‹ Essai Sur Les Lois Agraires Sous La République RomaineChapitre 27 sur 75 · Cf. Karl Marx, le Capilal, trad. Roy, p · texte numérisé non relu

Cf. Karl Marx, le Capilal, trad. Roy, p

très aisément. En effet, la richesse métallique n'a qu'une valeur représentalive des valeurs réelles qui la gagent : tant que l’agriculture latine fut productive, et seule productive, elle attira les capitaux qui se détournèrent plus tard vers la banque proprement dite. Or, cet emploi primiuf du numéraire provoqua des changements insensibles, mais continus, dans la répartition des biens fonciers. Un nombre restreint de puissants propriétaires, Chevaliers ou Patriciens, chassèrent peu à peu la multitude des modestes fermiers, si bien que le régime des vastes domaines — ou latifundia — remplaça presque partout celui des petites exploitations. — IL n’est guère possible, bien entendu, d’assigner une date précise à celte révolution si grave dans l'histoire sociale de l'antique Italie : une élection, une victoire, une émeute, un assassinat forcent d’euxmêmes l'attention des hommes; mais les achats et les ventes, les gains et les pertes, les enrichissements et les ruines sont rarement consignés sur l'heure dans les écrits des annalistes. La misère complète de la plèbe, les fantaisies pro-

digieuses des ploutocrates, la banqueroute de

l'agriculture n'étonnèrent la société romaine qu'aux dernières années de la République, au premier siècle de l'Empire. Alors seulement les historiens, les littérateurs, les agronomes, apercevant le triple danger du travail servile, de l'absentéisme et de la dépopulation, dénoncèrent la substitution de la grande à la petite propriété. Au moment de l'affaire Verrès, la déchéance de la Sicile, suivant de si près celle de l'Italie, attestait la profondeur du mal; il gagnait déjà les provinces. Un siècle plus tard, l’adorable roman de Pétrone peint, non sans un peu d'amertume envieuse et sarcastique, l’immensilé des jardins, des forêts et des domaines où s'éploie la vanité du ridicule parvenu Trimalchio. Six personnes, à la même époque, se partageaient la moitié des terres d'Afrique : l'empereur Néron les fit mettre à mort, pour les dépouiller à sa guise, ce dont l’approuvait Pline l'Ancien’.

L'Italie agricole, dès le temps des Gracques, ne ressemblait pas à la France, mais à l'Irlande et à la Sicile modernes*. Le siècle était loin où,

1. Pline l'Ancien, XVIII, 7, 3 (Édition Littré). 2, À la Sicile plutôt qu’à l'Irlande; car, en Irlande, le nombre

sur neuf jours conséculifs, le patricien soigneux de la terre en donnait un seul aux affaires de la ville, passant les autres à la campagne. En ce temps-là, les domaines étaient petits, les servi-

teurs presque rares, les chefs de famille tenaient

des maîtres est minime, mais celui des fermiers est immense; à mesure qu'il s’accroit, la misère augmente. Trois cent mille familles irlandaises vivent sur des terres dont l’étendue n’atteint pas deux hectares; sur sept cent mille fermes, cinquante mille seulement dépassent douze hectares (cf. Antonio Pittaluga, La queslione agraria in Irlanda, 1894). M. de Mandat- Grancey (Chez Paddy, p. 134-135) a montré les causes de cet émiettement. — Sur les côtes de la Sicile, la culture intensive et le morcellement de la propriété donnent quelque bien-être au laboureur; mais, dans l’intérieur des terres, la très grande propriété triomphe. Ainsi, la commune de Contessa Entellina, dans la province de Palerme, occupe 24000 hectares et compte 3000 habitants. Ceux-ci possèdent 800 hectares. Le reste appartient à une vingtaine de patriciens, que personne ne voit : ces seigneurs Lirent des revenus de leurs domaines en les affermant à de véreux gabellolti. (Cf. H. Mereu, Revue de Paris du 15 mai 14897.) — Même système dans certaines régions du nord et surtout du centre de lIlalie. Les mercanti di campagna prennent à bail de vastes espaces, servent d’intermédiaires entre l'aristocratie et les bergers de la Sabine ou des Abruzzes. L'écrivain italien Guffanti consacre aux Lalifundi tout un chapitre de ses doléances sur la crise agraire (La crisi e la queslione sociale agraria; considerazioni di un agricollore, 1891). Voici comment M. Guffanti s'exprime sur les grands propriétaires (p. 226) : « Ils passent leur vie dans la cité, ne connaissent l’agriculture que de nom, ne croient sans doute point que leurs terres puissent rendre davantage, ne lisent ni livres ni journaux d'agriculture, ne s'occupent que de divertissements, de plaisirs, de romans et de politique... Fous à lier que nous sommes! (Pazzi, che siamo, da catenel) Il faut obliger par une loi les propriétaires à améliorer euxmêmes leurs terrains ou à les céder en emphytéose, etc. » — Voici, par contraste, un tableau de la vie rurale dans un domaine de la province de Venise, habité, dirigé par son

de leurs mains la charrue. Désormais les domaines sont grands, les esclaves nombreux, et les maîtres ne résident plus. L'homme riche qui achète un domaine y relègue le plus affaibli, le plus cassé de ses valets; l’homme de fortune moindre y

envoie quelque mercenaire incapable. Magon le

maître; celte intéressante monographie nous a été communiquée par la nièce du propriétaire : — « Monsole se compose de 2400 champs; la superlicie de deux champs et demi est en moyenne d’un hectare. La production consiste en blé, avoine, maïs et vin. — Les autres propriétés ({enule) de la Vénétie sont toutes grandes, il y en a fort peu de petites. La plus grande est de 15000 champs; les autres ont de 1600 à 2000 champs. Le propriétaire n’habite jamais la fenula; elle est exploitée par un intendant. Mon oncle seul fait exception. — Monsole a 886 habitants partagés en 125 familles. Chacune à une maison avec un champ et paie un loyer annuel de 35 francs. Quand le maitre a besoin de ses colons, ils sont tenus de venir tous au travail, hommes, femmes, filles. Le patron, par contre, doil toujours leur fournir le travail nécessaire à leur subsistance. Ils reçoivent 1 franc par jour l’été et 0 fr. 10 l'hiver. Il y a des colons que l’on paie davantage (chefs d’étable, menuisiers, maçons en chef, etc.) : leur gain va jusqu’à 2 fr. 50. La récolte est faite par les colons : 70 0/0 de celle récolte reviennent au maitre, 30 0/0 au colon, pour payer son travail. En outre, on emploie toujours 20 à 40 ouvriers étrangers à la {enuta; pendant la récolte, quelquefois 150. — Les colons sont des gens sobres, se contentant de peu, aimant leur maître. Quand la famille est nombreuse, assidue au travail, elle gagne plus, elle est à son aise. Le propriétaire de la tenula aide les colons, leur paie l’assurance contre l'incendie, leur avance sans intérêt de l'argent dans certaines circonstances (mariages, naissances, etc.) et leur vend à un prix minime le maïs dont ils peuvent avoir besoin en sus de leur récolte, car ils se nourrissent exclusivement de polenta, de harengs saurs et de poissons frits. — Les bestiaux sont en grand nombre et ils servent à la culture. Monsole possède de 560 à 5175 têtes de bétail. »

Carthaginois disait avec beaucoup de sens :

« L'acquéreur d'un champ devrait vendre sa maison de ville. » Mais nul ne suivait son précepte : l’aristocralie aimait mieux se laisser piller par ses intendants, ses esclaves.

Les esclaves de la ville étaient tantôt des artisans manuels dont la condition valait celle des ouvriers libres, si mème elle n'avait ses avantages, et tantôt des intellectuels guettant sans cesse la récompense de l’affranchissement, — des Orienlaux diplomates qui savaient se rendre indispensables : leur vie était douce et sans fierté. Mais le sort des esclaves campagnards était dur : assujettie à l'autorité d'un régisseur souvent infidèle et brutal, leur existence se partageait entre le travail à l'air et l’ergastule, dont la menace aidait à les maintenir; ils n'avaient aucune affection à attendre, peu d'intérêt à se bien conduire, — donnaient un minimum d'effort. Les plus vifs d'esprit furent aussi les plus redoulés, les plus turbulents : ainsi, la culture de la vigne exigeant quelque iniliative, on la confiait aux hommes punis de la chaîne; c’étaient les plus

intelligents. — Columelle, qui rapporte ce trait,

L'ITALIE AU TEMPS DES GRACQUES. 91 conseille, il est vrai, l'humanité à l'égard de ces malheureux, et recommande de construire pour eux des prisons spacieuses, bien aérées, de reconnaître leur zèle, d'accueillir leurs plaintes, de les protéger contre l'injustice et la cruauté des subalternes, — tout cela par sagesse d'administration, pour obtenir davantage et prévenir les crimes de désespoir ‘. Mais Columelle est un écrivain de l'Empire; son paganisme est élevé, presque charitable; et d’ailleurs, si ses maximes avaient formé la règle ordinaire, il aurait moins insisté sur leurs effets profitables. Caton l'Ancien, moins sensible, offre une image plus exacte et plus normale du Romain propriétaire. À peine lient-il son esclave pour une créature *; il s’en délivre quand il est vieux, le met à la diète s'il est malade, lui fait payer ses plaisirs sexuels et le

droit d’avoir des enfants. — Comment s'étonner

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