CHAPITRE SEPTIÈME
Des tablettes.
es tablettes , nommées en grec S'éXroi , y ,
wtvk t/JW, çcivtS'eç , en latin , tabellœ , cerœ , codicilli , pu gillares (1), étoient un assemblage de petites planches de bois, d’ivoire ou de métal préparées pour recevoir l’écriture : leur usage remonte à l’antiquité la plus reculée. Dieu dit , dans le 4e livre des Rois (2) : «c J’effacerai Jérusalem comme on efface sur des tablettes , et en effaçant je retournerai le style et le passerai et repasserai sur sa face. » Les tablettes étoient connues en Grèce du temps d’Homère. Les lettres données par Prœtus à Bellérophon étoient , si l’on en croit les anciens , sur des planches en bois pliées, c’està-dire attachées les unes aux autres g y mivctJti 'vttvktû) (3) , ce qui ne peut s’entendre que de tablettes de bois. Pline, faisant allusion à ce passage d’Homère, traduit les mots rivet Ç •wjvxr.'bç tantôt par pugillar . tantôt par codicillus (4) , ce qui prouve la synonymie des deux expressions latines. Cette synonymie est encore établie par un passage où Catulle s’emporte contre une vieille entremetteuse qui lui a soustrait ses tablettes :
. . raoecha turpis
Negat. mihi vostra redditurum pugillaria.
(1) Tabellœ étoit le nom générique.
(2) XXI, i3.
(3) lliad,, VI, v. 168.
(4) Pugillarium usum fuisse etiam ante Trojana tempora invenimus apud Homérum. Pline, XIII, 21 . — Quum Homerus codicillos missitatos, epistolarum gratia indicct. Idem, XXXIII, 4. — Pollux entend aussi par r7r'ivctiti 7TTVKT(i) des tablettes , et cite deux passages d’Aristophane, où elles sont nommées Jsât 01 et. yfct'(JLf/.-etTs7a.-. Onomast., X, xiv, 58.
Mœcha putida redde codiciUos ,
Itedde, pulida mœcha, codicilles (i).
Il y avoit cependant , comme nous le verrons plus bas , une certaine différence entre les pugillares et les codicilli.
Hérodote raconte que Démarate , fils d’Ariston , exilé en Médie, voulant prévenir les Grecs des projets d’invasion de Xerxès , prit des tablettes dont il enleva la cire , écrivit sa lettre sur le bois avec un poinçon , et la recouvrit ensuite de cire x en sorte que l’écriture étoit cachée, et que les tablettes n’auroient rien appris à celui qui les auroit interceptées (2). L’usage des tablettes , chez les Grecs , est encore attesté par Déinosthène. Saumaise (3) prouve, par un passage emprunté au célèbre orateur, que les sûretés pour argent prêté se donnoient de deux manières , par un billet écrit sur papyrus, CiChïhv, ou par un double contrat consigné dans des tablettes, yçeiv.y.cLTihq>'
Les tablettes étoient en usage chez les Carthaginois du temps d’Alexandre. Carthage, effrayée des progrès rapides du conquérant, et craignant qu’il ne lui prît l’envie de soumettre l’Afrique, envoya vers lui Hamilcar, surnommé le Rhodien. Celui-ci, se disant exilé et feignant du ressentiment contre sa patrie, fit agréer ses services à Alexandre, par l’entremise de Parménion. Tout ce qu’il pouvoit découvrir des projets du roi de Macédoine , il le faisoit savoir à Carthage , au moyen de tablettes semblables à celles que Démarate avoit employées (4)-
Chez les Romains , Plaute , Cicéron , Catulle , Ovide , Properce attestent , par une foule de passages, que les tablettes étoient d’un usage général dans les derniers temps de la république. Toutes les fois que, dans les comédies de Plaute, il est question d’une correspondance par billets dans l’intéridur de la ville , cette correspondance est écrite sur des tablettes (5). Cicéron , avant d’écrire
(1) Catulle, ëd. Yossius, p. 99.
(a) Hérodote, VII, 239, ëd. Sclmeighaeuser, cf. Justin, II, 10.
(3) De Modo usurarum, p. 4o3.
(4) Justin, XXI, G. Aulugelle, XVII, 9.
( 5) Nec epistola quidem ulla sit in ædibus
Nec perata adeo tabula .
Asinaria, IV, 1, 18.
Taçe dum perlego tabellas.
Pseudolus, 1, 1 , 2o. Voyez aussi Epid. II, 11, GGjCucurl., II, 111, 36, etc.
une lettre , en traçoit quelquefois le brouillon sur des tablettes : accubueram hora noua, cum ad te horwn cxeinplum in codicillis exaravi (i). Ailleurs nous voyons qu’il employoit aussi les tablettes pour correspondre dans Rome avec ses amis : quœsivi à Ualbo per codicillos quid esset in lege (2). L’usage des tablettes, dans des temps moins anciens de l’histoire de Rome, ne peut être un objet de contestation. Ce qui doit , du reste , prouver le mieux combien cet usage a toujours été répandu, c’est que, depuis des temps très-anciens jusqu’au vie siècle, on trouve les tablettes employées pour apprendre aux enfans à lire (3).
Au moyen âge, les tablettes servent encore à divers usages. Eginhard (4) raconte que Charlemagne avoit toujours, sous son chevet, des tablettes dans lesquelles il s’exerçoit à écrire. En 83g, un riche seigneur, nommé Goibert, étant tombé malade dans le monastère de Saint-Berlin, écrivit lui-même son testament sur des tablettes de cire, dont l’extérieur étoit doré et recouvert d’une enveloppe faite avec des barbes de poisson (5). Trois siècles après , saint Anselme , alors prieur de l’abbaye du Bec, et, depuis, archevêque de Cantorbéry, avoit écrit sur des tablettes une preuve invincible de l’existence de Dieu, qu’il se proposoit de développer dans une dissertation spéciale. La chronique rapporte que, pendant la nuit, le malin esprit, jaloux du bien qu’alloit produire la publication de cette pieuse homélie, brisa les tablettes et en dispersa la cire sur le pavé ; mais, comme cette cire étoit dure et cassante, il fut facile au saint prieur d’en réunir et raccorder les morceaux ; et, pour prévenir un accident semblable, il se hâta de transcrire, sur du parchemin, les élémens de sa dissertation (6). Au xme siècle, on écrivoit encore, sur des tablettes de cire , les inventaires du mobilier des églises , les itinéraires des rois, les dépenses qu’occasionnoient leurs voyages. La Bibliothèque royale possède , en ce genre, les tablettes de Philippe le Bel , sur lesquelles on peut voir une savante dissertation
(1) Ad famil., IX, 26.
(»j Ibid., IY, 18; cf., VI, 12.
(3) Piaule, Bachid., III, in, 36. Isidor., Orig., VI, 9.
(4) Vie de Charlemagne, c. xxv.
(5) In tabulis ceratis, quæ exterius celatæ erant barbulis crassi piscis , et subtus deauratæ erant. Sithiens. Chartularium , éd. Guérard, p. 169 , et Du Cange, au mot barbula.
(6) Nouv. Trait, dediplom., t. I, p. 462.
de l’abbé Lebeuf, dans les mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (i).
On se fera une idée assez nette des diverses formes que les Romains donnoient à leurs tablettes en examinant quelques planches et quelques vignettes des peintures d’Herculanum. Le frontispice de la page 7 , deuxième volume , représente , dans le milieu , une cassette cylindrique remplie de volumes, avec le titre, pittacium, dans les tranches. A droite est un sac d’argent ficelé , à gauche une quantité de pièces de monnoie , et , au-dessus , des tablettes d’une forme remarquable ; elles s’ouvrent non en large , à la manière de nos livres modernes, mais en long comme certains atlas 'géographiques et quelques albums. Sur la tranche d’ouverture , chaque tablette porte , dans son milieu , une petite patte ou poignée eu bois, Jaisant l’office de ces rubans ou de ces bandes de parchemin qu’on colle aux feuillets des missels et des grands livres de commerce pour les ouvrir à un endroit déterminé. La forme de ces tablettes et les objets qui les entourent ont fait présumer qu’elles contenoient des comptes de recette et de dépense.
Il y avoit des tablettes de forme triangulaire , à qui leur ressemblance avec la lettre A avoit fait donner, par les Grecs, le nom de S'shroi (2); nous croyons en voir un modèle dans le frontispice de la 55e page , au tome n des peintures d’Herculanum ; et quelquesuns des académiciens d’Herculanum ont déjà émis cette 'opinion : d’autres considèrent cet objet comme une écritoire, theca calamaria , sans faire attention qu’il est évidemment composé d’une matière flexible , et que sa forme 11’indique pas un meuble destiné à renfermer des roseaux à écrire. Au reste , la même vignette représente aussi un roseau, et on peut juger, au simple coup d’œil, que la boîte en question , si c’étoit une boîte , dans quelque sens qu’on la tournât, ne seroit pas assez longue pour le contenir.
Les autres dessins que nous avons à citer sont beaucoup plus clairs, beaucoup plus arrêtés ; ils nous fourniront conséquemment mieux que des conjectures. Le frontispice de la page 98, toujours dans le même volume des Peintures, représente des tablettes posées
(1) Tom. xxxm, éd. in-12.
(2) Henri Estienne , d’après Eustathe. — Mazoechi, qui veut absolument tirer de l’Orient, toute la terminologie de la librairie ancienne, fait venir S'éXroç de l’hébreu deltoth, qui signifie porte, mot équivalent du grec ôvçu , par lequel les Attiques désignoient les feuillets des diptyques.
perpendiculairement et ouvertes : les planches dont elles sont composées portent au dos, dans le haut , de petits anneaux traversés et retenus par un anneau plus grand ou par un lien ; indépendamment de ces anneaux, les feuillets sont attachés les uns aux autres par trois charnières presque imperceptibles , peut-être par de simples fils. Dans le troisième volume, planche quarante-cinquième, on voit des tablettes dont lésais sont sans doute aussi garnis d’anneaux ; mais ceux-ci sont reliés au moyen d’une verge de fer, ressemblant à un style, qui les traverse tous de haut en bas , comme les crayons qui ferment nos agendas traversent les boucles de cuir fixées aux deux ailes de la reliure. On ne peut pas prendre cette verge de fer pour un style, car les tablettes sont dans la main droite d’une femme qui, de la main gauche, tient le style et en appuie la pointe sur ses lèvres. Au-dessus de la verge de fer est une espèce de ruban fixé au dos des tablettes, et qui retombe en dehors, ce ruban et l’anneau des tablettes précédentes servoient peut-être à les retirer d’un étui
Enfin, dans le volume deuxième , le frontispice de la page 55 représente des tablettes de quatre feuilles au moins pliées en forme de paravent. Yoilà, s’il l’avoit eu à sa disposition, le meilleur argument que Schwarz eût pu produire en faveur de son système de livres à plis , libri plie ailles ; encore ne pourroit-il s’appliquer ni à du papyrus ni à du parchemin, car les tablettes sont en bois enduit de cire. On en faisoit du même genre en écorce très-mince, ainsi que le prouve un passage d’Hérodien cité par Schwarz , le seul qui donné à son système une apparence de vérité. Yoici la traduction littérale de ce passage, où il est question de l’empereur Commode : *« Prenant des tablettes en écorce très-mince, et qui se plient alter- « nativement d’un côté et de l’autre, il écrit, etc. (i).» Toute l’erreur de Schwarz consiste à avoir traduit, dans ce passage , par le mot latin libellas , le mot grec yÇapL/uLcti-zÎQv, qui signifie pugillar (2), et à être parti de là pour englober dans sa nouvelle classe de livres tous les écrits désignés sous le nom de libelli , qui étoient ordinairement de petits rouleaux en papyrus.
Dans l’opiniou de Montfaucon, les tablettes ont été quelquefois
(1) ÀetÊcüV ypOi[Ap.ct TeW TOVTCÙV T côv ZK tylhVÇClÇ £<V ÀS'SrTOTWTCt ïHJ&npJvo)v , l'3rc4ÀÀ«Àçt> T£ civ&ahcecrei ccp<^orépcûôév es t vypivvcov , ypceÇei K- t. A. Hêrodien, Histor., I, 17, cité par Schwarz , y. 3.
(2) Voy. Saumaise, De modo usur., p. 4o3-4o4 .
composées avec cette espèce de papyrus sur lequel on pouvoit effacer l’ancienne écriture et en tracer une nouvelle; d’où il semble conclure que pugillar étoit synonyme de palinipsestus (i).Ilyaun peu de confusion dans ce passage. Les anciens avoient le secret de laver et d’effacer l’écriture sur le papier même. Le papier pouvoit se plier en forme de tablettes pour recevoir un testament ; mais rien n’autorise à prononcer que le papier palimpseste, la char ta deleticia (2), fut toujours un pugillar. Nous n’avons pas encore rencontré un seul passage attestant l’existence de tablettes en papier.
Nous apprenons de Martial qu’on en faisoit en parchemin, pugillar es membranei , et qu’elles offroient le même avantage que les tablettes de cire , c’est-à-dire qu’on pouvoit à volonté en effacer et en renouveler l’écriture (3). Puisque, avec une épônge mouillée , on lavoit le papyrus écrit , il nous semble que le parchemin , moins fragile de sa nature , pouvoit très-bien aussi supporter cette opération. Cependant les commentateurs s’accordent à dire que le parchemin des tablettes étoit revêtu d’un enduit de plâtre et de craie : nous ignorons sur quelle autorité se base cette explication. On a vu , néanmoins , que les habitans de l’île de Chypre écrivoient avec le style sur du parchemin recouvert d’un enduit quelconque. De là vient qu’ils appeloient le style uhervTnçLov, mot dérivé du verbe cLhst'ustv, qui signifie oindre , et que de ce verbe , combiné avec le mot «T/cpôgf a , peau , ils avoient fait le mot J/cpôepctAo/çor, par lequel ils désignoient un maître d’école (4).
Nous avons déjà parlé des tablettes d’ivoire sur lesquelles on écrivoit avec de l’encre noire; ces tablettes sont clairement désignées dans cette épigramme de Martial :
Languida ne tristes obscurent lumina ceræ,
Nigra tibi niveum littera pingit ebur.
On en faisoit aussi en os. Des tablettes de cette matière ont été
(1) Usi sunt yeteres charta deletili (leg. deleticia), sive pugillaribus , ubi prius scripta abradere se« detergere poterant et nova seribere. Paleogr. gr-> P- *9-
(2) Digeste, XXXVI, xi, 4.
(3) Esse puta ceras, licet hæc inembrana vocetur ;
Delebis quoties scripta novare voles.
Epigrainm.f XIV, 7 .
(4) Voy. Hesychius et Hemsterhuisius , dans ses Comment, sur Pollux , X, xiv,
trouvées dans les fouilles d’Herculanum ; elles ont sept feuilles percées au dos , et passées dans un anneau qui les réunit et les retient ensemble (i). C’étoit peut-être ce que nous appelons une semaine. Les tablettes d’ivoire et d’os pouvoient aussi être enduites de cire comme celles de bois dont il nous reste à parler.
Parmi ces dernières , les plus précieuses étoient les tablettes en bois de citrus, pugillares cilrei. Le citrus étoit une espèce de cyprès qu’on retiroit de l’Afrique septentrionale ; on l’employoit surtout à faire des tables portées sur des pieds d’ivoire. Martial fait allusion à cet usage dans l’épigramme où il fait parler les pugillares citrei :
Secta nisi in tenues essemus ligna tabellas ,
Essemus libyci nobile dentis onus (2).
Ce bois de citrus , au dire du même poète, valoit plus que son pesant d’or (3), et l’on peut voir , dans Pline le naturaliste , qui parle fort au long des tables de citrus , le prix énorme que quelquesunes de ces tables avoient atteint (4).
Le même auteur fait mention des tablettes en if et en érable (5); celles dont Properce déplore la perte dans une de ses élégies étoient en buis (6). Toute espèce de bois pouvoit, du reste, servir à faire des tablettes; on les enrichissoit quelquefois d’ornemens en or. La Bibliothèque du roi en possède qui sont, à la vérité, très-modernes (7), mais qui peuvent donner une idée passablement exacte des tablettes antiques ; elles se composent de douze feuillets ayant chacun un peu plus de deux lignes d’épaisseur, et égalant en longueur et en largeur un in-douze ordinaire. Les deux surfaces extérieures ne portant pas de cire , les douze planchettes ne forment que 22 pages d’écriture. Dans chaque page , le bois de la planchette reste à nu dans une certaine largeur sur les quatre côtés , et forme ainsi quatre marges comme dans nos livres imprimés. L’espace quadran gui aire circonscrit par ces quatre marges a été creusé à une
( 1 ) Andr. de Jorio, ojjic. de’ papiri , p. 7 1 .
(2) Epigr. XIV, 3.
(3) Accipe felices, Atlantica rminera, silvas;
Aurea qui dederitdona, minora dabit.
Epigr. intit. • Mensa cilrea , XI V , 89 .
(4) Hist. nat., XIII, 29.
(5) Ibid., XVI, 63.
(6) Eleg. III, xxu, 8.
(7) Elles renferment une écriture allemande de la 2e moitié du xvne s
certaine profondeur pour recevoir la cire, qui est ainsi au niveau des marges. Les planchettes sont réunies par une double ficelle de moyenne grosseur et par une feuille de parchemin collée sur le dos des tablettes : lorsqu’elles soiit fermées , la cire d’une page porte sur la cire de la page qui est en regard ; ce frottement des pages les unes contre les autres a fait, en divers endroits, sur la cire, des creux et des raies qui rendent l’écriture, déjà peu lisible par elle-même, encore plus difficile à déchiffrer. Les anciens avoient remédié à cet inconvénient au moyen d’un morceau de bois fiché dans le milieu de chaque tablette, et qui s’élevoit un peu au-dessus du niveau de la cire. Lorsque les tablettes étoient fermées, ces morceaux de bois se mettoient en contact et empêchoient le frottement de la cire des pages. La cire des tablettes de la Bibliothèque royale que nous venons de décrire est rougeâtre ; celle des tablettes de Philippe le Bel est presque noire. Quelquefois on enduisoit le bois des tablettes de cire blanche ; mais ensuite on passoit sur cette cire une légère couche de couleur rouge. De cette manière le style, en traçant les lettres, perçoit la couche de couleur , et arrivoit jusqu’à la surface blanche de la cire , en sorte que les lettres se détachoient en blanc sur un fond rouge. Dans le premier livre des Amours (i), Ovide parle de tablettes d’érable dont la cire avoit été revêtue d’une teinte de minium :
Minio pendus medicata rubeltas.
Il les couvre de malédictions parce qu’elles lui avoient apporté , de la part de son amante, une réponse peu favorable à ses désirs , et finit par souhaiter qu’elles périssent promptement de vétusté , et que leur cire décolorée, alba , soit rejetée dans un coin immonde.
Au lieu de cire on employoit aussi pour l’enduit des tablettes la malthe , juathèb (2) , espèce de pâte composée, selon les bénédictins (3), d’un mélange de poix; de cire, de plâtre et de graisse.
De même qu’on a fait des livres carrés en réunissant ensemble de grandes plaques métalliques , de même on a fait des tablettes avec de petites lames de plomb réunies par des charnières et par des anneaux que traversoit une baguette de même métal. Montfaucon a possédé et décrit des tablettes de ce genre qu’il avoit
(OÊlég.XII.
(2) Pollux, d’après Aristophane, X, i4.
(o) Nouv. Trait, de diplom., loin. îv, p. 3i et 32.
achetées à Rome en 1699. Elles renfermoient des inscriptions et des figures relatives aux superstitions des gnostiques (1).
Les tablettes avoient deux , trois , quatre , cinq feuillets et davantage ; ces feuillets se nommoient en latin tabellœ ou cerœ, en grec TTTiyjç , d’où les mots de duplices , triplices , quincup lices , multipliées cerœ , en grec
Si les tablettes n’avoient que deux feuillets , ces feuillets étoient appelés Qvç.as dans le dialecte attique, et les tablettes elles-mêmes yçciupa. tzÏdv SÏ&vçjqv;9 à cause de leur ressemblance avec une porte à deux battans'(2). De là aussi l’expression latine bipatcns pugil lar (3), qui désigne des tablettes ouvertes.
Les diptyques ou tablettes à deux feuilles ne recevoient l’écriture que sur deux pages, les deux faces extérieures n’étant pas enduites de cire. A Rome, les consuls, les questeurs et les autres magistrats, à leur entrée en fonctions , envoyoient à leurs amis , entre autres présens, des diptyques sur lesquels étoient gravés leurs noms. Ces tablettes étoient ordinairement en ivoire, travaillées avec art et enrichies d’ornemens en or :
Dentes
Qui secti ferro in tabulas, auroque micantes Inscripti rutilum cælato consule noraen Per proceres et vulgus eunt (4).
Le luxe des diptyques devint, pour les magistrats , une occasion de dépenses ruineuses. Une loi fut portée pour défendre à tous les dignitaires de l’empire, excepté aux consuls ordinaires, d’envoyer en présent des corbeilles d’or et des diptyques d’ivoire (5) ; mais cette prohibition ne fut point observée : le fils de Symmaque , promu à la dignité de questeur, offrit à l’empereur lui-même un diptyque recouvert d’or, et à ses amis des diptyques d’ivoire et des corbeilles d’argent (6). Le temps a respecté quelques-uns de ces anciens diptyques ; Montfaucon en a fait graver plusieurs dans le supplément de son Antiquité expliquée; nous y renvoyons ceux qui seroient curieux de juger de l’art et du travail qu’exigeoient ces ta-
(1) Voy. Palëogr. gr., p. 16, 20, 180, et Àntiquit. expliq., t. 11, p. 878 . et planches 177 et 178.
(2) Pollux, X, i4.
(3) Ausonne, Carm. 1 46, v., 3.
(4) Claudien , De laudib. Stilich., 111,346.
(5) Cod. Thëod., XV, ix, 1, De expensis ludorum.
(6) Symmaque, epist. II, 81 . cf., Y, 46 ; Vil, 76 ; IX, 1 1«).
blettes deluxe. Dans la classe des tablettes à deux feuillets, il faut aussi ranger , sans doute, celles sur lesquelles, depuis les derniers temps de la république , on donnoit les suffrages dans les assemblées des comices. Cette espèce de vote par scrutin secret avoit été substituée à l’ancienne manière de voter de vive voix et à découvert, par quatre lois qu’on nomma leges labellariœ (i) ; chaque citoyen recevoit , de certains officiers nommés diribiiores ou distri butor es, la tablette sur laquelle il devoit donner son suffrage (2). Mais cette manière de voter , appliquée aux élections, donna lieu à des abus, Pline le jeune se plaint que, sur plusieurs tablettes, on avoit écrit des quolibets, et même des choses peu décentes, que plusieurs électeurs avoient porté leur propre nom au lieu de celui du candidat. Il paroît, du reste , que la formule du suffrage étoit écrite sur les tablettes avant qu’on les distribuât. Cicéron raconte que , lorsque le décret d’accusation contre Clodius fut présenté à la confirmation du peuple, les satellites de l’accusé envahirent l’entrée des ponts par lesquels passoient les tribus pour aller déposer les suffrages , et qu’on ne distribuoit aucune tablette qui portât les mots uti rogas (3) ; ces mots étoient la formule par laquelle les citoyens déclaroient leur adhésion à la proposition qui leur étoit faite ; elle s’écrivoit ordinairement par les deux initiales V. R. Lorsqu’il s’agissoit d’une loi , la formule d’opposition étoit exprimée par la lettre A , qui signifioit antiquo , c’est-à-dire je rejette , je m’en tiens aux anciens usages.
Les tablettes à deux et à trois feuilles, dupliçes et triplices, servoient aux correspondances. Ce fut un diptyque, oltsÎov
S'ittt v’xpv, qu’employa Démarate pour instruire les Grecs des projets de Xerxès. Les tablettes qu’Ovide maltraite si fort, dans son livre des Amours , à cause de la fatale réponse qu’elles lui ont apportée, sont aussi des diptyques. Le poète, jouant sur le nom latin, s’écrie avec douleur :
Ergo ego vos rebus dupliçes pro nomine sensiî
Les tablettes à trois feuillets avoient quatre pages propres à recevoir l’écriture , les deux pages extérieures restant toujours sans enduit. Cicéron, étant à Tusculum , écrivoit à Atticus , qui venoit
(1) Cicéron, De Jegibus, III, 16.
(2) Mine jeune, IV, xxv, 1 , 4 ; I II, xx .
(3) Ad Attic. , I, i4.
à peine de le quitter, : Plane nihil eral quod ad te scriberem, modo enim discesseras et paullo post triplices remiseras (i). L’épi grain me suivante de Martial indique probablement leur destination la plus ordinaire :
Tune triplices nostros non vilia dona putabis Quum seventuram scribet arnica tibi (2).
Les tablettes étoient , comme on voit , un des objets que les Romains s’envoyoient en présent aux jours des saturnales : ils ne dévoient pas être composés d’une matière bien précieuse ; car Martial, qui, dans son quatorzième livre, fait alterner continuellement les riches présens et les dons plus modestes, place les triplices après les tablettes d’ivoire. Une autre de ses épigrammes prouve qu’on se donnoit les triplices par douzaines :
Omnia misisti mihi saturnalibus, Umber,
Muuera contulerant quæ tibi quinque dies :
Bissenos triplices, et dcntiscalpia septem(3).
Une observation importante à faire, c’est qu’à Rome on écrivoit sur papyrus les lettres qu’on envoyoit à de grandes distances, tandis que les correspondances dans Rome même , ou à des distances très-rapprochées, se faisoient sur des tablettes (4). Ce double usage est consigné dans une seule et même phrase d’une lettre de Cicéron à Lepta. Chargé , par une lettre de ce dernier, qui étoit loin de Rome, de prendre certaines informations sur une loi de César, Cicéron demande ces informations à Balbus , par un billet écrit sur des tablettes , parce que Balbus , pris d’une violente douleur aux pieds, ne recevoit personne. Simul accepia Seleuco tuo litteras , sta tim quœsioi c Balbo , per codicillos quid esset in lege (5).
Dans Ovide , Canacé , écrivant à Caunus , dont elle est éloignée , se sert d’une feuille de papyrus (6) ; mais Biblis , écrivant à son frère, qui habite avec elle sous le même toit, emploie des tablettes de cire (7). Ovide, lui-même, exilé dans le Pont, ne reçoit et n’en-
(1) Ad Attic., XIII, 8.
(2) XIV, épigr. 6, intitulée Triplices.
(3) Epigr. VIII, 53.
(4) Cette observation a eTê faite par Paul Manuce, dans ses Commentaires sur les lettres de Cicéron à Quintus, II, 10 et III, 1 ; et par Schwarz, De ornam. libr., V, 6, p. 1 33 et 1 84.
(5) Ad famil., VI, 19. Voy. aussi la lettre suiv.
(6) Heroid., ép. XI.
(7) Me'tamorph., fab. XI.
voie que des lettres sur pâpyrus , epistolœ , chartœ (i). Mais ouvrez son livre des Amours, composé et publié à Rome , c’est sur des tablettes qu’il écrit à ses maîtresses (2). C’étoit aussi sur des tablettes que Properce écriyoit à Cinthie , et que Cinthie répondait à Properce, lorsque tous deux étoient à Rome (3) ; mais, quand Cinthie mande son amant à Tibur, où elle l’attend , elle lui adresse une lettre, epistola (4), quoique, de Tibur à Rome, la distance ne soit pas fort grande. Pline fait allusion à l’usage universellement reçu de son temps, lorsque, après avoir parlé de la lettre écrite sur papier, par Sarpédon, pendant le siège de Troie, et découverte par Mutianus dans un temple de Lycie, il ajoute : « Je n’en suis que plus étonné , si le papier étoit , à cette époque , connu en Lycie , qu’Homère ait fait donner à' Bellérophon des tablettes plutôt qu’une lettre sur papyrus , B elleroplionti codicillos daios , non épis tolas (5) » Enfin cet usage a fourni à Juste Lipse l’interprétation d’un passage assez obscur d’une lettre de Sénèque, adressée à Lucilius, absent de Rome depuis peu de temps : T^ïdeo te , mi Lucili, cum maxime ; audio > adeo tecum sum , ut dubitem an incipiam , non epistoïas , sed codicillos tibv scribere (6). Sénèque ne peut se faire à l’idée d’être séparé de son ami; il est encore avec lui , il le voit, il l’entend; et, en prenant le roseau pour faire une lettre , il lui semble encore prendre le style pour écrire un billet.
On voit, en efïèt, d’après le genre des correspondances auxquelles on employait les tablettes , qu’on ne leur confioit que des lettres très-courtes, telles que peuvefnt s’en écrire des personnes qui sont à portée de se voir et de se parler tous les jours, en un mot ce que nous appelons des billets. Pour cela, deux ou trois feuillets dévoient suffire. On peut donc ranger dàns la classe des dup lices ou des triplices les tablettes que Martial appelle vitelliani. D’abord elles servoient aux correspondances secrètes, et l’on peut, à bon droit, s’étonner de n’en trouver aucune mention dans les pôëtes élégiaques :
(i) Yoy. Tristes , IY, vu, 7, V, 11 , ï, et passim ; quant aux lettres écrites du Pont , le titre même d 1 * 3 4 5 6 epistolœ exclut l’idée d’une lettre écrite sur des tablettes,
(-2)» Amours, ï, xi, 7; xii, 1, 27; II, xiv, i5; Art d’aimer, I, 437; II, 3g6 ; III, 485, etc. , etc.
(3) Properce, III, 22 .
(4) Ibidem , i5.
(5) Hist. nat. , XIII, 27.
(6) Sénèque, épît. 56,
Nondum legerit lios licet puejla Novit quid çupiant vitelliani (i).
En second lieu , elles étoient fort petites :
Quod minimos cernis, rnitti nos çredis amicæ :
Falleris, et nummos ista tabella rogat (2).
Elles ne pouvoient contenir que des écrits fort courts , des épigramnies, par exemple. Martial dit, en parlant des siennes à Sévère, qui les copioit séparément à mesure qu’elles étoient composées par le poète :
Hæo sunt quæ, relegente me, solebas Rapta exscribere, sed vitellianis.
Le nom de ces tablettes venoit , à ce que l’on imagine, de leur enduit, dans lequel entroit du jaune d’œuf, vitellum.
La facilité avec laquelle on pouvoit effacer, sur la cire, une première écriture , et la remplacer par une autre , permettoit de répondre à un billet sur les tablettes mêmes où il avoit été tracé. Ovide se plaint que les tablettes d’érable , enduites de cire rouge, par lesquelles il demandoit un rendez-vous à son amante , soient revenues avec un refus :
Flete meos casus, tristes référé tabellæ Infelix hodie littera posse negat.
Puis , tournant son ressentiment contre ces maudites tablettes , il les accable d’invectives :
Ite hinc difficiles, iunebria ligna, tabellæ Tuque negaturis cera referta notis :
His ego eommisi nostros insan us a mores Molliaque ad dominant verba ferenda dedi.
Il finit par regretter qu’elles n’appartiennent pas à quelque usu rier, quipourroit, jour par jour, y inscrire ses pertes :
Inter ephemeridas melius tabulasque jacerent In quibus absumptas fleret avarus opes (3).
Au contraire, Properce, ayant perdu des tablettes auxquelles il étoit attaché , s’afflige dans la crainte qu’on ne les fasse servir à ce vil usage :
(1) Martial, épigr. XIV, 8.
(2) ld.,ibid., 9.
(3) Voy. les Amours, I, xn.
Me miserum ! his aliquis rationem scribit avari Et ponit duras inter epbemeridas (1).
Puisque nous sommes ramenés aux registres de recette et de dépense, aux livres-journaux des usuriers, nous ferons remarquer qu’il y avoit une différence entre ces derniers, ephemerides , et les livres d’échéance , kalehdani , spécialement destinés à la consignation des sommes prêtées, de la date des prêts et des rentrées. Ces calendriers étoient , au moins quelquefois , en forme de volumes. Magnus kalendarii lib^r volvitur, a dit Sénèque dans une de ses épîtres (2). Martial , en parlant d’un pareil registre , nous donne encore la preuve qu’il étoit non-seulement ployé en rouleau, mais encore divisé en colonnes :
Centum explicentur paginœ calenâaruni (3) .
On appeloit tabellœ laureatœ celles que les généraux romains adressoient au sénat ou aux empereurs pour leur annoncer le succès de leurs armes. Lampride , racontant les victoires d’Alexandre Sévère, dit qu’on lui apportoitde tous côtés des tablettes couvertes de laurier, dont la lecture, dans le sénat et parmi le peuple, luiattiroit des éloges universels : Ex omnibus locis ei tabellœ laureatœ sunt delatœ , etc. (4)- Ovide , faisant allusion à des victoires d’un autre genre, appelle ses tablettes victrices ; il veut les couvrir de laurier et les consacrer dans le temple de Vénus :
Non ego victrices lauro redimire tabellas Nec Yeneris media ponere in æde morer.
Pour ces sortes d’occasions solennelles , on se servoit de tablettes à cinq feuilles, quincuplices . Nous voyons du moins , dans Martial , qu’on publioit, dans des quincuplices , l’annonce des triomphes décernés par le peuple ou par le sénat :
Cæde juvencorum Domini calet area felix
Quincuplici cera cum dat.ur auctus honor (5).
Les tablettes se cacbetoient exactement comme les lettres sur papyrus ; on les enveloppoit d’un fil dont les deux bouts se joignoient
(1) Properce, III, 22.
(2) Epîtr. 87, tom. II, p. 878, ed. varior.
(3) Epigr., VIII, 44.
(4) Lamprid., in Sever., c. 58.
(5) Epigr. XIV, 4.
et se colloient sous la cire ou l’argile qui recevoit l’empreinte du cachet. Les testamens et les actes publics furent longtemps fermés et cachetés ainsi; mais les faussaires avoient trop beau jeu, car il leur étoit facile de détacher le fil, d’enlever le cachet et d’ouvrir les tablettes. Pour remédier à cet inconvénient , Néron ordonna que les tablettes testamentaires seroient percées dans le milieu de leur longueur, à l’extrémité de la marge, et que le fil qui servit oit à les attacher ne seroit cacheté qu’après avoir été tourné trois fois autour des tablettes en passant dans le trou (i). Dans la suite, on étendit ces précautions à tous les actes publics et privés (2). Les tablettes consacrées à la transcription des testamens portoient spécialement le nom de codicilli ; aussi ce mot est-il souvent, dans les anciens auteurs, synonyme de tesiamentum. Mais les testamens étoient valablement écrits sur toutes les matières propres à recevoir l’écriture (3) , pourvu que l’acte conservât toujours la forme carrée. Or il est déjà prouvé que les feuillets qui entroient dans la composition d’un livre carré, de quelque matière qu’ils fussent, prenoient le nom de tabulœ ou tabellœ. C’est pour cela qu’on ne trouve jamais liber ou libellus testamenti , mais toujours tabulez testamenti , ultimœ cerœ , supremœ tabulœ , codicilli , ou même simplement tabulœ (4).
Nous avons vu des lettres, des invitations nommées codicilli . Les anciens donnoient encore ce nom à des espèces d*agendas sur lesquels ils notoient ce dont ils vouloient se souvenir , ou les faits qui frappoient leur attention et dont ils se proposoient de s’occuper plus tard. Pline le jeune appelle codicilli les tablettes sur lesquelles son oncle faisoit décrire, sous sa dictée, les phénomènes de la première éruption du Vésuve (5).
Les agendas littéraires étoientplus particulièrement désignés sous le nom depugillares. C’étoit sur des pugillares que travail loit le naturaliste romain lorsqu’il voyageoit ou qu’il se faisoitporter en chaise dans les rues de Rome (6). Lorsque Pline le jeune alloit se repo-
(1) Adversus falsarios tune primum repertum, ne tabulæ nisi pertusæ, ac. ter lino per foramina trajecto obsignarentur . Sueton. in Néron., c. 17.
(2) Paulus, Piecept. sentent., V, xx ; et Sauraaise, De modo usur., p. 453, sq.
(3) Digeste, xxxvii, xi, 1. Vo y. le passage p. 9, not. G.
(4) Martial, IV, 69 ; V, 39, 63 ; IX, 88. Pline le jeune , ÏI, xvi, 1; xx, 5; VI, xxxi, 7 ; et Saumaise, De modo usur. , p . 4 1 5-4 19.
(5) Pline j., VI, xvi, 8, 10.
(6) Voy. plus haut, p. 66.
set dans ses villa de ses fatigues du barreau, il y passoit son temps inter libellos et pugillares (i). Suétone, dans la vie de Néron , nous apprend qu’il a eu entre les mains des poésies autographes de cet empereur , qui étoient aussi écrites sur des pugillares et des lihelli (a). Quand Pline alloit à la chasse, il avoit toujours soin de prendre avec lui ses pugillares. Une fois ses fdets tendus, il se mettoit à travailler ; et, s’il revenoit à la maison les mains vides, il se consoloit, dit-il, en rapportant ses tablettes bien remplies (3).
Peut-être l’usage d’écrire les brouillons des ouvrages sur la cire, avant de les confier au papier ou au parchemin, usage que nous retrouverons pendant le moyen âge, étoit-il en vigueur dans l’ancienne Rome. Properce, désolé d’avoir perdu ses tablettes, allègue, comme premier et principal motif de sa douleur, la perte des savans écrits qu’elles contenoient. C’étoient évidemment des brouillons qu’il n’avoit pas encore copiés. Qu’on nous permette de citer quelques vers de cette charmante élégie; c’est un témoignage de plus à l’appui de plusieurs des faits que nous avons avancés :
Ergo tam doctæ nobis periere tabellæ Scripta quibus pariter tôt periere bona!
Has quondam nostris manibus detriverat usus,
Qui non signatas jussithabere fidem.
Illæ jam sine me norant placare puellas Et quædam sine me verba diserta loqui .
Non illas fixum caras effecerat aurum;
Vulgari buxo sordida cera fuit (4).
On peut prendre une idée du format ordinaire des tablettes dans ces vers de Baudry, abbé de Bourgueil, écrivain du xie siècle, rapportés par Mabillon dans son Traité de diplomatique (5) :
In latum, versus vix octo pagina vestra,
Inlongum vero, vix capit hexametrum.
Attamen in vobis pariter sunt octo tabellæ Quæ dant bis geminas paginulasque decem.
Cera namque carent altrinsecus exteriores.
Sic faciunt octo quatuor atque decem.
(1) Pline j. , I, xxii, n ; IX, vi, ï.
(2) Vie de Néron, ch. 52.
(3) Erant in proximo Stylus et pugillares ut si manus vacuas plenas tamen ceras reportarem. Plin. j., I, vi, 1 . Voy. aussi IX, xxxvi, 0.
(4) Properce, III, 22.
(5) Supplem., p. 5i . Voy. aussi le mémoire de l’abbé Lebeuf parmi ceux de l’Académie desinscr. et belles-lettres, éd. in-12, tom. 33, p. 485.
Sic bis sex capiunt capiunt et carmina Centura j Id quoque multipliées paginuîæ faciunt.
Ï1 s’agit ici de tablettes en forme de carré long, semblables à celles que nous avons décrites page i5o, d’après les peintures d’Herculanum. Elles se composoient de huit feuillets ne formant ensemble que quatorze pages, car la surface extérieure de la première et de la dernière tablette étoit sans enduit. Chaque page contenoit en longueur un hexamètre , et en hauteur huit vers : les quatorze pages contenoient donc ensemble quatorze fois huit vers , c’est-àdire cent douze.
Les vers de l’abbé de Bourgueil prouvent encore que l’usage des tablettes de cire s’est conservé jusque dans des temps assez modernes. On peut voir, dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-letires , la dissertation par laquelle l’abbé Lebeuf a établi que l’emploi des tablettes et du style n’a voit jamais entièrement cessé depuis les temps les plus anciens jusqu’au xvme siècle. Nous nous contenterons de faire observer , après le savant abbé , que , du vme au xne siècle , il étoit d’usage d’écrire d’abord sur la cire les brouillons des ouvrages qu’on mettoit ensuite au net sur du parchemin» Guibert, abbé de Nogent en i io5, en écrivant sa vie , atteste l’existence de cet usage en déclarant qu’il ne s’y astreignoit pas lui-même. Au vme siècle, l’auteur de la vie de saint Boniface , archevêque de Mayence , teimine ainsi son ouvrage : Ego TEilibaldus episcopus , vilam et passionem Bonifacii conscripsiy primum in cereis tabulis ad prohationem Lulli et Magen gaudi ; posl eoruin examen, in pergamenis rescripsi (i).
Dans les beaux siècles de la chevalerie, les écuyers suivoient assidûment les tournois pour en étudier et en apprendre les usages ; ils notaient , sur des tablettes qu’ils apportoient exprès avec eux , les circonstances qui leur sembloient les plus remarquables, et dont ils espéroient tirer quelque profit (9.).
Enfin nous trouvons, dès les temps les plus anciens , les tablettes employées de diverses manières dans les églises. Au cierge pascal , qu’on bénit et qu’on allume , avec du feu nouveau , Je samedi saint, jour qui marquoit, autrefois, le commencement d’une nou-
(1) Mêm. del’Ac. des inscr. et. belles-lettres, tom. 33, p. 48a-487 .
(2) Ibid tom . 34, p . 5aa, et tom . 35, p. i35. Mém. de la Curne de Sainte- Palaye.
velle année , on attachoit une tablette de cire , nommée indiculus , sur laquelle on écrivoit toutes les notes chronologiques qui concoui oient avec l’année nouvelle : c’étoient ordinairement l’année de l’Incarnation , l’indiction , le concurrent et l’épacte ; on y ajoutait souvent le cycle lunaire , le terme pascal , la lettre dominicale, le nombre d’or, le nom du pape et du roi régnant avec l’année du pontificat de l’un et du règne de l’autre. Chaque église faisoit à ces indications générales quelques additions tirées de ses fêtes particulières (i). Nous avons dit, ailleurs, que les inventaires du bien des églises s’écrivoient aussi sur des tablettes de cire. A la fin du xve siècle , l’usage de l’église de Sens était d’écrire sur la cire les noms de ses officiers. A Saint-Martin-de-Sa vigny, au diocèse de Lyon , les tablettes de chœur , où l’on marquoit les noms des ecclésiastiques qui dévoient officier et desservir le chœur pendant la semaine , étaient tracées sur de la cire avec un poinçon d’argent. La même coutume fut observée dans l’église de Rouen , au moins jusqu’en 1722: seulement , au lieu d’un style d’argent , on se servoit d’un simple poinçon en fer (2).
(1) Voy. DuCange, Gloss., au mot Cereus.
(2) Voy. Lebeuf, Mëm. de l’ Acad, des iriser. et belles-lettres, tom. 33, p« 497 et suit.