‹ Essai Sur Les Lois Agraires Sous La République RomaineChapitre 49 sur 75 · Appien, I · texte numérisé non relu

Appien, I

Caïus n'avait pas craint de se faire l'initiateur. Mais le compromis que voilà était propre à satisfaire tous les appétits en présence : il alimentait le fonds réservé aux exigences de la plèbe et garantissait l'aristocratie contre le risque des évictions. La foule romaine acceptait par son vote l'enrichissement indéfini des Chevaliers, des Patriciens; et elle obtenait légalement d'être entretenue à ne rien faire.

L'arrangement dura huit années, au bout desquelles une dernière disposition supprima enfin la redevance et transforma par conséquent les possessions en propriétés (643 — 111). Cicéron attribue celle loi, qu'il désapprouve, au tribun Spurius Thorius qui, d’après Appien, serait l’auteur de la précédente : cela implique contradiction dans le rôle de ce personnage; et les érudits se sont évertués — sans succès d’ailleurs — à détruire le conflit des textes, les uns sacrifiant Cicéron, les autres sacrifiant Appien ‘. Anonyme

4. Cicéron, Brutus, 36. — L’exposé le plus clair de la question et des systèmes en présence est dans Walter, Geschichte des rœmischen Rechts, t. I, p. 314-375, note 69. — Max Weber, Ræmische Agrarsgeschichte in ihrer Bedeutung für das Staats

und Privatrecht, p.132, note 14, se rallie à Rudorff et Mommsen, qui affirment l’existence de 3 lois distinctes, et dont l’opinion

au gré de certains historiens, la loi de 643 — 111, à laquelle une tradition assez suivie réserve le nom de loi Thoria, est, dans tous les cas, un élément considérable dans l’évolution du droit de propriété *. — A dater de cette loi, le régime quiritaire est normal pour les fonds italiques, pratiquement et juridiquement; ils continuent d'être inscrits au cens pour l'évaluation de la taxe sur le revenu, mais ne paient plus l'impôt foncier. L'ager publicus se trouve réduit presque entièrement dans la péninsule aux territoires domaniaux (pâturages et forêts) de Campanie, d'Étrurie et d'Ombrie. Et, tandis que Tibérius Gracchus avait consacré dans son plan de réforme agraire l'antique idée du droit éminent de l'État sur le a été reproduite ici. « Leur explication, dit Weber, n’est pas

de tout point satisfaisante, mais concilie seule Appien et Cicéron. »

4. Par un hasard des plus heureux, cette loi si riche en renseignements de toute nature sur le régime foncier à l’époque des Gracques, en Italie, en Afrique, à Corinthe, a subsisté partiellement dans son texte original; elle a fait l’objet de divers essais de reconstitution intégrale. (Voir Mommsen, au Corpus inscriplionum lalinarum, n° 200.) Gravée sur des tables de bronze, elle fut retrouvée au xvi° siècle et recueillie à cette époque par le cardinal Pierre Bembo. Sept fragments en furent conservés : quatre d’entre eux sont encore à Naples — deux autres à Vienne; — le septième, aujourd’hui perdu, figura quelque temps dans la bibliothèque du roi Charles IX, à Fontainebleau.

sol ‘, la loi nouvelle généralise la théorie simplement indiquée dans la législation des Douze Tables : celle de la propriété absolue et exclusive; — elle en marque l'avènement économique et s'accorde ainsi avec l'instinct le pius sùr des sociétés individualistes, où chacun veut gouverner sa fortune en homme libre, hors de toute

tutelle, même légère.

Le travail des années qui suivirent l'épisode des Gracques opéra donc comme un tassement de leurs tentatives et des réactions qu'elles avaient déterminées. Le Sénat, l’ordre équestre et la plèbe constituèrent une association dont le but était d'exploiter l'univers, — dont les membres se rapprochaient, se désunissaient tour à tour, selon le jeu des événements : ils élaient soucieux d'augmenter leur part respective dans les gains. Le scandale de leurs entreprises, l’infamie de leurs marchandages déshonora la République; et l'am-

biion de remanier la distribution des richesses

4. Les possessores gracchani payaient à l’État une légère redevance. — Cpr. le système de l’enzel, en Tunisie. (Voir le Journal des Débats du 7 août 1896.)

dans un esprit d'équité et de système parut une utopie dangereuse, inutile, extravagante : car le nouveau droit se fondait sur l'antiquité immémoriale, — Ja nécessité permanente des abus.

Chaque parti meltait tous ses soins à défendre ses intérêts, à profiter des circonstances. Les Sénateurs, les Chevaliers se préoccupaient de régner sur les tribunaux et de pressurer les provinces; la plèbe, de vendre cher ses votes.

Rien n'arrêta plus le développement économique de la grande propriété, des stériles latifundia.. Le tribun Philippus déposa (en 649 — 105?) un projet de loi agraire, dont les détails sont ignorés. On sait seulement que, de lui-mème, il y renonça, cédant aux résistances soulevées; on sait aussi que Philippus, dans un discours, prononça cet aveu mémorable : « 1] n’y a pas dans la cité deux milliers d'hommes qui possèdent! !... »

Paupérisme et ploutocratie caractérisaient, en effet, la cité romaine : nulle hiérarchie dans la richesse; presque pas de classe moyenne; des millionnaires et des mendiants. — A Florence,

A. Cicéron, de Officiis, Il, 2 : « non esse in civitate duo millia hominum, qui rem haberent. »

au xi1v° siècle, on distinguait le peuple gras et le peuple maigre : popolo grasso, popolo minulo; à Rome, sous Néron, la même division se retrouve, avec une analogie d'expressions colorées et réalistes, — nées sans doute de l’argot des faubourgs : Pétrone, dans le Satyricon ‘, oppose, lui aussi, au menu peuple ou peuple maigre (popolo minulo, populus minutus), victime de l'entente illicite des édiles et des boulangers, celui des gens à grandes mâchoires (majores maæillæ) des hommes riches qui se nourrissent bien, qui engraissent, — popolo grasso.…

L'effort des Gracques avait échoué à faire surgir la classe intermédiaire et laborieuse des petits propriétaires campagnards, des petits planteurs coloniaux. Mais la mémoire de ces grands hommes survécut à leur insuccès. Le peuple chérissait leurs noms après avoir trahi leur cause; et l'espoir de réussir en faisant comme eux, sauf à éviter leurs erreurs, inspira les politiciens. — Négative dans ses résullats, positive dans ses

influences, la tâche des deux frères modifia la

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