Cpr. Plutarque, Tibérius, 11, et Appien, I
dans les discussions obstinées et rapides qui suivirent, jamais une parole discourtoise n'échappa aux deux antagonistes. — Tibérius offrit mème un jour à son collègue et contradicteur de lui payer la valeur des terres que la loi l’obligeait à rendre... C'élait presque avouer que tout détenteur du domaine n’était pas, forcément, un malhonnète homme. Octavius refusa, bien entendu, de vendre ainsi son consentement. — Alors Tibérius, reprenant la vieille tradilion tribunitienne, suspendit les magistralures jusqu’au jour où la loi agraire serait soumise aux suffrages du peuple, — ferma et scella le temple de Saturne, qui servait de caisse au Trésor, — défendit à tout fonctionnaire d'y rien prendre ou d'y rien porter, — sanctionna ces interdiclions par des amendes considérables.. Les magistrats obéirent, épouvantés! Quant aux possesseurs domaniaux, ils étalèrent leur douleur, prirent des vêtements de deuil, — et soudoyèrent des spadassins.… Tibérius, averti, mit sous ses vêtements un de ces couteaux italiens comme les brigands en fabriquaient avec un mor-
ceau de bois creux, qui cachait la lame d'un poi-
gnard.
— Enfin, on convoque l’assemblée. Mais les riches enlèvent les urnes : un tumulte s'ensuit; le sang va peut-être couler; des patriotes conjurent Tibérius de s’en rapporter au Sénat, — il consent. Le Sénat s’assemble à son tour, penche vers les riches, ne décide rien. — Tibérius dit alors à son collègue : — Retournons devant le peuple, il faut qu'un de nous soit déposé.
IL y avait trente-cinq tribus; elles votaient successivement. Les dix-sept premières donnent leurs voix contre Octavius. Tibérius arrête le scrutin, exhorte Octavius à s’amender. L'autre s’entète : on le dépose, — on veut le tuer. Un licteur de Tibérius le jette en bas de la tribune. Un de ses esclaves, qui pare les coups, a les yeux crevés.
.… Désormais, la chose est claire : Tibérius n’est plus qu’un factieux ; c'est bien là qu'il était guetté. — Les dissentiments entre tribuns étaient assez habituels; d'ordinaire, ils s’achevaient en atermoiements : la déposition d’un tribun était un crime. Pareille tentative n'était pas sans précé-
dents ‘; mais sans doute elle portait malheur :
1. Cf. Cicéron, Rhetor. ad Herennium, 1, 12; de Oratore, II, 47; Suétone, Cæsar, 16. — Cpr. Cicéron, de Legibus, III, 40.
on l'avait chaque fois réprimée. Toute violence contre un tribun en était une contre la plèbe; elle ébranlait ses garanties, compromettaitses libertés. Les tribuns étaient inviolables ; leur personne était toute sacrée. Le peuple lui-même, qui choisissait ses mandataires, pouvait ne les plus réélire; il ne pouvait point les chasser.
Cette infraction aux règles constitutionnelles fut pour Tibérius une grande cause de diminution morale : le débat déplacé portait désormais sur un point de formalisme et non plus sur le fond des choses; le réformateur s'était mis lui-même hors la loi. C'était un homme avec lequel il n'y avait plus à discuter : on emprisonne un émeutier, dès qu'on peut le faire, on n’argumente pas contre lui. Le parti conservateur, à Rome, a toujours affecté une indignation aussi vive envers Tibérius pour cette simple illégalité et pour toute l'agitation agraire.
César, passant le Rubicon, — le général Bonaparte, au Conseil des Cinq-Cents, — le Prince- Président, à l'Élysée : enfin, tous les hommes d'action qui ont osé un coup d'État se décidaient
par avance aux suites de leurs actes; ils étaient
cyniques, mais conscients et résolus, et, chose importante, disposaient de la force armée. Tibérius avait moins d'audace : il eut peut-être des remords, — Tibérius n’était pas un bandit. Le discours qu'il prononça pour faire absoudre sa conduite et que Plutarque a conservé, ce discours est diffus, presque tortueux, et sent le doute : c’est une confession, ce n'est pas une apologie.
La loi fut votée par la plèbe, et des triumvirs désignés : c'étaient Tibérius en personne, son propre beau-père Appius Claudius, enfin Caïus, son frère cadet, alors soldat; de plus, le tribun déposé fut remplacé par un client de Tibérius. Cet accaparement d’influences déplut à l’aristocratie; elle montra son mécontentement d’une façon mesquine, mais expressive : les commissaires répartiteurs demandaient au Sénat, suivant l'usage, des crédits d'installation; sur la proposition de Scipion Nasica, petit cousin de Tibérius et grand possesseur du domaine, on ne leur alloua qu'une indemnité dérisoire : 24 as par jour, — soit 30 sous de notre monnaie.
Les triumvirs entreprenaient une tâche ma-
laisée, exposée à des difficullés contentieuses très
délicates et parfois même inextricables. Le tribun novateur, en les présidant, s'offrait de lui-même au ressentiment de tous les spoliés, — non pas seulement des riches Romains, mais aussi des riches Italiens. En effet, la métropole avait souvent reconnu aux villes alliées d'importantes concessions domaniales ; et, dans ces villes comme à Rome, l'aristocratie locale était menacée par les travaux de la commission. La perte ou la rédaction équivoque des traités et des contrats qui limitaient les terres de la République inspiraient des craintes d'autant plus sérieuses que les intentions de Tibérius envers les alliés restaient vagues : la misère des campagnes italiennes avait fait naître en lui le désir de la réforme; mais il songeait principalement à aider ses con-
citoyens.
Survint un incident bizarre : Attale IIT Philométor, roi de Pergame, venait de mourir sans enfants. C'était une espèce de fou incapable et criminel. Des accès de repentir l'avaient conduit, vers la fin de sa vie, à une inquiétude perpé-
tuelle, très voisine de la déraison, — sa manie la
plus innocente élait celle du jardinage ? : avant de mourir d'un coup de soleil, ce monarque étrange eut la fantaisie d’instituer le peuple romain son héritier, lui laissant le royaume de Pergame et les trésors des Attalides. — Un Pergaméen apporte à Rome le testament. Le Sénat romain approuve gravement cette œuvre de démence achevée; et comme le royaume oriental se soulevait déjà, affirmait son indépendance, se ralliait à un prétendant, on envoie une armée en Asie Mineure, pour conquérir la succession...
Cette succession était une aubaine dont les grands escomptaient le profit. Or Tibérius, pour plaire au peuple et compléter sa loi agraire, demanda que l'argent d’Attale fût distribué aux nouveaux concessionnaires, affecté par eux à l'achat d'instruments araloires, aux premiers frais d’établissement. Cetle proposition était en somme très raisonnable : du moment qu’on avait changé des indigents en fermiers libres, il fallait bien leur procurer des capilaux d'exploitation; et les res-
sources étaient toutes trouvées. — Tibérius aurait
1. Encore s’amusait-il à semer pêle-mêle les plantes inoffensives et les plantes vénéneuses, pour empoisonner ses amis. (Justin, XxxvI, 4.)
dù s’en tenir là. Mais, depuis la déposition d’Octavius, sa fureur démagogique devenait chaque jour moins pondérée : il voulut retirer au Sénat jusqu’au droit de statuer sur le sort des villes asiatiques léguées par Allale, transporter ce pouvoir au peuple, rapporter lui même la question. Le Sénat fut froissé, non sans raison, car il s'agissait d'une décision de politique extérieure : elle revenait toutnaturellement à cette assemblée d'hommes d'État. L’attitude de Tibérius parut suspecte. Un sénateur prétendit qu'il aspirait à la royauté. On parlait de scandales nocturnes qui déshonoraient sa maison. [Il était entouré, disait-on, d’aventuriers peu recommandables. On le menaçait, sitôt sorti de charge, de le mettre en accusation.
L'acharnement de ces attaques n'élait pas entièrement calomnieux. Tibérius avait bien changé : ses sentiments s'élaient creusés, sa bonté s'était recouverte de mauvaise humeur soupçonneuse et de rancune irréfléchie. Ce n’était plus le rêveur candide et l’optimiste sans défiance, animé d’un espoir trompeur, mais un homme désemparé, un politicien cuirassé d’amertume et
simulateur d'énergie. Le parti des gens sensés. des
« honnêtes gens », l'avait à peu près désavoué; et ce rejeton d'une vieille race patricienne n'avait plus guère pour intimes que ses confidents exotiques et quelques intrigants tarés. Son insistance à dépouiller le Sénat de ses fonctions traditionnelles pour en investir des meetings incompétents, cette aberration périlleuse était l'indice du pire désordre mental : Tibérius avait abdiqué tout sens pratique, tout instinct d'équilibre politique et de conservalion sociale. — Il est très possible qu'alors, dans son entètement chimérique et aussi dans l'incertitude où il était de son propre avenir, le tribun du peuple ait songé à inaugurer quelque pouvoir inconnu et dictatorial, imité dela royauté; une popularité même fictive, mais garantie et permanente, comme fut plus tard celle des Empereurs, était son seul moyen de salut, — et de salut pour ses projets. Mais son crédit auprès de la plèbe était sapé, fort habilement, par ses ennemis : ils exploitaient son insouciance des libertés populaires, son mépris des lois dans sa lutte contre Octavius; el la foule n'était pas insensible aux arguments qu'on employait pour meltre en éveil
ses susceplbilités coutumières. Tibérius doubla,
par des mesures diverses, ses flatteries à la multitude et s’efforca d'autre part, pour soutenir le choc, à gagner la noblesse d'argent. Les Sénateurs, jusqu'alors, siégeaient seuls dans les tribunaux, — 1l proposa de leur adjoindre un nombre égal de Chevaliers. Cette habileté fut peine perdue : la loi agraire indisposait les gens d’affaires autant que la noblesse terrienne, et la compensation offerte était une malice un peu gauche. Le mandat de Tibérius approchait de son expiration : il brigua de nouveau le tribunat, pour continuer d'être inviolable ; mais enfin sa réélection semblait à tous bien compromise.
Puis, les grands voulaient en finir : le trouble était intolérable; la vie normale était arrêtée, Le tribun se livrait en public à des simagrées pitovables. Depuis qu'un de ses amis élait mort, un peu trop vile, d'un empoisonnement mystérieux, Tibérius appréhendait le même sort, manifestait de grandes alarmes, recommandait ses enfants, sa mère, à la sollicitude du peuple, — ne sortait plus sans un cortège de deux à trois mille partisans.
Le jour d'assemblée arriva. L'assemblée ne put
aboutir et fut renvoyée au lendemain. Tibérius
n’était pas tranquille. Mais des citoyens courageux veillèrent, la nuit, sur sa maison. Le lendemain matin, averti par on ne sait quel pressentiment, il hésitait à se rendre au Capitole : une série de présages ‘ l’intimidaïent. Or, Blossius de Cumes, esprit fort et son ancien maître, lui fit honte d'être si crédule. Il partit — Les nouvelles n'étaient pas mauvaises. Dès que Tibérius parut sur la place, on l’acclama; et tout de suite on se mit à voter. La foule était bruyante et compacte; on avait peine à s’y glisser.
… Un sénateur nommé Fulvius Flaccus, lié sans doute avec le tribun, parvint tant bien que mal jusqu à lui. Cet homme venait apprendre à Tibérius ce qui se tramait dans la séance du Sénat, au temple de la Fidélité. Les riches avaient demandé sa tèle; et, comme le Consul Scævola se refusait à toute violence, ils avaient juré de se faire justice à eux-mêmes : — un conflit était imminent, On s'arme autour de Tibérius; et celui-ci, pour indiquer la menace faile à ses jours, met la main au
front. Immédiatement, le bruit se répand qu'il