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CHAPITRE NEUVIÈME

De V édition des Livres .

'a question de l’édition des livres chez les anciens a été traitée ^^S^g;par J.-F. Eckliard, directeur du gymnase d’Iéna , dans une brochure in-4de58pages, ayant pour titre : Exercitatio cri tica de editione librorum apud veteres . Le savant allemand s’occupe touràtour des Hébreux, des Grecs et des Latins, et il termine par quelques considérations sur les livres en Occident pendant le moyen âge. Il établit d’abord clairement ce qu’il faut entendre par édition d’un ouvrage. C’est la mise en vente, dans un endroit indiqué, à un prix fixé, -d’un nombre plus ou moins considérable d’exemplaires de cet ouvrage. Mais il oublie bientôt ce principe et reconnoît dans l’antiquité au moins deux modes d’édition qui sont loin de remplir les conditions que nous venons d’indiquer. S’autorisant d’un seul fait que nous avons déjà signalé, Zénon entendant lire chez un libraire d’Athènes un écrit de Xénophon, il suppose qu’il étoit d’usage de déposer à l’avance, dans une librairie, un exemplaire d’un livre, afin de s’assurer des acheteurs pour les copies qu’on en feroit ensuite. Cette coutume fort problématique, et l’usage parfaitement constaté où étoient les auteurs romains de lire en public leurs ouvrages, sont regardés par Eckhard comme deux modes particuliers d’édition. Faire faire un certain nombre d’exemplaires d’un livre par ses propres copistes ou par ceux d’un ami , ou bien confier ce soin aux libraires étoient, suivant le même auteur, deux autres ma-

mères distinctes d’éditer un livre. « Quiconque, dit-il formellement, employoit un de ces modes de publication étoit censé faire une édition, is edere librum putabatur ( i). » Du reste , les libraires achetoient-ils les manuscrits des auteurs ? leur pay oient-ils au moins un droit pour la publication de leurs ouvrages? faisoient-ils l’édition à leurs frais et à leurs risques ou de compte à demi ? recevoient-ils directement de l’auteur le livre à publier, ou faisoient-ils copier le premier exemplaire qui leur tomboit sous la main ? Pas un mot sur toutes ces questions.

Pour procéder avec ordre, il faut d’abord se rendre compte de ce que les Latins entendoient par éditer un livre, et la manière la plus sûre d’arriver à ce but c’est d’examiner les expressions dont ils se servoient pour désigner une publication. Publier un livre se disoit, en latin, librum edere (2), publicare (3), emittere (4), dwulgare (5), pervulgare (6;, prof erre (7), foras dare (8) ; et paroi tre, en parlant d’un livre, se disoit exire{ g). Ces expressions, et notamment emittere, proferre, foras dare , exire s’expliquent-elles suffisamment par le dépôt d’un ouvrage dans une librairie, ou par sa lecture publique ? non, sans doute. Il y a dans tous ces mots quelque chose de plus : l’idée d’un livre qui sort des mains de son auteur exit, et se répand dans le public profertur, foras datur. Lorsque Pline le jeune veut persuader à Octave de publier enfin les excellens poèmes qu’il garde en portefeuille, il lui dit : « Quant à l’édition, vous agirez plus tard « comme vous voudrez ; mais au moins récitez, les applaudisse- « mens vous engageront à publier ensuite (10). » La récitation et l’édition étoient donc deux choses parfaitement distinctes, et un ouvrage récité n’en étoit pas moins inédit. Que falloit-il donc pour qu’un livre fût censé publié? 11 falioit qu’il fût copié , affiché, mis en vente. C’est encore Pline le jeune qui nous l’apprend dans sa lettre à Suétone , dont il avoil d’avance annoncé les ouvrages. 11 presse son ami de publier enfin ses écrits et de le dégager ainsi de l’espèce d’engagement qu’il a pris lui-même envers le public : Que

(1) Yoy. p. 24 et 39.

(2) Cicéron, Ad Attic. , X 1 II, 21. Martial, passim. — (3) Plin. jun. 1, i, »

I, v? 2.__ (4) id. I , 11, 6. — (5) Cicer., Ad Attic., XII, 4o, 44 , 4 7.— (6) ld. ibid., 45. —(7) Id. ibid., XV, i3. — (8) kl. ibid.,X III, 22.

(y) Ibid., XVI, 21 .

(10) Et de editione quidem intérim ut voies : récita saltem quo magis )i~ beat emittere , etc. Épître II, x, 6

je voie enfin, dit-il, vos ouvrages affichés, que j’apprenne qu’on les copie, qu’on les lit, qu’ils sont en vente (i).

Mais la récitation en public précédoit la publication; si ce n’étoit pas une édition proprement dite , c’étoit au moins un préliminaire de l’édition. Le but avoué de cette cérémonie étoit de pressentir le jugement du public et de corriger dans un ouvrage les endroits qui n’auroient pas obtenu son approbation à la lecture. Silius Italiens , dit Pline, judicia hominum recitationibus experiebatur . L’auteur du panégyrique de Trajan étoit lui-même un grand partisan des récitations publiques ; il ne craignoit même pas de lire devant un nombreux auditoire des poésies peu compatibles avec la gravité de sa profession. « Voici, dit-il, les raisons qui m’engagent « à réciter en public : d’abord celui qui récite, par respect pour « l’assemblée, revoit ses écrits avec une attention plus scrupuleuse , « ensuite il a dans son auditoire une sorte de conseil dont le juge- « ment décide ses doutes. Il reçoit des critiques de beaucoup de « ses auditeurs ; sinon il devine aisément leur sentiment à leur « physionomie, à leurs regards, à un geste de la tête ou de la main, « à leur murmure, à leur silence. Sur de tels indices, on distingue « facilement un jugement véritable d’une approbation de com- « plaisance. De plus, si quelqu’un de mes auditeurs tient par ha- « sard à lire ce qu’il aura entendu réciter, il verra que j’ai changé « ou supprimé certains passages, peut-être d’après son avis, quoi- « qu’il ne me l’ait pas formellement exprimé (2). » « Chacun, dit « un peu plus loin le même auteur, a ses motifs de réciter. Pour « moi, je l’ai souvent dit, je le fais pour qu’on m’indique mes « fautes s’il m’en échappe , et il m’en échappe sans aucun « doute (3). » Pline parle-t-il sincèrement, ou faut-il voir, dans les passages que nous venons de citer, les détours d’une vanité hypocrite cherchant à voiler, sous le masque d’une apparente bonhomie, un amour excessif des flatteries et des applaudissemens ? C’est là ce qu’il importe fort peu d’examiner; il suffit qu’ils nous révèlent le but primitif, le but avoué des récitations publiques. Chacun sentira aisément que bien peu d’usages prêtoient aux abus autant que celui-là.

(1) Patere me videre titulum tuum : patere audire describi, legi, vænire, volumina Tranquilli mei. V, xi, 3.

(2) Plin . j., V, 111, 8, 9, 10.

(3) VII, xvu, 1.

Les récitations publiques commencèrent à Rome sous Auguste; l’usage en fut introduit par Asinius Pollion (i). Auparavant on se contentoit de lire ou de faire lire les ouvrages durant les repas, chez soi ou chez ses amis. Cicéron , par exemple , envoyant de Pouzzoles son traité de la Gloire à Atticus qui étoit à Rome, lui recommande de ne pas le publier , mais d’en noter les plus beaux endroits qu’il pourra faire réciter à table par son lecteur Salvius, devant des auditeurs bien disposés (2). Mais déjà la vanité s’étoit emparée de cette coutume, et les mauvais écrivains, sous prétexte de donner à dîner à leurs amis, leur infligeoient, comme un accessoire obligé, l’audition de leurs rapsodies (3). Cet abus, à la fois si commode et si flatteur pour la médiocrité vaniteuse, prit un rapide accroissement et finit par devenir un usage presque universel. Aussi le spirituel épigrammatiste latin, invitant à souper son ami Turannius et n’ayant à lui offrir qu’une très-maigre chère, s’engageoit, par forme de compensation, à ne lui pas faire subir l’ennui d’une lecture (4).

L’idée des réunions purement littéraires obtint en peu de temps une vogue immense. Les hommes sages ne pouvoientméconnoître ce qu’il y avoit de bon et d’utile dans la coutume de lire en public, mais ils lisoient rarement, sans apprêt, sans ostentation, et seulement devant leurs amis (5). Ils recevoient chez eux, ou bien, s’ils n’avoient pas un logement convenable, dans la maison d’un autre ;

(1) Pollio Asinius primas omnium Pvomanorum advocatishominibus scripta sua recitavit. Sénèq., excerpt. e cçmtrov. IV, proemium.

(2) De Gloria misi tibi . Custodies igitur ut soles : sed notentur eclogarii ; quos Salvius, bonos auditores naetus , in convivio duntaxat légat. Ad Attic., XVI, 2 . Enfin, voyez aussi , pour l’usage de lire dans les repas , Martial, IV, 8, v, 16 ; Flin . j . , I, xv, 2 .

(3) Tussim

Sestio ferat frigus Qui me vocal quum malum legit librum.

Catulle ed. Vossius, j>. 102 . Voyez aussi la charmante epigram me de Martial sur l’infatigable Ligurinus. III, 5o. ,

(4) Parva est cœnula, quispotest negare?

Sed linges niliil, audiesvc fictum,

Et vultu placidus tuo recumbes ;

Nec crassum dominas leget volumen.

(5) Nec recitcm quidquam , nisi amicis ; idque coactus.

Horace, satyr. I, iv, 73, cf. Plin . j . , V, 111, 1 2; VI I, xvii, 12.

ils trouvoient toujours de zélés amateurs des lettres , disposés à prêter la leur pour ces sortes de cérémonies (i). Ceux qui n’avoient point une maison à eux, qui ne pouvoient disposer de celle d’un autre, ou qui ne se contentoient pas d’un auditoire peu nombreux, récitoient véritablement en public, sous les portiques, dans les théâtres , dans les temples, dans les jardins publics, au forum, dans les bains (2), etc. Ovide, tout jeune encore, avoit lu des vers devant le peuple :

Carmina cum priinum populo juvenilia legi Barba resecta milii bisve semelve fuit (3).

Et Pomponius Secundus le tragique , lorsqu’il ne tomboit pas d’accord avec ses amis des corrections qu’il falloit faire à ses ouvrages, avoit coutume d’en appeler au peuple (4). Les poëtes de Rome avoient formé entre eux une espèce d’académie qui se réunissoit dans un lieu particulier nommé schola poetarum(5>). C’étoit là, suivant J uste-Lipse , que se faisoient leurs lectures. Ils avoient même, au dire du savant commentateur, un jour particulier où ils se réunissoient tous les ans pour resserrer, dans un repas de corps, les liens de confraternité qui les unissoient (6).

Les auteurs qui dévoient lire en public invitoient leurs amis par des lettres particulières , codicilli. Les étrangers étoient prévenus par des annonces, libelli , qu’on faisoit distribuer dans la ville, ou par des affiches écrites sur les colonnes des portiques (7). C’étoit presque une fête publique que l’annonce d’une lecture faite par lin écrivain en vogue : Lætam fecit cum Statius urbem promisitque diem (8).

(1) Juvénal, VII, 4o. Martial, IV, 6. Blin, j., VIII, xii, 1, 2.

(2) Juvénal, I, 12 ; VII, 45. Aulugelle, XVIII , 5 . Horace, satyre I, iv, 75. Pétron., p. 24, 1. 33. J.-Lipse, epist. select., lettre 46. Casaubon, Commentaires sur Perse.

(3) Tristes, IV, x, 67.

(4) Plin. j ., VII, xvii , 1 1 .

(5) Martial, III, 20 j IV, 61.

(6) Juste-Lipse, Lettre sur les re'citations , epistol. select., 46. Je n’ai pu vérifier ce fait que Juste-Lipse avance d’après l’autorite' d’Ovide, attendu que, suivant sa coutume, il ne cite pas le passage.

(7) Plin. j., III, xviii, 4. Martial, XIV, i42. Vet. scholiast. ad Horatii Art. poet. , V, 373.

(8) Juvénal, VII, 83.

Le peuple se portoit alors en foule à l’assemblée et, dans son enthousiasme frénétique, brisoit souvent les bancs de l’auditoire. C’est ce qu’exprime Juvénal au même endroit en disant de l’auteur de la Thébaïde :

Fregit subsellia versu.

Les Romains manifestoient leur approbation par des applaudissemens de divers genres. C’étoient des murmures flatteurs (bombi), des bruits de tuiles (imbrices), de vases de terre ou de tessons (testæ), espèces de castagnettes que l’on frappoit les unes sur les autres ou avec de petits bâtons (i); des cris d’encouragement, des bravos (2), enfin des baisers (3) qu’on envoyoit à l’acteur ou au lecteur qu’on vouloit applaudir. Souvent on se levoit spontanément comme pour témoigner au lecteur l’enthousiasme qu’il inspiroit (4). Le sifflet étoit, comme chez nous, l’interprète d’un auditoire mécontent (5) ; nous verrons tout à l’heure tous les moyens qu’employoient les auteurs pour conjurer cette désapprobation terrible.

C’étoitune espèce de devoir pour les pareils et les amis d’un auteur que d’assister à ses lectures (6). Pline le jeune savoit un gré infini à sa femme de ce qu’elle venoit, couverte d’un voile, écouter lorsqu’il récitait en public (7). Le même auteur raconte (8) que Passienus Paullus, poète élégiaque assez distingué, devoit un jour lire des vers devant une assemblée dont faisoit partie Javolenus Priscus en qualité d’ami intime du poète. La pièce que devoit lire Paullus commençoit par ces mots : Vous l’ordonnez, Priscus. « Moi? je n’ordonne rien , » répondit aussitôt Javolenus , qui prit pour lui l’apostrophe. Cette distraction démonta pour tout le reste de la séance la gravité de l’auditoire.

Suétone raconte une aventure analogue arrivée à l’empereur Claude; car plusieurs empereurs romains se mêlèrent d’écrire , récitèrent

(1) Sueton. in Néron., c. 20.

(2) Perse, 1, 4g. Horace, Art. poe't., vers 428.

(3) Martial, J, 4 et 77 .

(4) Martial, X, 10. Plin. j., VI, 17.

(5) Cicer., pro Roscio comædo , c. 11. AdAtticum, II, 18, 19. Horace, satyr. I, 1, 66.

(6) Voy. Plin.,epist. I , xm, 6 et passim.

(7) Plin. IV, xix, 3.

(8) VI, xv.

en public et assistèrent aux récitations (i). Claude, dans sa jeunesse, avoit écrit une histoire d’après le conseil de Tite-Live et avec l’aide de Sulpicius Flavus ; il commençoit à la réciter devant un nombreux auditoire, lorsqu’un des bancs de l’amphithéâtre, s’étant brisé par le poids d’un des assistans, entraîna dans sa chute plusieurs des gradins inférieurs. Tout le monde de rire et Claude tout le premier, si bien qu’il ne put reprendre assez de gravité pour faire écouter convenablement sa lecture.

Ces petits faits et quelques autres que nous trouvons dans Pline ne sont pas de nature à prouver qu’il y eût à Rome un grand zèle pour les lectures publiques, surtout dans la classe des auditeurs : on y assistoit par habitude, tout en maugréant contre l’usage , comme beaucoup de personnes chez nous s’astreignent aux visites du ier janvier, tout en appelant de leurs vœux l’abolition de cette assujettissante coutume. Parmi les invités, les uns ne venoient pas du tout, les autres faisoient un acte de complaisance forcée et regardoient comme du temps perdu celui qu’ils passoient à écouter une lecture ; aussi ne se piquoient-ils pas d’une grande exactitude. Ils musoient longtemps à la porte de l’auditoire, faisoient demander si le lecteur étoit arrivé, s’il avoit débité sa préface, si son livre avançoit. Alors seulement ils entroient, lentement et les uns après les autres. Ils s’assey oient, mais du reste pas d’attention, pas un mot d’encouragement, pas un geste d’approbation, et, comme nous l’avons vu, ils saisissoient toutes les circonstances qui pouvoient faire diversion à l’ennui du récit. La plupart même quittoient la séance avant la fin, les uns en dissimulant autant que possible leur sortie, les autres ouvertement et sans gêne (2). Cette indifférence ne refroidissoit pas le zèle des auteurs, et chacun des jours des mois d’avril, de juillet et d’août, spécialement consacrés sans doute à ces solennités, étoit marqué par une lecture publique (3).

Les plus mauvais écrivains n’étoient pas les moins zélés , et s’il faut en juger par quelques traits satyriques de Martial, de Juvénal et d’Horace, les Francaleu n’auroient pas manqué aux poètes comiques de l’ancienne Rome qui auroient voulu composer une métro-

(1) Suétone, Vie d’Auguste, c. 85. Vie de Néron, c. 20. Capitolin, Vie de Pertinax, c. 11. — Lampride, Vie d’Alexandre Sévère, c. 35. — Plin, j,7 I, xiii, 3.

(2) Voy . Plin. j ., I, xiii ; VI, xvti .

(3) Id., I, xiii, 1 ; VIII, xxi, 2. Juvénal, III, 9.

manie. Pour ces récitateurs fanatiques tous les endroits étoient bons : dans des thermes publics, au milieu du forum, ils étoient tout aussi à Taise que dans leur propre maison (i). Martial a personnifié, sous le nom d’un certain Ligurinus, cette malheureuse manie de récitation qui faisoit de chaque petit poète un fléau pour ceux qui l’approchoient. Nous ne pouvons résister au désir de rapporter, quoiqu’elle soit un peu longue, la première des trois épigrammes consacrées à ce personnage.

Occurit tibi nemo quod libenter ,

Quod, quacumque venis, fuga est et ingens Girca te, Ligurine, solitudo,

Quid sit scire cupis? Nimis poeta es ;

Hoc valde vitium periculo.sum est.

Non tigris catulis citata raptis ,

Non dipsas medio perusta sole ,

Nec sic seorpius improbus timetur,

Nam tantos, rogo, quis ferat labores?

Et stanti legis et legis sedenti.

Currcnti legis et legis cacanti.

In thermas fugio , sonas ad aurem .

Piscinam peto, non licet natare.

Ad cœnam propero, tenes euntenu Ad cœnam venio ; fugas sedentem .

Lassus dormio; suscitas jacentem .

Vis quantum facias mali videre?

Vir justus , probus , innocens . . . timeris (?.).

Rome étoit pleine de pareils personnages à qui rien ne coutoit pour se produire. Louer à grands frais une maison , des bancs et des chaises, et disposer une salle en amphithéâtre, briguer des auditeurs, répandre des annonces, s’épuiser enfin en démarches et en frais de tout genre (3), telles étoient les conditions auxquelles on se soumettoit pour un triomphe d’un instant.

On ne peut, sans un vif sentiment d’intérêt et de curiosité, lire dans les poètes satyriques de l’époque, et les prétentions des auteurs, et leurs minauderies devant le public , et les précautions prises d’avance pour se ménager un succès. Nous ne sommes plus alors dans la Rome d’Auguste ; on diroit que Martial, Perse et Ju-

(i) Horace, satyre I, iv, 75.

(a) III, 45; cf.,47 et 5o.

(3) Juvénal, VII, 45. Tacite , de Orator. , 9.

vénal ont deviné nos vanités de salon et nos intrigues de coulisses. Entrons dans cet Athénée romain, vaste amphithéâtre dont les gradins s’élèvent jusqu’au toit (i). Devant un public nombreux est assis le récitateur, sur un siège élevé (2) ; il est peigné avec soin, revêtu d’une robe blanche toute neuve ; à sa main gauche brille une pierre précieuse (3) ; son cou est entouré d’une cravate en laine ou en fourrure prouvant, au dire de Martial, qu’il lui est aussi difficile de parler que de se taire (4'l* Pour entretenir la pureté de sa voix, il se rince le gosier avec une liqueur émolliente (5). Il tire enfin de son sein un énorme volume et commence à réciter du bout des lèvres , avec des yeux mourans, des airs de tête langoureux, une voix efféminée, une manière de prononcer pleine d’affectation (6). Quelquefois le lecteur s’interrompoit, et , avec un regard où petilloit la plus vive impatience de poursuivre sa lecture : « Je « finirai, disoit-il, si vous le désirez. » — Continuez, continuez, lui crioient ceux même qui auroient voulu le voir cesser à l’instant (7). Et l’auteur enchanté reprenoit son récit, que coupoientde temps à autre des applaudissemens de commande. Dans beaucoup d’auditoires les gens qui témoignoient le plus vif enthousiasme étoient ceux qui écoutoient le moins. Leurs yeux étoient constamment fixés, non sur le lecteur, mais sur un des auditeurs dont ils épioient les signes. Celui-ci étoit le mésoclioros ou chef de claque : un geste de sa main commandoit les bravos (8) à des esclaves, à des affranchis, à des malheureux qui, pour trois deniers, un repas ou un habit neuf, s’étoient d’avance engagés à applaudir et avoient été répartis dans tous les rangs de l’amphithéâtre (9). Mais voici

(1) Sidoine Apoll., Il , 9; IX, i4

(2) Perse ,1, 17.

(3) Id. ibid.j i5.

(4) Qui récitât lana fauces et colla revinctus

Hic se posse loqui posse tacere negat.

Martial, VI, 4i .

Cette cravate se nommoitybca/e (Id . , XIV, 1 4î). Martial dit ailleurs qu’elle seroit plus convenablement place'e sur les oreilles des auditeurs qu’autour du cou de celui qui récite. IV, 4o.

v (5) Perse, 1,17.

(6) Id, , ibid.t 18, 33 sq. 98, io4sq.

(7) Sénèque, epist. 95.

(8) Plin . j ., II, xiv, 7 .

(9) Juvénal, VI I, 43. Perse, I, 53 . Pline , 1., c. Pe'tron., p. 4, 1. 27, ed. I.otich.

une manière bien plus piquante de se ménager un brillant succès, nous en devons la connoissanceàCasaubon(i), qui lui-même l’a empruntée à Philostrate. Un financier ignorant et qui se piquoit de littérature aimoit fort à réciter ses écrits en public , et tenoit surtout à faire sensation dans son auditoire. Lorsqu’il prètoit de l’argent, il stipuloit d’abord un honnête intérêt , mais ajoutoit toujours au prêt une condition sine qua non, h savoir que l’emprunteur viendroit l’écouter et l’applaudir ; si quelqu’un y manquoit, il le poursuivoit en justice pour inexécution d’une clause essentielle du contrat.

Nous avons cru devoir entrer dans quelques détails sur les lectures publiques, parce qu’elles étoient dans le principe, et qu’elles furent toujours pour les auteurs sérieux, une institution utile, un moyen efficace d’améliorer leurs ouvrages, et le préliminaire obligé de l’édition proprement dite (2); venons maintenant à l’édition.

Un auteur a aujourd’hui trois manières de se défaire d’un ouvrage inédit : c’est de le vendre, de le donner ou de le publier à ses frais. On peut d’abord poser en fait que les libraires de Rome n’achetoient pas les manuscrits des auteurs ; les seuls ouvrages qui se vendissent inédits étoient les pièces de théâtre (3) , encore étoientelles achetées , non par les libraires, mais par les comédiens ou les personnes qui donnoient des jeux au peuple.

Nous lisons cependant dans Suétone que le grammairien Pompilius Andronicus, retiré à Cumes . se trouva dans un tel dénûment, qu’il fut forcé de vendre à quelqu'un , pour 16 mille sesterces (3,960 fr.) , un ouvrage capital intitulé elenchi annalium , ou annales elenchi (4). Pompilius Andronicus étoit contemporain d’Antoine Gniphon , lequel enseignoit à Rome du temps de Cicéron (5). Or, à cette époque, il y avoit bien des copistes, librarii , qui transcri voient et vendoient les livres qui tomboient entre leurs mains ; mais il n’est pas bien certain qu’il y eut encore des entrepreneurs de publications en grand, des libraires proprement dits, puisque le mot de bihliopola ne se montre, dans les auteurs latins ,

(1) Comment, sur Perse, p. 98.

(s) Plin . 3 un., III, x et xv ; V, xm et passim.

(3) Aulugelle, III, 3. Juvénal, VII, 90 sq.

(4) Adeo inops atque egens, ut coactus sit præcipuum illud opusculum annaliam elenchorum sedecim miilibus nummura cuidam vendere. Suéton.,de Illustrib. gra mm., c. S.

(5) îd., ibid., c. 7 et 8.

qu’à partir du siècle d’Auguste. D’ailleurs, dans le passage de Suétone, il n’est pas question de libraire; l’ouvrage de Pompilius Andronicus fut vendu, dit-il simplement, à quelqu’un, et ce quelqu’un n’étoit pas un éditeur de profession , puisque le livre seroit resté inconnu si le grammairien Orbilius ne l’avoit racheté dans la suite et publié sous le nom de son auteur ( i ). L’acheteur étoit peut-être un de ces hommes qui, jaloux de se faire à peu de frais une réputation d’écrivain, aclietoient les livres d’autrui et s’en attribuoient le mérite (2) ; peut-être éloit-ce bien réellement un auteur qui avoit besoin pour ses travaux du livre d’Andronicus, et auquel ce dernier, à cause de son indigence, étoit forcé de vendre les documents que Salluste recevoit en pur don du grammairien Ateius (3j.

On pourroit nous opposer encore un autre passage de Sénèque , le seul qu’on ait allégué jusqu’ici avec quelque apparence de raison, pour prouver que les auteurs vendoient leur manuscrit aux libraires. Après avoir accumulé une foule de subtilités sur les diverses manières de posséder , Séncque ajoute : « Nous disons que « les ouvrages de Cicéron lui appartiennent; Dorus , le libraire, « prétend qu’ils sont à lui, et ces deux propositions sont vraies : « l’un peut les revendiquer comme auteur , l’autre comme ache - « teur , et on peut dire avec raison qu’ils sont à l’un et à l’autre, « car ils appartiennent à chacun d’eux d’une manière différente. « De même Tite-Live peut acheter ou recevoir en présent ses ouït vrages du libraire Dorus (4). » A la rigueur , on concevroit ici la mention de Tite-Live , comme d’un homme vivant, car l’historien de Padoue n’est mort qu’en 770 de Rome, et Sénèque avoit alors quinze ou dix-huit ans ; encore faudroit-il qu’il eût écrit son Traité des bienfaits à cet âge et non, comme on le croit généralement, après la mort de Claude Mais, comment supposer qu’un libraire du temps de Sénèque ait pu acheter la propriété des œuvres de Cicéron? Si l’on n’admet pas l’explication que nous avons don-

(1) Quos libros Orbilius suppressos redemisse se dixit , vulgandosque curasse nomine auctoris.

(2) Martial, I, 67 .

(3) Suétone, Quvr. oit., c. 10.

(4) Libros diciinus esse Ciceronis : eosdem Dorus librarius suos vocat et utrumque vernm est. Alter illos tanquara auctor, alter tanquam emptor asserit;acrecteutrîusquedicuntur esse. Utriusque enim suntsed non eodem modo. Sicpotest T. Livius a Doro accippre aut emere libros suos. Debeneficiis, VO, 6.

née ailleurs du mot emptor (i), dans ce passage, il faudra convenir au moins qu’il y a ici une altération du texte qui ne permet pas d’en tirer une conjecture plausible.

Revenons à notre assertion. Nous pensons qu’il n’y avoit entre les auteurs et les libraires aucune relation d’intérêt, et , quoique nous ne puissions appuyer ce sentiment que sur des preuves négatives , elles nous paraissent tellement convaincantes qu’elles engendrent à nos yeux une certitude.

Stace, dont la 'l'hébaide , lue en public, mettoit en mouvement Rome tout entière et soulevoit, dans un immense auditoire, un frénétique enthousiasme , Stace étoit obligé , pour avoir du pain , de faire des tragédies (2). Les vers de Martial eurent une vogue inouïe; il jouit, de son vivant, d’un renom que bien peu d’auteurs obtenoient après leur mort; mais il vécut toujours pauvre (3). Tout chevalier romain qu’il étoit, il se trouvoit dans l’obligation, et n’en rougissoit pas, de demander à Partlienius une robe neuve , et , quand il l’avoit obtenue , il lui falloit encore mendier le manteau (4). Aussi, disoit-il lui-même : Que me sert que nos soldats lisent mes vers au fond delaDacie, que mes épigrammes soient chantées dans la Bretagne ? ma bourse n’en est pas mieux garnie , nescit sacculus ista meus (5). Mais il faut bien remarquer que ni Martial , dans ses plaintes fréquentes sur la pénurie de ses finances, ni Ju vénal, dans la satyre sur la misère des gens de lettres, ne songent à accuser les libraires. Dans les relations de ces derniers avec les auteurs, la part de chacun étoit faite : au libraire l’argent, à l’écrivain la gloire. Ce partage est clairement exprimé dans ces vers de l’Art poétique d’Horace :

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci Lectorem delectando pariterque monendo.

Hic meret sera liber Sosiis ; hic et mare transit Et longum noto scriptori prorogat ævum.

Et Tacite, dans son dialogue sur l’orateur (6) : « Les vers,

(1) Voy. p. 175.

(2) Juve'nal, VII, 86 sqq.

(3) Martial, Y, i3.

(4) Id., VIII, 28; IX, 5o.

(5) Id., XI, 3.

(6) Ch. IX.

« dit-il, ne conduisent point aux honneurs , iis ne mènent point à « la fortune ; tout leur fruit se borne à un plaisir court, à des louan- « ges frivoles et stériles. » Et plus bas : « La renommée, à laquelle « les poètes sacrifient tout , et qu’ils avouent être le seul prix de « leurs travaux, quod unum pretium omnis sui laboris fuient ur , « n’est pas autant le partage des poètes que des orateurs. »

Cependant un auteur ne pouvoit pas sustenter sa vie matérielle avec le seul espoir d’une immortalité douteuse, et, puisqu’il consacroit tout son temps à des travaux littéraires, il est probable qu’il devoit en retirer quelque profit, u Les anciens auteurs, dit Mar- « tial (i), ne se contentoient pas de la gloire. » Mais vendoientils leurs ouvrages? Non ; ils en attendoient le prix de la générosité des grands, minimum vati munus Alexis erat. Dans les républiques grecques, les poètes cliantoient les vainqueurs des jeux publics et en attendoient leur salaire; dans les royaumes, ils vendoient leur muse aux monarques qui vouloient l’acheter, et l’avarice des princes leur valoit souvent d’amères satyres (2). A Rome, les poètes spéculoient sur la vanité des empereurs et des grands. Dans la pièce de vers où Martial se plaint que sa bourse se ressente si peu de la vogue de ses livres, que demande-t-il? des libraires plus généreux? Nullement. Il désire que les destins donnent à Rome un nouveau Mécène, comme ils lui ont envoyé un nouvel Auguste dans la personne de Nerva (3). D’où vient, suivant Juvénal, la détresse des gens de lettres ? C’est que Rome n’a plus des Mécène, desProculeius, des Fabius, des Lentulus, des Cotta (4)- Pline le jeune fournit généreusement à Martial les frais de son voyage, lorsque le célèbre épigrammatiste quitta Rome pour se retirer dans sa patrie. « Je l’ai « fait, dit-il, et par amitié, et par reconnaissance des vers qu’il a « composés à ma louange. Autrefois , les vers en l’honneur d’un « particulier ou d’une ville valoient au poète de l’argent ou des « honneurs; mais cette belle et excellente coutume s’est perdue « comme tant d’autres : car, en cessant de mériter des éloges, nous « en sommes venus à regarder les éloges comme des choses vaines « et ridicules (5) . » Heureusement Auguste avait cultivé et encou-%

(1) Epigr . V, xvi , 11 .

(2) Voyez la xvie idylle de The'ocrite.

(3) Epigr. XI, iii, 9.

(4) Satyre, VII, v, 9! .

(5) Plin. j. , III, xxi, 3 .

ragé les lettres : qui ne connoît les marques de faveur que reçurent de lui Virgile et Horace ? Ses bienfaits se répandoient même sur des auteurs plus obscurs Un pauvre poète grec avait l’habitude de l’attendre à la porte de son palais et de lui remettre une courte pièce de vers à sa louange. Fatigué de ce manège , dont il faisoit probablement semblant de ne pas comprendre le but, l’empereur prit un jour un morceau de papier, y traça une courte épigramme, et la remit au Grec en échange de la sienne. Le poète la prend, la ht, la loue avec enthousiasme, et, tirant de sa bourse quelques misérables pièces de monnoie, s’empresse de les présenter à César, en lui exprimant un vif regret de ne pas pouvoir lui offrir davantage ; cette fois Auguste fut obligé de comprendre, il fit compter au rusé poète cent mille sesterces (2.4 mille francs) (1). Les successeurs d’Auguste suivirent son exemple et récompensèrent les hommes de lettres, tantôt par des honneurs, tantôt par des présents. Domitien enrichit Quintilien et paya généreusement les flatteries de Martial ; Trajan combla de faveurs Pline le jeune, et Vespasien donna en une seule fois àSaleius 5oo mille sesterces (i23 mille francs). Tacite, qui rapporte ce dernier trait, ajoute : 11 est beau, sans doute, de mériter, par ses talens , les libéralités du prince ; mais combien n’est-il pas plus beau encore, si notre fortune nous impose des besoins, de ne recourir qu’à soi, de n’implorer que son génie, de n’avoir que soi pour bienfaiteur ? Celte ressource qu’avoient les orateurs manquoit donc aux poètes. Aussi, sans les libéralités des empereurs, ils n’auroienteu, dit Juvénal(2j, d’autre parti à prendre que de se faire garçons de bains, mitrons, crieurs publics, délateurs ou faux témoins Ils n’auraient certainement pas été réduits à une aussi triste condition, s’ils avoient pu vendre leurs manuscrits aux libraires, et partager avec ces derniers les bénéfices de la publication des ouvrages èn vogue. Mais l’idée même d’une spéculation pareille n’existoit pas à Home; car, dans l’état de détresse où étoient les littérateurs , leur verve satyrique, qui s’exerçoit sans gêne contre la lésinerie des grands, n’auroit pas épargné l’avarice des libraires.

^ S’il falloit encore d’autres preuves pour établir que les auteurs ne trafiquoient pas de leurs livres , nous en trouverions une sans réplique dans le silence des lois sur la propriété littéraire. En ad-

(1) Voy. 31acrobe, Satura. II, 5 in fin.

(2) J il vénal. Vif 1 sqq

mettant que ia condition des éditeurs dans l'antiquité iiît absolument la meme que celle de nos éditeurs modernes , il faudrait admettre aussi que les ouvrages de l’esprit étoient, comme chez nous , une propriété dont l’exploitation étoit aliénable , soit à terme, soit pour toujours. Mais des transactions de cette nature ne pouvoient évidemment avoir lieu que sous l’égide d’une législation spéciale, qui réglât et garantît les droits respectifs de l’auteur et de l’éditeur, du propriétaire et de l’usufruitier. Or cette législation n’a jamais existé ; on n’en trouve aucune trace dans le vaste recueil des lois romaines, depuis les lois des Douze Tables jusqu’aux dernières uovelles des empereurs d’Orient.

Il restoit donc aux écrivains l’alternative ou de publier leurs ouvrages à leurs frais ou de les donner à un libraire qui se chargeât de l’édition. Le premier moyen a été rarement employé, mais il l’a été sans aucun doute. Les riches Romains qui, comme Grassus et Atticus, avoient un grand nombre d’esclaves lettrés, n’avoientpas besoin d’une entremise étrangère lorsqu’ils vouloient publier un écrit. Dire que Cicéron avoit aussi ses copistes , c’est dire en même temps qu’il a été souvent lui - même l’éditeur de ses propres ouvrages. Nous trouvons des exemples de cette manière de publier, meme à une époque où le commerce de la librairie avoit déjà pris un assez grand développement. Du temps de Pline le jeune , un certain Regulus, plutôt par ostentation que par un vrai sentiment de douleur et de regret, avoit composé un livre sur la mort de son fils : d’abord il le lut publiquement à Rome, ensuite il le fit transcrire à mille exemplaires et l’expédia dans toute l’Italie et dans les provinces (i). Mais ce mode de publication dut, nous le répétons, être fort rare aussitôt qu’il y eut des libraires soigneux et en nombre suffisant ; car les bons auteurs n’avoient pas besoin d’y avoir recours ; les mauvais dévoient rarement en avoir les moyens.

Arrivons donc au troisième mode de publication et à la véritable condition des libraires. Ceux-ci étoient, en thèse générale, des gens qui recevoient gratuitement des auteurs les ouvrages inédits, qui les faisoient transcrire à leurs risques et périls et qui s’indemnisoient des frais de publication en percevant seuls tous les bénéfices de la vente. Ils avoient, comme on voit, sur les éditeurs modernes cet avantage, qu’en aucun cas ils n’exposoient rien au

(») Plin . j . . IV, vu, 2 .

delà du prix de la main-d’œuvre et de la matière première des livres. Nous pouvons maintenant donner une nouvelle preuve à l’appui d’un fait que nous avons avancé ailleurs, à savoir qu’Atticus étoit, même pour Cicéron, un véritable libraire. On ne contestera pas que le noble chevalier, dans l’édition des ouvrages de son ami, ne fournît au moins la main-d’œuvre; la chose est trop bien connue : ce qui l’est moins , c’est qu’il faisoit aussi les avances du matériel. Cicéron avoit composé ses Académiques en deux livres, et l’édition en étoit déjà commencée, lorsqu’il s’avisa de les refaire sur un nouveau plan et de les mettre en quatre livres. En annonçant à Atticus ce remaniement, il lui dit : Les copies que vous avez des anciennes Académiques sont maintenant inutiles, mais vous supporterez aisément cette perte { i); et aussitôt il se met à faire l’éloge de son nouvel ouvrage , qui égale, à son avis, ce que les Grecs ont écrit de plus parfait. L’intention de Cicéron est évidente , il cherche à consoler Atticus d’une dépense inutile, en lui prouvant que la vente du nouvel ouvrage, plus travaillé que le précédent, le dédommagera amplement d’une perte d’ailleurs peu considérable.

Quelquefois les travaux des auteurs étoient rendus publics à leur insu, et leur nom seul suffisoit pour donner la vogue à cette édition. Une des causes qui engagèrent Quintilien à publier ses Institutions oratoires, ce fut qu’on colportoit dans Rome deux livres sur l’éloquence, qui étoient bien de lui à la vérité, mais qui n’avoient pas été destinés à voir le jour et dont lui-même n’avoit pas surveillé l’édition. C’étoient des leçons qu’il avoit publiquement prononcées; sténographiées par ses élèves, elles avoient été, sans son aveu, livrées à la publicité. Quintilien, du reste, ne trouve rien à redire à ce procédé, sinon qu’il n’auroit pas fallu mettre au jour un travail fait pour rester inédit ; mais ces bons jeunes gens , dit-il, c’est l’intérêt qu’ils me portent qui les a fait agir (2)! Nouvelle preuve que les Romains n’avoient pas l’idée de ce que nous appelons lapropriétélittéraire. Trois siècles après, nous retrouvons encore un fait du même genre. Pammaque, ami de saint Jérôme, faisoit son possible pour supprimer à Rome tous les exemplaires de l’ou-

(1) Tu illam jacturani feres aequo animo, quod ilia quæ habes de Academicis frustra descripta sunt. Ad Âtticum, XIII, i3.

(2) Boni Juvenes sed nimiurn amantes mei temerario editionis honore vulgaverunt, Quintib Proemium, ad Marcellum .

vrage écrit contre Jovinien par le célèbre solitaire de Bethléem , ouvrage qui devoit nuire à son auteur dans l’opinion publique, à cause de l’extrême sévérité avec laquelle l’institution du mariage y est appréciée. Saint Jérôme, tout en remerciant son ami, le prévient que ses efforts sont inutiles, que plusieurs exemplaires de son livre sont répandus en Orient, qu’on y en a même apporté de Rome; car, ajoute-t-il, à peine ai-je écrit quelque chose, que mes amis ou mes envieux s’empressent de le publier { i).

Les libraires se tenoient au courant des besoins et des caprices du public lettré, soit par les réunions qui avoient lieu dans leurs boutiques, soit par les récitations qu’ils suivoient sans doute avec une grande assiduité; ils pouvoient ainsi calculer à l’avance les chances d’écoulement qu’auroit tel ou tel ouvrage. Aussi, lorsqu’il se présentoit une spéculation avantageuse , n’épargnoient-ils ni les visites, ni les sollicitations, ni les flatteries pour obtenir de l’auteur le précieux manuscrit dont la publication leur promettoit quelques avantages. « Il faut publier quelque chose, dit Pline le jeune, il le « faut pour plusieurs raisons, surtout parce que les livres que j’ai « déjà mis au jour sont très- répandus , quoiqu’ils n’aient plus le « mérite de la nouveauté. C’est du moins ce que disent les libraires « et peut-être veulent-ils me flatter. Mais qu’importe si , en « me trompant, ils me rendent mes études plus chères (2)? »> Un document unique en son genre, et que pour cela même on nous permettra de rapporter en son entier, c’est la lettre par laquelle Quintilien , pressé par le libraire Tryphon, lui confie enfin la publication de ses Institutions oratoires (3). En voici la traduction : « Vous me sollicitez chaque jour, et avec de vives instances (4), de « commencer enfin l’édition des livres sur l’art oratoire, que j’avois « composés pour mon cher Marcellus. Je ne pensois pas encore « avoir suffisamment mûri cet ouvrage ; j’y ai travaillé, vous le sa- « vez, un peu plus de deux ans, distrait d’ailleurs par de nom- « breuses affaires ; encore ce temps a-t-il été consacré moins à la « composition qu’aux recherches presque infinies et aux innom-

(1) Epist. ad Painra., vet. edit. 52.

(2) Nisi tamen auribus nostris bibliopolæ blandiuntur. Sed sauc blandiantur , dum, per hoc mendacium , nobis studia nostra commcndent. Plin., I, 11, 6.

(3) Elle est imprimée en tête de l’ouvrage.

(4) Efïlagitasti quotidiano convicio.

« brables lectures qu ’exigeoit le plan que je m’étois tracé. D'un « autre côté, me conformant au précepte d’Horace qui, dans son « Art poétique, conseille de ne pas précipiter l’édition, mais de la « renvoyer à la neuvième année , je laissois reposer mon travail « pour donner à l’amour-propre d’auteur le temps de se refroidir;

« je voulois alors revoir plus scrupuleusement mon livre et l’exa- « miner avec l’impartiale attention d’un lecteur désintéressé. Mais, »• si le public le demande avec autant d’instances que vous me l’af- « fu mez, livrons au vent les voiles , coupons le câble et souhaitons “ au navire un heureux voyage. Surtout que les copies soient aussi « correctes que possible ; je me confie beaucoup pour cela dans votre exactitude et votre diligence. » Nous avons déjà montré ailleurs combien les anciens attachoient de prix à la correction des îiv res. Le premier moyen d’obtenir cette qualité précieuse étoit d’avoir un bon original, et comme cet original étoit fourni par l’auteur, celui-ci devoit l’écrire ou le faire écrire sous ses yeux et en surveiller la confection avec une attention scrupuleuse. Cicéro11 ^aisoit transcrire ses ouvrages par ses propres copistes avant de les livrer à Atticus, et il n’envoyoit à ce dernier, pour les publier définitivement, ces premières’ copies qu’après une sévère révision. « Les livres que je dédie à Varron, dit-il, sont terminés ; on cor- « lige seulement les fautes des copistes (i). » Nous voyons, dans un autre passage, que l’orateur romain avoit fait aussi transcrire par ses propres écrivains le traité de Finibus , avant d’en confier l’édition à son ami (2). Mais les soins que prenoient les auteurs de revoir sévèrement les exemplaires de leurs livres, qui dévoient servir d’originaux dans les ateliers du libraire, ne dispensoient pas celui-ci de faire collationner encore chacune des copies exécutées par ses ouvriers. Strabon (3) reproche pourtant aux libraires de Home et d’Alexandrie de ne pas s’astreindre à ce soin indispensable. En effet, la collation pouvoit être faite de deux manières : ou bien chaque copie étoit lue successivement à haute voix par un copiste, tandis qu’un autre suivoit sur l’original ; ou bien ? pendant que l’original étoit lu à haute voix, un certain nombre de

(1) Libriad Varronem sunt detexti tantum librariorüm menda tolluntur. Ad Attic., xiii, a3.

(2) Ibid., xiii, 21

(3) XIII, ao4 et 4 19.

copistes suivoient la lecture sur autant de copies. La collation exigeoit ainsi ou beaucoup de temps ou beaucoup de monde, et dans aucun cas elle ne devoit plaire à celui qui faisoit de la librairie un pur métier, et dont le but étoit, sans s’inquiéter du plus ou moins de perfection, de faire beaucoup en peu de temps. Mais il faut cependant croire que dans le nombre des libraires il s’en trouvoit quelques-uns assez zélés pour les lettres, ou assez jaloux de l’honneur de leur maison, pour chercher à répandre autant que possible des livres irréprochables sous le rapport de la correction et de l’exactitude du texte. La dernière phrase de la lettre de Quintilien, que nous avons rapportée plus haut, sembleroit prouver que Tryphon étoit de ce nombre.

Ordinairement les anciens ne publioient un ouvrage que lorsqu’il étoit entièrement terminé ; nous en avons déjà vu un exemple dans le cours de rhétorique de Quintilien. Cicéron ne livra ses Académiques à son éditeur Atticus que lorsque l’ouvrage fut complet. De même on ne peut douter que l’Enéide de Airgile, dans laquelle on trouve un assez grand nombre de vers inachevés, n’ait été publiée d’un seul coup, après la mort de l’auteur. Mais , comme chaque livre d’un ouvrage formoit un volume, il arrivoit quelquefois, surtout pour les pièces détachées, que les publications se faisoient par livraisons C’est ainsi qu’ont paru successivement les quatorze livres d’épigrammes de Martial ; on peut s’en convaincre en lisant les premières épigrammes de chaque livre. Le même mode de publication étoit parfois employé pour les histoires. C. Fannius mourut, au rapport de Pline le jeune (i), après avoir publié trois livres de l’histoire des proscriptions de Néron, et laissant son ouvrage incomplet.

Il y auroit sans doute de la folie à méconnoître la supériorité immense de nos moyens de publication sur le procédé unique employé dans l’antiquité : il y a loin du foibie roseau des copistes à la miraculeuse puissance de la presse; et cependant, en y regardant de plus près, on se prend à ne plus mépriser autant les moyens si bornés, l’instrument si imparfait des éditeurs antiques. Pour tout ce qui ne tient pas à la rapide diffusion des ouvrages, il est peu d’avantages que l’imprimerie puisse disputer à l’écriture à la main. On trouveroit presque dans tous les siècles des manuscrits qui,

pour la propreté, la régularité, la correction de l’écriture , la profusion, l’élégance et la richesse des ornemens, le disputeroient aux plus belles impressions. Quant à ce que nous appellerons les tours de force de la presse, nous doutons qu’elle puisse présenter quelque chose d’aussi extraordinaire que cet exemplaire manuscrit de l’Iliade et de l’Odyssée, qui entroit dans une coquille de noix (i). Le véritable triomphe de l’imprimerie , c’est qu’elle peut faire beaucoup en très-peu de temps. Ici l’écriture à la main a évidemment le dessous, et néanmoins elle fut peut-être, dans l’antiquité, plus active qu’on n’est généralement porté à le croire. Martial, énumérant les avantages d’un livre court, dit d’abord que le copiste peut le transcrire en une heure, una per agit librarius hora (2). Il s’agit de son 2e livre, composé de 93 épigrammes formant ensemble 54o vers. Le poète exagère sans doute la rapidité du copiste : ajoutons donc 3 heures et donnons à chaque écrivain 4 heures pour transcrire 54o vers. Supposons, de plus, que, dans l’atelier du libraire, cinq copistes, sous la dictée d’un lecteur, soient occupés à transcrire le 2e livre de Martial et qu’ils travaillent 8 heures par jour, ils auront fait 10 exemplaires chaque jour et 3oo exemplaires en un mois.

Un autre avantage de la forme des éditions dans l’antiquité, c’est qu’en tout état de choses l’auteur pouvoit faire des corrections à son livre, et que ces corrections étoient à l’instant reportées sur tous les exemplaires de l’ouvrage qui étoient encore en magasin. Nous avons cité le passage des lettres de Cicéron où il prie Atticus d’employer trois de ses copistes à effacer un mot dans le plaidoyer pour Ligarius (3). Voici un autre passage non moins remarquable , pris à la même source : « Vous lisez mon traité de l’orateur et je vous « en suis bien reconnaissant ; je le serai encore davantage si, non- « seulement dans vos exemplaires, mais dans ceux des autr rs, vous « voulez remplacer le nom d’Eupolis par celui d’Aristophane (4). » Que signifient les mots non modo in libris tuis sed eliam in aliorum ? L’éditeur, en pareil cas, faisoit-il annoncer les corrections importantes , afin que les personnes qui déjà avoient acheté l’ouvrage

(1) Plin. l’ancien, VII , 2» .

(2) Martial, II, 1, 5 .

(3) Voy . plus haut, p. 174 ,

(4) Ad Attic., XII, Ü.

pussent elles-mêmes le corriger? c’est ce que nous n’osons décider* Mais il n’en est pas moins constant qu’on pouvoit corriger et qu’on corrigeoit, en effet, les livres avant que l’édition fût épuisée et qu’on songeât à en faire une nouvelle. Aux exemples que nous avons cités, l’on peut ajouter une lettre adressée par Pline le jeune à Népos. Celui-ci, ayant acheté quelques ouvrages de Pline, y avoit vraisemblablement trouvé beaucoup de fautes ; il s’empressa d’en prévenir l’auteur, qui promit de les faire corriger (i). On conçoit, d’après ce que nous avons dit ailleurs sur les palimpsestes, que de simples corrections ne dévoient offrir aucune difficulté, puisqu’on avoit le moyen d’effacer la première écriture sur une feuille entière et d’employer une seconde fois cette même feuille comme si elle n’eût jamais servi. Aussi Cicéron, après avoir fait faire l’original de ses Académiques , écrivoit-il à Atticus , en le priant de bien considérer s’il falloit décidément dédier l’ouvrage à Yarron : « Quoique « les noms soient déjà écrits , il est, disoit-il, facile de les effacer « ou de les remplacer par d’autres (2). »

Les changemens faits par les auteurs à leurs livres ne sebornoient pas à de simples corrections, ils y ajoutoient quelquefois des notes, probablement en marge, et des variantes en interlignes. Pline, envoyant un de ses ouvrages à Minucius, avoit prévenu les critiques qu’il prévoyoit pour quelques expressions ambitieuses, en écrivant, au-dessus, des locutions un peu plus simples, quoiqu’il fût loin d’approuver ces changemens appropriés au goût de son ami (3).

L’exemplaire sur lequel l’auteur avoit, de sa main, écrit des notes et indiqué des corrections à faire, acquéroit par cela même un prix plus élevé que les autres : c’est ce que nous apprenons d’une épigramme de Martial contenant l’envoi de ses sept premiers livres avec des notes et des corrections autographes :

Septem quos tibi mittimus libellos

Auctoris calamo sui notatos ;

Hæc illis prætium facit litura (4).

(1) Petis ut libellos meos, quos studiosissime comparasti, recognoscendos emendandoscjue curem ; faciani . IV, xxvi, 1 .

(2) Etsi nomina jam facta sunt ; sed vel induci vel mutari possunt. Ad Attic., XIII, i4.

(3) Laudabor in eo quod adnotatum invenies , et suprascripto aliter expliciturn, etc. VII, xii , 3. Peut-être le mot adnotatum indique-t-il les signes de correction, nota?, qu’on mettoit en marge des volumes,

(4) Epigr., VII, 17.

Une autre épigramme du meme poète (i) témoigne encore du prix qu’on attachoit, à Rome, aux pièces écrites par la main même d’un auteur en réputation. L’écriture de telle ou telle personne se nommoit chirograplius. Suétone se sert de ce mot lorsqu’il dit qu’ Auguste ne séparoit pas les mots en écrivant quelque chose de sa main, notavi et in chirographo nondividit verba, etc. (2). Ailleurs, il nous apprend qu’Auguste exerçoit ses neveux à imiter son écriture, chirographum (3). Enfin le même historien dit avoir eu sous les yeux des tablettes et des libelli renfermant des vers écrits de la main de Néron, ipsius chirographo (4). L’écrit original se nommoit, comme chez nous,. un écrit autographe, par exemple : litterœ Au gusti autographœ ( 5; .

S’il étoit toujours facile de corriger, au gré de l’auteur, tous les exemplaires de son livre qui restoienten magasin, il étoit bien difficile de faire participer à ces améliorations successives les copies déjà vendues, surtout celles qui avoient été expédiées au loin. Il y avoit donc une certaine diversité entre les différens exemplaires d’une même édition, et c’est dans cette diversité qu’ont pris naissance les variantes recueillies par les érudits des temps modernes, dans les anciens manuscrits qui nous restent d’un même ouvrage.

Nous avons parlé de première édition , à! écoulement des livres , Sédition nouvelle , il est important de ne pas se méprendre sur la signification qu’il faut donner à ces termes dans l’antiquité. Il n’est pas probable que les libraires de Rome fissent exécuter de suite, comme font les nôtres, une quantité considérable d’exemplaires du même ouvrage, et qu’ils attendissent, pour faire faire de nouvelles copies, l’entier écoulement des premières; ç’auroit été s’exposer, sans motif et sans utilité, à conserver en magasin des livres qui, réprouvés peut-être par le goût public, auroient pu, au bout d’un certain temps, n’avoir plus aucune valeur. Le procédé de publication employé dans l’antiquité permettoit, au contraire, à tout libraireéditeur d’échapper à cette chance de perte, car il pouvoit fort bien s’arrêter après avoir fait faire un petit nombre d’exemplaires d’un

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