CHAPITRE SECOND
Des instrumens do l’écrivain.
Les instrumens propres à tracer l’écriture ont dû varier avec les matières sur lesquelles on a écrit. Considérée par rapport à ces matières diverses , l’écriture se présente sous trois modes différens : elle étoit ou en relief, ou gravée, ou peinte. Il y a peu d’exemples de la première espèce ; et, dans le fait , elle n’a guère dû être employée que sur la brique , substance qu’on pouvoit modeler à volonté avant de la faire cuire.,
L’écriture gravée suppose l’usage du ciseau, du burin, du style ; du ciseau pour la pierre , du burin pour le bronze , du style pour le plomb et les tablettes de bois enduites de cire. Le ciseau et le burin sont trop connus pour qu’il soit nécessaire d’en parler longuement.
Le style senommoit en grec (ttvXov , y pci<ps7ov, en latin Stylus , gra phium , scriptorium. Sa destination n’est pas douteuse : « Le style, » dit saint Jérôme, écrit sur la cire , le roseau sur le papier ou sur « le parchemin (i). » Quant à l’emploi du style pour écrire sur le plomb, nous en avons pour garant Montfaucon (2), qui a eu en sa possession des tablettes de plomb dont l’écriture avoit été tracée au moyen d’un instrument de ce genre. Le style , poiniu d’un côté pour écrire, plat de l’autre pour effacer, est élégamment décrit dans cette énigme de Lactance rapportée par Schwarz (3) :
(1) Stylus scribit in cera 5 calaraus vel in charta, vel in membranis. S. Jerome, epist. 12, alias i4o.
(2) Paléogr., gr., p. 20.
(3) Be ornam* libr.,\ 1, g.
De summo pîanus, sed lion ego planus ab imo,
Versor utrinque manu, diverso et munere fungorj Altéra pars reyocat quidquid pars altéra fecit.
Saint Jérôme , pour faire entendre que ses livres contre Jovin’em lui avoient coûté beaucoup de travail , dit qu’il a préféré à la partie du style qui écrit celle qui efface (i). Effacer se rendoit en latin pajr stylum ver ter e, tourner le style. De là le précepte d’Horace (2) :
Sæpe stylum vertas, iterum quæ digna legi sint Scripturus.
que Boileau a rendu par :
Ajoutez quelquefois et souyent effacez.
Les Hébreux se servoient de styles en fer dès l’antiquité la plus, reculée (3). Les styles de fer furent aussi les premiers en usage chez les Grecs et chez les Etrusques (4) ; mais , comme ces instrumens pouvoient devenir dangereux , l’usage en fut , dit-on , proscrit à Borne par une loi (5) , que Pline fait remonter à l’époque de l’expulsion des Tarquins. Ce fut peut-être pour se conformer à cette loi qu’on se servit de styles en os , instrumens dont on trouve deux ou trois exemples dans les anciens auteurs (6). Cependant il ne pa-s roît pas que la prohibition des styles de fer ait jamais été rigoureusement observée. César , frappé dans le sénat, se défendit avec son style contre les assassins (7), et perça d’outre en outre le bras de Cassius. Plus tard, un chevalier romain qui avoit fait périr son fils sous les verges fut massacré par le peuple à coups de styles (8) ; et un sénateur mourut assassiné de la même manière par les ordres de Caligula (g). Cette arme dangereuse se trouvoit même entre les
(1) Stultus... qui meliorem styli parlera eam legerim quæ deleret, quanx qùæ scriberet. Epist. 3a, al. 5?.
(2) Satyr. I, x, 72. Conf. Cic. in Verrein , II, 4 1 .
(3) Quis mihi det, ut exarentur in libro stylo jerreo (sermones mei). Job., xix, 24,.
(4) Græci et Tusci primnm ferro in ceris scripserunt. Isidor., vi, 9.
(5) Isidor., ibicl. Pline, Hist. nat., xxxiy, 89. On doit faire observer que ce passage de Pline peut être lu de diverses manières dans les manuscrits. Cette circonstance et l’inobservation bien constatée de la prétendue loi en pendent l’existence fort problématique.
(6) Isid., î. c. Forcellini, au mot os.
(7) Suéton., in J . Ccesar c. 82.
(8) Sénèque, de Clemenlia , I, i4„
(9) Suéton, Caligul.y c. 28.
mains des enfans ( i ) , et ils s’en servoient quelquefois pour tout autre chose que pour écrire. Du temps de la persécution de Dèce, saint Cassien, maître d’école à ïmola , condamné comme chrétien, fut livré à la fureur de ses élèves , qui le déchirèrent à coups de styles de fer (2) .
Il y a peu de musées qui ne renferment un ou plusieurs de ces instrumens de l’écriture ancienne ; et d’ailleurs leur forme est si simple, que chacun peut aisément s’en faire une idée. O11 peut , du reste, consulter le nouveau Traité de diplomatique, et l’Antiquité expliquée par Montfaucon, ouvrages où l’on trouvera représentés une douzaine de styles de formes différentes (3). Il faut remarquer, pourtant, que le savant bénédictin, tout en reprenant ceux qui ont pris des boucles anciennes pour des styles à écrire , a probablement donné lui-même dans une erreur analogue , en plaçant parmi les styles un crayon de plomb dont nous parlerons tout à l’heure.
Pour mieux nous faire une idée des instrumens nécessaires aux copistes et de leur usage, nous allons décrire succinctement les opé-* rations qu’exigeoit la transcription d’un manuscrit.
Il falloit avant tout, dans un rouleau de papyrus ou de parchemin , tailler des feuilles adaptées à la forme et aux dimensions du livre, qu’on avoit d’avance déterminées. Pour cela, on se servoit des ciseaux, en latin forceps , en grec \clkkj ou fctXifiov-
Avant d’écrire, on polissoit le papier ou le parchemin destinés à à recevoir l’écriture. Le papier poli avec une dent d’animal se nommoit char ta dental a (4) ; on se servit aussi , pour le même objet , d’une coquille (5) ou d’une pierre ponce, pumex, yJavvfiç. Rasum pumice (librum), dit Martial, et ailleurs : asperoque morsu pumicis aridi politus (6). O11 s’en servoit aussi pour polir le parchemin; mais, auparavant, il devoit être dégrossi avec un grattoir, rasorium , et cette opération préparatoire exigeoit , sans doute , du temps et de
(1) Hæc tibi erunt. armata suo graphiaria ferro ;
Si puero dones, non leve raunus erit.
Martial, xiv, 21 .
(2) Prudence, hymne 8. Gre'g. de Tours, de Gloria Martyr., 1, 8.
(3) Antiq. exp., t. III, pi. 198-194, à la page 35G.-— N. T, de diplom., t. ï, pi. 4, p. 535.
(4) Cice'ron, ad Quintumfr. ,11, ï5.
(5) Pline, xm, 25. Martial, xiv, 20g.
(6) Martial, t, cxvm, 16; VIII,LXxii,c.f. Horace, è/>fr/\I,xx,y. Prbperce, 111,
la peine, puisqu’il y avoit des ouvriers dont la profession eonsistoii à gratter le parchemin. C’est ce qui se prouve par le passage suivant de Pierre de Blois (i) : Prius traditur rasori (pellis ovilis) ut cum rasorior omneni superfluitatem, pinguedinem, scrupulos et maculas tollat ; deinde supervenit pumex ut quod rasorio auferre non potnit pumice deleatur ; sçilicet pili et talia minuta. Un des statuts de la règle des chartreux, cité par Du Cange (2), indique deux grattoirs de ce gejire, rcisoria duo , parmi les instrumens de l’écrivain.
Le même passage fait mention du poinçon, punctorium , crfuhiov ; on s’en servoit pour percer d’outre en outre , en haut et en bas des pages, le papier et le parchemin, afin de régler la largeur des marges. Avec un poinçon moins fort , subula , on marquoit la distance des lignes ; quelquefois on employoit , pour cela , le compas , circijius, yrn$.
Lorsque la largeur des interlignes étoit ainsi réglée, on traçoit les lignes avec la règle, régula 3norma , ndvcv, et un crayon ou une pointe sèche. O11 déterminoit aussi à la règle la largeur des marges et l’espace qui se trouvoit entre deux colonnes. Quoique l’on trouve, dans Catulle, la mention d’un parchemin réglé avec du plomb (3), on a observé que, dans les plus anciens manuscrits, les raies sont tracées à la pointe sèche (4). L’usage du crayon de plomb ne s’est répandu qu’assez tard; ce crayon, çrctpâyfcKpoy, prœductale , étoit une verge ployée circulairement sur elle-même comme un petit soleil d’artifice, d’où les expressions de plomb circulaire et plomb en forme de roue , qu’on trouve dans quelques épigrammes de l’anthologie grecque (5). Les copistes qui n’avoient pas de compas pour espacer leurs lignes , après avoir tracé la première, remplaçoient la règle par une petite planche de la largeur de l’interligne ; ils traçoient la seconde ligne avec la règle, qu’ils remplaçoient de nouveau par la planche, en continuant ainsi jusqu’à ce que la page fut entière-!
(1) Dans le sermon sur la Nativité, cité par Schwarz, II, 19 .
(9,) Glossaire, aux mots punclare, punctorium.
(3) Membrana directa plumbo. Carm. xxn.
(4) Sur quelques-uns des manuscrits carbonisés d’Herculanum on reconnoît encore les lignes qui avoient été tracées pour guider la main du copiste. And. de Jorio, offic. deipapyr ., p. 38, n. G.
(5) KuftAOTfpw? pioKiCS'oç — KVX.Xop.oXtCS'oç — Tçoyoetç p.oKiCS'oç. Anlhol. grec, palat., ed. Jacobs, 1. 1, p. 2û5, sq. C’est, à notre avis, un crayon de ce genre que Montfaucon a fait représenter dans Y Antiquité expliquée, pl. it)4, t. 111, le prenant pour un style à écrire.
nient réglée. Cette planche est nommée, dans les statuts des chartreux postis ad regulatidum.
Les deux principaux instrumens qui ont servi à tracer les lettres sur le papier et le parchemin sont le roseau et la plume. Le roseau s’est nommé en latin calamus , arundo y fistula , canna, en grec Kcthnpov , yoîvoç* Les roseaux à écrire croissoient sur les bords du Nil , à Memphis , à Guide , et en Asie sur le bord du lac Anaïtique (i) ; ils étoient , avec le papier d’Egypte , au nombre des présens qu’on s’envoyoit à l’époque des saturnales, et nous voyons, par une épigramme de Martial intitulée Fasces calamorum (2) , qu’on les donnoit et, probablement, qu’on les vendoit en faisceaux analogues à nos paquets de plumes.
On tailloit les roseaux comme nos plumes en les fendant par le milieu; ce qui leur a fait donner, par Paul Silentiaire, l’épithète de [Kzaofjyjhlc, (3). Le canif dont se servoient, pour cela, les anciens, scalprurn , ou scalprum librarium, yXv<p)f x,œAa,/u.cov , qhvcpavav, avoit le manche court, la lame longue (4), recourbée en arrière et fort aiguë. Cet instrument est figuré dans deux peintures très-anciennes représentant saint Luc et Denys d’Halicarnasse occupés à écrire , peintures qui ont été reproduites par Montfaucon dans sa Paléographie grecque. Le même auteur , dans son Antiquité expliquée (tome III, pl. 1 q4) ? représente , au milieu des instrumens de l’écrivain , un petit outil en forme de lancette , dont la lame et le manche ne font qu’une seule pièce. La lame est tranchante des deux côtés. Les auteurs du nouveau Traité de diplomatique (tome I, p. 535) y reconnoissent un canif antique. On peut voir, du reste , au musée grec du Louvre , quelques instrumens de ce genre.
Lorsque la pointe du roseau n’étoit qu’un peu émoussée, on l’affiloit avec la pierre ponce ou avec une pierre à aiguiser, cos, Iniovn (5).
Taillerie roseau se disoit, en latin, calamum acuerc ou temperare. Ce dernier mot a pu être parfois employé au figuré; mais sa signification propre n’en paroît pas moins certaine ; c’est de ce terme que
(1) Apule'e, Métamorph. I, 1. — Martial, xiv, 38. — Catull., carm. 37. — Auson, epist. xv, 77; vu, 5i. — Pline, xvi, 64.
(2) xiv, 38.
(3) Anthol. gr. palat., ëd. Jacobs, tom. I, p. 206, n° 64. Le meme auteur, clans l’epigramme suivante, mentionne les deux dents du roseau.
(4) Ibid., nos 63 et 64.
(5) Anthol. grecque , t. I, n1 2 3 4 05 63, 64, 65, 67, 68.
viennent les mots italiens temperino et temperatojo , qui signifient un canif.
Les Orientaux se servent encore du roseau pour écrire ; mais, depuis longtemps, il est hors d’usage dans l’Occident, où la nature du papier et de l’écriture exigeoit un instrument moins prompt à s’émousser.
Le plus ancien auteur qu’on cite comme ayant le premier clairement désigné la plume à écrire est un écrivain anonyme du ve siècle, publié par Adrien de Yalois, à la suite d’Ammien Marcellin. Il raconte (i) que Théodoric , roi des Ostrogoths, n’ayant jamais pu apprendre à écrire son nom , avoit fait percer à jour, dans une mince lame d’or, les initiales Théod.; que, lorsqu’il vouloit signer, il posoit, sur le papier, cette lame, promenoit la plume dans les contours des lettres , et les traçoit ainsi à travers la plaque métallique , au bas de l’acte où il devoit apposer son nom (2).
La plume est encore nommée et décrite par Isidore de Séville. Les instrumens de l’écrivain sont , dit-il , le roseau et la plume , dont la pointe est fendue en deux ; mais le premier est tiré d’une plante, la seconde de l’aile des oiseaux (3). Isidore n’est mort qu’en 636 ; mais Montfaucon remarque avec raison que cet auteur ne parle ordinairement que d’usages anciens; conséquemment, la plume, qui étoit déjà répandue de son temps , devoit avoir une origine antérieure au vne siècle. Au vm®, les plumes à écrire sont encore mentionnées dans une lettre du vénérable Béde (4)- Un manuscrit des Evangiles, du siècle suivant , vu par Mabillon (5) , dans l’abbaye d’Hautvilliers, au diocèse de Reims , représente les quatre évangélistes écrivant avec des plumes.
On regarde comme une invention moderne les plumes métalliques, qui sont pourtant d’une origine assez ancienne. Rader, dans
(1) Excerpta aucloris ignoti, paragr. 79, à la suite de l’Ammien Marcellin de Wagner, tom. I, p. 624. Posita lamina super chartam, per eam penna duceret (litteras) et subscriptio ejus tantum videretur.
(2) L’empereur Justin l’Ancien signoit de la même manière les quatre premières lettres de son nom ; mais il se servoit d’une plaque eu bois et d’un roseau, et il falloit encore que sa main fût conduite. Procop., Hist. arc., c. vi.
(3) Instrumenta scribæ calamus et penna , ex his eniin verba paginis infiguntur ; sed calamus arboris est penna avis, cujus acumen dividitur in duo , in toto corpore unitate servata. Isidor., Orig vi, i4.
(4) Cité par Schwarz, de orn. libr vi, 8.
(6,) De re diplom suppléai., xi, 8, p. 5i.
ses commentaires sur Martial ( i ), dit que, de son temps , on a trouvé, chez les Daces , un roseau d’argent qu’il supposa avoir servi à Ovide pendant son exil. Laissant de côté la partie purement hypothétique de cette assertion , il n’en reste pas moins constaté qu’on a découvert, au xvie siècle , une plume métallique reconnue pour être un ustensile ancien. Au moyen âge, s’il faut en croire Montfaucon (2) , les patriarches de Constantinople se servoient , pour leurs souscriptions, d’unaoseau d’argent.
Le pinceau , penicillum , ovSvhlov , ne servoit ordinairement qu’à tracer les lettres d’or ou de cinabre (3) ; cependant les Egyptiens l’ont parfois employé pour écrire sur du bois à l’encre noire. Il existe, au musée de Turin, deux textes hiératiques écrits de cette manière sur la face intérieure de deux couvercles de cercueil (4). Encore aujourd’hui, les Chinois n’ont d’autre instrument pour écrire que le pinceau.
L’encrier se nommoit atramentarium , pLeXcLvSeüeiov; il y en avoit de diverses formes et de diverses matières. Au moyen âge, on a donné à l’encrier le nom de cornu, d’où vient notre expression cornet, qui a la même signification. C’est qu’en effet on a parfois mis dans une corne l’encre ou les autres liqueurs destinées à tracer l’écriture. Schwarz a reproduit , d’après un très-ancien manuscrit contenant l’éloge de la sainte croix , par Raban Maur , abbé de Fulde et archevêque de Mayence auixe siècle, le portrait de cet abbé se préparant à écrire. Il tient un canif de la main gauche, et de la droite il va tremper sa plume dans une corne attachée à une colonne qui est auprès de lui. Les encres de couleur se mettoient dans de petites fioles ; on peut en voir des modèles dans les vignettes publiées par Montfaucon , où sont représentés saint Luc et Denys d’Halicarnasse. La fiole qui renfermoit l’encre rouge, pour la signature des empereurs de Constantinople , se nommoit caniculum , et l’officier qui en avoit la garde prœpositus caniculi (5).
Les anciens distinguoient, comme nous , l’encrier de l’écritoire ; ce dernier meuble étoit une boîte destinée à renfermer les styles,
(0 Epigr., liv. xiv, 38, cité par Schwarz, vi, 8.
(2) Pal. gr., p. 21.
(3) iW. Trait, de diplom., 1. 1, p. 538.
(4) Champollion , deuxième lettre au duc de Blacas , p. 25, note ; et première lettre au même, p. 27 .
(5) Saumaise, Plinian. Exercit., p. 91 , Schwarz , de ornam. librov., vi, 1 1
graphiaria theça, gràphiarium (i), ypcccpiÂTiitii Ômtb ; ou les roseaux, iheca calamaria (2) , yjt7\ ctpàç (3) , et dans le moyen âge, fccfcÀequetçoÔHJtw, KeLhupcipÎQV (4). Il faut cependant remarquer que la iheca graphiaria a pu être simplement un étui dans lequel on renfermoit le style pour le porter sur soi. Nous avons rapporté plusieurs circonstances où cet instrument étoit devenu à l’improviste une arme meurtrière; ce qui ne permet pas de douter que les Romains n’aient été dans l’usage de l’avoir ordinairement avec eux. Dans cette hypothèse, l’équivalent de notre écritoire , dans l’antiquité , auroit été seulement la boîte aux roseaux.
La forme quadrangulaire de cette boîte permettoit de l’employer,, en guise de règle, pour tracer les lignes sur le papier et le parchemin , ce qui lui a fait donner parfois le nom de accyov (5). D’autres fois, l’écritoire étoit composée de plusieurs compartimens, dans l’un desquels on plaçoit l’encrier lui-même. C’est une écritoire de ce genre que Paul Silentiaire appelle (6j la boîte à l’encre à plusieurs cases , conservant à la fois tous les instrumens de l’art d’écrire. Montfaucon a publié le dessin et donné la description d’une riche écritoire en bois , ornée de lames d’argent, que possédoit autrefois l’abbaye d,e Saint-Denis. La tablette principale étoit percée de plusieurs trous propres à recevoir des roseaux ou des plumes, et un riche encrier étoit suspendu à cette tablette par un double lien fixé à des anneaux d’argent (7).
Les anciens a voient certainement des pupitres, plutei ; mais leur destination n’a pas été parfaitement constatée. On a dit que le pupitre servoit à supporter , non le papier ou le parchemin sur lequel écrivoit le copiste, mais l’original dont il faisait la transcription. Cette assertion a besoin d’être un peu modifiée. Il est constant que les anciens écrivoient sur leurs genoux et sur leur main droite. Hippocrate , dans sa deuxième lettre à Damagète , lui raconte qu’étant allé visiter Démocrite , il a trouvé le philosophe
(1) Suëton, in Claud., c.35. Martial, xiv, 21.
(2) Martial, xiv, 19.
(3) Pollux, x, i4. Hesychius.
(4) Voy. le Gloss, grec de Du Cange.
(5) Anthol. gr. palat ., ed. Jacobs, 1. 1, p. 2o5, n° 63.
(6) Ibid., p. 206, n° 65.
K cl) KiffTHV '7T0KVU)'7rcL pZKcLV froKOV , €IV h) 'TctVTcC
euypctçeo? Te'/ynç opyciva, pvop évnv»
(7) v°y* Pale'ogr. grecque, p. 28. Antiq. explkp, lom. m, p. 355 =
Âbdéritain assis sous un arbre , tenant sur ses genoux un livre , sur lequel il se penclioit de temps en temps pour écrire (i). Homère, au début de sa Batrachomyomachie , invoque le secours des muses pour le poëme qu’il va écrire dans les tablettes posées sur ses genoux. De cette manière d’écrire , vient le dicton proverbial répété deux fois par Homère lui-même (2), t c&vtol g v yovvcurt aslrctb
cela est placé sur les genoux des dieux ; allusion au livre des destins que Jupiter étoit censé écrire sur ses genoux , dans une peau de chèvre.
L’autre manière d’écrire , en tenant le papier sur la main gauche, manière qui est encore répandue parmi les Orientaux , existoit aussi chez les anciens ; et ce fut peut-être l’origine du mot pugillar , qui désignait une certaine espèce de tablettes. Byblis , se disposant à écrire à son frère , tient le style de la main droite, et de l’autre les tablettes sur lesquelles elle va tracer sa lettre (3).
Nous savons , de plus , que les anciens avoient des lits pour lire et pour écrire comme ils en avoient pour manger. Ovide , exilé, regrette le petit lit que renfermoit un cabinet d’étude au fond de son jardin de Rome, et dans lequel il avoit coutume d’écrire ses vers :
Non hæc in nostris, ut quondam, scribimus hortis Nec consuete meum, lectule, corpus liabes (4).
Le philosophe Athénodore avoit acheté , à Athènes , une maison qui , la nuit , étoit , disait-on , hantée par des fantômes. Résolu de s’assurer de la vérité , il se fit dresser un lit dans le vestibule , demanda des tablettes , un style, de la lumière , renvoya ses gens dans l’intérieur, et tâcha de bien appliquer à écrire son esprit , ses yeux et sa main (5) , pour que son imagination ne pût lui retracer des spectres qui n’auroient pas existé. Le passage des métamorphoses , que nous avons cité plus haut , nous fait connoître comment les anciens s’y prenoient pour écrire couchés. Byblis, écrivant dans son
(1) (S J g eï^ev Iv evKotrpin 'zvoX'aU g wî t oi’v yovvÛToîv Ci&Xinv
0 Jg org ph ZvvTovaç sypetçsy e yasipsvos oTg k. t. à., 1. 1, p. 19 et 20, e'd. Chartier. Paris, 1639, in-fol.
(2) Iliad., xvn, vers 5i4, xx, vers 435.
(3) Métamorph., liv. IX, v, 5i5 et suiv.
(4) Tristes, I, xi , 38.
(5) Jubet sterni sibi in prima domus parte, poscit pugillares, stylum, lumen, etc. Pline jun ., XII, xxvn, 7.
lit, se lève à demi sur le côté, le corps soutenu par le coude gauche* et tient avec sa main gauche les tablettes dont elle va se servir :
In latus erigitur, ciibitoque innixa sinistro ...
. . . médita ta manu componit verba trementi;
Dextra tenet ferrum vaciiam tenet altéra ceram.
Mais ces manières d'écrire sont bien peu commodes , et l’on peut présumer, sans invraisemblance, que les anciens ne s’y astreignoient pas bien rigoureusement , surtout pour les ouvrages un peu longs. On pourroit même voir une espèce de preuve de l’usage du pupitre pour écrire , dans un passage où Perse (i) s’indigne contre la littérature facile de son époque. Ces ouvrages, dit-il, ne font aucun mal au pupitre et ne sentent pas les ongles rongés; c’est-àdire que leurs auteurs ne ressemblent pas aux bons écrivains , qui , dans le pénible enfantement de leurs idées , trahissent les efforts de leur esprit en frappant sur leur pupitre ou en se rongeant les ongles.
Pour dds temps moins anciens , pour les vme et ixe siècles , par exemple , on a mieux que des conjectures ; ce sont des portraits d’évangélistes ou d’anciens auteurs écrivant; reproduits d’après les manuscrits de l’époque. Lambécius en a publié plusieurs dans ses Commentaires sur la Bibliothèque impériale de Vienne. A la page 219 du deuxième volume , on voit saint Luc écrivant sur ses genoux : une armoire est devant lui , renfermant un livre carré , deux rouleaux et une fiole. Cette armoire étoit peut-être le pluteus indiqué par Perse, car d’anciens commentateurs traduisent plu teus par armariunt (2) ; mais elle est trop basse pour servir de pupitre à écrire. Une armoire semblable est représentée devant saint Marc et devant saint Matthieu , à la page ni du tome troisième ; seulement , un pupitre véritable , porté sur Un pied , s’élève à côté de l’armoire et semble en faire partie. Sur le pupitre, sont les originaux que copient les évangélistes. Dans la même planche , saint Jean est représenté devant une armoire qui porte le pupitre à l’un de ses angles ; il écrit sur le pupitre. Saint Marc et saint Matthieu se voient encore à la page 123 du même volume , écrivant sur un pupitre dont le pied , contourné , est planté cette fois dans le milieu de l’armoire. Qn trouvera des portraits d’évan-
(1) Satire I, vers 106.
Nec pluteum cædit, nec demorsos sapit ungues.
(2) Schaol . de Juvénal, sat. Il, 7, et Gloss. d’Isidore dans Schwarz, VI, 12.
gélistes écrivant sur des pupitres à pied , dans la première et quatrième livraison des manuscrits françois, publiés par M. le comte de Bastard ; l’un d’eux est tiré de la Bible de Charlemagne. Dans toutes les peintures que nous venons de citer, les évangélistes se servent du roseau. Le compas, le poinçon , le canif, les ciseaux sont sur l’annoire , à leur portée.
Il ne nous reste plus qu’à parler de l’éponge et de son usage. Elle servoit d’abord à essuyer le roseau. Elle est nommée , dans une épigramme de l’anthologie grecque , Ka^Kclpcov *\,a<jTop joto Kj//JW (i) ? qui sert à essuyer les roseaux de Guide. Paul Silentiaire (2) la désigne ainsi: ffTroyyov, luLZGTOçm TrÀctÇc/zgnîv ypcc<pi£oç ; c’està-dire , le remède des erreurs du roseau ou de l’écriture , ce qui indique qu’on effaçoit avec une éponge les mots mal écrits pour les corriger.
On avoit cette ressource non-seulement lorsque l’écriture étoit fraîche , mais encore lorsqu’elle étoit ancienne ; non-seulement sur le parchemin , mais encore sur le papyrus. Caligula , ayant ouvert , à Lyon, un concours d’éloquence grecque et latine , forçoit ceux des concurrens dont les ouvrages lui avoient trop déplu à les effacer avec leur langue ou avec une éponge , s’ils ne préféroient recevoir la férule ou être plongés dans la rivière (3). Martial adressant son quatrième livre à Faustinus , qu’il prie de le corriger, dit qu’il devroit joindre à son livre une éponge , car il n’y a d’autre moyen de le corriger que de l’effacer d’un bout à l’autre.
.... comitetur punica librum Spongia ; muneribus convenit ilia meis.
Non possunt nostros multse, Faustine , lituræ Emendare jocos : una litura potest (4),
Ces papyrus, dont on avoit effacé la première écriture , et sur lesquels on pouvoit écrire de nouveau, étoient ce que les alrcïtens appeloient palimpsestes. « Vous m’écrivez sur un palimpseste , dit « Cicéron à Trébatius, et je loue votre économie. Mais je ne puis « deviner ce que contenoit ce morceau de papyrus , que vous ayez
« mieux aimé l’effacer que de recopier votre lettre. A moins ^u’il
(1) Pour cL7ro*\.a.i<JTopci. Annal. Brunckii, éd. Jacobs , tora. II ,p. 53.
(2) Anlh. gr. y>alal.y tom. I, p. 20G.
(3) Sueton., Caligul ., c. 20.
(4) Epigram. iv, 10. Yoy, aussi III, ioo, YI, 1.
« ne renfermât vos formules de droit, car je ne pense pas que « vous effaciez mes lettres afin de les remplacer par les vôtres (i). » Nam quod in palimpsesto , laudo equidem parsimoniam. Notez que Cicéron étoit en Italie et Trébatius en Gaule. Par conséquent , la lettre de Cicéron , que Trébatius auroit pu effacer , n’auroit pas été fraîchement écrite. C’étoit sur du papyrus palimpseste que les auteurs écrivoient leurs brouillons : Catulle , se moquant d’un mauvais poète plein d’orgueil et d’ostentation , lui reproche d’écrire ses milliers de vers sur du papyrus royal , et non sur du palimpseste suivant V usage.
Idemque longe plurimus facit versus.
Puto esse ego illi millia aut decem aut plurà,
Perscripta ; nec sic ut fit, in palimpsesto Relata. Cliartæ regiæ, etc. (2).
La char ta deledtia (3), sur laquelle on pouvoit écrire un testament valide , n’étoit autre chose qu’un papyrus palimpseste. Le mot dele titia a évidemment la même racine que l’épithète deletilis , appliquée par Yarron (4) à l’éponge. Un passage de Plutarque (5) nous apprend qu’on ne pouvoit jamais en effacer complètement l’ancienne écriture ; il compare à un livre palimpseste Denys le tyran , qui laissoit encore paroître ses vices , quoique Platon , son précepteur , eût fait tous ses efforts pour les déraciner entièrement.
La facilité de faire des palimpsestes sur papier et sur parchemin provenoit surtout de la nature de l’encre dont se servoient les anciens. L’encre noire, commune, se nommoit, chez les Grecs, pehctv, /uLëhctviov , p.éhctv ypctyntov ; chez les latins , àtramentum , atramentum lihrarium , ou script orium ; quelquefois encaustum , du grec eyacLvarov , d’où l’italien inchiostro. C’étoit un simple composé de noir de fumée, de gomme et d’eau. On obtenoit le noir de fumçef 4e plusieurs manières. Yoici celle qui est décrite par Yitruve. On bâtissoit une chambre voûtée comme une étuve; les murs et la voûte étaient revêtus de marbre poli. Au devant de la
(1) §ed.miror quid in ilia chartula fuerit quod delere malueris quam hæc scribere, nisi forte tuas formulas. Non enim puto te meas epistolæ delere ut reponas tuas. Adjamil.,y II, 18.
(2) Page 5o, éd. Vossiüs.
(3) Digeste, xxxvii, xi, 4.
(4) Apud Nonium, II, 212.
(5) Dans l’ouvrage qui a pour titre ot) p.dhtffTcL to7ç hspotri %pù > etc.
chambre , on construisoit un four qui communiquoit avec elle par un double conduit. On brûloit dans ce four de la résine ou de la poix , en ayant soin de bien fermer la bouche du four, afin que la flamme ne pût s’échapper au dehors , et se répandît ainsi, par le double conduit, dans îa chambre voûtée ; elle s’attaclioit aux parois et y formoit une suie très-fine , qu’on ramassoit ensuite (i). La résine pouvoit se remplacer par de la poix , de la lie de vin desséchée et cuite , du marc de raisins ou de l’ivoire brûlé (2), Quelquefois on faisoit brûler des sarmens et des morceaux de bois résineux , qu’on piloit ensuite dans un mortier, La poudre obtenue par ce procédé rempîaçoit le noir de fumée (3). L’encre se faisoit, à ce qu’il paroît, sans feu et à la seule chaleur du soleil. Celle à laquelle on mêloit un peu de vinaigre s’effaçoit , dit Pline , très-difficilement. Ailleurs il assure que , pour préserver les livres des souris , il suffisoit de faire infuser de rabsinthe dans l’encre (4).
L’encre des anciens a été en usage jusqu’au xne siècle, époque où a été inventée celle dont on se sert aujourd’hui , qui est un composé de sulfate de fer, de noix de galle, de gomme et d’eau. L’ancienne encre étoit noire lorsqu’on l’employoit , mais elle jaunissoit avec le temps , et , si elle étoit exposée à l’humidité , elle finissoit par s’effacer entièrement. La chimie fournit plusieurs moyens de faire revivre les anciennes écritures que le temps a rendues illisibles ; mais quelques-uns ont le grave inconvénient défaire, sur le parchemin, des taches indélébiles. Nous indiquerons, comme un procédé infaillible et dont les résultats se manifestent instantanément , celui qu’emploie le savant abbé Peyron, de l’Académie de Turin, et auquel 011 doit déjà de précieuses découvertes. M. Peyron se sert de deux liqueurs , le prussiate de potasse et l’acide muriatique étendu d’eau. Il trempe un premier pinceau dans le prussiate de potasse , et le passe légèrement sur l’écriture effacée ; avant que cette première couche soit sèche , il promène sur l’écriture un second pinceau imbibé d’acide muriatique ; les lettres pâlies ou effacées reparoissent à l’instant.
(1) Vitruve, vu, 10.
(a) Pline, xxxv, 25.
(3) Vitruve, loc. cit.
(4) Pline, xxvii, 28.
Les anciens connoissoient aussi l’encre de sèche ou la sépia , dont nos dessinateurs font usage , et qui , dans l’Orient , sert encore à l’écriture. Perse (i), gourmandant la paresse des jeunes Romains de son époque , dit qu’ils ne se mettent à l’étude que tard dans la journée, encore trouvent-ils mille prétextes pour retarder l’instant du travail. L’encre est trop épaisse , la sépia s’évapore dans l’eau ,
Tune queritur crassus calamo quod pendeat humor,
Nigra quod infusa vanescat sepia lympha.
Sur ce passage , un vieux commentateur de Perse fait observer que l’encre de sèche étoit celle dont on se servoit en Afrique (2). Elle est encore mentionnée, par Ausone, dans une lettre àThéon (3).
Pline l’ancien nous apprend que de son temps on apportoit , à Rome , une encre indienne , dont l’invention lui étoit encore inconnue (4). Cette encre de l’Inde , qui est aussi mentionnée par Vitruve , pourvoit bien avoir donné naissance à l’encre de Chine. Du Halde (5) raconte , d’après un ancien auteur chinois , que, l’an 620 de notre ère , un prince indien , en envoyant à l’empereur de la Chine son tribut annuel , lui a voit offert des tablettes d’encre , faites avec du noir de fumée et de la colle de corne de cerf, et si brillantes, qu’elles paroissoient enduites d’un vernis. Cette encre piqua l’émulation des Chinois , qui se mirent à en étudier la composition , parvinrent à l’imiter, à l’améliorer progressivement , et l’amenèrent enfin au degré de perfection qu’on lui connoît. Du Halde dit encore que l’encre de Chine actuelle est faite avec du noir de fumée ; mais il avoue aussi que les bons ouvriers , loin de divulguer leur secret , en font même un mystère à ceux de leur nation. M. Chevreul (6) conjecture que le principal élément de cette encre précieuse est la liqueur noire de la sèche.
Outre l’encre noire , les anciens se sont encore servis d’encre de couleur et de liqueurs d’or et d’argent. On trouve , dans les manus-
(1) Satires, III , v. 12, i3.
(2) Voy. le Comment, de Casaubon, p. 236 .
(3) Epist. iv, vers 78. Notas q ue fur v ce sepiœ.
(4) Apportatur et indicum ex India, inexploratæ adhuc inventionis milii. Hist. nat. , xxxv, a5 .
(6) Descript. de la Chine , tom. 11, p, 246.
(6) Dictionn. des sciences natur ,, au mot Encre.
crits , des encres rouges, bleues, vertes et jaunes; les deux dernières sont les plus rares. Les encres de couleur n’étoient guère employées que pour les initiales et pour les titres, et, comme la rouge étoit celle dont on se servoit le plus fréquemment , on donna aux titres le nom de rubriques. Il y avoit plusieurs espèces d’encres rouges. La plus estimée chez les Latins étoit le minium , qui, longtemps , avoit été regardé comme une couleur sacrée. On en peignoit le corps des triomphateurs, et la figure de Jupiter aux jours de fêtes (i). Aujourd’hui le nom de minium s’applique à l’oxyde rouge de plomb. Mais M. Brongniart (2) pense que celui des anciens n’étoit pas différent du sulfure de mercure , qu’on appelle encore cinabre, et vermillon quand il est en poudre. On le nommoit aussi coccum (3).
La rubrique , rubrica , espèce de sanguine ou d’ocre brûlée, étoit d’un rouge moins éclatant et plus sévère que le minium. O11 l’employoit pour écrire les titres des lois; de là, chez les anciens euxmêmes, une synonymie bien constatée entre les mots rubrica et titubas, lex ôuformula (4). De là l’épithète de rubrœ , ronges, donnée par Juvénal aux lois anciennes : perlege rnbras majorum leges (5). ïs. Yossius donne au mot paragraphe une origine à peu près semblable. Suivant lui, '7rapccypa.<p£tv, en grec, signifioit orner un livre de vermillon, de rubrique ou d’écarlate ; et de là vient que les jurisconsultes ont appelé paragraphes les divisions des lois indiquées par des titres rouges (6).
L’encre sacrée, sacrum inc austum, dont se servoientles empereurs pour leurs signatures , étoit aussi une encre rouge. O11 l’obtenoit en faisant cuire un murex avec sa coquille brisée (7)» La confection ot l’usage de cette encre sacrée étoient interdits aux particuliers sous
(1) Inter pigmenta magnæ auctoritatis et quondam , apud Romanos , non solum maximæ sed etiam sacræ. Pline, xxxm, 36.
(2) Dictionn. des sciences nat ., au mot Minium.
(3) Et coeco rubeat superbus index. Martial, III, 11, 11.
(4) Interdicta recuperandæ possessionis causa proponuntur in rubrica : Undevi. Digest. xliii, i, 2, § 3.
Cur mihi non liceat jussit quodeunque voluntas,
Excepto si quid Masuri rubrica vetabit.
Perse , V. 89.
(5) Juve'nal, xiv, 192,
(6) Yoy. Observât, ad. C. Valer. Catullum , p. 55,
(7) Cod. Just ., I, xxiii, 6.
peine de la confiscation de leurs biens, et du dernier supplice. Les tuteurs des empereurs signoient avec une encre verte.
Cette encre et l’encre jaune entroient aussi dans la composition des titres des manuscrits , mais rarement ; la seconde ne paroît pas avoir été employée après le xne siècle. L’encre bleue se montre plus fréquemment , mais alternant toujours avec la rouge ; on n’a pas d’exemple qu’elle ait été employée seule (i).
Lorsqu’on vouloit marquer, dans un livre, un passage qui avoit besoin d’être médité ou consulté de nouveau , on y faisoit une marque à l’encre rouge (2). On se servoit aussi , pour le même usage, de petits morceaux de cire qu’on colîoit à l’endroit du livre qui devoit être relu (3). Les critiques employoient le même procédé pour marquer aux auteurs les parties de leurs ouvrages qui exigeoient une révision. Cet usage est constaté par une phrase de Cicéron , qui prouve que ces notes en cire étoient aussi de couleur rouge. « Je me réjouis , dit-il à Atticus , que mon ouvrage ait eu « votre approbation. . . ; car je redoutois vos critiques : cerulas enim « tuas miniatulas extimescebam (4). »
Parmi les anciens manuscrits qui nous restent , il en est beaucoup dont les titres , les initiales , les vignettes*, les encadremens sont ornés d’argent et d’or ; quelques-uns sont entièrement écrits en lettres d’or ou en lettres d’argent. L’usage de ces encres précieuses est fort ancien ; l’exemplaire des livres saints, envoyé par le grandprêtre Eléazar au roi Ptolémée, étoit écrit avec de l’encre d’or sur des peaux très-minces (5). Ce luxe ne fut pas inconnu aux Latins , mais il se répandit surtout chez les Grecs pendant le moyen âge. Les écrivains en or, ^pvGoypucpo} , formoient une classe particulière et honorable, sans doute, puisque l’empereur Artémius, avant de monter sur le trône, avoit exercé cette profession (6).
L’encre d’argent a été moins employée, parce qu’elle a l’inconvénient de se noircir avec le temps, et de rendre ainsi le manuscrit aussi
(0 ’Voy. Monlfaucon, Paléogr.gr., p. 4.
(aj Montfaucon, Antiq . expi., tom. ni, p. 348.
(8) Ces morceaux de cire se r.ommoient en grec 7rciça.'7rXcLGpt.cLTcl. Voy. Hesychius à ce mot ; cf. Gasaubon, Comment, sur Perse, p. 4iS; Saumaise, Flinicin. exercit., p. 755, a E.
(4) Ad Attic. xvi, 11.
(5) Joseph., Antiq. jud., xii, 11, 10.
(6) Montfaucon, Antiq . expliq., tom. ÎIÎ, p. 349.
peu agréable à voir que difficile à lire. On cite cependant plusieurs beaux monumens de ce luxe calligraphique de nos pères ; par exemple, la traduction gothique des Evangiles, déposée à la bibliothèque d’Upsal , connue sous le nom d’Evangiles d’ülphilas , le psautier de saint Germain, évêque de Paris , conservé à la Bibliothèque royale. Quant aux manuscrits en lettres d’or, ils sont moins rares ; Montfaucon a indiqué, dans sa Paléographie, quelques évangéliaires grecs , entièrement écrits en or, qui sont déposés à la Bibliothèque du Roi; et les curieux peuvent, d’ailleurs , y voir plusieurs manuscrits de ce genre exposés dans les montres de la galerie Mazarine.
L’expérience avoit appris aux chrysographes que l’encre d’or, pour être durable , ne devoit pas être appliquée immédiatement sur le parchemin ; en conséquence , tantôt ils donnoient à toute la feuille sur laquelle ils écrivoient une teinte rougeâtre , tantôt ils traçoient, sur le parchemin blanc, leurs lettres en rouge, et les repassoient ensuite à l’encre d’or. Ce procédé étoit connu dès le ive siècle. « Se donne qui voudra, s’écrie saint Jérôme (i) , d’anciens « livres tracés sur des parchemins pourpres , en or , en argent, ou « composés de lettres qu’on appelle onciales , énormes volumes « qu’on pourroit nommer avec plus de raison des fardeaux écrits. « Mais qu’on nous permette, aux miens et à moi, de nous conten- « ter de feuilles modestes, et de rechercher, dans les livres, la cor- « rection plutôt que la magnificence. » Un passage d’Isidore de Sé-< ville est encore plus formel : « Les parchemins pourpres, dit-il, sont « ainsi teints pour recevoir des lettres d’or et d’argent (a). »
Saint Jérôme n’approuvoit pas, comme on l’a pu voir, l’emploi des ornemens de luxe dans la copie des livres saints. Son sentiment trouva des prosélytes. Un des statuts de la règle de Cîteaux défendoit aux religieux d’employer , dans la confection des manuscrits , l’or, l’argent et même les vignettes. Nous lisons, au contraire, dans la vie de saint Boniface, apôtre de l’Allemagne, que, parmi les livres qu’il fit venir d’Angleterre , se ti envoient les Epîtres de saint Paul écrites en lettres d’or. Le même saint prioit une abbesse copiste de transcrire pour lui les Epîtres de saint Pierre avec de l’encre
(1) Dans la préface des livres de Job. Habeant qui vol un t veteres libros, vel in membranis purpureis auro argentove desci’iptos, vel uncialibus, etc.
(2) Purpurea (membvana) inliciuntur colore pùrpureo in quibus aururo ci argentum liquescens patescat in litteris. Orig. vi, 1 1,
d’or, et cela par respect pour les saintes Écritures (i). Il faut croire que la simplicité des écrivains de Gîteaux , dans la confection des livres saints , n’eut pas beaucoup d’imitateurs , car nos plus beaux manuscrits sont des bibles , des évangéliaires , des psautiers , des livres d’heures.
Du Gange, dans son Glossaire (2) , a donné les procédés employés au moyen âgefpour faire les encres d’or et d’argent. Il existe aussi, à la Bibliothèque royale , un petit traité en grec vulgaire assez moderne sur l’art d’écrire en or, çrsp) vroypa.pLp.ia.ç ; mais aujourd’hui quon a retrouvé le secret de ces encres précieuses , il serait inutile d’indiquer d’anciens procédés , moins parfaits, peut-être , que ceux qu’on emploie de nos jours.
On trouve dans toutes les langues certaines phrases proverbiales qui survivent, comme pour en perpétuer le souvenir, à d’anciens usages d’où elles tirent leur origine. Lorsque Perse dit : « La phi- « losophie t’a-t-elle appris à discerner le vrai? as-tu noté avec de « la craie les choses qu’il falloit faire , avec du charbon celles qu’il « falloit éviter (3) ? » nous ne pouvons voir dans cette question qu’une tournure métaphorique , une allusion à un usage qui n’existoit certainement plus du temps du poète , ou du moins qui n’avoit plus alors toute l’extension que ce passage lui suppose. On doit aussi prendre dans un sens figuré ce que dit Horace (4) des deux fils d’Arrius , qui ne mangeoient que des rossignols .* Faut-il les noter avec de la craie ou avec du charbon ?
Quorsum abeant? sani ut creta, an carbone notandi?
Ajoutons qu’une épigramme de Martial , qu’on nous dispensera de traduire , annonce clairement que la craie et le charbon étoient employés indifféremment comme chez nous , mais seulement par les beaux esprits de carrefour, qui écrivoient leurs saillies sur les murailles.
(1) Deprecor ut mihi cum auroconscribas epistolas domini mei Pétri apostoli ad honorent elreverenliam sanctarum Sçripturarum. Mabillon , De re di plom I, X, G.
(2) Au mot Aurigraphi.
(3) Quæque sequenda forent, quæque evitanda vicissim llla prius creta, moi hæc carbone notasti?
Satir. V, vers 107 .
(4) Satire II, m, 246.
Qubcarbone rudi putrique creta Scribit carmina quæ legunt cacantes (t).
Ces locutions avoient leur source dans l’usage de marquer sur les calendriers les jours fastes par une ligne blanche, les jours malheureux avec un trait noir. On pourroit donc , à la ligueur, prendre au propre ce que dit Horace , en célébrant le retour de Plotius (2) :
Cressa ne careat pulchra dies nota.
La craie et le charbon servoient peut-être de crayon pour les calendriers tracés sur des tablettes; et il est probable que ces substances n’étoient pas toujours employées dans leur état naturel , et qu’on les préparoit pour en faciliter l’usage, comme aujourd’hui on taille en forme de crayon des morceaux d’ardoise pour écrire sur des tablettes de même matière.
Mais dans des temps plus anciens , par exemple lorsqu’il n’y avoit , dit-on, d’autres calendriers que le clou sacré enfoncé dans le mur d’un temple, on comptoit les jours au moyen de petites pierres , blanches pour les jours heureux , noires pour les jours malheureux. Les anciens auteurs latins sont remplis de passages faisant allusion à cet usage , qui existoit aussi dans la Thrace selon Pline (3) , dans l’île de Crète suivant un vieux commentateur d’Horace (4).
Les petits cailloux, calculi , étoient encore en usage , à Rome, au ier siècle de notre ère , pour débrouiller les comptes un peu difficiles. Un seul passage de Pline le jeune suffira pour le prouver. Il raconte, dans une de ses lettres, une cause qu’il a plaidée , et dans laquelle il a fallu établir plusieurs comptes devant les magistrats. « Peu s’en est fallu , dit^il , que nous n’ayons demandé une « planche et des cailloux , et que l’audience des centumvirs n’ait « été convertie en un compte de famille (5). » C’est de cet usage qu’est venu le mot calculus , signifiant compte, et, par suite, notre mot calcul.
(1) Martial, xii, G 1,
(2) Odçs,I, 36..
(3) Hist. nat., vu, 4 1 .
(4) Ode36,liv. I, éd.Gessner. — Cf. Catulle ad Lesbiam , cvm , 6. — Perse, satire II, vers 1 . — Martial, VIII, 45. — Pline le jeune, VI, xi, 3.
(5) Intervenit enim acribus illis et erectis frequens nécessitas computandi, ac pene calculos tabulamque poscendi , ut repente in privati judicii formam centumvirale vertatur, VI , xxxm, 9.
i «i : ’.UiA. j.. --!■ .. ■ ■ - ;-V
' ; x '■ - ;,sr-x ■ w q ■ ■ :
fi.: ; ! • • , :
'IL ' •' . ... ; ;j. .. O; i, ' 7 ' ? fl 5 \ ■' f
X P2 ' . . . y\çv ij