CHAPITRE QUATRIÈME
Des volumes .
l y a eu peu de sujets aussi controversés que celui de la forme des livres dans l’antiquité. Suivant quelques savans , les anciens n’aur oient pas connu leslivres carrés et n’auroient eu que des rouleaux ou volumes. Selon d’autres , parmi lesquels nous citerons Martorelli (i ) , l’antiquité n’auroit eu que des livres carrés, au moins pour la littérature, et les rouleaux auroient été seulement employés pour les registres et les actes d’administration. Ces deux opinions sont l’une et l’autre loin de la vérité. Outre les passages des anciens auteurs, qui mentionnent et les codices et les volumina , nous avons un nombre considérable de peintures et de médailles antiques dans lesquelles sont représentées les deux formes de livres; et comme, bien certainement , tous les rouleaux retracés dans ces peintures et sur ces médailles ne peuvent avoir rapport à des actes administratifs, l’argument que ces monumens fournissent peut servir à réfuter à la fois deux opinions exclusives que nous ne saurions partager. Martorelli connoissoit , aussi bien qu’on pouvoit les connoître de son temps, les manuscrits d’Herculanum, parmi lesquels il n’y a pas un livre carré ; mais il éludoit l’objection qu’on pouvoit en tirer contre son système en soutenant que c’étoient des recueils de chartes et d’actes administratifs. Depuis , on a déroulé et déchiffré un certain nombre de ces manuscrits, on n’a trouvé encore que des ouvrages philosophiques ou littéraires.
(i) De regia theca calamaria, 2 vol, ia-4.
Un autre savant italien, Mazzochi, a publié deux dissertations (i) pour prouver que les codices remontoient à une plus haute antiquité que les volumes. Ce système nous a semblé appuyé sur des preuves plus spécieuses que solides. Si l’une des deux formes de livres est plus ancienne que l’autre, c’est à coup sûr celle du volume. Baruch dit dans Jérémie, dont les prophéties remontent à six cents ans avant notre ère : J’écrivois avec de l’encre dans un volume, ego scribebam in volumine atramento (2). Le volume est encore nommé dans le Deutéronome , dans Josué , les Rois , les Paralipomènes , Esdras, les Psaumes, Isaïe, Ezéchiel, Zacharie, etc. L’ancienneté incontestable des livres saints donne un nouveau prix à leur témoignage. Nous n’avons pas besoin d’accumuler ici tous ceux que nous fourniroit l’antiquité profane; ils trouveront naturellement leur place dans la suite de ce chapitre.
Saumaise traite d’ineptie l’opinion de saint Jérôme, de Cassiodore et d’Isidore de Séville, qui font venir le mot liber de l’usage où étoient les anciens d’écrire sur le liber ou écorce des arbres. Suivant le docte commentateur , liber vient du grec CiCkov , que les Eoliens écrivaient CtChop, et, par une transmutation de lettres qui leur étoit familière, ChiCop (3). Ce mot liber étoit , au ive siècle , un terme générique s’appliquant aussi bien aux livres carrés qu’aux volumes. Saint Jérôme , dans un passage que nous avons rapporté plus haut, appelle des livres de luxe libros et codices dans la même phrase : Habeant qui volunt veteres libres..,,., oneramagis exarata quam codices. Environ deux siècles auparavant* Ulpien se posoit la question de savoir si les codices étoient compris dans un legs de livres, libris legatis ; et, quoique la question soit résolue affirmativement par lui (4) et par le jurisconsulte Paul (5), le doute qui existoit à cet égard prouve que l’usage n’avoit pas encore sanctionné l’acception générale que le mot liber reçut dans la suite. Aussi croyons-nous qu’on peut , toutes les fois que ce mot se ren-
(1) Dans la collection intitulée : Raccolta d’opuscoli scientifici e filologici , par Calogera, tom. 87.
(2) Jérémie , xxxvi, 2. Voy. Deut. xxviii, 58.— Jos. vm, 3i.— Reg. xxu, 8. Paralip . , IT,xxxiv, 16.— Esd., vi, 2 . — Ps. xl, 8.— Isaïe, vm, 1. — Ezéch., IIÏ,
2,3. — Zach. v, 1, 2.
(3) De modo usurar., p. 4 06,
(4) Digeste t xxxii, 52, 4.
(5) Sentent., 111, 6, 87.
contre dans un auteur antérieur au me siècle, le traduire hardiment par volume ou rouleau. En effet , lorsque Ulpien, qui écrivoit dans les premières années du me siècle , recherche l'extension- que peut avoir un legs de livres, il y comprend tout d’abord les volumes sans en apporter d’autre raison que la valeur grammaticale du mot liber. Librorum appellatione , dit-il , continentur omnia volumina } mais il hésite à étendre le legs jusqu’aux livres carrés. Quod si ( libri ) in codicibus sint, andebeantur videamus ? Et, lorsqu’il se décide , il en donne pour raison que par le mot livre on entend nonseulement un volume, mais encore un écrit d’une certaine étendue déterminée , scripturœ modus qui certa fine concluditur. Ainsi , au ne siècle , liber avoit une double acception ; il signifioit un volume et une des divisions d’un ouvrage, comme un livre des Commentaires de César , un livre du traité de Varron sur l’agriculture. La signification que nous donnons au mot liber est clairement exprimée dans cette phrase de Sénèque le père, où l’écrit désigné par ce mot porte évidemment les caractères distinctifs du rouleau : Ego , ut librum velitis usque ad umbilicum revolvere, adjiciam , etc. (i). Cicéron, Catulle , Tibulle, Horace, Martial , Pline le jeune, lorsqu’ils parlent de leurs ouvrages, toujours ou presque toujours écrits sur des rouleaux, emploient constamment les mots liber , libellus ; aux livres carrés ils appliquent les dénominations de codicesy tabuler, , labellœ , etc. Cicéron, produisant en justice les registres où Verrès avoit partout changé son nom en celui de Verrutius, les fait transcrire dans un volume , en ayant soin de conserver la figure exacte de toutes les surcharges , ïitterœ liturœque omnes assimulatœ , ex~ pressœ de tabulis in libros transferuntur. Peut-on mieux prouver que par ce passage la différence qui existoit entre les tablettes et les livres ? Or nous verrons plus tard qu’à Rome le mot tabuler étoit très-souvent synonyme de codex. On peut donc regarder comme certain que, dans le principe, le mot liber s’appliquoit aux volumes, à l’exclusion des livres carrés.
Le nom de volume, volumen , , vient de la forme du livre,
qu’on rouloit sur lui-même, action qui serendoit en latin par volvere , en grec par g iheîv; mais les Romains avoient encore , pour exprimer l’enroulement d’un volume , un autre mot qui a induit en erreur quelques savans en leur faisant admettre chez les anciens une troi-
(i) Suasoria, VII in fin.
sième forme de livres différente des codices et des volumes. C’est le verbe plicare et ses composés. Schwarz s’est autorisé de ce mot, appliqué quelquefois aux volumes, pour créer des livres pliés comme une lettre, un éventail ou un paravent; livres auxquels il donne le nom de libri plicatiles, qu’il u aussi créé ; car, à notre connoissance, il ne se trouve dans aucun écrivain de l’antiquité. Nous examinerons plus tard ce qu’il y a de vrai dans ce système , contentonsnous, pour le moment, d’exposer le sens le plus ordinaire des mots plicare et complicare ; ils signifient non plier , faire des plis , mais ployer en rouleau. Lorsque Aulugelle décrit la scytale lacédémonienne enroulée autour d’un bâton , il se sert du mot plirare (i). Martial, envoyant à Rufus deux livres d’épigrammes , lui dit : Si vous trouvez trop long d’en lire deux, enroulez-en un ; l’ouvrage ainsi divisé vous paroîtra plus court.
Si nimis est legisse duos tibi charta plicetur Altéra, divisum sic breve fiet opus (2).
On trouve encore le mot plicare , toujours avec une signification analogue, dans Virgile (3); dans Sénèque le tragique (4), dans Némésien (5) , etc. , la signification du mot complicare n’est pas moins certaine. Martianus Capella, dans un passage que nous avons cité, faisant une énumération de livres de matières différentes, nomme les livres de lin ployés en rouleau carbasinis voluminibus complicatihbn.
Explicare , au contraire , signifiait dérouler. Martial désigne ainsi un volume qui est censé avoir été entièrement lu et par conséquent déroulé d’un bout à l’autre.
, Explicitum nobis usque ad sua cornua librum Et quasi perlectum (6).
Cicéron se sert du même mot pour dire que , dans son proconsulat de Cilicie , il a lu en entier la Cyropédie de Xénophon : 'TrcaS'sictv K vçov totam in hoc imperio explicavi (7). Une phrase de Cassiodore, que nous avons déjà rapportée, ne laisse aucun