La campagne romaine, par exemple, est plus malsaine de
sans cesse renouvelé, des petits fermiers italiques attaquait partout les influences pernicieuses, desséchait les marais, défrichait le sol, assainissait peu à peu la péninsule, quand, brusquement, la transformation des cultures fit perdre les progrès acquis. À la place des anciens champs riches et radieux de céréales, des prairies humides s'étendirent, où des esclaves indifférents surveillaiené de trop rares bestiaux. La grande campagne devint une solitude dangereuse, pestilentielle ; et, dans la banlieue des cités, autour des villas, le: maraichage reçut une splendeur excessive : on admira d'infinis champs de roses, de violettes, de lis, de safran. Les propriétaires donnèrent aussi des soins extrêmes à leurs piscines, à leurs parcs, à leurs volières : 1ls développaient l'élevage des paons, des pigeons, des grives, des merles, des. pintades ou poules africaines, — assemblaient dans leurs enclos les sangliers, les chevreuils, les cerfs, — établissaient des viviers considérables pour l'entretien des poissons d’eau douce, même nos jours qu’elle ne fut dans l’antiquité. — Sur les travaux de drainage exécutés par les premières peuplades italiques, voir
l'article de M. Gelfroy, la Trans/ormation de Rome en capilale moderne (Revue des Deux Mondes du 1° septembre 1897).
d’eau de mer ‘; et ces lagunes artificielles, installées dans le voisinage des lieux habités, près de Rome, aux environs d’Albe, ailleurs encore, furent peut-être une cause nouvelle d'insalubrité.
Ainsi, la concentration des fortunes foncières avait préparé l'abandon des campagnes et l’extension immodérée des propriétés d'agrément. Blessant contraste, qui laissait la terre s’appauvrir, les jardins offrir leurs merveilles! La crue de richesse mobilière ne fut pas endiguée et mit en éveil cette curiosité des délicatesses de l'existence qui était destinée à se converlir, sous les Empereurs, en fureur de jouir. Avant la fin de la République, l'éducation des oiseaux précieux, l’engraissement des poissons de luxe étaient plus rémunérateurs que les peines sérieuses, les faligucs utiles dépensées dans les métairies. Ne fallait-il pas assouvir les Romains charmés de n'être plus des guerriers brutaux, surpris de la saveur
des choses, vaniteux de pouvoir être prodigues?
1. Voir Valère Maxime, IX, 1, sur les bains suspendus de C. Sergius Orata, dès 566 — 488, et ses parcs d’huîtres fraiches, établis au bord du lac Lucrin-
Le superflu dépassa pour eux, écrasa bientôt la valeur du nécessaire; et tandis que l’homme de la plèbe imaginait profiter du progrès social s’il pouvait dormir au soleil et manger, s’agiter, s'amuser librement, l’aristocralie patricienne et financière, mêlée d'éléments disparates, associée dans ses. affaires à des Levantins, des Carthaginois, des Espagnols, des Israélites, accepta d’être seule active et prit à sa charge les exigences impérieuses, mais médiocres, du populaire.
La civilisation latine allait-elle s'engager dans le pur mercantilisme, sa moralité s’adoucir non sans un peu d'avilissement, Rome devenir une Carthage plus forte ou une autre Alexandrie?
En cet instant dramatique, deux hommes éprouvèrent pour leur patrie une ambition supérieure, se fièrent à l'espoir d’une rénovation nationale, crurent à la dignité du peuple romain davantage que ce peuple même, — et tentèrent
très courageusement de réformer la société.