‹ Essai Sur Les Lois Agraires Sous La République RomaineChapitre 46 sur 75 · Aulu-Gelle, XV · texte numérisé non relu

Aulu-Gelle, XV

son terriloire fut donné aux communautés voisines, et elle reçut une colonie (630 — 124). On sefforça de mêler Caïus à cette affaire. Mais il n'eut pas de peine à prouver son innocence, gagna son procès, et voulut être tribun. — Sitôt cette nouvelle connue, une nuée de citoyens dispersés en Ilalie (sans doute ceux-là mêmes qui avaient profilé des récentes assignations agraires) affluèrent dans Rome, — à tel point qu'on ne trouvait plus à se loger et qu'au jour de l’assemblée 1l y eut des électeurs jusque sur le toit des maisons qui environnaient le Champ-de- Mars.

Grâce aux efforts de la noblesse, Gracchus passa seulement le quatrième sur la liste des élus (631 — 123).

Il avait à peine trente ans; c'était un homme poliuque plus réaliste que son frère. Caïus était aussi bien doué et même mieux doué que Tibérius : son éloquence élait emportée, mais lucide, et non sans virtuosité; la parole n’était pas chez lui, comme chez son frère, une faculté purement instinctive, mais un instrument dont il savait se

rendre maître. Dissimulé dans la tribune, un

esclave, jouant d’une flûte d'ivoire, l’averlissait au besoin de modérer sa voix tonnante. Il ne redoutait pas au passage le trait d'esprit, même pimenté, ou le truïsme captivant, la période plus harmonieuse et par là plus persuasive; mais, d'ordinaire, ses phrases étaient simples : il disait sans apprèls ce qu'il voulait dire, et le disait énergiquement ‘. — La froideur et la passion s’unissaient en Caïus Gracchus : ayant subi dès son plus jeune âge une leçon terrible, il l'avait acceptée en silence, comme une occasion de s'instruire; mais, dans son âme, un désir s'était élevé, dominant tous les autres, influant sur sa vie entière, — le désir de la vengeance. Il avait l'intelligence lumineuse et pénétrante d’un Italien de haute race, et, avec cela, la rancune jamais

éteinte, la rage profonde et sauvage d’un homme

4. Aulu-Gelle, X, 3, ne supporte point que des connaisseurs préfèrent Caïus à Cicéron; il compare deux récits, très similaires, de l’un et de l’autre, et glorifie Cicéron. A examiner ces fragments sans parti pris, on sent chez Cicéron plus d'art, un mouvement plus chaud, et plus d’effusion; mais l’autre est sans charlatanerie. — Cpr. Cicéron, Orator, 10 : il relève un exemple d’inharmonie chez Caïus Gracchus. Voir aussi Aulu-Gelle, XI,13; — et, dans Plutarque, la grosse plaisanterie dont Caïus éclabousse un adversaire: certes, ce n’est point là l’'épigramme dont parle Jules Vallès, — « la petite épigramme qui a des dents de lait... »

du peuple : il rêvait d’une Constitution, qui serait une vendetta.

Son ressentiment le guidait tout autant que son expérience et lui fit mème éviter la faute capitale de son frère. Celui-ci avait cru qu'une loi unique pouvait suffire à changer la face des choses; que tout dépendait d’un ressort; et qu’en gouvernant ce ressort, on gouvernerait l'Italie La question agraire l'ayant égaré sur tant de problèmes accessoires qu'il fallait aborder de front, il s'entêla sur la loi agraire; elle lui semblait une panacée : quand il reconnut son erreur, il était trop tard. Sa politique mécontentait les Italiens, les Chevaliers. Aux jours de crise, son seul appui contre le Sénat fut la plèbe : elle s’ouvrit d'elle-même aux bâtons d’une poignée de patriciens. — Caïus Gracchus ne pardonna jamais à la noblesse l'attentat concerté par elle au temple de la Fidélité. Sa haine irréconciliable le rejeta vers le parti des Chevaliers et des Italiens. Démélant d’une façon perspicace les raisons d'antipathie qui pouvaient à jamais désunir l'aristocratie de fortune et le patriciat, Caïus décida d'obtenir,

à tout prix, l'alliance utile de l’ordre équestre.

Sénateurs et Chevaliers s’entendaient mal : ils n'avaient pas les mêmes principes. Les uns élaient des magistrats, des hommes d'État, des généraux et des prêtres; el les autres, des financiers. À peine si de rares mariages mixtes faisaient entre eux points de soudure. C'étaient deux groupes très fermés l’un à l’autre; ils se méprisaient, — se jalousaient réciproquement. Et cependant leurs intérêts n'étaient pas tout à fait dissemblables. Car peut-être les Sénateurs gardaient-ils plus d’attachement vrai pour la propriété terrienne, ne la tenaient-ils point simplement pour objet de spéculation; mais enfin, cela n'est pas prouvé : en tout cas, ils élaient grands commanditaires des sociétés de commerce et de banque que les Chevaliers dirigeaient personnellement. Si l'opposition des deux ordres réagissait assez souvent sur leurs intérêts, — dans les procès, par exemple, où les Sénateurs étaient juges, — son origine fut dans les mœurs et dans les lois, reflet des mœurs. Les Sénateurs n'avaient pas le droit de trafiquer; les Chevaliers étaient hors du gouvernement : le pouvoir et les affaires

formaient deux monopoles distincts. De part et

d'autre, il y eut abus, les Chevaliers n'étant pas toujours scrupuleux dans leurs habitudes d'affaires ‘, ni les Sénateurs dans l'exercice du pouvoir. Les uns élaient plus actifs, mais déloyaux et pillards; et les autres plus respectables en apparence, mais puritains, autoritaires. — Caïus Gracchus aperçut tout le profit qu'il pouvait tirer d’un si précieux antagonisme; sa politique fut à bascule : son plan fut de venger son frère et de reprendre son œuvre en associant, contre le Sénat, le sort de la plèbe à celui des hommes

d'argent.

Le premier acte du tribun fut un acte de représailles. Il demanda, d'une part, que tout magistrat déposé par le peuple fût incapable, à l'avenir, d'exercer aucune fonction; d'autre part, que tout magistrat convaincu d'avoir banni un citoyen par

décision arbitraire fût mis en jugement devant le

4. Voir, par.exemple, Tite Live, XXV, 3, sur l’escroquerie du publicain Postumius de Pyrgi, transportant par mer le matériel des armées, supposant des naufrages ou faisant couler de vieux navires chargés de marchandises sans valeur, se remboursant sur le Trésor de ses pertes imaginaires. — Du côté du Sénat, Calton l’Ancien pratiquait cerlains prêts maritimes, à demi liciles, mais très décriés.

peuple. — Cette dernière disposition châtiait d'avance l'ancien préteur Popilius, qui avait servi la réaction aristocratique après la mort de Tibérius. De lui-même et sans plus attendre, l'homme s’exila. — L'autre mesure accablait encore l'inoffensif Octavius, éternelle victime des Gracques. Mais Cornélie intervint : la malheureuse mère s'était jadis montrée, pour ses fils, impatiente de célébrité, désireuse de leur voir acquérir cette gloire politique et militaire qui avait illustré leurs aïeux dans les premières charges de l'État; elle frémissait à présent d’avoir donné le jour aux pires ennemis de la société t. Par condescendance pour sa mère, le tribun retira son projet, gracia Octavius.

- Il avait fait, sous son frère, son apprentissage de hardiesse. On ne vit point chez lui ces scrupules au moment d'agir, ces inquiétudes, cette tendresse, ces sautes d'humeur qui émeuvent

chez Tibérius, inspirant quelque compassion.

1. Les éditions de Cornélius Népos contiennent d'ordinaire certains fragments des lettres de Cornélie, qui révèlent ses sentiments; il n’y a pas lieu de les croire inauthentiques : ce recueil épistolaire était très connu et très lu dans l'antiquité, (Cf. Cicéron, Brutus, 58.)

Caïus Gracchus affronta l’action révolutionnaire en joueur renseigné sur ses risques, sachant ce qu'il convoite, ce qu'il peut perdre, et jouant, sans nul trouble, le tout : proposant, coup sur coup, une dizaine de lois dont chacune était à son gré le contre poids de toutes les autres, — autant dire une Constilution. En deux années de tribunat (631 — 123; 632 — 122), il change l'ordre du scrutin dans les comices par centuries, afin d’accentuer l'influence du prolétariat, — adoucit le code militaire, — organise des tribunaux criminels permanents (quæstiones perpeluæ), — modifie dans les provinces la méthode fiscale et la théorie de l'impôt, — ordonne des distributions de blé et confirme la loi agraire, — réinstitue les triumvirs, — décrète de nouvelles colonies, — presse l’exécution des grandes routes et autres travaux publics, — attaque la question ilalienne; — il charge enfin les Chevaliers de toutes les fonctions judiciaires.

Son activité, comme on voit, fut débordante et soigneuse de tous les détails, éveillée à tous les problèmes : funeste ou féconde, chacune de

ses lois a sa portée, sa raison d'être, sa néces-

sité dans l’ensemble du système. Par malheur, cette machine d’agencement varié est si fragile dans ses rouages, — et si énigmatique aussi dans toute son ingéniosité, — que l’idée directrice en échappe. — On ne voit qu'une alternative : ou bien son auteur envisageait d'emblée Ie pouvoir suprême comme le complément assuré et le terme de ses projets; ou bien son désir de vengeance fut intense jusqu'à l'aveugler sur le caractère de son œuvre : les débris d’une telle mosaïque ont eu

seuls de la consistance.

Ici apparaissent à la fois, dans une singulière évidence, l'infériorité intellectuelle de Tibérius, — l'infériorilé morale de Caïus. Le cadet des Gracques a plus de souplesse, de diplomatie, d’invention et de prévoyance; et l’autre des rêveries plus nobles, une plus touchante philosophie.

Trop de simplicité dans l'âme perdit l’aîné de ces deux frères. Mais l’acharnement du plus jeune à assouvir une inimilié furibonde empêche qu'il soit un pur martyr. — Tibérius s'était confié à la vertu toute-puissante d’une idée : celle de justice,

— s'attachant à elle avec une fermeté opiniâtre,

CAÎÏUS SEMPRONIUS GRACCHUS. 159

étranger à tout marchandage, évoquant à peine les réalités de la vie... Averti et blasé par l’expérience, Caïus sacrifie au sens pratique davantage et trop pour sa gloire : sa fertilité de calculs, son instinct des combinaisons, tant de dons prestigieux l’entrainent à des plans d'équilibre instable, l’écartant d'une honnèle pensée.

Sa politique essentielle fut de vendre à l’ordre équestre l'exploitation du monde romain et d'en faire profiter la plèbe.

— Il décida, pour commencer, que tout citoyen résidant à Rome recevrait chaque mois, sur sa demande, une certaine quantité de blé taxée à un prix nominal très inférieur au prix réel; et peutêtre y eut-il aussi certaines distributions gratuites. On dut agrandir les magasins de dépôt, construire une nouvelle halle, qui fut nommée halle Sempronia. Ces dispositions — justifiables en temps de disette, à condition de disparaitre au retour de la prospérité — semblaient purement humanitaires et motivées par l’état de misère du peuple. Mais la permanence du principe eut les plus fâcheux résultats. La loi frumentaire (lex

frumentaria) valut au tribun des électeurs, — car

la certitude d’être nourris à la ville attira nombre de ruraux : mais elle avança par là même cette désertion des campagnes italiennes qui effrayait tant Tibérius; et la foule urbaine, assurée de sa subsistance, n’exigea plus que des plaisirs. Il fallut faire face aux dépenses nouvelles dont Caïus grevait le Trésor. On vit l’ancien Consul Pison, homme grave, adversaire de la loi, se mèler aux pauvres et venir demander du blé. Ironiquement, Caïus Gracchus l’apostropha... Pison répondit avec calme : — J'aimerais mieux que mon bien ne füt pas distribué; mais puisqu'il l’est, j'en veux ma part *. — Il n'y avait rien à répliquer : ce que Pison nommait son bien, — c'était en effet le bien de tous. Caïus Gracchus l'avait livré, contre une prime, aux publicains, et dilapidait la richesse de l'Empire.

Jusque-là, les provinces tributaires de Rome avaient joui d'un régime à demi libéral. Les dimes et les taxes qu'elles payaient n'étaient pas intolérables; et, de plus, elles étaient perçues assez

strictement au profit du Trésor. Dès qu'il fut

. Cicéron, Tuscul., III, 20.

admis que tout citoyen romain, riche ou pauvre, pouvait vivre sans fravailler, on se tourna vers les provinces : elles furent accablées de nouvelles dimes, de nouvelles taxes; par exemple, on imagina cette fiction juridique que leur territoire fût censé propriélé romaine, à seule fin d'y établir l'impôt foncier ‘. Ainsi, rien de moins philanthropique, au fond, que les plans de Caïus Gracchus : la philanthropie du tribun s’arrêtait aux murs de la cité; elle coûtait fort cher aux vaincus. — Elle leur coùta d'autant plus cher que Caïus désorganisait le mécanisme fiscal, le mécanisme judiciaire, pour s'attirer la faveur de l'aristocratie équestre. — En effet, dans le système romain, la levée des impôts se faisait par adjudicalion : les fermiers du Trésor s’engageaient, par exemple, à

fournir tant de boisseaux de blé ou à payer telle

4. L'impôt foncier (vecligal) ne représentait pas, chez les Romains, la contribution des propriétaires terriens aux frais généraux de l’État: c'était un signe de dépendance. — Dans la péninsule, les biens privés ne subissaient point le vectigal : ils étaient souverains, francs de charges, soumis seulement de manière indirecte à l'impôt sur le revenu (census), pour lequel on avait égard à l’ensemble de la richesse. Lorsqu’on se proposa d'étendre le vecligal au sol des provinces, il fallut supposer, par analogie, que la République possédait sur l'ager provincialis un droit de propriété semblable à celui qu’elle retenait en théorie sur l’ager publicus italien.

somme d'argent; ils prenaient une dime ou une taxe à forfait; et si la récolte était belle ou si le produit de la (axe dépassait leurs engagements, la différence élail pour eux. L'adjudication se faisait sur place : les municipalités locales prenaient part aux enchères; très souvent, elles rachetaient l'impôt, et, en pareil cas, la suppression des intermédiaires allégeait d'autant le tribut, sans faire tort à la République. Or, Caïus Gracchus centralisa l'opération, décida que les adjudicalions se feraient entièrement à Rome; les provinciaux en furent exclus ‘. Émerveillés d'une telle aubaine, les Chevaliers romains affermèrent toules les dimes et toutes les taxes; puis ils s'empressèrent de s'entendre avec les gouverneurs cupides pour bien pressurer les provinces : cinquante ans plus tard, Verrès fut le bouc émissaire d'une campagne de vertu inopinée; mais tout porte à croire que les exactions révélées lors de son procès n'avaient rien d’exceptionnel; son administration en Sicile ne fut certainement pas plus cynique ni scandaleuse que celle des gou-

1. Voir Mommsen, {lisloire romaine, trad. de Guerle, t. IV, p. 228-229.

verneurs d'Asie obligés à satisfaire la puissante compagnie de publicains qui exploitaient ces riches parages. — D'autre part, la réforme judiciaire relirait loute crainte aux coupables, leur promettait l'impunité. Jusqu'au tribunat de Gracchus, les Sénateurs seuls avaient accès aux fonctions de juges : ce monopole fut même pour certains d'entre eux une source productive de revenus; on les accusait couramment de vénalité. Mais enfin, comme ces personnages n'étaient pas intéressés, sauf exceptions, dans les fraudes commises, ils n'avaient pas de complaisance naturelle pour les publicains malhonnètes : la séparation sociale des trafiquants et des magistrats était une garantie relative. Or, Caïus Gracchus enleva le pouvoir judiciaire au Sénat, en fit présent à l’ordre équestre. Les Chevaliers romains perdirent alors toute retenue : ils devinrent autant de despotes, payant chaque complicité, sanctionnant leurs propres lareins.

Ainsi, ce tribun si sévère pour les iniquités d'autrui et pour les péchés du Sénat, — ce redresseur de torts qui avait fait vendre au bénéfice des

villes d'Espagne le blé rançonné sur elles par le

propréteur Fabius et dénoncé les malversations de Manius Aquilius en Asie Mineure, — ce même homme trouvait honorable de partager entre une plèbe fainéante et une caste gloutonne les dépouilles de l'humanité. Il voulait écraser le Sénat et dominer Rome, coûte que coûte, — peut-être avec l’arrière-pensée de rétablir l'ordre plus tard, quand il serait maître absolu : mais cette politique trop subtile créa entre le tribun, les Chevaliers et la plèbe un contrat sans but avouable et sans loyaulé réciproque, dont Caïus fut mauvais marchand.

Il était d'autant moins excusable qu'il méditait mieux ses actes : ce n'était pas un esprit brouillon; il eut plusieurs très grandes idées. Les travaux d'art qu'il faisait accomplir occupaient la maind'œuvre populaire; les routes superbes et rigides dont il sillonna l'Italie ‘ rendirent quelque sécurité aux voyageurs et facililèrent les échanges, la défense contre les brigands. Ses adversaires admiraient eux-mêmes son intelligence et son

4. Le vieil Amyot, traducteur de Plutarque, disait à ce propos, en parlant de son propre siècle : « Les mœurs et les

chemins sont tellement rompus qu’il faudrait beaucoup de Caïus, de temps et d'argent pour y mettre ordre. »

zèle. Il exerçait une dictature de fait, étendait chaque jour au détriment du Sénat sa propre sphère, imposait ses créatures, surveillait toutes les affaires, montrait une compétence achevée dans les emplois les plus divers : il détenait le gouvernement. — Or, il tomba au moment même où ses ambitions s’épuraient, où sa pensée devenait bienfaisante, — et justement à cause de cela : imaginant un plan grandiose d'expansion nationale, pacifique, colonisatrice, il fut seul pour le mettre en œuvre, — les intérêts et les passions se détachant de lui, comme :il s’en était détaché.

Si Caïus Gracchus n'avait pas encore réveillé la vieille politique de reprise, de partage des terres domaniales, ce n'était point sans de bonnes raisons. D'abord, elle portait préjudice à ses alliés de l'ordre équestre; et ensuite, elle laissait la plèbe à peu près indifférente : celle-ci préférait à l'exode dans les campagnes le séjour à Rome avec des fêtes et du blé gratuit ou taxé dérisoirement. La loi agraire mise en réserve, le cens, qui venait de trahir en six ans (de 623 — 431 à 629 — 125) une augmentation de 75000 ci-

toyens valides ‘, demeure ensuite stationnaire. — Mais Caïus, à son tour, est pris, comme jadis son frère, à la généreuse envie de conjurer la crise agricole et d'ouvrir certains débouchés au labeur des petites gens. Un mouvement tournant Île ramène à celte politique agraire qu’il ne pouvail aborder de front sans rencontrer les écueils où avait sombré la commission des triumvirs; et ses tentatives ont alors un caractère entièrement original : elles ne vont à rien moins qu'à renouveler le principe de la colonisation romaine et à réconcilier les races qui habitaient la péninsule. — Le tribun propose d'étendre à tous les Latins le droit de cité et d'accorder aux Italiens les droits réservés aux Latins : des établissements romains, décrélés par lui, vont rendre leur splendeur passée aux villes de Capoue, de Squillace et de Tarente ?; et six mille colons, italiens et romains,

seront envoyés sur l'emplacement de l’ancienne

Carthage.

1. Mommsen (loc. cit., t. IV, p. 211-212) explique cette élévation par la senle influence des réparlitions agraires.

2. M. Beaudouin (loc. cit., p. 461 et suiv.) déduit de l'examen d’une inscription trouvée en Campanie que Caïus Gracchus projeta dès 622 — 132 la colonisation à Capoue et que peut-être c’élait même un des rêves de Tibérius, lorsqu'il fut tué.

Aussitôt ses adversaires retrouvent l'énergie de l’espérance. — Ils n'ignoraient point que la restauration projetée de Capoue et de Carthage, ces vieilles rivales détrônées de la prépondérance romaine, blessait les préjugés vulgaires et que la foule des gens de la plèbe, jalouse de garder pour elle seule ses avantages, était hostile aux Italiens. On travailla l'opinion; quantité de bruits calom-, nieux ou simplement pessimistes furent mis en circulation. L’aristocratie s’employa, non sans adresse, à dégoûter la populace de son favori; et, comme cela ne suffisait point, le Sénat eut recours au stratagème qui ne variait jamais, parce qu'il réussissail toujours, et mit de (elles surenchères aux offres de Caïus Gracchus que le tribun dérouté ne put soutenir la concurrence. — Son collègue M. Livius Drusus, homme considérable, éloquent ctriche, fut pressenti par la noblesse, accueillit ces avances le mieux du monde, — déposa une série de lois destinées, selon toute apparence, à râfler la faveur populaire : l’une d'elles déchargeait les terres assignées aux citoyens pauvres de la redevance annuelle qu'elles payaient en vertu de la

loi Sempronia et les transformait en domaines

privés; une autre décrétait l'envoi de douze colonies romaines — exclusivement romaines — de 3000 citoyens chacune, — non pas outre-mer, mais en plein pays latin (Loë Livia).

Cette appât chimérique attira la plèbe... Drusus caressait ses instincts les plus grossiers, affectait le désintéressement, s’excluait lui-même des commissions chargées d'appliquer la loi coloniale, de manier les deniers publics, — et vilipendait son collègue absent. Justement Caïus était en Afrique, occupé à régler sur place l'organisation de sa colonie, qu'il avait nommée Junonia. On mit à profit son éloignement pour répandre la nouvelle que les dieux s’opposaient de toutes leurs forces au rétablissement de Carthage : un ouragan avait dispersé les entrailles des victimes, — les loups avaient emporlé les bornes de l’enceinte ! Bref, quand Caïus revint à Rome après un voyage de deux mois, il trouvases affaires en mauvaise passe: on s’apprêtait à porter au consulat Lucius Opimius, destructeur implacable de Frégelles, ennemi féroce des Italiens, personnage que Caïus Gracchus avait fait échouer l’année précédente; Livius

Drusus le remplaçait dans l'affection du populaire.

Le tribun, en partant de Rome, avait commis une faute grave : il voulut la réparer, et quitta sa maison du mont Palatin, où habitaient les familles patriciennes, pour se rapprocher du Forum et des quartiers pauvres. — Cette flatterie ne servit à rien... Depuis que Caïus proposait l'extension de la cité romaine, le peuple de Rome se méfiait de lui comme d’un rêveur, presque d’un traitre. Les raisons de haute prévoyance qui conduisaient sa politique échappaient à une multitude misérable et dont les malheurs avaient avivé l’égoïsme : la plèbe romaine trouvait agréable et juste qu’on s'inquiétàt d'elle pour améliorer son sort; mais elle ne se souciait nullement de partager avec des intrus ses plaisirs et ses privilèges. Aussi se séparait-elle, peu à peu, du démagogue qui — s'étant adressé jusqu'alors à l’avidité des clans, jamais à leur intelligence ou à leur générosité — n'était plus suivi ni compris par personne, lorsqu'il s'avisait, sur le tard, d'agrandir son idéal...

Le Sénat, découvrant sans peine le défaut de son allilude, prit le contre-pied de ses actes, de manière à plaire à la foule tout en obligeant son

ennemi à un rôle dangereux, Le Consul Fannius

décréta le bannissement de tous les habitants de Rome qui n’en étaient pas citoyens. — Gracchus, indigné, publia une protestation et promit son assistance à ceux des alliés qui voudraient rester dans Rome : il se faisait ainsi le représentant attitré des intérèts italiens, sans prendre garde aux dispositions de la plèbe... Tout de suite, il sentit la résistance et appréhenda, s'il luttait, d’être le moins fort. — Un Italien de ses amis fut arrêté, en sa présence, par les licteurs de Fannius : c'était une injure humiliante; — Gracchus n'’osa s’interposer.

Une revanche parut s'offrir : on annonçait des fètes publiques, un combat de gladiateurs. Des magistrats, gens à leur aise, firent échafauder des tribunes dans le dessein de louer des places; elles masquaient la vue aux spectateurs non-payants. Le démagogue enjoignit de les retirer. On refusa de lui obéir. — La veille des jeux, dans la nuit, Caïus amena des ouvriers, abatlit les échafaudages. Les entrepreneurs écumèrent... Le peuple s'en amusa mieux. Mais les collègues de Caïus furent irrités de ses façons; et, quand vint le

moment de le renouveler dans ses pouvoirs, les

CAÏUS SEMPRONIUS GRACCHUS. Al

mécontents se coalisèrent, faussèrent l'élection : il échoua…

Défaite terrible! elle mettait Caïus à la merci de ses adversaires; il se vit perdu... L'image prophétique de son frère passa sans doute devant ses yeux, avec le souvenir de l’hallucination au cours de laquelle Tibérius lui élait un jour apparu : — « Tu mourras comme moi, avait dit le spectre, comme je suis mort au Capitole ! » — Déjà ses ennemis riaient haut. Caïus Gracchus s’exaspéra : — « Vous ne savez pas, s'écria-t-il, quelles ténèbres ma polilique a répandues autour de vous! » Cette parole accuse sa mémoire : elle montre avec quelle sombre exactitude il avait toujours calculé les effets les plus pernicieux et les plus lointains de ses actes ; elle dénonce l’aventurier quise survit, dans la mort, par la vengeance.

Opimius, nommé Consul, ordonna une enquête sur les faits miraculeux qui avaient accompagné, disait-on, l'essai de relever Carthage et parla de casser en blocles lois du tribun dépossédé. — Caïus

arme ses partisans. — La vieille Cornélie, aussitôt,

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