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CHAPITRE IV

(Le socialisme sompluaire.)

Tite Live conte une jolie histoire :

Marcus Fabius Ambustus, patricien éminent, avait de l'influence sur son ordre et ne méprisait point la plèbe. L’ainée de ses filles avait épousé le patricien Servius Sulpicius, tribun militaire; et la cadette était mariée à Caïus Licinius Stolo, riche plébéien : cette dernière alliance dénotait chez Ambustus l’absence d'esprit de caste et lui conciliait la faveur du vulgaire.

Un jour, la femme de Licinius était en visite chez sa sœur, quand Servius Sulpicius rentra; son licteur, qui le précédait, frappa la porte de sa

baguette. Fabia eut peur, le laissa voir, et sa

sœur se mit à rire. Ce rire humilia la jeune femme. De retour chez elle, elle eut un accès de mélancolie. Son père lui dit : — Fabia, n'es-tu pas souffrante? D'abord héroïque, elle dissimula la raison de son chagrin; mais à la fin, n’y tenant plus, elle avoua dans les sanglots qu’elle était jalouse de sa sœur, dont le mari était tribun militaire.

Ambustus consola sa fille et lui fit les plus belles promesses. Puis il eut des conciliabules avec son gendre; et tous deux s’adjoignirent Lucius Sexlius, jeune ambitieux dont la hardiesse et les espérances élaient arrêtées par sa mauvaise chance de n'être pas né patricien.

L'amour-propre d'une femme avait fait naître

un complot démocratique *.

1. Cf. Tite Live, VI, 34. — L'histoire de Fabius Ambustus et de ses deux filles a paru trop jolie pour être vraie. Louis de Beaufort, l’érudit et sceptique français du xvure siècle, a pensé que c'était une fable : il l’a dit; et tout le monde l’a cru. A les considérer de près, les preuves données par Beaufort (Dissertalion sur l'incertitude des cinq premiers siècles de l’Ilistoire romaine, La Haye, 1750, p. 396-402) sont bien peu salisfaisantes. Il est vrai qu’une figure de femme, gracieuse ou grave, apparait presque à chaque tournant de la légende et de l'histoire romaines; mais cette influence des femmes sur les événements, d'autant plus frappante qu’elle se répète davantage, n’élonne guère dans une société d'Occident. — Comme les deux sœurs appartenaient à une « maison considérable »;

Licinius et Sextius se firent d'abord nommer

tribuns (378 — 376) et proposèrent aussitôt trois

Beaufort ne peut croire que l’une d’elles n'ait pas connu l’'apparat des magistratures. Mais Tite Live ne dit nulle part que la cadette des Fabia ait ignoré l'usage du licteur, expression que Beaufort lui prête : il dit seulement qu'elle n’y était pas accoutumée, — 2nsuela; et il faut être terriblement psychologue, ou l'être bien peu, pour effacer si hardiment la trace fugilive de l'émotion ressentie par celte jeune femme, il y a tant de siècles. Nous ne savons pas à quel âge Fabia fut donnée à Licinius, ni depuis quand elle avait quitté la maison patricienne de son enfance; elle avait pu n’observer jamais chez son père ou désapprendre chez son mari le cérémonial des honneurs; enfin il suffit, pour l'intelligence de ses sentiments, qu'une circonstance toute fortuite, faisant naître en elle un mouvement même irréfléchi de l'âme, ait donné prise à sa sœur sur elle et l’ait amenée à un retour cruel sur linfériorité de sa condition : infériorité véritable, puisqu’en fait les dignités de l’Elat étaient réservées presque toujours aux patriciens et que, pendant les 44 premières années du Tribunal mililaire, aucun plébéien n’obtint cette magistrature. Le membre de la famille Licinia qui y parvint une année avant Serv. Sulpicius n’était pas le mari de Fabia, mais un de ses parents, dont le surnom était Calvus, et qui fut plus tard général de la cavalerie : le meilleur argument de Beaufort (p. 400) tombe ainsi à fort peu de chose ou à rien. Tel qu'il est, le récit de Tite Live explique les choses, les éclaire, et s'accorde entièrement avec elles; il ne suffit pas qu’un récit soit joli pour être faux.

Toute cette discussion serait peut-être bien superflue, si elle ne montrait les abus d’une certaine facon d’entendre l'histoire des peuples morts, dont Beaufort fut l’initiateur et que les Allemands ont mise à la mode. Cette méthode consiste à se méfier des textes les plus innocents, à y chercher des contradictions inaperçues de leurs auteurs et capables de les trahir, à conjecturer sans documents une série de mensonges prémédités, mais qui échappent au contrôle, à démonter les institutions et à décrire les événements sans écouter l’écho des passions individuelles, parfois conservé dans le lointain, — à soulever la poussière des siècles et à secouer celle des hommes...

lois qui formaient machine de guerre pour une triple attaque contre la puissance financière, foncière et politique du Patriciat. — La première élait sur les dettes : elle ordonnait la déduction des intérêts déjà payés sur le capital des créances et la division du surplus en trois annuités. La seconde était une loi agraire : elle défendait de posséder plus de cinq cents arpents de terre (environ 425 hectares), — d'envoyer sur les pâturages de la République plus de cent têtes de gros bétail et cinq cents de menu bétail. Enfin la troisième était une loi constilutionnelle : elle abolissait le Tribunat militaire, institué en 310 — 444, et rélablissait le Consulat, alors supprimé, mais avec celte clause que désormais l’un des deux Consuls serait toujours pris dans la plèbe. — Riches sans être nobles, Licinius et Sextius tenaient surtout à cette dernière loi : ils n'avaient qu'à perdre aux deux premières; mais ils sacrifiaient leurs intérêts à leurs ambitions pour hâter le succès de l’autre. Leurs projets étaient comme un pacte offert par les parvenus de la plèbe à la plèbe pauvre.

Cette tactique effraya les patriciens : les mépris

de la noblesse avaient écarté ses alliés naturels, devenus des ennemis déclarés qui ouvraient la lutte par une sorte d'achat du peuple. Habile un peu tard, le Patriciat corrompit quelques tribuns.

A l'assemblée des tribus, les huit collègues des deux démagogues empèchèrent la lecture des projets de lois et l’accomplissement des formalités solennelles qui précédaient les scrutins; ils recommencèrent celte obstruction à chaque assemblée nouvelle, grâce à l'absurde faculté de veto qui les dispensait à peu près de raisons, bonnes ou mauvaises. L'exemple était facile à suivre et le procédé tout-puissant. Licinius et Sextius s’en emparèrent pour arrêter les élections : pendant cinq ans, au dire de Tite Live, Rome fut privée de magistrats.

L'ennemi du dehors reprit courage; il fallut défendre Tusculum, assiégée par les gens de Vélitres. Avec la permission des tribuns du peuple, on nomma enfin des tribuns militaires ils trouvèrent la plèbe peu docile; l'ennemi fut repoussé, mais Rome était dans l'anarchie. Fabius Ambustus, malgré sa naissance patricienne,

s'avouait conseiller de son gendre; les tribuns

dissidents s’affaiblissaient : au lieu de huit, ils étaient cinq, honteux d'eux-mêmes. Au contraire, Licinius et Sextius, réélus huit fois, devenaient chaque jour plus pressants, plus acharnés; ils prenaient à partie les hauts patriciens, les fatiguaient de leurs apostrophes : — Exigerez-vous, disaient-ils, le droit d’avoir plus de cinq cents arpents de terre, quand on distribue à la plèbe des lots de deux arpents chacun?

Et, en même temps, ils s’efforçaient de persuader à cette malheureuse populace qu'elle avait un intérêt indirect — mais immense — à l’adoplion de la loi politique, — la réforme constitutionnelle étant, d’après eux, la procédure nécessaire de la réforme sociale, tant désirée. Ils associaient dans leurs discours les besoins généraux du peuple à leurs vœux privés et secrets.

Une année s’écoula en menaces d’émeutes.

Puis l'assemblée fut convoquée par Licinius et Sexlius, malgré le veto des dissidents. C'était grave. Les patriciens songèrent alors à la dictature, comme au seul moyen possible et légal d'introduire à leur tour quelque arbitraire dans le

gouvernement des hommes. On nomma Camille

dictateur; mais il dut vite se retirer, céder la place à un Manlius.

Dans l'intervalle, les patriciens, prenant contact avec le petit peuple, s’apercevaient que celui-ci était passionné pour la loi sur les dettes ainsi que pour la loi agraire, — et très froid pour la loi politique. Le Patriciat eut un coup de maitre : iloffrit de transiger, de céder sur les deux premières lois.

Celte manœuvre des patriciens séparait la plèbe riche de la plèbe pauvre; elle isolait les capitalistes sans naissance. Licinius et Sextius abattirent leur jeu : les trois projets étaient un bloc, dont on ne pouvait rien distraire; il fallait voter les trois lois, ou se passer de leurs services; et, dans cette circonstance encore, malgré les exclamations du Patriciat, qui voulait détromper la plèbe, ils furent réélus pour la dixième fois. Sous leur dernière magistrature, après un massacre de Gaulois dans la campagne albaine, une sédition terrible accueillit le retour de Camille vainqueur. Le Sénat, cédant à la démagogie, accepta enfin l’ensemble des lois (387 — 367) *.

4. Le savant allemand Benedictus Niese a consacré à Ja « prétendue loi agraire licinio-sextienne » une étude où il

Lucius Sextius fut nommé consul, malgré la noblesse, aux comices qui suivirent. Et, quelques années plus tard, on condamnait pour la première fois, en vertu de la loi agraire, un grand pro-

priélaire foncier, coupable d'avoir violé cette

loir.

C'était C. Licinius Stolo :.

Par réaction contre la tradition patricienne qui abaisse les mérites de ces personnages, les écrivains modernes sont tentés de hausser jusqu'à la gloire des Gracques celle de Sextius et Licinius; on leur prête une grandeur d’intentions et d'idées qui n'est celle, ni de leur conduite, ni de leur

œuvre.

Au second siècle de la République, les con-

développe quantité de doutes dont aucun autre érudit ne s'était encore avisé (Das sogenannte Licinisch-Sertisch Ackergeselz, Hermès, t. XXIII, 1888, p. 410-423). Sa conclusion est que la loi du maximum est postérieure, pour le moins, à la déroute d'Hannibal et se situe aux environs de l’année 574 —180; et son raisonnement serait d’une logique invincible, s’il n’était fondé sur deux conjectures arbitraires, dont la première a rapport aux textes, et l’autre à l’arithmétique : il a été amplement réfuté par M. Ch. Lécrivain (Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1889, p. 172-182) et par Soltau (Die Echltheil des Licinischen Ackergeselzes von 367 v. Chr., Hermès, 1895, p. 624-629).

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