‹ Essai sur les livres dans l'antiquitéChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

De Vécriture ancienne .

'écriture est susceptible de plusieurs divisions différentes, suivant qu’on la considère sous tel ou tel aspect. Par rapport à la direction des lettres ou des mots, elle se divise en écriture horizontale et en écriture perpendiculaire. La dernière, encore en usage enTartarie et en Chine , ne fut point inconnue aux anciens. Parmi les merveilles que Diodore raconte des habitans de l’île de Ceylan ( Taprobanitœ ) , il nous apprend qu’ils écrivoient du haut en bas, et non horizontalement comme les Grecs (i). Ceux-ci ont-ils euxmêmes fait usage de l’écriture perpendiculaire? nous n’en trouvons pas d’exemple bien positif dans les anciens auteurs. Cependant , s’il faut en croire Festus, ils avoient un mot particulier pour désigner cette espèce d’écriture : c’étoit le mot tœpocon . mot qui est, du reste, évidemment défiguré, et que les érudits n’ont pu encore rétablir d’une manière satisfaisante (2).

L’écriture horizontale est susceptible de trois directions différentes. Chez la plupart des peuples d’Orient, elle va de droite à gauche, de sorte que le titre de leurs livres est ordinairement à la place où les nôtres portent le mot FIN. En Occident , les caractères sont dirigés de gauche à droite. L’invention de cette manière d’écrire a été attribuée à un certain Pronapides d’Athènes , que Dio-

(1) $pclqov<rt <fs tovç eri%ovç oyx eig ro ^Kctytov êKTsivovTeç , acrTrsp yjf/.s7ç , tLKh! ctvaôsv ko,tcû KccTctypcttycovtsç eiç opèov* Biblioth . hisî. II, 57.

(2) Yoy. Samuel Petit, Comment, in leges atticas, 179, éd.Vesseling,

1742, in -fol.

dore de Sicile dit avoir été le précepteur d’Homère (1). Avant lui les Grecs avoient une troisième espèce d’écriture, qui a aussi été en usage chez les Etrusques; elle consistoit à diriger une ligne de gauche à droite , une autre de droite à gauche , une troisième de gauche à droite , et ainsi de suite. Il paroît qu’à Athènes les lois ont été quelquefois écrites de cette manière (2). Cette écriture se nommoit boustrophédon , des deux mots Covç, bœuf, et <rrpéq>siv , retourner, parce que l’écrivain , après avoir tracé une ligne, écrivoit encore en retournant en sens inverse , et se dirigeoit ainsi continuellement à la manière d’un bœuf qui laboure. Comme modèle d’écriture en ce genre, on peut consulter, dans les mémoires de l’Académie des Inscriptions (3), le facsimilé de l’inscription d’Amyclée, renfermant une liste de prêtresses d’Apollon , et les preuves sur lesquelles l’abbé Barthélemy établit la haute antiquité de ce monument.

On rencontre aussi, dans les manuscrits anciens, des écritures en croix , en rond , en cœur, etc. ; mais ce sont moins des usages que des caprices de copistes. Théodose , au rapport de Nicéphore (4) » avoit un évangéliaire élégamment écrit, orné de lettres d’or et dont toutes les pages étoient en forme de croix. Il y a dans la bibliothèque des pères (5) , parmi les œuvres de Fortunat , certaines pièces où l’on a imprimé en encre rouge des lettres qui , dans les manuscrits, sont à dessein distinguées des autres. L’ensemble de ces lettres formé tantôt un carré , tantôt un sautoir , tantôt une croix. Les poètes de cette époque affectionnoient ces puérilités ; ils s’exerçoient aux acrostiches, qu’ils varioient de toutes les manières, et se plaisoient à composer de petites pièces de vers énigmatiques dont toute la difficulté consistoit parfois à deviner s’il falloit lire de haut en bas, ou de bas en haut, ou en diagonale, etc. Les auteurs du nouveau Traité de diplomatique ont rapporté plusieurs exemples de ces jeux d’esprit. Nous citerons entre autres un quatrain d’Hildebert, évêque du Mans, au ixe siècle, sur la Nativité de Notre-Seigneur :

(1) Diodor., III, 66, et le Comment, de Wesseling.

(2) Samuel Petit, 1. c.

(3) Tome xxxix, p. i32, etsuiv., ëd. in-12.

(4) XIV, 3, cité par Schwarz, IV, i4.

(5) Tomex.

Watus caata nitens exultans perüdus emptus

Piex virgo sidus angélus liostis liomo

Quærit nescit dat déclarât perdit adorat

Nos; labem ; lumen; gaudia; jura; Deum.

Pour trouver un sens dans ce quatrain , il faut le lire perpendiculairement. Nalus rex quærit nos , etc.

Par rapport à la forme des caractères , l’écriture se divise en majuscule , minuscule et cursive. Aujourd’hui nous appelons majuscule le caractère des titres , minuscule le caractère de texte ou romain , cursive ou courante l’écriture ordinaire à la main , ou la lettre italique dans l’imprimerie. Il y a eu de tout temps à peu près la même différence entre ces trois sortes de lettres. Toujours la majuscule s’est distinguée par la grandeur et la forme carrée des caractères. La minuscule a toujours été line contraction, une espèce d’abréviation de la majuscule , avec des cliangemens assez notables dans la forme des lettres. Ces changemens sont encore bien plus marqués dans la cursive , dont le caractère distinctif a constamment été la liaison des lettres entre elles, liaison qui n’existe pas dans les deux premières classes d’écriture.

Les écritures lapidaires et métalliques ne se composent ordinairement que de lettres majuscules. Ces lettres sont de trois sortes; les unes appartiennent à la majuscule élégante, qui égale presque en régularité nos grands caractères d’imprimerie ; on la rencontre surtout dans les inscriptions depuis Auguste jusqu’aux Antonins. Les autres constituent la majuscule qu’on est convenu d’appeler rustique ; dans cette espèce d’écriture la forme des lettres reste la même, seulement l’exécution en est très-imparfaite; mais la troisième espèce d’écriture majuscule est une vraie dégénération ; nous voulons parler de l’écriture onciale.

Le mot oncial est la traduction d ’uncialis, qui lui-même vient d ’uncia. L’once, chez les Romains, étoit la 12e partie de l’as, et, par extension, d’un tout quelconque. Ici, où il s’agit d’une mesure de longueur , l’once est la douzième partie du pied romain , c’est-à-dire environ dix lignes , et des lettres onciales seroient des lettres de dix lignes de haut. Les Romains peuvent avoir eu, à une certaine époque, des lettres de cette dimension. Telles dévoient être les grandes litteræ gravées sur le piédestal de la Diane de Ségeste, en Sicile, et les maximœ liltcrœ tracées sur la base de la sta-

tue de Verrès (i). Bien plus, nous trouvons dans Piaute qu’on faisoit quelquefois des lettres d’une coudée , ou d’un pied et demi de haut. Telle étoit la mesure de certaines étiquettes collées sur des amphores de vin , dont il est fait mention dans le Pænulus (2). Il y a ici une exagération évidente ; mais lorsque, dans le Rudens, Grippus s’écrie : « J’afficherai partout en lettres d’une coudée que « celui qui aura perdu une valise avec beaucoup d’or et d’argent « s’adresse à Grippus (3) ». On aura beau faire une large part à l’exagération, on n’en sera pas moins obligé de reconnoître qu’à Rome, comme de nos jours, l’affiche avoit pris une dimension démesurée. Les lettres onciales pouvoient encore, au ive siècle, tirer leur dénomination de leur grandeur : c’étoient des manuscrits en onciale que saint Jérôme appeloit des fardeaux écrits (4). Enfin une lettre de saint Loup, abbé de Ferrières (5), au ixe siècle , nous apprend qu’à cette époque encore les lettres onciales avoient une mesure fixe et déterminée.

Aujourd’hui les diplomatistes appellent onciales des lettres qui peuvent être plus grandes ou plus petites que les capitales , mais qui diffèrent essentiellement de celles-ci par leur forme. Le caractère le plus marqué de l’écriture onciale , c’est qu’elle arrondit les traits anguleux ou carrés de l’écriture capitale. Ainsi, pour en donner un exemple sensible, le s capital de l’alphabet grec devient un G dans le caractère oncial (6).

On a quelquefois soutenu que les Romains n’avoient d’autre écriture que la capitale en usage dans les inscriptions et une espèce de sténographie connue sous le nom de notes tyroniennes , dont nous aurons à nous occuper tout à l’heure. Il est certain que les plus anciens manuscrits qui nous restent sont en écriture majuscule, c’est-à-dire en capitale ou en onciale ; et , à ce propos , nous signalerons une différence bien sensible qui se trouve entre les

(1) Cicéron, in Verremde Signis , c. 34, et de Juridic. Sicil ., c. 63.

(2) IV, 11, i4, i5.

(3) Cubitum , hercle , longis litteris signabo jam nsquequaque ,

Si quis perdiderit vidulum cum auro atque argento multo, etc.

Rudens, V, 11, 7.

(4) Voir ci-dessus, p. 53.

(5) Cite' par Mabillon, De re dipl ., I, xi, 4.

(6) V. Mabill. De re dipl., pL VII, n. 1, et De Vailly, Ëlemi. de paléogr

pl. I.pbff r

écritures grecques et les écritures latines. Pour peu qu’on ait vu des inscriptions dans les deux langues, on a dû remarquer que les caractères grecs sont petits, serrés , élégans, réguliers; que les caractères latins, au contraire, sont longs, larges, et qu’on ne s’est astreint à une règle fixe ni pour leur forme , ni pour leur distance respective. La même dissemblance se manifeste dans les anciens manuscrits. Parmi ceux, par exemple, qu’ont publiés les académiciens d’Herculanum , les colonnes grecques sont très étroites et présentent une écriture fine et serrée; les colonnes latines sont une fois plus larges et l’écriture en est lâche et très-espacée.

On peut conclure , peut-être, de ces observations que l’art d’écrire avoit fait plus de progrès en Grèce qu’en Italie ; cependant il suffit d’avoir les notions les plus élémentaires de l’histoire intérieure de Rome pour reconnoître qu’on devoit y écrire beaucoup. Dès lors le bon sens indique qu’il y falloit une écriture plus commode et plus expéditive que la capitale des inscriptions et l’onciale des manuscrits. Dans plusieurs livres anciens , où l’on n’avoit vu d’a-> bord qu’une capitale altérée, les bénédictins ont reconnu ce caractère particulier qu’ils ont nommé semi-oncial, et qui n’est qu’une écriture mixte, composée d’onciale et de minuscule (i). On est au moins obligé d’accorder aux Romains des lettres de très-petite dimension ; telles sont celles dont il est fait mention dans Plaute : euge lilteras minutas (2) ; et les litterœ minutulœ , que l’empereur Tacite, aurapportde Vopiscus (3) , lisoit facilement malgré son grand âge. Plusieurs autres passages des anciens auteurs font évidemment allusion à ces lettres minuscules. Ainsi Caligula , pour que tout le monde ne pût copier une loi qu’il portoit, la fit écrire en trèspetits caractères, et placer dans un lieu très-étroit (4). Pline le jeune, en parlant des manuscrits laissés par son oncle le naturaliste, dit qu’ils étoient écrits des deux côtés du papier , et en très -petites lettres (5). Enfin Sénèque , parlant d’un écrivain qui fait semblant de ne pas vouloir réciter son manuscrit, quoiqu’il en meure d’envie,

(1) Telestle fameux manuscrit des Pandectes de Florence, dont le nouveau Traité de diplomatique renferme un spécimen , planche 4G du 3e volume.

(2) Bacchid., iv, ix, 68.

(3) In Tacit., c. xi.

(4) Minutissimis lilteris, et angustissimo loco. Sueton., in Calig., c. 4i .

(5) Opisthographos quidem et minutissime scriptos. Plin. jun. III, v. 17.

lui met dans les mains une histoire immense, écrite en très-petits caractères, et ployée en un rouleau très-serré (i). Quelques érudits ont voulu voir dans ces minutœ litterœ les signes abréviatifs qui composoient la sténographie romaine ; mais Cicéron nous fournit un exemple auquel cette explication est tout à fait inapplicable. Parmi les objets d’art qui avoient excité la convoitise de Yerrès se trouvoit une statue d’Apollon, dont la cuisse portoit, en lettres d’argent trèspetites (remarquez le pluriel), le nom de l’artiste Myron (2). Auroiton employé la tachygraphie et plusieurs signes tachygraphiques pour écrire un seul nom et un nom propre ? Enfin lés éditions microscopiques, qu’011 faisoitdéjà du temps de Cicéron, auroient-elles paru au célèbre orateur et à Pline une chose si merveilleuse, si elles eussent été écrites en notes ty ioniennes? Il falloit cependant que les écrivains grecs eussent des formes de caractères bien exiguës pour mettre l’Iliade entière sur un morceau de parchemin renfermé dans une coquille de noix (3). Dans tous ces passages , on doit en convenir , il s’agit non d’une écriture minuscule proprement dite , mais de caractères très-petits. On a donc pu soutenir , à la ligueur, qu’il n’y étoit question que d’une majuscule de petite dimension; mais, lorsqu’on a un peu étudié les écritures anciennes , on sent combien il étoit difficile de rétrécir habituellement la dimension des grandes lettres sans en altérer aussi la forme. Pour nous , il nous semble impossible qu’il n’y ait pas eu , entre la majuscule et la minuscule romaines, une différence sensible, non-seulement dans la dimension , mais encore dans les contours des caractères.

Quant à la cursive, ou écriture courante, l’existence en est prouvée, chez les anciens, d’une manière incontestable. Les monumens de la cursive grecque sont nombreux et très-anciens. Plusieurs papyrus grecs qui remontent à plus d’un siècle avant notre ère ; les quittances d’imposition , écrites sur brique, dont nous avons parlé dans notre premier chapitre , sont en écriture cursive. Ces quittances ,

(1) Recitator historiam ingentem attulit, minulissime scriptam, arctissime plicatam, etc. Sénèque, ép. g5.

(2) Signum Apollinis pulcherrimum, cujus in femine, litterulis minutis argenteis, noraen Myronis erat inscriptum. In V errent de signis, c. 43 .

(3) In nuce inclusam lliada , Homeri carmen , in membrana scriptum, tradit Cicero. Pline, vu, 21. Remarquons , en passant , combien les anciens avoient dû perfectionner la fabrication du parchemin pour qu’un tel prodige pût être regardé comme réalisable.

délivrées dans des pays soumis à la domination romaine, et par dès représentai de l’autorité impériale, doivent suppléer, en quelque sorte , au défaut d’anciens modèles de cursive latine ; car, il faut bien en convenir, on n’a pas d’exemples de cette dernière écriture , sur papier ou sur parchemin , antérieurs au ve siècle. Mais il en existe des fragmens plus anciens sur des marbres, sur des briques, sur des morceaux de verre, etc. (i). Pour les ve et vie siècles, les exemples abondent. « On trouve , disent les bénédictins (2) , la « cursive romaine dans le Joseplie de la traduction de Rufin , « écrit sur du papier d’Egypte et conservé à Milan. L’écriture en « est liée, difficile à lire, et remonte jusqu’au temps de Théodose. « On la trouve constamment dans plusieurs manuscrits très-anciens « du chapitre de Vérone , dans la note du S. Hilaire , du Vatican , « écrite l’an 5 1 o, et dans le fameux catalogue écrit du temps de saint « Grégoire le Grand, et publié par Muratori. » Avons-nous besoin de citer les fameuses chartes de Ravennes , publiées d’abord par Mabillon (3) , et tout récemment encore par M. Champollion- Figeac (4). Cette écriture paroîtra peut-être bien grande , si l’on considère qu’un des principaux avantages de la cursive est l’économie de temps ; car on ne peut écrire très-vite en traçant d’aussi grands caractères. Mais il faut observer que ces actes peuvent être des expéditions, et que nous ne manquons pas, d’ailleurs, de modèles de petite cursive (5). La cursive ne s’étoit pas , à coup sûr , formée tout d’un coup , et son usage, bien constaté dans des temps antérieurs au ve siècle , lui assigne une origine bien plus ancienne (6).

Arrivons maintenant aux notes , à cette sténographie des anciens, que quelques érudits ont confondue avec la minuscule et la cursive, et , pour détruire entièrement cette opinion erronée, remarquons,

(1) Voy. JVouu. trait, de diplom., tom. II, p. 357 » n°t* 1 2 3 4 5 6*

(2) Ibid., tom. III, p. 4o8 et suiv.

(3) Supplément au De re diplom.

(4) Chartes sur papyrus, 2e fascicule. Paris, Didot, 1837, in-fol.

(5) Voir, dans le !Yom>. trait, de diplom. , la 57e planche du 3e tome, et dans les Classici auctores de Mai, les scholies du fragment de Juve'nal, éd. in-8.

(6) Le frontispice de la page 1, 2e partie des Ruines de Pompei, par Mazois, reproduit en noir des fragmens d’inscriptions peintes , dont quelques-uns ont, parla forme des caractères, une analogie marquée avec l’écriture des chartes de Ravennes.

avant tout, que la sténographie étoit surtout employée par des gens qui en faisoient métier , et à qui l’on donnoit un nom particulier. « Ceu il qui ont appris à écrire en notes , dit saint Augustin , sont u proprement appelés notaires (i). » Il est vrai que les jeunes gens lettrés de Tancienne Rome paroissent avoir fait usage de la tachy graphie (2); mais certainement cette espèce d’écriture 11’a jamais pu être aussi répandue qu’on le suppose, en n’accordant aux Romains que les lettres majuscules et les notes tyroniennes.

Ces notes étaient de deux sortes ; quelquefois on exprimoit un mot par une ou plusieurs des lettres qui entroient dans la composition de ce mot, comme P. pour Publius, Y pour vixit , COSS. pour consulibus , etc. Ces sortes d’abréviations sont surtout fréquentes dans les inscriptions. Les Romains les appeloient litterœ singulares , ou singulœ , cl’où ils firent le mot siglœ , qui est resté dans la langue françoise. Il y a ordinairement un dictionnaire de sigles à la suite des recueils d’inscriptions. M. de Waiily en a publié un dans ses Élémens de paléographie (3), qui, sans être complet, doit suffire à la solution des principales difficultés que peut offrir la lecture des sigles.

L’autre espèce de signes, qu’on appeloit notœ , constituoit l’écriture des notaires ou tachygraphes. On ne peut dire précisément en quoi consistoit ce système d’écriture abrégée; nous avons, à la vérité, des manuscrits anciens en notes tyroniennes ; mais, malgré les nombreux travaux dont ils ont été l’objet, on n’a pas encore trouvé une explication qui suffit à tous, en sorte qu’il faudroit presque une clef différente pour chaque manuscrit. Tout ce que l’on peut affirmer, c’est qu’un caractère représentoit un mot (4) , et que le sens des caractères devoit se modifier suivant les combinaisons qu’on leur faisoit subir , puisque cinq mille caractères suffisoient, au vu® siècle , pour rendre tous les mots de la langue latine , et que, même dans l’origine, on s’étoit contenté d’un nombre bien moindre (5).

(1) Ex eo genere sunt etiam notæ, quas qui didicerunt> proprie jam notarii appellantur. De Doctr. Christ Il, 26.

(2) Vo y. Quintilien, Prœmium ad Marcellum.

(3) Tom. I,p. 4i2 et suiv.

(4) JManilius dit, en parlant d’un sténographe :

Gui littera verbum est Quique notis linguam superat.

(5) ïsid., Orig., I, 21.

Lib. i\, vers 197.

La sténographie paroît avoir été inventée en Grèce. Diogène Laërce nous apprend que Xénophon en fit le premier usage en sténographiant les discours de Socrate et en les mettant au jour (i). L’empkn de l’écriture abrégée ne fut pas connu à Rome avant Cicéron : ce fut lui qui parvint à recueillir et à conserver un des discours de Caton, en plaçant dans l’auditoire plusieurs scribes très-habiles dans l’art d écrire en notes : avant cette époque, ajoute Plutarque, à qui nous devons ce fait (2), les Romains n’avoient pas encore de notaires. Eusèbe (3) et Isidore (4) font honneur à Tyron, affranchi de Cicéron, de l’application du système sténographique à l’écriture latine, et c’est de là que les caractères abrégés de cette espèce d’écriture ont pris le nom de notes tyroniennes. Les notes furent successivement augmentées et perfectionnées par Persanius Philargyre, par Aquila , affranchi de Mécène, enfin par Sénèque le père, qui en porta le nombre à cinq mille.

La sténographie ancienne étoit aussi prompte que la nôtre ; elle suivoit et devançoit même la parole. Nous citerons , entre autres preuves, cette épigramme de Martial (5), dont il est impossible de rendre en françois la gracieuse concision :

Currant verba licet , manus est velocior illis ;

Nondum lingua , suum dextra peregit opus.

Nous regrettons de ne pouvoir donner en entier une jolie épître d’Ausonne (6), adressée à un notaire ou sténographe. Après l’avoir complimenté sur la vitesse de son écriture, qui devançoit même la parole, il ajoute élégamment : « O je t’en prie, dis-moi qui m’a trahi, « qui a pu te révéler d’avance ce que j’allois dire :

Tu sensa nostri pectoris Vix dicta , jam ceris tenes,

Tu me loquentem prævenis.

Quis, quæso, quis me prodidit?

Quis ista jam dixit tibi Quæ cogitabam dicere (7) ?

(1) K.cù 'Tp&ÎTo? v'7rQeri[Asicd(ru,[/.evoç Tût heyôy.evci, eh àvfya'Tovf by&yevi I,. Il, p.45, c. ëd. Londres, i664,in-fol.

(2) In Caton., c. 23, t. iv, p. 4oo, e'd. Reiske.

(3) In Citron ., liv. II, p. 166, e'd. Scaliger.

(4) Orig .,1, 21 .

(5) xiv, 208.

(6) Carm. i46, ed. ad. us. Delph.

(7) On peut voir aussi Se'nèque, épître q5.

L'usage de l’écriture abrégée étoit le même à Rome que de nos jours. Lorsqu’il s’agissoit de recueillir un discours pr^oncé en public, plusieurs notaires se mêloient aux auditeurs et se pa«tageoient l’ouvrage, c’est-à-dire qu’ils convenoient de recueillir, chacun dans un ordre qu’ils déterminoient à l’avance , un certain nombre de mots ou de phrases (i). C’est ainsi que Cicéron avoit transcrit le discours de Caton, et c’est ainsi que son propre plaidoyer pour Milon fut recueilli tel qu’il le prononça, au rapport d’Asconius Pedianus. Des notaires écri voient aussi les minutes des sentences judiciaires. « Ceux , dit Ulpien , qui écrivent en notes les actes des juges sont « censés absens pour le service de l’Etat (2). »> Et comme le lieu dans lequel les juges se retiraient pour délibérer se nommoit, chez les Latins, secret arium, on donna aux greffiers le nom de a secretis , ou secretorum notarii (3).

La sténographie ancienne étoit encore d’un grand usage dans la vie privée. Les auteurs, pour ne pas perdre le fil de leurs idées, ou laisser refroidir leur imagination en écrivant eux-mêmes leurs ouvrages , avoient parmi leurs esclaves des tachygraphes , auxquels ils dictoient leur première rédaction. Pline le naturaliste , soit qu’il fût en voyage , soit qu’il se fît porter en chaise dans les rues de Rome, avoit toujours à ses côtés un notaire avec un livre et des tablettes (4). Pline le jeune méditoit dans sa chambre les fenêtres fermées ; lorsqu’il vouloit fixer ses idées, il appeloit son notaire , dictoit, lerenvoyoit, le rappeloit encore, et finissoit par revoir d’un bout à l’autre ce qu’il avoit dicté (5). Ces premiers jets , une fois revus et corrigés , passoient entre les mains des calligraphes, qui les mettoient au net. Ainsi chaque écrivain avoit à son service un notaire pour sténographier ses dictées , un copiste habile qui les transcrivoit en écriture ordinaire. Apollonius de Tyane, en partant pour l’Inde, prit avec lui deux serviteurs, un pour écrire vite , et Tau-

(1) Notarum ususerat, utquicquid pro concione aut in judiciis diceretur, librarii scriberent complures sirnui adstantes, divisis inter se partihus , quoi quisque verbaet quo ordine exciperet. Isidor., Orig I, 21.

(2) Eos qui notis scribunt acta judicum , redpublicæ causa videri abesse. Dans J. Lipse, ep. sel. 62.

(3) Saumaise, De Secretariis, apud Sallengrium , Thés, antiq. rom., t. II, col. 6G1 .

(4) Plin. jun., III, v. i5.

(5) Id . IX, xxxvi, 2, xl, 2.

ire pour bien écrire ; o ukv lç Tatx°* yp*<p&v, b Js s> xceX^W tO- Un homme puissant, ayant déterminé Origène à commenter les saintes Ecritures , lui donna sept tachygraphes et un plus grand nombre de copistes; t a.yy'ypdqovç avra tt clpcjlg'twg’clç ïisrlcL , Ka.Xhtypci<pouç Si fr\stGVç (2); les premiers, pour recueillir ses dictées ; les seconds, pour les réunir en livres.

Dans les temps les plus reculés , le système de ponctuation étoit fort simple : on alloit , comme nous disons , à la ligne , non-seulement pour chaque période , mais encore pour chaque phrase et pour chaque membre de phrase ; c’est ce qu’on appeloit diviser par membres , sections et périodes , distinguere per commata , cola et périodes. L’Ancien et le Nouveau Testament sont encore divisés à peu près de cette manière; les divisions que nous appelons versets se nommaient versus en latin, en grec <7t txo).

Aristophane de Byzance , qui vivoit à la cour de Ptolémée Epipliane 200 ans avant J.-C., fut le premier inventeur d’un système de ponctuation ressemblant un peu au nôtre. Ce système n’admettoit qu’un signe unique, le point, dont la valeur varioit suivant qu’il étoit placé en haut, au milieu, ou au bas de la lettre. Les points se nommoient distinctiones ou positurœ, en grec ôéassç (3). Le point placé, comme le nôtre, au bas de la lettre, s’appeloit subdistinctio , V'iïo'TTiyiJÙ ; il indiquoit un sens incomplet et répondoità l’ancien 1 comma ou à notre virgule. Le point au milieu de la lettre se plaçoit après une section de phrase formant un sens par elle-même, mais qui demandoit un complément ; c’étoit l’équivalent de l’ancien colum et de notre point et virgule ou de nos deux points ; on le nommoit media distinctio ou positura , pétrv irriyph- Enfin la plena^QU ultima distinctio , Teheia. <7tyi[jly), étoit le point placé en haut de la lettre; il indiquoit la fin d’une phrase ou d’une période et répondoit à notre point final (4)* Ce système de ponctuation fut en usage à Rome. Cicéron en attribue l’invention à la difficulté de respirer et de reprendre haleine dans une lecture continue (5). Cassio-

(1) Voir sa vie par Philostrate, p. 25.

(2) Voy. Suidas, au mot Origenes.

(3) Cassiodor., Instit. divin, lect. , ch. i5; de Orthogr. praef. — Isidor., Orig., 1, 19.

(4) Voir Cassiodore et Isidore, et le grammaiiien Diomède , cité par Juste Lipse. Epist. selectæ , 62.

(5) Clausulas atque interpuucta verborum , animæ interclusio , atque augustiæ spiritus attulerunt. De orator., III, 4G.

dore dit la même chose à peu près dans les mêmes termes (i) , Sénèque est encore plus formel : « Lorsque nous écrivons, dit-il, « nous avons coutume de ponctuer. » Nos etiam, cum scribimus interpungere solcmus.

Dans les premiers temps du christianisme, la nécessité de rendre facile une bonne prononciation de l’Ecriture sainte à des chrétiens ignorans qui n’en comprenoient même pas toujours la traduction latine fit revenir à l’ancienne division par membres , sections et périodes, comme plus commode (2). Ce système devoit être depuis longtemps hors d’usage, car S. Jérôme, qui l’employa pour sa version des prophètes , le qualifie de méthode nouvelle. « Personne, « dit-il, en voyant les prophètes écrits par versets, n’ira s’imaginer « qu’ils sont en vers dans le texte hébreu, pas plus que les psau- « mes et les œuvres de Salomon. Mais, puisqu'on a coutume de di~ « viser par membres et par sections les œuvres de Démosthènes et « de Cicéron, qui pourtant ont écrit de la prose et non de la « poésie, nous avons cru pouvoir aussi, pour l’utilité des lecteurs, « employer cette nouvelle méthode d’écrire dans notre nouvelle « traduction (3). **

On voit, par ce passage, que les rhéteurs et les grammairiens, afin de faciliter à leurs élèves la lecture des auteurs classiques, avoient introduit dans leurs ouvrages la même division qu’ernployoient les Pères pour mettre les Ecritures à la portée des fidèles ignorans. Le célèbre commentateur de Cicéron, qui vivoit du temps de Claude, Asconius, nous fournit la preuve non-seulement que les œuvres de l’illustre orateur étoient divisées en versets, mais encore que ces versets étoient numérotés; car il cite le verset 85o, le

(1) A majoribus nostris ideo constat inventas (posituras) ut spiritus , longa dictione fatigatus , vires suas per spatia discreta resumeret. L. c.

(2) Meminisse debemus, memoratum Hieronymum omnem translationem 5uam, in autoritate divina, propler simplicitatemfratrum, colis et commatibus ordinasse, ut qui dislinctionem sœcularium Utterarum comprehendere minime potuerunt , hoc remedio sujfulti , inculpabiliter prouuntiarent sacratissimas lectiones. Cassiodor., de Instit. divin, litter., c. 12.

(3) Nemo cum prophetas versibus viderit esse descriptos, métro eos existimet apud Hebræos ligari , et aliquid simile habere de psalmis et operibus Salomonis. Sed quod in Demosthene et Tullio soletfieri , ut per cola scribantur et commata, qui utique prosa et non versibus conscripserunt , nos quoque utilitati legentium providentes, interpretationem novam , novo scribendi généré distinximus. Ad Paulam et Eustocliium prœfat. in Esaïam, initio.

verset 101 1 , le verset 80, etc. (i). Le nombre total des versets d’un ouvrage, non-seulement dans les livres saints, mais encore dans les auteurs profanes, étoit marqué soit au commencement, soit à la fin. On trouve, à la lin des antiquités judaïques de Joseph, une somme, ajoutée probablement par quelque copiste, des versets que renferme tout l’ouvrage , somme qui est de soixante mille. Schwarz (2) cite même un très-ancien évangéliaire de la bibliothèque de Vienne, dans lequel on a marqué non-seulement le nombre des versets, <rr/x,ous-, mais encore le nombre des mots, que

renferme chaque évangile. Ces usages venoient des Hébreux.

C’est aussi à Aristophane de Byzance qu’on attribue les signes de l’accentuation dans la langue grecque, c’est-à-dire les trois accens aigu, grave et circonflexe et les deux esprits. La forme des accens n’a point varié. Les esprits, que nous figurons aujourd’hui comme dés virgules, étoient, dans le principe, formés d’une manière un peu différente ; ils représentoient chacun une moitié de la lettre H. Quant aux accens de la langue latine, ils sont d’invention moderne et 11’ont d’autre but que de faciliter aux élèves la lecture des auteurs; 011 ne les trouve plus dans les éditions latines un peu soignées. Il va sans dire qu’011 n’en voit aucun dans les manuscrits latins. Les accens dans la langue grecque ne furent inventés aussi que pour en faciliter la lecture et la prononciation aux écoliers, et 11e durent être pendant longtemps employés que dans les manuscrits à leur usage. Montfaucon (3) n’en a jamais rencontré dans les manuscrits antérieurs au vne siècle.

Il faut dire aussi que les manuscrits les plus anciens en capitale et en onciale , surtout les grecs, sont bien rarement ponctués, et que dans ceux où, de temps en temps, on rencontre quelques points, il est impossible de reconnoître un système de ponctuation bien arrêté ; le plus souvent même les mots sont écrits à la suite les uns des autres , sans séparation , de sorte qu’au premier coup d’œil il est impossible de discerner où finit un mot et où commence le mot suivant. Il faudroit peut-être conclure de cette observation que la ponctuation comme l’accentuation n’ont jamais été d’un usage général dans l’antiquité, et qu’elles ont été employées

(1) Juste Lipse, epist. select 62.

(2) De ornant, libr. II, 10.

(3) Palcogr. grecq., p. 33,

surtout dans les livres des grammairiens et des rhéteurs , ou dans les ouvrages élémentaires destinés à l’éducation de la jeunesse.

Nous terminerons ce chapitre par quelques renseignemens sur la cryptographie ou écriture secrète des anciens. Voici les moyens qu’employoient les Lacédémoniens pour correspondre secrètement avec leurs généraux. On choisissait deux bâtons bien ronds, parfaitement égaux en longueur et en diamètre ; le général en einportoit un, l’autre restoit à Sparte. Lorsqu’on vouloit écrire, on ployoit obliquement autour du bâton et dans toute sa longueur une étroite courroie, de telle sorte que les deux bords de la courroie, en se réunissant dans toute la longueur de la verge, décrivissent autour d’elle une ligne en spirale. C’est sur celte ligne qu’on traçoit les caractères dont la moitié supérieure restoit sur un des bords de la courroie, et la moitié inférieure sur l’autre bord. La courroie déployée, l’écriture n’étoit plus lisible et ne pouvoit le redevenir que lorsqu’on enrouloit la bande de cuir autour de l’un des deux bâtons (i). Ce genre de lettre, dit Aulugelle, se nommoit scytale, t ravTcfXn . D’après Plutarque (2), on donnoit le nom de scytales aux deu^x baguettes pareilles. A Rome, Brut us, Jules César et Auguste firent usage de la cryptographie. César avoit écrit ainsi plusieurs lettres à Cicéron , probablement sur les affaires publiques, d’autres sur ses affaires privées à C. Oppius et à Balbus Cornélius (3). Son système, d’après Suétone, consistoit à donner à chaque lettre de l’alphabet la valeur de la lettre qui venoit la quatrième avant elle. Ainsi a étoit représenté par d , b par e , ainsi de suite (4). Mais il fallait bien qu’il ne s’en fût pas tenu à une méthode aussi simple, puisque le grammairien Probus avoit fait un traité sur la signification secrète des signes, alphabétiques dans les lettres de César. Le système d’Auguste étoit moins compliqué; il donnoit à chaque lettre la valeur de celle qui la précédoit immédiatement dans l’alphabet: ainsi il écrivoit £pour «, c pour Z», a pour e et «æ pour #(5).

Les manuscrits grecs, à partir du xe siècle , sont souvent ter-

(1) Voy. Aulugelle, xvii, 9.

(2) Yoy. Plutarque, Lysandre, c. 19, t. 111, p. 4i, e'd. Reiske.

(3) Aulugelle, ibid.\ Suétone, J. César , c. 56.; Dion. Cass.,xt, 9.

(4) Dans ce système, le nom de Cæsar auroit été' écrit Fthxtv.

(5) Suétone , Auguste, c. 88; Dion., li, 35; Isidor., Orig . 1, 24. Le nom d’Augustus sMcrivoit donc Bahatyat,

minés par des souscriptions en écriture secrète. Montfaucon (i) en a donné plusieurs et a fait graver en même temps six alphabets qui donnent la clef de ces diverses écritures ; quelques-unes consistent simplement à changer la valeur relative des lettres de l’alphabet comme dans les systèmes de César et d’Auguste. Dans d’autres, on a introduit quelques caractères étrangers ; un de ces alphabets est entièrement composé de signes bizarres dus au seul caprice du copiste; c’étoit, à proprement parler, un système complet d’écriture.

(0 Pal. grecq p. 2 $6 et suiv.

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