‹ Essai sur les livres dans l'antiquitéChapitre 18 sur 23 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Des Copistes et des Libraires .

icéron , dans une de ses lettres à Atticus ( i), fait allusion à un proverbe grec ainsi conçu: \oyoi<rtv EçpoScoçoç ê[A'7roçevëTcu, Hermodore trafique de discours. Cet Hermodore , disciple de Platon, a voit recueilli et publié les leçons de sonmaître(2). Comme, ni dans le nom de l’éditeur, ni dans le fait de l’édition, on ne voit rien d’assez remarquable pour avoir donné naissance à un proverbe, on pourroit supposer que la spéculation d’Hermodore étoit tout à fait nouvelle, et que sa singularité fut la source du dicton. Cependant Xénophon avoit déjà, peut-être, publié les leçons de Socrate (3), et nous savons que, de son temps, il y avoit dans Athènes des libraires pourvus, surtout, de livres d’agrément qu’ils envoyoient dans les contrées voisines et jusque sur les bords du Pont-Euxin (4). Quelque temps après la mort de Platon, Zénon , jeté par un naufrage sur les côtes de l’Attique , vint à Athènes ; il entra chez un libraire qui lisoit à haute voix un ouvrage de Xénophon ; et cette lecture produisit sur lui une impression telle qu’il abandonna le commerce pour se livrer à l’étude de la philosophie (5). D’après Eckhard(6), les livres étoient encore fort rares, ce qui obligeoit les

(2) Suidas, au mot A oyoç.

(3) Diogen. Laè'rce, 1. II, p. 45, c.

(4) Barthélémy, d’après Xénoph., Expédition de Cyrus, 1. Y1I, p. 4 1 2 .

(5) Diogène Laè'rce, 1, VII, p. i64, c.

(6) Exercit. critic, , de Editionc librorum apud xeteres. Isenaci, 1777, in-4, p. 23.

personnes studieuses à se réunir chez les libraires pour les entendre lire , moyennant une certaine rétribution , ou à les louer de ces mêmes libraires , comme cela eut lieu, au témoignage de Diogène Laërce , pour les œuvres de Platon. Il y a , dans cette assertion d’Eckhard , un malentendu : le passage de Diogène Laërce , auquel il fait allusion, ne parle nullement de libraires, et se rapporte, d’ailleurs, à une époque postérieure au temps où vivoit Platon. Il est question de notes ou signes insérés dans les écrits du célèbre philosophe. Diogène dit que les exemplaires ainsi notés furent d’abord rares , et que ceux qui les possédoient les prêtoient pour de l’argent (i).

La publication des leçons de Platon, par son disciple Hermodore, celle des discours de Socrate par Xénophon , peuvent servir à prouver ce fait, avancé aussi par Eckhard (2), que, dans les temps les plus reculés, comme dans les commencemens de l’imprimerie , ce sont des hommes instruits et éclairés qui ont entrepris de propager les livres, parce qu’ils étoient seuls en état de rendre cette propagation véritablement utile, en donnant des textes purs et corrects. Chez les Hébreux , le mot qui correspondoit à l’expression grecque , yça{j.[j.a,Te7ç (copistes) , étoit un titre honorifique , et désignoit des savans, interprètes des saintes écritures (3). Il paroît même que , pour les mettre à même de vaquer plus librement à leurs doctes travaux , on leur avoit assigné une résidence particulière. C’étoit une ville nommée en hébreu Kiriath sepher , mots rendus dans la version des Septante par ttqKiç y^ctpcpctTcov , et par civitas littera rum (la ville des lettres), dans la traduction latine (4). A Rome, ce furent encore des hommes lettrés qui les premiers s’occupèrent activement de publications littéraires (5).

Mais , en Grèce comme en Italie , la librairie devint bientôt un commerce pur et simple. Le mal 11’auroit pas été bien grand si les libraires marchands avoient apporté dans l’exercice de leur pro-

(1) Diog., I. III, p. 85, c. Voy. aussi les Comment, de Ménage.

(a) Ouvr. cité, p. 18.

(3) Eckhard, p. 10.

(4) Yoy. Josué, XII, 1 5 et 16 ; les Juges, I, 1 1 et 12.

(5) Quelquefois des hommes studieux s’astreignoient, pour leur propre utilité, à copier des livres ; c’est ainsi que Démosthène , afin de former son style, avoit transcrit huit fois de sa main l’histoire de Thucydide. Lucien, Advers. ndoct., § iv.

fession un esprit éclairé et un peu d’amour pour les lettres. Malheureusement il n’en fut pas toujours ainsi , surtout en Grèce , où l’ignorance des libraires fournissoit matière à la verve satirique de Lucien : « Qui pourrait, dit-il , lutter, pour la science, avec les libraires, giCktoKoL'TTYihoi?, qui ont une si grande quantité de livres? » Et, pour qu’on ne puisse se méprendre à cet éloge ironique, il leur reproche ensuite de ne rien comprendre, d’ignorer les plus simples notions de la philosophie , et même de ne pas savoir parler leur langue (i). Suivant Strabon (2), rien n’étoit plus incorrect que les livres qu’on vendoit soit à Rome , soit à Alexandrie , parce que les libraires se mettoient peu en peine de les collationner , et qu’ils employoient, pour les écrire, de mauvais copistes, yçcKpsvffi <pavkotç Xf®pevot.

Dans des temps où l’écriture à la main étoit le seul moyen de publication connu., la valeur des livres dépendoit évidemment de l’instruction et de l’habileté des copistes. Aussi les Romains attachoient-ils un prix immense à leurs esclaves lettrés : ces esclaves coûtoient fort cher ; ceux qui étoient versés dans la littérature grecque se payoient jusqu’à 80 mille sesterces (20,000 francs) (3). Galvisius, érudit charlatan et plein d’affectation, pay oit 100 mille sesterces (25,000 francs) chacun de ses servi litterati (4). Aussi, les propriétaires économes, soit pour s’épargner des frais d’achat considérables , soit pour faire une spéculation avantageuse , élevoient-ils eux-mêmes, dès l’enfance, leurs esclaves dans ces arts qui leur donnoient un si haut prix. Atticus avoit dans sa maison des esclaves très-instruits , d’excellens lecteurs (anagnostæ) , de nombreux copistes (Jibrarii), et il les élevoit tous de telle sorte qu’il 11’y avoit pas même chez lui un valet de pied qui ne sût lire et écrire (5). Marcus Crassus , qui possédoit aussi des lecteurs, des copistes, des architectes, etc., présidoit lui-même à leurs exercices et surveilloit avec soin leur éducation (6). Les anciens s’attachoient à leurs esclaves

(1) Advers. indoctura,t. II, p., 656.

(2) L. XIII, p. 4 19.

(3) Horace, èpître II, 6.

(4) Se'nèque, epist. 27. Dans une loi où Justinien fixe, entre coheritiers, un maximum pour le prix des esclaves qui font partie d’une succession, le prix des sténographes (notarii) est de 2/5 au-dessus de celui des esclaves adultes artisans. Cod. Just ., VI, xliiï, 3.

(5) Cornel. Nepos, Vie d’Atticus , c. xm,

(6) Plutarque, Vie de Crassus, ch. 2.

en raison des services qu’ils en tiroient; ils s’inquiétoient de leur santé, et s’affligeoient de leur mort presque autant que s’ils avoient fait partie de leur famille. « J’ai l’esprit fort troublé, écrit Cicéron à Atticus; car je viens de perdre un jeune esclave, appelé Sosithée, qui me servoit de lecteur, et j’en suis plus affligé qu’on ne devroit, ce semble, l’être de la mort d’un esclave (i). » Lorsque les maîtres s’étoient convaincus, par une longue expérience, que l’attachement d’un esclave lettré répondoit au leur, ils l’affranehissoient, et ce bienfait, loin de donnera l’affranchi le désir de jouir complètement de son indépendance, ne faisoit ordinairement que l’attacher davantage à son ancien maître. On peut voir, dans le xvie livre des Lettres familières , combien Cicéron avoit d’attachement pour Tiron, son affranchi , combien la maladie de ce compagnon de ses travaux lui causoit d’inquiétude. La mort d’un affranchi lettré, nommé Athamante , chagrinoit fort Atticus ; Cicéron , en le consolant de cette perte, lui recommande vivement la santé d’Alexis, autre copiste qu’il affectionnoit parce que son écriture ressembloit à celle de son maître (2) : Soignons-le bien , dit Cicéron , et, s’il règne dans votre quartier quelque épidémie, faites-le transporter , ainsique Tisamène, dans 111a maison, dont le dernier étage est vacant (3). Un affranchi de Pline le jeune, nommé Zozime , qui joi— gnoit à beaucoup d’autres talens celui de lire parfaitement les discours, les histoires et les poèmes, fut atteint, à deux reprises, d’un crachement de sang dangereux ; son patron l’envoya d’abord passer quelque temps en Egypte, ensuite il emprunta une maison de campagne dans le midi des Gaules, où Zozime pût aller refaire sa santé délabrée (4). U faut voir en quels termes affectueux, avec quelle sollicitude paternelle le même auteur raconte à un de ses amis la maladie et les symptômes de convalescence d’un autre lecteur, son cher Encolpius (5).

(1) Et meherculejeram conturbatior.Nam puer festivus, anagnostesnoster, Sositheus decesserat, meque plus quam servi mors debere videbatur commoverat. Ad Attic., I, 12.

(2) Ad Attic. , VII, 2 .

(3) Alexim vero curemus et siquid habet collis ad me

cum Tisameno transferamus ; tota domus superior vacat ut scis. Ad Attic.,

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