‹ Essai sur les livres dans l'antiquitéChapitre 20 sur 23 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

(7) Art poétique, vers 354 .

(8) An edict ot Diocletian, p. 20, Giraud, Droit cle Propriété , pièces just., p. 48. Nous proposons de rétablir ainsi les trois lignes que nous citons, et dont la seconde seule est entière ; membrana scrii-toria dimension*; tédali

laire de l’écrivain étoit fixé à tant par cent lignes ; malheureuse» ment la pierre est dégradée à l’endroit où de voit se trouver le chiffre de ce salaire ; le prix du parchemin, le salaire du tabellion, in scriptura libelli vel tabulez versibus numéro centum , manquent aussi dans cette précieuse inscription.

Le mot antiquarius signifioit aussi copiste, dans les écrivains de la basse latinité. Sidoine Apollinaire parle d’un antiquarius qui ne pouvoit écrire que difficilement parce que son encre se geloit dans le roseau (i). Cassiodore, dans un chapitre spécial consacré à l’orthographe et aux copistes, appelle toujours ces derniers antiquarii (2). Isidore de Séville signale une différence entre les antiquarii et les copistes ordinaires , appelés librarii \ ceux-ci copioient toute espèce de livres anciens et modernes ; les premiers ne copioient que les vieux ouvrages (3), et c’est de là qu’ils avoient pris leur nom.

Pendant le moyen âge, la profession de copiste fut longtemps le partage exclusif des moines et des ecclésiastiques ; il arriva de là que le mot clerc (clericus) devint synonyme de copiste (4).

Les esclaves lettrés ne travailloient que pour leurs maîtres; mais peu de personnes étoient assez riches pour en avoir. D’un autre côté, nous savons qu’aucune disposition de loi 11e garantissoit aux auteurs la propriété de leurs œuvres, et que chacun avoit le droit de les copier. Ainsi Artémidore , envoyant à son fils un livre qui lui étoit dédié, lui recommande formellement de le réserver pour ses études, et de ne pas le communiquer à des personnes qui pourraient en prendre des copies , uct) pd] nzoXKoïç Hotvwriç ecvTiyçot<pot£'(5). Pline le jeune, après avoir raconté par quel concours de circonstances il avoit été amené à faire un volume de petits vers , ajoute : Je ne m’en repens point, car on le lit, on le copie , on le chante même ; legitur, deseribitur, cantatur etiam (6). Ceux qui avoient un exem-

rERG amena. — Scriptori in scriptura optima, etc. — Com munis scriptnræ versuum numéro centum .

(1) Licet antiquarium moraretur insiccabilis gelu pagina et calamo durior gutta. Epître IX, 16.

(2) De Instit. divin, litterar., c. 3o. Cf. Ausone,. épître XVI, 1 .

(3) Librarii autem idem et antiquarii vocantur; sed librarii sunt. quiet nova et vetera scribunt, antiquarii qui tantummodo vetera, unde et nomen sumpserunt. Orig., VI, i4.

(4) Du Cange, Glossaire, au mot clericus.

(5) Artem.ad fil., IV, 1 , p. r<)S; nous empruntons ce passage à Eckhard,p. 18.

(6) Epist. VII, 4, 9.

plaire d’un ouvrage le prêtaient pour le copier à ceux qui désiraient l’avoir : « J’ai reçu , écrit Cicéron à Atlicus , le livre que vous m’avez envoyé par Vibius ; l’auteur est mauvais poète * mais il sait quelque chose et n’est pas tout à fait inutile : je le fais copier et je vous le renvoie aussitôt , describo et remitto ( î).» Si maintenant on réfléchit au grand nombre de Romains lettrés qui n’avoient sans doute ni les moyens d’acheter et d’entretenir des copistes, ni le loisir de copier eux-mêmes les livres dont ils avoient besoin, on comprendra qu’au début même de la littérature latine , il a dû s’établir à Rome des copistes de profession consacrant leur vie à transcrire, pour les vendre, les ouvrages qui tomboient entre leurs mains (2). Ce commerce dut être, comme tous les autres, exercé par des affranchis et des étrangers. Les Grecs, surtout, durent y réussir ; car, en subjuguant la Grèce , Rome ne cessa point de reconnoître sa suprématie littéraire. Tous les noms de copistes que nous avons eu l’occasion de citer et beaucoup d’autres que nous pourrions citer encore sont des noms grecs. Ces écrivains publics auroient pu faire de très-bonnes affaires en se bornant à transcrire et à vendre les monumens de leur propre littérature , tant les lettres grecques étoient cultivées et répandues dans la capitale du monde romain; mais ils copioient aussi des livres latins, quoique dans les livres de ce genre leur talent ne se montrât pas sous un beau jour. Cicéron, chargé par son frère Quintus d’acheter à Rome des ouvrages en langue latine, ne sait où s’adresser à cause de l’incorrection de ceux que transcrivent et vendent les libraires , ita mcndose scribuntur et veneunt (3). C’est probablement pour échapper à cet inconvénient qu’il avoit lui-même des copistes qui publioient ses ouvrages, et peut-être même ceux d’autrui; son frère, par exemple, étant éloigné de Rome, lui envoyoit ses mémoires avec prière de les revoir et de les publier : ita remiltit, ut me roget ut annales suos emendem et edam (4).

Dans les premiers temps , la profession du libraire n’étoit pas distincte de celle du copiste ; la même personne vendoit les livres qu’elle copioit, de même que dans nok provinces tous les imprimeurs ont encore aujourd’hui un magasin de librairie. C’est à

(1) Ad Atticum, II, 20.

(2) Pollux, VII, xxxm , 21 1 .

(3) Ad Quintum fratr., III,

(4) Ad Attic., II, 16,

cause de ce cumul que les marchands de livres furent d’abord appelés librarii , nom qui désignoit proprement des copistes. Catulle, ayant reçu en présent, de Calvus, un détestable ouvrage, veut lui envoyer, en échange , tout ce qu’il trouvera de plus mauvais dans les rayons des marchands et il s’exprime ainsi :

Non modo hoc tibi, salse, sic abibit ;

Nam, si luxerit, ad librariorum Curram scrinia Cæsios, Aquinios,

Sufï'enum, omnia colligam venena ,

Àc te his suppiiciis remunerabor (i).

11 va sans dire que le soin de coller, de relier, d’orner les livres étoit aussi laissé à celui qui les copioit. « De même, dit Vossius (2) , que chez les Grecs, l’écrivain (bibliograplius), le relieur (bibliopegus) , le marchand (bibliopola) n’étoient qu’une seule et même personne, de même, à Rome, ces trois emplois étoient réunis entre les mains de celui qu’on appeloit librarius. » Nous avons vu, en effet, que Cicéron demandoit à Atticus de jeunes copistes, librcirioli , qui pussent servir de colleurs à Tyrannion (3). Tyrannion arrangeoit à Antium la bibliothèque de l’orateur romain ; Atticus lui envoya Denys et Ménophile, qui collèrent des titres sur les livres, les ornèrent d’enveloppes de luxe et les disposèrent merveilleusement dans leurs cases (4)- Ainsi , même dans les ateliers d’Atticus, la division du travail n’existoit pas; le même ouvrier écrivoit, colloit et ornoit les livres, disposoit les cases ou les rayons destinés à les recevoir. Là cependant se trouvoit en germe la distinction du copiste et du libraire. Atticus, avec ses nombreux esclaves lettrés, étoit un véritable libraire, quoiqu’il n’en portât pas le nom ; c’est une chose qui, à la rigueur, n’auroit pas besoin d’être prouvée ; il étoit naturel qu’il tirât parti du travail de ses copistes, comme il tiroit parti de la vigueur et de l’adresse de ses gladiateurs (5). Atticus étoit éditeur; Cicéron lui confia entre autres éditions celle de ses Académiques, de l’Orateur, d’un discours contre Antoine, de ses lettres (6). Un libelle, dans lequel Hirtius avoit ramassé tout

(1) Catull.,ed. Vossius, p. 38 .

(2) Ibid., p. 54.

(3) Voy. plus haut, p. 87 .

(4) Voy. Ad Attic., IV, 5 et 8.

(5) Ad Attic., IV, 4 et 8.

(6) Ad Attic., XVI, 21 sq.; XII, 6; XV, i3; XVI, 5.

ce qui se pou voit dire contre Caton d’Utique, fut aussi publié par Atticus à la prière et sur les vives instances de Cicéron. J’ai envoyé , dit celui-ci , le livre à Musca pour qu’il le donne à vos copistes, car je veux qu’il soit publié. Et plus bas : Je veux que vos gens publient la lettre d’Hirtius contre Caton, leurs injures ne peuvent qu’ajouter à sa gloire (i).

Mais Atticus ne se bornoit certainement pas à publier les ouvrages composés par Cicéron et ceux que celui-ci le chargeoit de répandre. C’étoit bien réellement un libraire, un entrepreneur de publications. Sans cela, comment expliquer la promesse qu’il avoit faite à son ami de lui monter une bibliothèque? Songez, lui écrit Cicéron, au moyen de remplir l’engagement que vous avez pris de me créer une bibliothèque. C’est sur vos soins obligeans que je fonde l’espérance des jouissances que je me promets de goûter quand je me serai tiré de l’embarras des affaires (2)* Pour remplir une pareille promesse ne falloit-il pas avoir un assortiment de livres nombreux et variés ? En effet, cette bibliothèque d’Atticus dont Cicéron avoit tant d’envie, qu’il lui recommandoit de conserver précieusement lors même qu’on lui en offriroit un très-haut prix, pour laquelle enfin il accumuloit toutes ses épargnes (3), cette bibliothèque, au jugement de tous les commentateurs, n’étoit autre chose que la librairie , le fonds de magasin d’Atticus. « Il ne s’agit «< pas, dit l’abbé Mongault, de la bibliothèque à l’usage d’Atticus, « un homme de lettres comme lui n’a voit garde de s’en défaire ; il « s’agit de livres qu’il faisoit copier à ses esclaves pour les vendre « ensuite ; car personne ne fut plus appliqué à tirer parti de tout « et à augmenter son bien de toutes les manières possibles. »

(1) Misi librum ad Muscam ut tuis librariis daret, volo enim eum divulgari, quod, quo facilius fiat imperabis tuis. Ad Attic., XII, 4o. Librum propterea volo divulgari a tuis , ut ex istorum vitupération e sit illius major laudatio. Ibid., XII, 44. Voy., dans le même livre, les lettres 45 et 47 .

(a) Et velim cogites, idquod mibi pollicitus es, quemadmodum bibliotliecam nobis conficere possis. Omnem spem delectationis nostræ, quam, quum in otium venerimus, habere volumus, in tua humanitate positam habemus. Ad Atticum, I, 7.

(3) I.ibros tuos conserva, et noli desperare eos me meos facere posse. Ad Attic. I, 4. Bibliothecam luam cave cuiquam despondeas , quamvis acrem amatorem inveneris : nam ego omnes meas vindemiolas eo reservo , ut illuci subsidium senectuti parem. Ibid., 1 , 10. Libros tuos cave cuiquam tradas -, nobis eos quemadmodum scribis conserva. Ibid. I, 1 1 .

Il est donc bien avéré qu’ Atticus faisoit un commerce de livres. Aussi ne voyons-nous pas la nécessité d’entendre métaphoriquement cette phrase de Cicéron à son ami : Ligarianam prœclare vehdidisti (ï), ni même ce qui suit : posthac , quidquid scripsero tibi prœconium déférant, quoiqu’on puisse, à la rigueur, en conclure que vendere dans le premier membre signifie faire valoir. Il nous semble qu’on peut traduire ainsi : Vous avez très-bien vendu mon discours pour Ligarius , et désormais je vous confierai la vente de tous mes ouvrages. Notez que c’étoit bien, en effet, Atticus qui avoit fait l’édition. Dans ce plaidoyer, Cicéron avoit parlé comme d’un homme vivant de L. Corfidius, qui étoit mort depuis assez longtemps. Instruit de cette erreur, il pria Atticus de faire effacer ce nom parPharnace, Antliée et Salvius dans tous les exemplaires (2). Remarquons, en passant, que les exemplaires dévoient être assez nombreux, puisque trois copistes furent employés à y effacer un seul nom. Un autre passage des lettres de Cicéron prouve d’une manière péremptoire qu’Atticus vendoitses livres, et qu’il tenoit même un registre où il portoit les livres vendus et ceux qu’il envoyoit en présent. « Je vous suis fort obligé, lui dit Cicéron, de m’avoir expédié l’ouvrage de Sérapion ; j’ai donné ordre qu’il vous fût payé comptant, afin que vous ne l’inscrivissiez pas comme un don sur vos registres (3). »

Dans la suite, des affranchis ou des étrangers, assez riches pour acheter une certaine quantité d’esclaves lettrés, se livrèrent exclusivement au commerce delà librairie ; on les appela bibliopolœ . Martial, dans une de ses épigrammes, fait dire à Lucain : On prétend que je ne suis pas poète , mais telle n’est pas l’opinion du libraire qui me vend :

Sunt quidam qui me dicuntnon esse poetam,

, Sed qui me vendit bibliopola putat (4).

Les auteurs latins nous ont fait connaître le nom et la demeure de plusieurs des libraires de l’ancienne Rome. Les vers d’Horace ont immortalisé le nom des Sosie , dont la boutique étoit sur le fo-

(1) Ad Attic., XII S , 12.

(2) Ad Attic., XIII, 44.

(3) Fecisti mihi pergratum quod Serapionis librutn ad me misisti. Pro eo tibipræsentem pecuniam solvi imperavi, ne tu expensum muneribus ferres. Ad Attic., II, 4.

(4) Martial, XIV, 194.

ram de César, près des temples de Vertumne et de Janus (i). Dans le voisinage du temple de la Paix, un affranchi, nommé Secundus, faisoit aussi le commerce de la librairie (2). Martial nomme encore deux autres libraires, dont il n’indique pas les demeures : le premier est Valerianus Pollius Quinctus (3) ; le second est Tryphon, l’éditeur de Quintilien (4). Le quartier d’Argilet , dans la seconde région de la ville, étoit le quartier de la librairie ; Martial dit à son livre, en le publiant :

Argiletanas mavis habitare tabernas Cum tibi, parve liber, scrinia nostra vacent (5).

Parmi les libraires qui l’habitoient, un des plus renommés s’appeloit Attrectus. Martial, afin de se défaire d’un importun, qui veut emprunter son livre pour se dispenser de l’acheter, l’adresse à cet Attrectus, dont la boutique, dit-il, est dans Argilet, proche du forum de César (6). Enfin Sénèque nomme un certain Dorus, libraire et propriétaire des œuvres de Cicéron pour les avoir achetées, tanquàm emptor (y) : ces deux mots semblent prouver que les libraires de Rome ne se contentaient pas de faire transcrire chez eux les livres qu’ils vendoient, mais encore qu’ils achetoient, pour les revendre, les ouvrages transcrits par ceux que nous appellerions aujourd’hui des ouvriers en chambre.

ïl est à remarquer que Sénèque appelle ce Dorus , non point bibliopola , mais librarius (8), mot qui rappelle les premiers temps, pendant lesquels il n’y avoit d’autres marchands de livres que des copistes, mettant en vente les produits de leur propre industrie. Cet état de choses se maintint peut-être dans les provinces. Sidoine Apollinaire, parlant d’un libraire de Reims, l’appelle un scribe ou un marchand de livres , scribam seu bibliopolam , et un très-ancien commentateur donne ce même mot de bibliopola comme l’é-

(1) Horace, êpîtr. I, 20, Art, p., vers 345.

(2) Martial, 1,3.

(3) Idem, I, 1 14.

(4) Idem, IV, 71; XIII, 3.

(5) Idem, I, 4 .

(6) Idem, I, 1 18.

(7) De beneficiis, VII, 6

(8) Aulugelle se sert de la même expression , IVoctes atticce, XVIII, 4,

qui valent des mots script or librarius , par lesquels Horace désigne un copiste (i).

Il existait des libraires dans les Gaules, dès les premiers siècles de notre ère. « Je ne croyois pas, dit Pline le jeune , qu’il y eût des libraires à Lyon ; je n’en ai eu que plus de plaisir à apprendre par vos lettres qu’on y vend mes ouvrages, et je me réjouis de voir que la faveur dont ils jouissent à Rome les a suivis encore hors de l’Italie (2). » Martial nous fait connaître, dans les Gaules, non loin de Lyon, une autre ville littéraire, c’est Vienne en Dauphiné ; l’épigramme du poète est si flatteuse pour le bon goût et le jugement des Viennois, qu’on nous excusera de la rapporter ici en entier :

Fertur habere meos, si vera est fama, fibellos Inter delicias pulcra Yienna suas.

Me legit omnis ibi senior, juvenisque, puerque,

Et coram tetrico casta puella viro.

Hoc ego maluerim, quam si mea carmina cantent Qui Nilum ex ipso protinus ore bibunt ,

Quam mens hispano si me Tagus impleat auro;

Pascat et Hybla meas, pascat Hj^mettos apes.

Non nihil ergo sumus, nec blandæ munere linguæ Decipimur. Credam jam puto, Lause, tibi (3).

Enfin on pourroit conjecturer, d’après un vers de Martial , qu’il y avoit, de son temps, des libraires dans la Grande-Bretagne :

Dicitur et nostros cantare Britannia versus (4).

On s’est autorisé d’un vers d’Horace (5) et d’un chapitre d’Aulugelle (6) , pour prétendre que les libraires de Rome se débarrassoient des mauvais livres en les expédiant dans les provinces où ils étoient vendus à vil prix ; il falloit ajouter que les provinces réclamoient aussi l’envoi des ouvrages en vogue.

Hic meret sera liber Sosiis , hic et mare transit (7) ,

(1) Art p., vers 354.

(2) Bibliopoias Lugduni esse non putabam : ac tanto îibentius ex litteris tuis cognovi venditari libellos meos, quibus peregre manere gratiam quam in urbe collegerint, delector. Plin. j., IX, xi, 2.

(3) Epigr. VII, 88, adressée à Lausus.

(4) Epigr. XI, 3.

(5) Epître I, 20, 1 1 . — (6) IX, 4 .

(7) Artpoét., v. 345.

dit Horace en parlant d’un bon livre, qui instruit à la fois et amuse le lecteur. Ovide et Martial se glorifient , en vingt endroits de leurs ouvrages, d’être lus dans tout l’univers :

Quumque ego præponam multos mihi , non minor illis Dicor, et in tolo plurimus orbe legor (i).

fàolùs g enlibus ille Martialis Et notus populis (2) .

Tolo legor orbe frequens et dicitur : Hic est (3).

Il y avoit des librairies à Rome du temps de Catulle ; cet auteur les appelle libelli , à l’imitation des Athéniens qui désignoient les boutiques des marchands par le nom des objets qu’on y vendoit (4). Clodius , poursuivi par Antoine sur le forum , n’échappa à la mort qu’en se réfugiant dans l’escalier d’une boutique de librairie , in scalas tahernœ librariœ (5). Aulugelle nomme les magasins de livres simplement librariœ , d’où est venu notre mot librairie.

Les devantures de ces boutiques étoient, des deux côtés de l’entrée, couvertes d’inscriptions indiquant les ouvrages en vente et les noms de leurs auteurs. Les murs intérieurs étoient garnis de rayons disposés en cases, comme nos magasins de papiers peints ; ces cases se nommaient des nids ( nidi ) (6). Martial, envoyant chez Attrectus le libraire l’importun qui lui emprunte ses ouvrages, s’exprime ainsi :

Augi nempe soles subire letum.

Contra Cæsaris est forum taberna,

Scriptis postibus hinc et inde totis Omnes ut cito perlegas poetas.

lllinc me pete ; me roges Attrectum :

Hoc nomen dominusgerit tabernæ.

De primo dabit alterove nido (7).

Les librairies étoient un lieu de rendez-vous pour les oisifs , les hommes lettrés, les grammairiens, les rhéteurs et leurs élèves. Te

(1) Tristes, IV, 10. Voy . aussi IV, ix, 19.

(2) Martial, X, 9.

(3) Idem, V, i3. Voy. aussi VIII, 3, 61 ; IX, 10; X, io3.

(4) Vossius in Catull., p. 120.

(5) Cicer. Philip., II, 9.

(6) V, 4; XIII, 3o.

(7) Martial, I, 1 18 .

plaira-t-il enfin de nous apprendre où tu te caches? dit Catulle à Camérius; nous t’avons cherché partout, dans le champ de Mars, dans le Cirque , dans toutes les librairies , dans le temple de Jupiter, etc.

Te campo quæsivimus minore

Te in circo, te in omnibus libelLis (t).

Aulugelle , dans une librairie, confondit, devant une nombreuse assemblée ( aliis qui aderant compluribus ), un faux savant qui prétendoit pouvoir seul expliquer les satires de Varron (2) ; un autre pédant du même genre, qui se faisoit fort de pénétrer le sens le plus intime des ouvrages de Salluste, fut livré par Sulpice Apollinaire à la risée d’un cercle nombreux ( multorum hominum cœtu ) réuni chez des libraires du quartier dit Sandaliarium (3).

Ce qu’on estimoit le plus dans un livre , c’étoit la correction du texte ; nous verrons plus tard les précautions qu’on prenoit pour éviter ou faire disparoître les fautes : comme il étoit bien difficile qu’il 11e s’en glissât pas toujours quelques-unes , les personnes qui vouloient acheter un livre se faisoient accompagner, chez le libraire, par un grammairien instruit, pour faire ce que nous appellerions la collation de l’ouvrage. Dans une librairie du quartier appelé Sigillaria , Aulugelle vit marchander ainsi un exemplaire des Annales de Fabius; le grammairien qui assisloit Tacheteur prétendoit avoir trouvé une faute , le libraire offroit de parier ce qu’on voudroit qu’il n’y en avoit aucune (4). Ce petit fait prouve combien libraires et acheteurs attaclioient du prix à la correction du texte des ouvrages.

Tous les livres ne se vendoient pas en boutique, et les anciens avoient comme nous des marchands en plein vent, des bouquinistes qui tenoient à vil prix des livres de rebut, enfin des étalages sous les portiques, comme nous en voyons dans les passages, sous les galeries de l’Odéon , du Palais-Royal, etc. Aulugelle, revenant de la Grèce, s’arrêta à Brindes, où il acheta sur le port , pour un prix très-modique, une grande quantité de livres de rebut écrits en langue grecque (5). Stace se plaignoit à Plothis d’avoir reçu de lui,

(1) Catulle, ed. Vossius, p. 119.

(2) Nuits attiques, XIII, 3o,

(3) Ibid., XVII b 4.

(4) Ibid., V, 4.

(5) Ibid., IV, 9.

en échange d’un bon et bel ouvrage, un détestable volume acheté dans les boîtes d’un misérable bouquiniste, de capsa miseri libellionis emptum (i). Enfin, suivant un ancien commentateur, c’est un étalage disposé entre les colonnes d’un portique qu’Horace a prétendu désigner, dans les vers suivans, par le mot pila :

Nulla taberna meos habet neque pila libellos Queis manus insudet vulgi (2) .

Le second vers indique qu’il s’agit bien de livres exposés , que chacun peut consulter et examiner , et non de simples affiches , ou bien de courtes pièces de vers écrites sur des colonnes , double interprétation qu’on peut appliquer à ces deux autres vers de l’art poétique :

Mediocribus esse poetis

Non Dî, non homines non concessere columnæ (3).

Outre les colonnes et les portes des boutiques, il y avoit, dans les villes de l’Italie, des pans de muraille blanchis et disposés exprès pour recevoir des affiches ; ces affiches n’étoient pas sur du papier collé au mur, mais écrites avec de l’encre rouge sur la muraille même. Il en existe encore, dans ce genre, un assez grand nombre à Ponrpéi , annonçant des fêtes, des chasses, des combats de gladiateurs, des représentations théâtrales (4); les annonces de librairie dévoient bien certainement trouver place parmi ces affiches diverses. Il est également fort présumable que les boutiques de libraire avoient, comme toutes les autres, au-dessus de leur porte , une enseigne emblématique, comme on en voit encore tant de nos jours. Les ruines de Pompéi offrent, à chaque pas, des enseignes de ce genre. Sur la porte d’une école est représenté un sévère pédagogue, battant à outrance un malheureux écolier pour quelque tour espiègle, ou quelque défaut de mémoire (5) dans le récit de sa leçon. Malheureusement on ne peut que soupçonner le fait, sans même pouvoir former une conjecture sur la nature des enseignes des librairies.

(1) Silv., IV, ix, 20 .

(2) Satyre I, iv, 71.

(3) Art poe't., vers 372.

(4) Viaggio à Pompei, pag. 47 et suiv.

(5) Ibid., p. 58 et suiv., 78 notes.

Les libraires de Rome faisoient, à ce qu’il paraît, des profits considérables. Tr y p li on, par exemple, l’éditeur de Martial et de Quintilien, retirait cent pour cent de la vente de ses livres, si, toutefois, il faut prendre au pied de la lettre cette épigramme de Martial :

Omnis in hoc gracili Xeniorum turba libello Constabit mimmis quattuor empta tibi.

Quattuor estnimium : poterit constare duobus Et faciet iucrum bibüopola Tryphon (i).

Il s’agit ici du xme livre de Martial intitulé Xenia , qui se compose de 127 titres de deux mots au plus, et de 274 vers ; on voit que chaque exemplaire revenoit au libraire à moins de deux sesterces (o fr. 45 c.); il le vendoit quatre sesterces environ (99 c.). Le premier livre des épigrammes de Martial, qui est beaucoup plus long, puisqu’il se compose de 1 19 épigrammes formant ensemble plus de 700 vers, se vendoit, avec tous ses ornemens , cinq deniers (4 fr. 95 c.) (2); enfin un gros volume , ne renfermant pas d’excellentes choses, tornus vilis, alloit de six sesterces (1 fr. 5o c.) jusqu’à dix sesterces ou 2 fr. 20 c. Ces prix paraissent inférieurs à ceux qui ont cours aujourd’hui ; mais il en étoit bien autrement dans les temps où le commerce de la librairie étoit encore dans l’enfance. Platon paya trois petits traités de Philolaiis cent mines attiques, somme dont la valeur intrinsèque égaloit, enmonnoie de France , environ 10,000 francs, et Aristote donna 3 talents (i6,465 fr.) du petit nombre de livres qui avoient appartenu à Speusippe, disciple de Platon (3).

L’invasion des barbares porta, dans l’Occident, un coup mortel aux lettres ; on peut se figurer avec quelle rapidité dut tomber en Italie le commerce de la librairie sous des rois qui ne savoient même pas signer leur nom. Depuis cette époque, nous ne trouvons pas de libraires proprement dits jusqu’au xue siècle, et les monumens des littératures anciennes auraient à jamais péri, si, durant cette longue période de barbarie, à peine interrompue par le règne

(1) Martial, XIII, 3.

(2) De primo dabit alterove nido Rasum pumice, purpuraque cultum Denariis tibi quinque Marlialeni . I, 118.

(3) Diogène Laërce, IY, 5; in Platon., III, 9; VIII, 85; Aulugelle, III, 17. Ce dernier dit que les trois Traites de Philolaüs coûtèrent 10,000 deniers, évaluation identique avec celle de Diogène Laërce.

brillant de Charlemagne , les moines ne s’étoient appliqués à transcrire et à perpétuer les anciens livres. Déjà, dès le ive siècle, saint Jérôme (i) recommandent la transcription des livres comme une des occupations les plus convenables à la vie monastique ; à la même époque, saint Ephrein (2) nous montre les moines occupés , soit à tisser delà toile, soit à faire des corbeilles, soit enfin à transcrire des livres et à teindre en pourpre des parchemins ; et la copie des livres étoitla seule occupation des religieux, dans les couvens fondés par saint Martin de Tours (3). Deux siècles après, Cassiodore (4) recommandoit encore aux moines les travaux des copistes (antiquariorum), et traçoit à leur usage un traité de transcription et d’orthographe. Il alla même plus loin, et, en introduisant d’habiles relieurs dans son monastère de Viviers , il composa pour eux un recueil varié de dessins de reliures, parmi lesquelles on devoit choisir celle qui conviendrait le mieux à chaque ouvrage. A peu près dans le même temps, saint Benoît fondoit son immortel institut , dont les immenses travaux dévoient jeter un jour tant de lumière sur toute l’histoire du moyen âge. Mais , au sein des ordres religieux les moins renommés dans l’histoire des lettres , la transcription des manuscrits fut l’occupation principale des cénobites ; les règles des chartreux, tout en accordant aux frères de diverses professions les instrumens nécessaires pour l’exercice de leur industrie, énoncent comme un fait qu’il y a dans l’ordre bien peu de religieux qui 11e soient pas écrivains : « Presque tous ceux que nous « recevons, y est-il dit, nous leur apprenons à écrire, si c’est pos- « sible. » Et plus loin , une punition est infligée au moine qui , sachant et pouvant écrire, refuseroit de s’adonner à cet exercice (5).

Ce que les moines s’efforçoient surtout d’atteindre dans leurs travaux, c’étoit cette pureté, cette correction du texte qui font le plus grand prix des ouvrages. « Je l’avoue, dit Cassiodore à ses religieux, parmi tous les travaux auxquels vous vous livrez, ceux des copistes, pourvu , toutefois , qu’ils écrivent correctement (si tamen veraciier scribant ), sont ceux que j’approuve le plus. » Saint Jérôme, en per-

(1) Ad Rusticum, ep. 95, alias 4.

(2) Cite parEckhard, d’après Mabiilon, p. 52.

(3) Sulpice Sevère, Vie de S. Martin, chap. VII, cite par Du Cange, au mot scriptnves .

(4) Institut, divin., lect. c. 3o.

(5) Statut., cart. II, xvi, 8; xxii, 5.

mettant de laisser prendre à ceux qui le désireroient des copies de sa traduction d’Esdras, recommande qu’on écrive distinctement les mots hébreux qui s’y trouvent en grand nombre ; car, dit-il, à quoi servira d’avoir fait un livre correct, si les copistes ne mettent tous leurs soins à conserver la pureté du texte ( i ) ? Et ce n’étoient pas seulement des livres de dévotion, des ouvrages de dogme ou de morale que copioient les moines, c’étoient des auteurs profanes, des poëmes, des histoires, des œuvres scientifiques , Cicéron, Salluste , Yirgile , Pline l’ancien, etc. , etc., toujours avec le même soin, avec la même attention à conserver le texte primitif dans toute sa pureté (2).

Mais, tant que la propagation des livres a été abandonnée aux moines, il 11’y a pas eu, à proprement parler, d’éditions , c’est-àdire d’entreprises de publications se manifestant par de nombreuses copies d’un même livre, faites dans le but de le répandre. Les clercs et les moines travailloient, soit pour eux-mêmes, soit surtout pour leur église ou pour leur couvent. Des communications littéraires étoient ouvertes entre les maisons religieuses les plus éloignées ; elles se prêtoient mutuellement les livres qui manquoient dans leur bibliothèque, et se les renvoy oient après les avoir copiés ; ces copies servoient elles-mêmes d’originaux pour de nouvelles transcriptions, et celles-ci, à leur tour, étoient encore copiées. Comme il étoit bien difficile qu’un texte ne s’altérât point en passant successivement entre tant de mains différentes , les copistes avoient coutume de placer au commencement ou à la fin des manuscrits un avertissement, à ceux qui copieroient après eux, de collationner soigneusement leur travail, et, quelquefois, des imprécations contre ceux qui ajouteroient au texte ou qui en retrancheroient quelque chose (3). On peut voir un exemple d’adjuration de ce genre en tête de la Chronique d’Eusèbe , traduite par saint Jérôme , et, à la fin de l’Apocalypse de saint Jean , des imprécations contre les copistes infidèles.

Les moines continuèrent à s’occuper de la transcription des livres jusqu’à l’invention de l’imprimerie, et non-seulement ils étoient copistes , mais encore peintres, enlumineurs et relieurs ; ce fait est

(1) Præf. inEsdram.

(2) Voy., dans les Annales de philosophie chrétienne, numéros de janvier et février i83q, les articles de M. Achery sur les bibliothèques au moyen âge.

(3) Voy. Fabricius, bibliolh. grecq., 1. Y, c. 1.

prouvé par un passage de Trithême, abbé de Spanlieim , au xve siècle, passage où l’on voit aussi que les religieux, plus éclairés en cela que les copistes de l’ancienne Rome, se partageoient entre eux le travail : Que l’un, dit-il, corrige le livre que l’autre a

« écrit ; qu’un troisième fasse les ornemens à l'encre rouge ; que « celui-ci se charge de la ponctuation, un autre des peintures; « que celui-là colle les feuilles et relie les livres avec des tablettes « de bois; vous, préparez ces tablettes ; vous, apprêtez le cuir; « vous, les lames de métal qui doivent orner la reliure. Que l’un « de vous taille les feuilles de parchemin , qu’un autre les polisse ; u qu’un troisième y trace an crayon les lignes qui doivent guider « l’écrivain ; enfin qu’un autre prépare l’encre , et un autre les « plumes (i). » Ces travaux, auxquels les religieux attaclioient une extrême importance, s’exécutoient dans une salle spéciale qu’on appeloit scriptorium, consacrée par une bénédiction particulière dont Du Gange a donné la formule (2). D’après les règles de l’ordre de Saint- Victor de Paris, ce lieu devoit être dans l’intérieur du cloître, mais, cependant, séparé du reste du couvent ; les écrivains dévoient s’y tenir renfermés et y garder un religieux silence ; personne n’avoit le droit d’y entrer, si ce 11’est l’abbé, le prieur, le sous-prieur et le bibliothécaire; celui-ci fournissoit aux écrivains non-seulement le matériel de l’écriture, mais encore les originaux qu’ils dévoient copier (3).

Cassiodore nous apprend lui-même qu’il avoit disposé, dans la salle de son monastère de Viviers destinée aux copistes, une horloge solaire, une clepsydre, enfin des lampes mécaniques qui pouvoient se passer de la main de l’homme et s’entretenoient elles-mêmes d’huile en quantité suffisante pour donner pendant longtemps une vive lumière (4). Nous citons ces deux faits parce qu’ils prouvent que, dès le principe, les heures de travail étaient réglées dans les monastères et que les copistes prolongeoient leur tâche assez avant dans la nuit.

Nous avons dit que les marchands de livres reparoissent au xne siècle; on trouve, en effet, dans Pierre de Blois, la mention

(1) Tract, de Laud. scriptor. inanual., cite par Eckhard, p. 5 2.

(2) Gloss., au mot scriplorium.

(3) Voir les extraits des statuts de l’abbaye de S. -Victor, cites par Du Gange, au mot scriptores .

(4) Deinsit. divin. litter.,e. 3o.

d’un publions mango librorum (i). Ces libraires, institués pour les besoins des écoles , étoient soumis à la censure et à la juridiction des universités ; on les nommoit librarii ou stationnarii : il est bon de noter que le mot de stationes est employé déjà par un vieux scoliaste d’Horace pour désigner les étalages de librairie placés sous les portiques publics (2). Ces libraires employoient , pour la transcription des livres, des copistes de profession , nommés escrivains ; ils plaçoient dans leur boutique les livres qu’ils recevoient de ces copistes et les vendoient ensuite aux écoliers. A la fenêtre de la boutique étoit affiché un placard de parchemin, sur lequel étoient écrits, en lettres visibles et bien formées, les titres des ouvrages en vente , avec le tarif de leur prix, tarif qui étoit fixé par des commissaires que l’université nommoit ad hoc. Avant d’être admis à exercer la profession de libraire, il falloit prêter serment de la remplir toujours avec la plus grande bonne foi et fournir même une caution que ce serment seroit fidèlement observé ; le moindre délit auroit été sévèrement puni par l’université (3). En 1292 , il y avoit dans Paris une rue qui portoit le nom de rue as escrwains , à cause de la profession exercée par le plus grand nombre de ses habitants; et, dans le rôle de la taille de cette année, on trouve 24 copistes, 17 relieurs et 8 libraires; en 1342, époque du règlement le plus explicite qui ait été fait par l’université sur le commerce de la librairie, 28 libraires acceptèrent ce règlement et en jurèrent l’observation (4).

(1) Epîtr. 71 .

(2) Horace, Satyr. I, iv, 71, ed. de Gessner. Le mot slalionners est reste' dans la langue angloise.

(3) Voyez les statuts concernant la librairie dans Fliistoire de Tuniversité de Paris, t. III, p. 4 1 9 ; tom . IV, pp . 37, 278 et suiv . , 32 1 , 4 25.

(4) Voy. mon Paris sous Philippe le Bel,p. 3i8, 606, 519.

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