‹ Essai Sur Les Lois Agraires Sous La République RomaineChapitre 47 sur 75 · Cicéron, de Divinalione, 1, 26; Valère Maxime, I · texte numérisé non relu

Cicéron, de Divinalione, 1, 26; Valère Maxime, I

pressent qu'on va lui tuer son fils, — oublie ses remontrances passées, ses efforts stériles, tant de zèle dépensé en pure perte pour la cause de la paix civile, — se souvient seulement d'être mère, et, de sa villa de Misène, envoie dans Rome une bande de Napolitains stipendiés par elle et déguisés en moissonneurs. Par une lettre, elle prévient son fils et lui donne toutefois, à ce qu’il semble, un dernier conseil de sagesse, de résignation, qui dégage au moins sa conscience, s’il ne doit pas être suivi... Rien de si touchant que celte complicité voulue, cette solidarité maternelle liant Cornélie à Caïus pour une action qu’elle désapprouve : elle sacrifie à son enfant ses convictions et son honneur, toules ses croyances héréditaires. Cela rachète le crime du vieux Brutus; et c’est le trait le plus humain qu’il y ait dans toute l’histoire romaine.

— Survint le jour où le Consul devait détruire les motions tribunitiennes. Les deux partis occupèrent de grand matin le Capitole. La curiosité de la plèbe l’attirait là comme au spectacle. Autour du Consul Opimius se tenaient les aristocrates,

presque en contact avec le groupe de Caïus et de

ses amis. Soudain, un licteur d'Opimius insulta le clan adverse, voulut faire ranger cette canaille.… Or, les gens de Caïus avaient sur eux de grands poinçons, — de ces poinçons dont les anciens se servaient surtout pour écrire, mais qui pouvaient servir à tuer. Le licteur tombe transpercé... Tumulte extrème : la plèbe s'agite; et Caïus réprimande les siens. Mais le meurtre du licleur ne déchaine point le carnage, semble même calmer les esprits. — Au surplus, les belles émeutes veulent du soleil, ses chaudes effluves : par hasard, il se met à pleuvoir ; et chacun de rentrer chez soi.

Dès l'aube, le lendemain, le Sénat s’assemble, ets’en va suivre en cortège le cercueil de l'obscur licteur, — puis rentre en séance et donne pleins pouvoirs au Consul Opimius, qui met Rome en élat de siège. Sénateurs et Chevaliers obéissent à l'ordre de s’armer pour le jour suivant. — Caïus Gracchus, dès ce moment, montre la mème indécision, le même abattement mélancolique que son ainé, en des circonstances analogues : toute sa virilité le quitte; etil s’abandonne à un fatalisme impuissant, verse des larmes de rage ou de simple

découragement. La plèbe se reproche, mais trop

tard, de le trahir, — devine déjà qu'après sa mort elle croupira, et pour longtemps : des hommes du peuple veillent, la nuit, sur la maison de l’ex-tribun. — Celle du louche Fulvius Flaceus, son allié, se transforme en un lieu d’orgie. L'ancien Consul déclassé reste fidèle au parti des aventures; mais il est suspect à tout le monde, et, de fait, ne songe qu'à une chose : jouir de la vice jusqu’à la fin. Ce vieux débauché, en révolte ouverte, passe la nuit à boire, à tenir des propos licencieux. Quand vient le jour, on a grand'peine à l’éveiller, tant il est ivre. Ses soldats s’arment tant bien que mal en décrochant les panoplies qui ornent sa demeure — trophées conquis sur les Gaulois; et ces tapageurs avinés marchent à grands cris sur l’Aventin….

Caïus Gracchus, au contraire, sort de chez lui seul et sans armes, si ce n’est un minuscule poignard. Sa femme le supplie de rester : il la repousse avec douceur; et la pauvre femme s’évanouit. — Rejoignant Fulvius, Caïus lui persuade — étrange chimère! — d'envoyer au Sénat son fils, délicieux adolescent, un caducée à la main, en signe de

paix... Le jeune homme se présente au Sénat,

son beau visage baigné de pleurs, inspirant Ja pitié, l'intérêt. Déjà les Sénateurs l’écoutent; mais l'entêté Consul le chasse, avec défense de reparaitre. Il revient quand même, — on l’arrète. Opimius, qui tient à combattre, envahit les rues avec sa très forte infanterie, soutenue d'un corps d'archers crétois.

Les premières flèches blessent des factieux, dispersent les autres : l’émeute est vaincue en un moment. Fulvius Flaccus et l'aîné de ses fils se jettent dans une maison de bains; on y pénètre, on les trouve, on les massacre. Caïus, abandonné des siens, se décide à mourir en victime, entre dans le temple de Diane, cherche à se tuer. Mais Pomponius et Lætorius, ses derniers fidèles, lui arrachent le poignard de force. Alors, il prie, il conjure la Déesse de maintenir à jamais en servitude l’ingrat, le lâche peuple romain!...

Ses amis l'entrainent... Les trois hommes, accompagnés de l'esclave grec Philocratès, se sauvent dans la direction de la campagne transtibérine : sur leur parcours, les passants les encouragent; mais personne ne leur donne un cheval. Des

patriciens les poursuivent, et vont les rejoindre...

A la hauteur de la porte Trigemina, Pomponius se relourne, fait face à l'ennemi; il succombe. Un peu plus loin, à l'entrée du pont de bois jeté sur le Tibre, disputé naguère aux Étrusques par l’héroïsme de Coclès, Lætorius, à son tour, protège la retraite. La troupe des patriciens l’assaille.… Lætorius, pour n'être pas pris, saute dans le fleuve, où il se noie.

Caïus, ayant passé le Tibre, disparut avec son esclave dans un pelit bois voué aux Furies. Là, Philocratès tua son maitre, et se tua (633 — 121).

Les poursuivants fouillèrent le bois. Un homme découvrit le cadavre et, bien vite, le décapita. Puis on vit une dispute ignoble. Septimuleius d'Anagni ‘, ancien protégé de Caïus, traitre répugnant, arracha cetle tête sanglante à celui qui l'avait prise. On avait promis de la payer son pesant d’or : pour augmenter sa récompense,

Seplimuleius y coula du plomb fondu.

4. Pline PAncien, XIV, 16; Valère Maxime, IX, 4, 3: Plutarque, Caius Gracchus. — Seplimuleius osa même prier Scævola, devenu proconsul, de l’emmener en Asie comme préfet. A quoi Scævola répondit : « Imbécile! qu'est-ce que tu me demandes? Il v a tant de mauvais citoyens à Rome que tu feras bien vile une immense fortune si tu y restes, je Le le garantis! » Cicéron, de Oratore, If, 67.

CAÏUS SEMPRONIUS GRACCHUS. «ri LU

Les morts de cette fatale journée furent privés de sépulture, et le Tibre roula leurs corps. On défendit le deuil aux veuves. Les richesses des vaincus furent confisquées. Le bel enfant de Fulvius Flaccus fut exécuté, de sang-froid, après la bataille.

Dans l’orgucil de la répression, Opimius construisit un temple en l'honneur de la Concorde! Une inscription sarcastique, tracée de nuit par un inconnu, corrigea celte dédicace, et vengea les faibles. Dans la suite, l'arrogant personnage fut chargé d’une ambassade auprès du roi de Numidie, Jugurtha, le grand corrupteur. L'argent africain le tenta; et, flétri comme concussionnaire, sa vieillesse fut ignominieuse.

Celle de Cornélie fut douloureuse, — mais sublime. La patricienne s'était retirée dans sa villa de Misène. Elle reçut les hommages des rois et vécut entourée d'amis, — d'étrangers surtout, gens de lettres venus de Grèce... Fille des Scipions, mère des Gracques, elle n’aimait plus que ses souvenirs; et elle les contait à ses hôtes, sans jamais altérer devant eux, par une faiblesse

ou par une larme, la sérénité de l'histoire.

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