’écrie : Non conjicit tabulas? immo diligentissime , non referi pcuvci nomina in codicem ? immo omnes summas (a). On voit par ce passage que les mots tabulœ et codices étoient synonymes, et dans tout ce plaidoyer l’orateur emploie indifféremment l’un et l’autre. Cela vient de ce qu’on nommoit tabulœ les feuillets des livres carrés, de quelque matière qu’ils fussent , de même que toute substance propre à recevoir l’écriture et à se ployer en rouleau étoit nommée charta (3).
Ces livres de comptes se composoient de planches de bois enduites de cire, d’où étoit venu l’usage de dire la première cire, le bas de la cire, pour la première page, le bas de la page, etc. Cicéron accuse Yerrès d’avoir commis un faux dans la dernière page de ses registres de comptes : In ex tréma cera codicis, dit-il, nomen infirnum in flagitiosa litura fecit (4). Ces registres étoient pourtant, non comme on pourroit le croire, de simples tablettes, mais des livres de grand format. La plupart des commentateurs s’accordent à reconnoître un registre de ce genre dans le codex que Juvénal appelle grandis :
Qui venit ad dubium grandi cum codice nomen (5).
fis étoient faits comme les tablettes de cire dont nous parlerons dans le chapitre suivant.
L’ensemble du passage de Sénèque, rapporté à la page 12,5, semble indiquer que ce qu’il appelle tabulœ publicœ , c’est-à-
(1) Observât. inCatull., p. 5i.
(2) Pro Roscio comædo, c. 1 .
(3) ’ltfT éov oti t b pàv kv oyj',p.ciTi t srpdS'oç (quaternionis) cixç
Jrt <WQT£ VhYlÇ GVVTlôélULeVOV KaÙ $Syjt[JLÇVCV T il U S'iclÔYIKtlV T ctCoüÀAci. htySTOLl" TcL cfè sihïip.ClTQÇ TOU XV TQ TCVTO XctpTïl xéyjTCtt- Veteres glossæ verborum juris, cd. Labbe.
(4) Verrin., I, 36. \oy. aussi ïï, 76.
(5) Satire VII, vers no.
dire les registres de l’état civil, les registres administratifs, etc., étoit aussi composé de tablettes enduites de cire. Cicéron nous fournit encore une preuve à l’appui de ce fait, il accuse Verrès d’avoir falsifié les livres de sa préture, tabulas publicas corrumpere audcres (i). Verrès , contre toutes les règles du droit, avoit accueilli une accusation capitale contre Sténius en l’absence de ce dernier. Informé ensuite que Sténius agissoit à Rome et que le sénat lui étoit favorable, il passa sur ses registres le gros bout de son style, stylum vertit. iri tabulis suis (2), effaça ce qu’il avoit d’abord écrit , et y consigna que l’accusation contre Sténius avoit été portée en présence de l’accusé. ' Follit ex tabulis id quod eral} et facit coram delatum esse.
Les livres de comptes , et peut-être aussi les registres administratifs, étoient rédigés tous les mois sur des brouillons qu’041 tenoit jourpar jouretqui senommoienta^em-Ærâz. «Pourquoi, ditCicéron, écrivons-nous négligemment les notes journalières, et avec soin les livres de comptes? c’est que les premières ne sont bonnes que pour un mois, les autres font foi pour toujours. On détruit les notes, on conserve religieusement les livres. Quid est quod scribamus diligenter adversaria ? quid est quod diligenter conficiamus tabulas ? hœcsunt menstrua , illœ sunt œlernœ : hœc deientur slatim, illœ servantur sancte. » Et plus bas : « La dette dont il s’agit remonteroit à trois ans, pourquoi donc n’est-elle pas encore portée sur le registre de Fannius? Cum omnes qui tabulas conficiant , menstruas pœne rationes in tabulas transférant , tu hoc nomen triennium amplius in adversariis jacere pateris (3)? » Saumaise (4) estime que les notes journa-* lières étoient écrites sur des morceaux de papier, et adopte,
par conséquent, l’opinion qui fait venir le mot adversaria de l’usage où l’on étoit d’écrire seulement au recto, in adversa charta.
Enfin, dans les livres de comptes, la recette et la dépense étoient écrites en regard sur deux pages ou sur deux colonnes différentes; c’est ce qu’on appeloit utramque paginam facere. Pline fait allusion à cet usage en parlant de la Fortune , à laquelle nous attribuons tout , le bien comme le mal , les gains comme les pertes. Dans le calcul des événemens humains , dit-il , c’est elle seule qui remplit
(1) In Verrem, II, 42 sqq.
(2) Ibid., c. 4 1 .
(3) Pro Pioscio comædo, 2 et 3.
(4) De modo usuiarum, p. 46i .
les deux parties. Unie omnia feruntur accepta : et in tota raiione mortalium soia utramque paginam facit (i).
La dénomination de publicœ tabulée s’appliquoit à différentes espèces de registres. Nous avons vu que Cicéron qualifioit ainsi les actes de la questure de Verrès. Les registres du trésor public sont aussi nommés publicœ labulœ par Tacite (2). Ces livres étoient-ils confiés à la garde des magistrats ou déposés dans les archives de l’Etat? Dans cette dernière hypothèse , iliaudroit admettre que les divers fonctionnaires, outre leurs livres solennels et authentiques, consignoient dans des journaux particuliers les événemens arrivés pendant leur administration, et que ces journaux étoient soigneusement conservés dans les familles. Suivant Denys d’Halicarnasse (3), les notes des censeurs se transmettoient de père en fils, comme un héritage sacré. Dans les maisons des magistrats, une pièce particulière nommée tablinum renfermoit les livres où étoient consignés les événemens arrivés pendant leur magistrature : tablina codicibus implebanlur et monumentis rerum in magislratu g est arum (4). Des souvenirs moins solennels trouvoient aussi leur place dans ces archives privées ; on y consignoit les alliances , les procès, les transactions, les morts et les naissances, en un mot tous les élémens de l’histoire de la famille. Ces sortes d’annales particulières s’appeloient commentarii (5).
Les archives publiques des villes se nomm oient plus particulièrement tabularia. Les actes publics qu’elles renfermoient, soit qu’ils formassent chacun une pièce distincte, soit qu’ils fussent réunis en livres, porloient le nom dd encautaria , du mot encautum , par lequel on désignoit, selon Jacques Godefroy , une espèce d’écriture tracée au moyen d’un poinçon rougi au feu (6). Si ce terme, qu’on, ne rencontre, du reste, que dansleslois, a été fidèlement interprété, le mot
(i) Hist. nat., II, 5. La balance égale entre les totaux de deux pages se nommoi t par ratio.
,(a) Neve multam ab iis dictam quœstores cerarii in pullicàs tabulas , ante quatuor menses referrent. Annal., xiii, 28.
(3) Livre I, p. Go, lig. 44- 5g .
(4) Pline, XXXV, 2. Cf. Festus. V. Tablinum.
(5) Voy. Varron , De lingua latina , p. 61 ; éd. Scaliger, in-12 ; éd. 1 58 1 . Aulugelle, Noctes atticœ , XIII, 19.
(6) Cod. Theod., VII, xx, 1 , et XIII, x, 8. Encautum , dit Godefroy, fuit scripturæ genus quoddam seu litterarum expressio per qdustionem et cestrum , êyKSKcivyJvov (calcfactum).
encaularia devoit désigner des actes écrits sur des tablettes de bois ou d’ivoire au moyen d’un des procédés indiqués par Pline, à l’endroit où il parle de la peinture â l’encaustique (i). On pourroit néanmoins supposer, sans trop d’invraisemblance, que les encautaria étoient des registres publics pareils à ceux que nous avons décrits plus haut, et que, pour donner à l’écriture une plus longue durée en creusant plus profondément la cire, on échauffoit de temps en temps le bout du style à écrire.
Nous avons déjà parlé, d’après Hyginus, des livres de bronze, et des livres d’ivoire d’après Ulpien (2). Nous trouvons encore dans le Digeste l’indication de livres carrés en papyrus : quod si (libri) in codicibus sïnt membraneis , seu chartaceis vel etiam eboreis, vel alte rites materiez vel ceralis labellis . Il n’est donc pas exact de dire , avec quelques savants, que les codices étoient toujours en parchemin et que le papyrus étoit exclusivement employé à faire des rouleaux (3). Un autre argument contre cette opinion exclusive, c’est l’existence même, dans diverses bibliothèques, de livres carrés en papyrus. Bruce avoit rapporté de ses voyages un petit in-folio tout en papyrus trouvé dans les ruines de Thèbes. « La reliure, dit-il, est « faite avec la racine du papyrus, puis couverte de fortes pièces de «< papier et recouverte encore avec du cuir de la même manière que « nous pourrions le faire à présent. Les lettres sont grosses, pro- « fondes, noires, et elles paroissent avoir été écrites avec un roseau, « comme écrivent encore les Egyptiens et les Abyssiniens (4). » On peut citer encore le Josèphe de la bibliothèque ambroisienne de Milan, l’Evangile de saint Marc de Venise, les lettres de saint A vit, à la bibliothèque royale de Paris. Quelquefois, pour donner aux livres plus de solidité, on entremêlent les feuilles de papyrus de feuilles de parchemin. Les exemplaires des sermons de saint Augustin, que possèdent la bibliothèque royale, à Paris, etlesbibliothèques de Genève, deVienne, de Milan et de Padoue, sont des livres de ce genre. On peut néanmoins affirmer que l’emploi du papyrus
(1) Encausto pingendi duo fuisse antiquitus généra constat , cera , et in ebore cestrot id est viriculo. Hist . nat XXXV, 4i .
(2) Digeste, XXXII, 02-3.
(3) ls. Vossius, Observât, in Catullum , p. 5i, 62.
(4) Voyage en Nubie et en Abyssin., tr. fr., tom. V, p. 17 et 18. Malheureusement Bruce ne dit rien qui puisse faire soupçonner ni la date de ce volume, ni la langue dans laquelle il êtoit écrit.
pour les livres carrés et celui du parchemin pour les volumes étoient des exceptions ; en règle générale, les rouleaux se faisoient avecdupapier, elles livres carrés avec duparchemin. Aussi, de même que l’usage avoit fait attribuer au mot chai la la signification de volume, de même il consacra le mot de membrana avec le sens de livre carré. Ulpien, recherchant si les codices sont compris dans un legs de livres, se prononce pour l’affirmative, et entre autres raisons qu’il en donne, nous remarquons celle-ci : Et Caïus Cassius ^cribit deberi membranas libris legal is. Dans ce passage, il faut, avec Saumaise (i), traduire membranas par livres carrés et non par feuilles de parchemin; car le même jurisconsulte, traitant des simples feuilles, les appelle membranœ purœ , et prononce formellement qu’elles ne sont pas comprises dans un legs de livres (2). Dans cette épigramme de Martial :
Quam brevis immensum cepit membrana Matonem !
Jpsius vultus prima tahclla gerit (3).
le mot tabella , du second vers, ne permet pas de douter qu’il ne s’agisse d’un livre carré, et par conséquent, dans le premier vers, le mot membrana a la signification de codex. Cette épigramme est intitulée Virgilius in membranis , et l’on sait que les titres du quatorzième livre des Epigrammes, et ceux du livre précédent, sont de Martial lui-même. Un peu plus loin, sous l’épigraphe Ovidius in membranis , le poète place le distique suivant :
Hæc tibi multipliai quæ structa est massa tabella
, Carmina Nasonis quinque decemque gerit (4).
Ici le livre carré est formellement désigné non-seulement par les mots rnulliplici tabella, mais encore par le nom de massa, synonyme de codex. Enfin le même livre renferme encore trois epigrammes que nous croyons relatives à des livres carrés (5) ; les voici avec leurs titres :
1 84 . HO.1IF.RlS IJS MEMBRANIS.
llias et Priami regnis inimicus Ulysses Multiplici pariter condita pelle latent .
(1) De modo usurar., p. 4o8.
(2) Quod tamen Cassius de membranis puris senpsit verum est : nam nec chai ta? purœ debentur libris legatis , nec ebartis legatis libri debentur. Digeste, XXXII, 5o.
(3) Epigr., XIV, 18G.
(4 Ibid., e'jtigr., 192 .
l>) Ej>igr., i84, 188, 190.
I 88 . CICEUO IfV MEMIMAXtS
Si cornes ista tibi fuerit mernbrana , p u ta lo Car per e te longas cum Cicéron e vias.
igO. LIVÏUS IN MEMBRANIS.
Pellibus exiguis arctatur Livius ingens,
Quem mea non totum bibliotbeca capit.
Remarquons, dans les titres, les motsm membranis, qui se retrouvent dans les deux premières épigrammes relatives aux ouvrages d’Ovide et de Virgile, écrits bien certainement dans des l ivres carrés. O11 peut en conclure que les exemplaires d’Homère, de Cicéron et de Tite-Live, que le poète avoit en vue, étoient dans la même forme. Cette conclusion se justifie encore par d’autres rapprochemens : ainsi mulliplici labellci dans l’épigramme 192, et multiplici pelle dans l’épigramme 184, expriment certainement une même idée. Dans l’épigramme 190, le poète oppose la commodité du livre carré à l’embarras du nombre immense de rouleaux qui étoient nécessaires pour contenir la volumineuse histoire de Tite-Live, et cette idée se reproduit dans l’épigramme 188, où, malgré le nombre des ouvrages de Cicéron, le procédé des livres carrés permet au voyageur de les porter tous avec lui sans en être incommodé. Cette épigramme nous en rappelle une autre où Martial, parlant de ses propres ouvrages, conseille aussi au voyageur de laisser dans leurs étuis ceux qui sont en volumes et de se munir d’un exemplaire portatif en parchemin.
Hos cme <nios arctat brevibus mernbrana tabellis
Scrinia da magnis; me raarnis ima capit (1).
Dans tous les distiques de Martial que nous venons de citer, le codex en parchemin est ou formellement nommé ou si clairement désigné qu’il est impossible de s’y méprendre. Nous trouvons encore dans ces passages la confirmation de la définition d’Isidore, codex multorum libroruni est , liber unius voluniinis . Ainsi les métamorphoses d’Ovide, qui formoient quinze volumes, étoient renfermées dans un seul livre carré. Un seul livre carré contenoit aussi les 48 volumes de l’Iliade et de l’Odyssée; un autre, les i4o volumes de l’histoire de Tite-Live, que la bibliothèque du poète ne pouvoit contenir.
(1) Epigramm , l m, ?
Mais il nous semble que dans ces épigrammes de Martial on peut voir autre chose que la désignation des livres carrés et de leurs avantages sur les volumes. Le poëte insiste avec intention sur ces avantages ; il se plaît à mettre en contraste l’exiguïté du livre carré et la longueur de l’ouvrage qu’il renferme, la commodité d’un codex unique et l’embarras inséparable de la multiplicité et de la grosseur des volumes. L’emploi des livres carrés pour les publications littéraires semble lui inspirer autant d’admiration que les ébattemens du lion et du lièvre, spectacle nouveau et presque miraculeux, sur lequel il revient si souvent dans son premier livre. Ne pourroit-on conclure avec quelque raison de cette espèce d’engouement du poëte que les livres carrés en parchemin étoient de son temps une nouveauté dans la littérature latine? Nous livrons cette conjecture à l’examen des érudits, nous contentant de faire remarquer qu’avant le célèbre épigrammatiste aucun auteur latin , à notre connoissance, n’a clairement parlé de livres carrés en parchemin pour les ouvrages littéraires.
Il y avoit plusieurs manières de faire un livre carré. Quelquefois on écrivoit sur les feuilles de parchemin avant de les superposer et de les relier en volumes. Ulpien, après avoir dit que les feuilles de papyrus écrites , mais non encore collées en rouleaux , sont comprises dans un legs de livres , ajoute : « Et, par conséquent, « aussi les parchemins non cousus , et membrance nondum consutœ « continebuntur (i). » Les feuillets de parchemin étoient simplement nommés tabulœ ou tabellœ ; dans ce sens le mot de folia se trouve pour la première fois employé par Isidore de Séville (2). Les livres carrés étoient composés , comme nos livres, de cahiers de deux, trois, quatre ou cinq feuilles, que, dans le moyen âge, on appeloit ducrniones , terniones , quaterniones , quinterniones . La plus fréquente de ces désignations est celle de quaternio (3), d’où on pourrait conclure que les cahiers de quatre feuilles étoient les plus usités. Les Grecs nommoient ces cahiers TGTçafeîf et tst pctStci (4) : on les couvroit parfois d’écriture avant de les relier ensemble. Il est question, dans le traité de S. Epiphane contre les hérésies, du brouillon d’un ouvrage qu’un vénérable diacre nommé Hypatius
(1) Digeste, XXXII, 5o.
(2) Folia übrorum. . . . cujus partes paginæ dieuntur, Origin., VI, i4.
(3) Voy. le Glossaire de Du Gange.
(4) Idem , Glossaire grec, au mot Terprxç .
mit au net sur des cahiers de quatre feuilles ; à-zpo t&ù r/fS'&çiw
iY TSTpOLffl ^GlUffcC/LlSVO'Ç (i).
Souvent on écrivoit dans des livres qu’on avoit cousus et reliés lorsqu’ils étoient encore en blanc. On peut se convaincre de cet usage en examinant les évangélistes et les autres écrivains représentés d’après des manuscrits très-anciens, dans Lambécius, Montfaucon, Schwarz, et dans les publications de M. le comte Bastard. C’est surtout pour la confection des manuscrits carrés que les écrivains a voient besoin de tous les instrumens dont nous avons indiqué l’usage dans notre deuxième chapitre. Nous empruntons à la chronique de S.-Trond un passage où sont énumérés avec ordre tous les détails de la confection d’un livre. Il s’agit d’un doyen du monastère qui, afin d’apprendre à chanter suivant l’usage de la maison, composa lui-même en entier un livre de chant (2). Graduelle unum propria manu formavit, purgaoit, punxit ,sulcavit , scripsit , illuminaoit , musiceque notavit. syllabatim (3).
Formare librum se trouve dans Pline le jeune : librum f ormalum a me misi (4); mais ces mots signifient sans doute un livre écrit, composé par lui. C’est, ainsi qu’il dit ailleurs quœ formaveram dicto (5), et Cicéron formare oralionem (6). Mais le moine qui écrivoit un graduel n’avoit absolument rien à composer ; son ouvrage consistoit dans une simple copie. Conséquemment le mot formare , dans le passage de la chronique de Saint-Trond, signifie simplement confectionner un livre, en former, rogner, assembler et coudre les cahiers, opération qui, ainsi que nous l’avons fait observer, précédoit souvent l’écriture.
Purgaoit. Ce verbe indique le polissage du parchemin, d’abord avec le grattoir, rasorium , ensuite avec la pierre ponce (7). Ilarrivoit parfois que ce double polissage ne faisoit pas disparoîire toutes les aspérités ou toutes les taches du parchemin. Dans ce cas, les co-
(1) Ce passage est rapporté par Saumaise, De secreLuriis, clans le Thésaurus de Sallengre, tom. II, col. 665.
(2) Le Graduel est un livre renfermant , avec la notation musicale, Jes messes de l’année.
(3) Chronic.Trudon.j.dansle Spicilége de à' Achery , éd.in-lol., t. U, p. 687,
(4) VII, xii, 1 .
(5) IX, xxxvi, 2 .
(6) De Oratore, H, 9.
(7) V°Y' ci-dessus, p. io , le passage de Pierre de Blois.
pistes interrompoient la ligne et laissoient un blanc. Aussi* bien des fois on croit apercevoir dans les anciens manuscrits des lacunes qui n’existent pas en réalité.
Punxit , sulcavit. JNous avons déjà signalé l’usage où l’on étoit, au moyen âge, de fixer avec le poinçon la largeur des marges et des interlignes. Il existe plusieurs manuscrits dont les marges sont percées d’outre en outre dans toute la longueur du feuillet; chaque point correspond avec une des lignes au crayon qui y ont été tracées pour maintenir l’écriture dans une direction parfaitement horizontale.
Scripsif, illuminait. Le parchemin une fois réglé , membrana sulcata, on le couvroit d’écriture. L’enluminure, c’est-à-dire les lettres ornées, les peintures des marges, les vignettes, ne venoient qu’en dernier lieu. Les lettres ornées étoient employées pour les titres des ouvrages , pour ceux de chaque division principale et pour les initiales des chapitres. Les lettres ornées des manuscrits ne se présentent guère avant le vie siècle, quoique, suivant l’opinion des bénédictins, elles fussent en usage bien antérieurement à cette époque. Depuis le vie siècle jusqu’à l’invention de l’imprimerie, les orneinens de tout genre ont été prodigués dans les manuscrits de luxe. Les lettres ont pris les formes les plus bizarres; elles ont représenté des hommes, des animaux, des plantes, etc. Il n’est pas rare de trouver des titres dont la première lettre occupe une page entière. Ces titres sont souvent écrits entièrement en lettres d’or sur un fond rouge ou violet. Les encres d’or et d’argent concourent, avec les couleurs de tout genre, à l’ornement des initiales.
Dans les manuscrits composés avec moins de recherche, les titres sont simplement en lettres rouges, rouges et bleues, rouges et noires. Les initiales sont également historiées, mais seulement avec des encres de couleur (i). Le soin d’écrire les titres ornés et de peindre les initiales n’étoit pas ordinairement laissé au copiste qui écrivoit le manuscrit* Celui-ci laissoit les blancs nécessaires, et un enlumineur les remplissoit ensuite. Mais il arrivoit souvent que la longueur des blancs n’avoit pas été bien mesurée, et que l’enlumineur, forcé d’écrire les titres dans un espace trop resserré, étoit
(i) Voyez, pour plus de détails sur les orncmens des manuscrits, M. de \Yailly, Elémens de paléographie, t. p. 073 et' suivantes.
obligé de l’abréger et de mettre les lettres les unes dans les autres. Le mot incipit , par exemple , est souvent écrit INCPT avec un i dans le P et un autre dans le C. Quelquefois , lorsque le livre étoit terminé , on négligeoit de faire peindre les initiales, ïl existe encore une foule de manuscrits où manquent les premières lettres de tous les chapitres. Dans ceux que le relieur n’a pas rognés (i) de trop près, on aperçoit souvent à la marge, vis-à-vis de la première ligne de chaque chapitre , la lettre initiale que le copiste avoit légèrement tracée à l’encre noire pour avertir l’enlumineur.
Quant aux titres des livres dépourvus d’ornemens et aux simples titres des chapitres , ils sont pour la plupart, on pourroit même dire sans exception, l’ouvrage du copiste qui a écrit l’ouvrage entier. Aussi l’ancienne règle des chartreux (2) ordonnoit-elie que chaque moine écrivain auroit deux cornets, cornua duo ; ilsétoient, sans aucun doute, destinés à contenir l’un l’encre noire pour le texte du manuscrit, l’autre l’encre rouge pour les titres.
Les portraits et les vignettes, comme ornement des livres, remontent à une haute antiquité. Ainsi, du temps de Martial 011 vendoit les œuvres de Virgile avec son portrait sur le premier feuillet: îpsius vultus prima tabella jjerit (3)-.
Sénèque se plaint du luxe des bibliothèques dans lesquelles on entassoitles ouvrages des plus beaux génies, soigneusement écrits, avec leurs portraits, moins pour tirer parti de leur lecture que pour orner les murailles (4). Déjà plus anciennement les peintun s avoient été employées à l’ornement des volumes. Varron avoit inséré dans ses ouvrages non-seulement les noms, mais encore les portraits de sept cents hommes célèbres (5). Atticus, l’ami de Cicéron, avoit publié un volume renfermant les portraits des Romains les plus célèbres. Au bas de chaque portrait, quatre ou cinq vers indiquoient les belles actions du personnage et les magistratures
(1) Cette operation, que les Romains expriment parle mot circumciderc , ëloit désigne'e au moyen âge par celui de demcirginare .
(2) Stat. Cartus , II, xvi, 7.
(3) Voyez plus haut, page i32.
(4) Nunc ista exquisita et cum imagiuibus suis descripta sacrorum opéra ingeniorum, in speciem at cultum parietum comparantur. De Tranquillitate animi, c. g.
(5) Insertis voluminum suorum fecunditati, non r.ominibus tantum septingentorum illustrium, sed ci aliquo modo imaginibus. Pline, XXXV, 2,
qu’il avoit remplies (i). Les anciens Romains avoient coutume de se faire peindre, de leur vivant, par d’habiles artistes (2) ; ils recherchoient aussi curieusement les portraits des grands hommes et s’adressoient, pour les faire copier, aux peintres les plus exercés (3). On peut donc croire que les portraits qu’ils plaçoient en tête des ouvrages des auteurs étoient sinon parfaitement exacts (4), au moins d’une ressemblance approchée. Il ne faudrait pas chercher ce mérite, même dans les plus riches manuscrits du moyen âge. Il en existe du vme et du ixe siècle, dans lesquels les lettres ornées sont d’une rare élégance et forment un contraste frappant avec les vignettes, où les hommes et les animaux sont représentés sans aucun art. Ce n’est guère qu’au xve siècle que la science du dessin et du coloris commence à se montrer dans les ornemens des livres. Les deux siècles suivans ont produit en ce genre de véritables chefsd’œuvre.
La reliure des livres carrés n’est pas elle-même une invention récente, on la trouve désignée sous le nom de qékkoç dans Hesychius (5). Au moyen âge on la nommoit alœ , à cause de sa ressemblance avec les ailes des oiseaux (6). Au ive siècle, les reliures de luxe étoient déjà employées pour les livres d’église. Saint Jérôme se plaint amèrement, dans une de ses lettres, de ces inutiles prodigalités. « On teint les parchemins en pourpre, dit-il, on les couvre de lettres d’or, on revêt les livres de pierres précieuses, et les pauvres meurent de froid à la porte du temple : Gemmis codices vestiuntur et nudus ante fores emoritur Christus (7). La Notice des dignités de l’empire romain, qu’on croit écrite du temps d’Honorius (8) ,* représente et décrit , parmi les insignes des officiers impériaux, plusieurs livres carrés. Ces livres, qui renfermoient les instructions de l’empereur pour l’administration des provinces , se composoient d’extraitsdu Laterculum majus , ou sacrum Laterculum.
(1) Ita ut sub singuloruni imaginibus facta magistratusque eorum non amplius quaternis quinisve versibus descripserit. Cornel. Nepos. Vie d’Atticus, c. r8, Conf. Pline, 1. c.
(2) Pline le jeune, VII, xxxm, 2.
(3) Idem , I, xvi, 8 ; I V, xxvni.
(4) Pline j., V, x, 1 .
(5) Suidas écrit Cpekkdï.
(6) l)u Cange, Glossaire.
(7) Ad Eustochiuin, de Cuslod. virgin., ep, 18, alias 22.
(8) Vers l’an 45o.
Ce Laterculumé toit un grand livre carré, qui tiroit son nom de sa forme même et qui renfermoit, outre les instructions du prince pour les divers fonctionnaires de l’empire , tous les noms de ces fonctionnaires avec leurs insignes, ou, comme on disoit encore il y a un siècle, avec leurs armoiries. Il étoit confié à un dignitaire qui en avoit la garde et qui se nommoit Primicerius notariorum. Sous sa direction et son autorité, des scribes appelés tribuni nolarii , notarii laterculenses, étoient employés à faire les extraits du later culum que nous voyons figurer parmi les insignes des officiers de l’empire dans la forme de livres carrés (i). Ils étoient reliés et couverts en cuir vert, rouge, bleu ou jaune (2), souvent ornés de petites verges d’or horizontales ou disposées en losange, enfin décorés, sur un des plats, du portrait de l’empereur (3). On en voit un, d’une grosseur assez considérable , dont la reliure est consolidée par cinq gros clous fixés en quinconce sur les plats. Les reliures les plus fréquentes au moyen âge consistoient en deux ais en bois recouverts de cuir. Le cuir étoit remplacé, dans les livres de luxe, par de ^a soie ou du velours , et si le livre étoit de grand format , on consolidoit la reliure au moyen de quatre ou huit coins en cuivre ou en argent. Les relieurs étoient désignés sous le nom de ligatores librorum , en françois Heurs de livres ; ou simplement liéeurs. On en trouve dix-sept de nommés dans le rôle de la taille de Paris en 1292 (4). Au xvie siècle, on avoit déjà perfectionné au plus haut degré les reliures en cuir à filets et ornemens d’or et de couleur ; la Bibliothèque du roi possède en ce genre des reliures de l’époque qui servent encore aujourd’hui de modèle. Vers le même temps, la sculpture et la ciselure avoient fait de rapides progrès. Les artistes s’exercèrent sur les reliures , et revêtirent les missels et les autres livres d’église de tablettes en bois, en ivoire, en argent, ciselées avec art et parfois incrustées de pierres précieuses.
(1) Voy. Pancirol, Notit. dignit., fol. 17 recto, 60 recto.
. (2) Idem , fol. 62 recto et passim .
(3) Idem, fol. G8 71 ; 1 38- 1 4 1 , etc.
(4) Il est remarquable que, parmi tous les livres carres représentés dans la notice de l’empire, il n’y en ait aucun dont les tablettes soient garnies de coins métalliques. Les deux volumes des Pandectes de Florence sont reliés, à la vérité, avec des tablettes de bois couvertes de velours rouge et garnies* d’ornemens d’argent dans le milieu et aux angles ; mais on 11e dit pas que ce, soit la reliure primitive. Mabillon, lter italicum, p. i84, sq.
Les livres carrés se fermoient au moyen de divers procédés. Dans le laterculum majus , dont la Notice de l’empire renferme deux représentations , la tablette droite est terminée par un large morceau de cuir, percé à ses extrémités de plusieurs trous , qui paraissent garnis d’œillets métalliques. Lorsque le livre étoit fermé, ce morceau de cuir alloit , en recouvrant la tranche , se rabattre sur la tablette gauche, et se rattacher à un autre fort morceau de cuir garni de boutons; il avoit , de plus , trois lanières de cuir qui servoient à fermer plus solidement le livre, mais dont la combinaison et le mécanisme sont assez difficiles à saiéir. D’autres livres ont , fixée à l’angle supérieur de l’un des plats , une longue courroie qui entouroit le codex , soit dans sa longueur, soit dans sa largeur ; ces liens se nommoient offendices (i). Les fermoirs se montrent aussi dans les livres figurés parmi les insignes des officiers de l’empire. Tantôt il y a un seul fermoir au milieu de la longue tranche du livre , tantôt deux , un à chaque extrémité (2). Quelquefois on mettoit quatre fermoirs à chaque codex , deux sur la longue tranche et un sur chacune des deux petites (3) ; ces fermoirs se nommoient unci ou hamuli (4). Fermer un livre par un des moyens que nous avons indiqués se disoit signare tibrum ; un rouleau serré avec ses liens est nommé, par Horace, signatum volumen (5); et Isidore définit les offendices , lora quibus libri signantur. Resignare librum signifioit , au contraire , ouvrir un livre.
Le titre extérieur des livres carrés n’étoit pas sur le dos du livre , mais sur un des plats; il suffit, pour s’en convaincre, d’ouvrir, au hasard, la Notice des dignités de l’empire. Pour conserver les livres , on les plaçoit dans des espèces d’étuis , ou plutôt on les enveloppoit dans des lambeaux d’étoffe qu’on nommoit, au moyen âge, chemises, camisœ , ccimisulœ , manutergiœ (6).
Les feuillets des livres carrés étoient opistographes , c’est-à-dire écrits des deux côtés. Les pages étoient ou tracées dans toute la largeur du papier, ou divisées en deux colonnes; quelquefois, mais
(1) Isidore et Festus, Glossaire.
(2) Voy. la Notice de t empire , fol. 109 verso, 1 10 recto, et passim .
(3) Voy. la huitième planche clu quatrième volume de Carpentier, supplément au Glossaire de Du Gange, et les publications de M. le comte de l'astard .
(4) Voy. Du Cange,au mot ligalores.
(5) Horace, épître l, xm 2.
(6) Du Gange, au mot tamisa .
rarement, en trois (i). Dans tous les cas, on laissoit constamment à chaque page quatre marges, deux horizontales et deux perpendiculaires, déterminées souvent par quatre lignes, qui se coupoient à angles droits vers les quatre angles de la page (2). On s’est autorisé de quelques passages d’anciens auteurs pour avancer que, dans les anciens livres carrés, il y avoit une pagination comme dans nos livres imprimés. Cette opinion nous paroît un peu hasardée. On cite d’abord en preuve l’épigramme de Martial :
Quam brevis immensuin capit mcmbrana Maronem Ipsius vultus prima tabePa gerit.
On pourroit alléguer, pour les volumes, le passage des Tristes (3) où Ovide parle de la première page de l’Art d’aimer , dans laquelle il interdit aux femmes vertueuses la lecture de cet ouvrage. Mais est-il besoin qu’un livre soit paginé pour qu’on puisse en citer le premier feuillet ou la première page? Lorsque Pline , impatient de recevoir une longue lettre de Minutianus , lui dit qu’il en comptera non-seulement les pages , mais encore les lignes et les syllabes (4), il est vraiment impossible de voir dans cette phrase obligeante la preuve que les livres carrés étoient paginés. Schwarz (5) s’est pourtant autorisé de ce passage pour établir l’usage de la pagination chez les anciens ; nous ne nous expliquons cette méprise que par une préoccupation momentanée, qui aura empêché le savant Allemand de jeter les yeux sur la lettre de Pline (6). Ses autres preuves sont plus spécieuses , mais non plus solides. C’est d’abord l’épigramme où Martial désigne les livres de comptes d’un avare par ce vers :
Centum explicentur paginæ calendarum (7).
(1) Montfaucon , Pal. gr., liv. ï, c. 4. La bibliothèque ambroisienne , à Milan, possède un manuscrit grec en onciales du commencement du vue siècle, qui contient , sur trois c, pionnes, une partie des saintes Ecritures. Diarium italic., c. II , p. 1 1 .
(2) Voy . le livre ouvert qui se trouve dans les insignes du magister scriniorum. Pancirol, Notice de l’empire , fol. 62 recto.
(3) II, 3o3. Voy. ci-dessus, p. 80.
(4) Voy. ci-dessus, p. 1 16.
(5) De ornam. libr. veter., IV, 12, p. i55.
(G) Du reste, Schwarz dit lui-même, un peu plus loin (IV, i4, p. 169), qu’il n’y avoit pas de pagination chez les Pvomains : paginas vero non signârunt numeris utihodie.
(7) Epigramm. VIII, xuv, 11 .
Ensuite une phrase de l’anthologie, dont le sens est : Le monument de ta gloire, ô Diodore, n’est certainement point ta tombe , ce sont les mille pages de tes livres (i). A ces deux passages on peut joindre les vers où Juvénal exalte ironiquement la longueur des ouvrages historiques :
Vesterporro labor fæcundior, historiarum Scriptores : petitur plus temporis atque olei plus :
Namque, oblita modi, millesima pagina surgit Omnibus, etc. (2).
Mais qui ne voit que dans ces trois passages les mots centurn , mille , millesima sont autant de tropes par lesquels on désigne un grand nombre , mais un nombre indéterminé de pages par un nombre déterminé ?
La seule preuve d’une pagination , encore ne peut-elle s’appliquer qu’aux registres publics des municipes , se tire d’un ancien marbre découvert à Cæré , en 1 548, et que Schwarz ne paraît pas avoir connu, puisqu’il n’en cite qu’une phrase d’après Pignorius. Cette longue inscription est donnée en entier par Orelli (3) ; on y trouve trois indications de pages, commentarium cottidianum muni-