ESSAI SUR LES LOIS AGRATRES
ils avaient dépensé sur elles du travail et des capitaux. Toutes les circonstances historiques affermissaient leur conviction de n’être point les fermiers du bien d'autrui, mais des maitres incommutables. — Le retrait brusque des concessions leur semblait donc, au premier chef, une mesure révolutionnaire...
Tibérius el ses amis n'étaient pas des révolutionnaires; ce n'étaient pas non plus des conservaleurs à outrance : c’élaient, si l’on veut, des progressistes. Les considérations qui précèdent exprimaient l'éternel conflit de l'utilité générale et des droits particuliers. Elles n'étaient pas assez décisives pour arrêter net leurs projets; mais elles avaient assez de force pour émouvoir leur réflexion. Ces hommes de cœur, qui n'étaient pas gens de désordre, examinèrent avec soin les objections les plus criantes, celles que les intéressés répandaient à travers la ville. Ils pesèrent consciencieusement les résistances respectables, accordèrent des concessions, renoncèrent à la reprise lotale du domaine; et même ils admirent, en principe, le paiement d’une indemnité.
Un modèle, dans le passé, s’offrait à eux : la
vieille loi agraire licinio-sextienne, tombée si vite en discrédit. Mais il convenait de l'élargir, pour respecter l’ordre des temps; et surtout il fallait la parfaire, afin d'éviter ses défauts. Tibérius et ses amis, songeant à elle sans la copier, décidèrent que tout possesseur domanial aurait droit à une réserve de cinq cents arpents romains pour lui-même (environ cent vingt-cinq hectares) et de deux cent cinquante arpents pour chacun de ses enfants mâles, sans que néanmoins cette réserve püût jamais dépasser mille arpents (en tout, deux cent cinquante hectares). Mais la concession de ces lerres serait gratuite et perpétuelle, l'État s'engageant pour toujours à ne point les revendiquer et ratiliant, dans cette mesure, la métamorphose de la possessio primitive en propriété absolue. — Enfin, passé ce maximum, le sol détenu sans redevance ferait retour à la République; et celle-ci, d’ailleurs, Uendrait compte des plus-values incorporées *. — Des lots de
trente arpents chacun, constitués avec ces reprises,
4. En ce sens, Appien, I, 11. — D’après Plutarque (Tibérius, 9), l'indemnité devait porter sur la valeur totale des terres confisquées; mais cela est fort invraisemblable.
seraient donnés aux citoyens pauvres, el peutêtre aux alliés italiens, moyennant un loyer modique. Ces lots seraient héréditaires, mais ils seraient inaliénables : le bénéficiaire d’une tenure ne pourrait pas en faire argent, la céder à son voisin riche : il exploiterait personnellement, — et ainsi se trouvait assuré le maintien de la petite culture.
La loi rédigée en commun par le tribun et son entourage fut présentée par Gracchus, en son nom propre (Lex Sempronia). Elle formait un plan organique, mais sans opérer par elle-même aucun acte d'exécution, et confiait à une commission permanente de triumvirs le devoir difficile et délicat de reconnaitre les terres publiques et d’en
accomplir la confiscation, le partage (621 — 133).
C'est ici le plus bel endroit de l’existence de Tibérius, l'instant le plus pur de sa vie. Le jeune homme a fait taire en lui ses instincts fiévreux, sa dialectique intransigeante, son goût de justice absolue. Il à mis dans sa loi agraire toute sa passion patriotique et tous ses efforts d'équité.
Il à tempéré sa réforme, ménagé ses adversaires,
peut-être même offert une prime à l'improbité de certains. Mais enfin sa confiance admirable attend d’un simple projet de loi la réconciliation des classes, l’avenir heureux de la cité : Tibérius ne cédera sur rien!
Il est sincère dans sa croyance à sa propre modération et sincère dans ses espérances. Tibérius ne doute pas du succès parce qu'il ne doute pas d'autrui, et prête à tous, riches et pauvres, l'ardeur au bien qui le soulève. — Moment ineffable, mais court, où le héros populaire croit unir les bonnes volontés pour le triomphe de la justice! Merveilleuse erreur d’enthousiasme, destinée à s’anéantir!... — Trop vite détrompé, Tibérius ressent une déception vraie, aussitôt suivie d'une colère non moins naïve, quand l’emporlement de la haine et des intérêts irrités, corrigeant son exaltation, se heurte à ses élans d'amour...
… On dit de lui : — C’est un séditieux ! un amhitieux ! il veut troubler nos affaires! s'emparer du gouvernement! — Outré de telles accusations, qui lui paraissent déshonorantes et dont la raison lui échappe, le tribun s'exaspère alors, élève le ton, change de langage, accuse à son tour l'ava-
rice maudite, la mauvaise foi des trafiquants, et enfin hurle pour les pauvres : — « Les bêtes fauves d'Italie, clame-t-il, ont leurs cavernes pour repaires. Et les hommes qui se battent, qui meurent pour la défense de l'Italie ont pour tout bien la lumière du jour! Sans maison et sans demeure fixe, ils vagabondent, avec leurs enfants et leurs femmes. Romains! les généraux vous mentent, quand, dans les batailles, ils vous encouragent à lutter pour vos foyers et vos temples... En est-il un seul parmi vous qui ait un autel domestique, un tombeau de ses ascendants? Vous vous battez, vous mourez uniquement pour soutenir le faste des riches! On vous nomme les maitres du monde, et vous n'avez pas un pied de terre! »
— Jamais orateur socialiste el jamais prophète d'Israël n'ont tenu langage plus incendiaire. L'éloquence du sublime rhéteur a frappé les anciens de stupeur el son accent survit aux âges. Les documents historiques n'autorisent pas à décider que cette furie éclatante fût affaire de déclamation, que cette véhémence pathétique fût empreinte de littérature. Le tribun Philippus fut
injurié, non démenti, lorsqu'il affirma, vingt-cinq
ans plus tard, que deux mille Romains à peine élaient pourvus d’un patrimoine, échappaient à lindigence ‘; et, dans les années qui précèdent le tribunat de Tibérius, la mélancolie d'un Caton n'était guère plus nuancée ni moins farouche que la sienne, quand ce rigide patricien disait ? : — « Les voleurs des particuliers vivent dans les chaînes; ceux de État, dans la pourpre et l'or. »
Le peuple débordait de joie; et la fougue du démagogue intimidait ses adversaires : personne n'osait prendre la parole pour attaquer contre lui la loi. Mais, par bonheur pour les grands, la pluralité des magistrats tribunitiens atténuait beaucoup leur pouvoir : Tibérius n'était pas seul tribun, il n'engageait pas ses collègues. L'un d'eux se nommait Octavius. Bien né, lui aussi, et du mème âge, c'était l'ami de Tibérius : un garçon d'humeur pacifique, d'esprit borné, d'excellentes mœurs, de probité irréprochable, et qui possédait justement toute une fortune en terres publiques, à coup sûr sans avoir fraudé. Or, par égard pour son ami, Octavius acceplait la loi. De