ESSAI SUR LES LOIS AGRAIR ES
vait en même temps, par des portes différentes et dans des pièces séparées, les délégués des groupes hostiles, les quittant, les rejoignant tour à tour, — sous des prétextes de comédie. — Un article de la loi agraire exigeait des Sénateurs le serment de la respecter : Marius inventa une réticence qui, paralysant la formule, détruisait d'avance la sincérité du serment; et tous les Sénateurs, sauf un, se prêtèrent à cette bouffonnerie….
Saturninus et Glaucia comprirent alors que le Consul se réservait, n'était plus avec eux franchement : autant dire qu’il était contre eux. — Ils suscitèrent la candidature tribunitienne d'un prétendu fils de Tibérius Gracchus, dont les trois enfants étaient morts. La famille Sempronia désavoua cet imposteur : il se nommait Equitius; Marius le fit incarcérer. — L'homme fut quand même élu tribun, malgré ce désaveu et malgré Marius, à une forte majorité. La populace le délivra, le promena dans Rome avec allégresse : tel était le prestige du nom qu'il s’était faussement attribué... Alors Marius n'hésita plus, se
joignit aux conservateurs. Saturninus et Glaucia
répliquèrent par une émeute, envahirent les prisons, ouvrirent les geôles, armeèrent les détenus, enrégimentèrent des esclaves. Le Consul marcha contre eux, les refoula; ils s’enfermèrent au Capitole, et, faute de vivres, durent se rendre : on leur promettait la vie sauve, une mise en jugement régulière; mais les jeunes gens de la noblesse se chargèrent de les lapider (654 — 100).
La loi agraire, mise de côté, fut reprise un an plus tard (655 — 99) par Sextius Tilius, tribun du peuple. Or, on trouva dans sa maison un portrait de Saturninus : il fut condamné à l'exil, comme ennemi de la société *.
Le péril agraire semblait loin : les dissentiments reparurent entre les deux ordres qui composaient la classe riche; leur coalition s'évanouit, elle était toute momentanée. Quelques Sénateurs honnêtes ayant voulu réprimer les atrocités commises dans la gestion des provinces, les tribunaux équestres surent maintenir par leurs arrêts l'impunité du pillage. — Publius Rutilius Rufus, sous-gouverneur d'Asie, ancien Consul, magistrat
4. Chn. Valère Maxime, VII, 4, damnali, 3, et Cicéron, pro Rabirio, 9.
fort honorable, intraitable envers les fraudeurs, fut calomnié, poursuivi, condamné à l'exil (662 — 92). L'impudeur des Chevaliers s’étala triomphalement. Ils régnèrent dans Rome : les diffamateurs de métier se mirent à leur solde; certains Sénateurs leur appartenaient.
Marcus Livius Drusus, jeune aristocrate de talent, devenu tribun du peuple en 663 — 91, imagine alors de s'approprier, en la renversant, la politique de Caïus Gracchus. Idéologue exalté, mais sympathique, il était le fils du malin réactionnaire qui avait déjoué, trente ans plus tôt, toutes les espérances ilaliennes et démocratiques. — Quand les fils ne suivent pas aveuglément la voie qui leur est tracée par leurs pères, on peut s'attendre de leur part à des écarts paradoxaux; le second Drusus ne copia guère qu'en apparence la stratégie du premier : il voulut, lui aussi, se gagner la foule, gouverner avec le Sénat; sa bonne foi suffisait à tout changer. — Livius Drusus réintégra la noblesse sénatoriale dans ses privilèges judiciaires; c'était la partie aristocratique, conservatrice de la réforme : une fournée
de trois cents nouveaux membres fut d’ailleurs
LUCIUS CORNÉLIUS SYLLA EPA PHRODITUS. 195
introduite dans l’Assemblée, — tant pour la mettre en mesure d'assurer le roulement des tribunaux que pour diminuer la résistance des financiers par l'accueil réservé sans doute à leurs meilleurs représentants... Enfin le tribun proposa l'augmentation des largesses frumentaires, — l'émission régulière de monnaie de cuivre et d'argent, destinée à couvrir cette dépense, — Ja répartition du domaine public non distribué de Campanie, d'Étrurie et d’'Ombrie, — l'envoi de colonies en Sicile, — l'extension du droit de cité aux Italiens.
Le particularisme égoïste des intérêts arrèta encore celte tentative de conciliation empreinte de sagesse libérale, de prévoyance intelligente. Chaque groupe politique acceptait, comme toujours, le fragment de réforme dont il avait le bénéfice, et se scandalisait des autres. Les riches possesseurs terriens d'Étrurie et d’'Ombrie, les capitalistes mécontents qui criaient à la banqueroute et les sénateurs timorés firent cause commune contre le tribun. Son philitalianisme semblait notamment une marque honteuse de
faiblesse, une abdication humiliante, une sorte
de monstruosité. — Le Consul Philippus, renégat de l'opposition, refusa sa sanction aux lois, que Drusus défendait intégralement...
Cependant l'Italie s’agitait : des bandes compactes de partisans se rassemblaïent dans les campagnes. Dix mille Italiens, réunis au pays des Marses, projetaient de pénétrer dans Rome; ils y renoncèrent, lorsqu'ils apprirent que le Consul inclinait vers le tribun... Pourtant, ce n’était que ruse de guerre. — Drusus, confiant et d'âme loyale, avertit son ennemi Philippus d’un complot ourdi contre lui par des émissaires italiens. — Mais que ne se gardait-il lui-même? Un jour, à son retour du forum, dans l’atrium de sa maison, il reçut un coup de couteau : le fer resta dans la blessure; Drusus mourut en quelques heures; et
toutes ses lois furent abrogées.
La nouvelle de cette mort fut le signal de l’insurrection italienne... Sur les monnaies des villes conjurées, le taureau sabin piétina la louve romaine; et le gros bourg de Corfinium, désigné pour capitale, prit le nom symbolique d’Jtalia….
— Alors s'ouvrit cette période de luttes inté-
rieures qui coûtèrent, dit-on, cent mille vies et se terminèrent par l’apothéose de Sylla, — diabolique vainqueur.
Sylla restaura l’autorité sénatoriale et fit des coupes sombres dans les rangs des Chevaliers. Chef d'État déconcertant, frénétique dans son goût du pouvoir et dans son dégoût des hommes, il avait un sens étrange et prodigieux de l'amitié, — de la solidarité nécessaire entre membres d'un même parti. Or, s'amusant à ne laisser aucun service sans récompense, il entendait faire la fortune de tous ses intimes, de tous ses lieutenants, de tous ses soldats. Les proscriptions, les confiscations créèrent d'immenses disponibilités et furent pour le Dictateur un moyen expéditif de manipuler les richesses, de les prendre à ses adversaires pour les donner à ses amis. Les biens des parliculiers, ceux des villes, furent vendus au profit du Trésor, souvent à des prix dérisoires, et en manière de châtiment. Sylla en personne présidait aux enchères : il livrait à des courtisanes, à des joueurs de lyre, à des mimes les revenus des cités et des gens. — Son affranchi Chryso-
gonus s’appropria pour deux mille sesterces les
domaines de Roscius d'Améria, qui valaient six millions de sesterces.
Cette dépréciation s'explique autrement que par le dol de l’adjugeant. Il fallait, pour mettre à profit ces occasions faciles de gain, une absence totale de scrupules jointe à une bravoure de joueur assez analogue à celle dont firent preuve, sous la Révolution française, les acquéreurs de biens nationaux. En cas de réaction, les possessores sullani, comme on les appela, se désignaient aux représailles. Les hardis spéculateurs qui eurent confiance — tel Crassus — dans la stabilité du nouvel ordre de choses augmentèrent leurs capitaux dans des proportions incroyables. L'offre demeura, malgré tout, très supérieure à la demande, — à ce point qu'une partie des terres confisquées fut sans preneurs!
Un démagogue les eût distribuées au petit peuple. Mais Sylla, type accompli de l'anarchiste autoritaire, avait si peu de tendresse pour la multitude romaine qu'il supprima même les largesses de céréales, comme onéreuses pour le Trésor.
Les vétérans, non la plèbe, durent repeupler
l’Etrurie, la Campanie et le Latium. On évalue à
120 000 * le nombre des lots distribués, en Italie, à ses soldats; ils les recurent en dotations héréditaires, mais inaliénables : Sylla se souciait fort peu qu'il y eût ou non des latifundia, mais il tenait à conserver dans les campagnes des clients et des défenseurs. D'ailleurs cette clause d'inaliénabilité ne fut pas respectée longtemps *. Le soldai-laboureur de Sylla ne fut pas plus fidèle à sa tenure que ne l’avaient été les bénéficiaires de la loi Sempronia. Presque partout, les vétérans vendirent leurs lots aux capitalistes. Ceux qui gardaient leurs concessions furent très vite couverts de dettes : une élévation si soudaine, suivie d’un humble établissement, avait bouleversé leurs cervelles; ils ne surent pas être modestes, éprouvèrent la folie du luxe, se comportèrent en
grands seigneurs, se mirent à bâlir comme des
1. Caleul établi d’après Appien, I, 100. — Au delà des mers, le Dictateur fonda seulement la colonie d’Aleria, dans Pile de Corse.
Un écrivain d'Amérique, M. Stephenson (Public lands and agrarian laws, dans le recueil de John Hopkins, His{orical and Political Science, t. IX, Ballimore, 1891), à entrepris une étrange apologie de Sylla, peignant des couleurs les plus noires la conduite et l’ingratilude des villes italiennes... « Les plans grandioses et compréhensifs de Sylla, s’écrie M. Slephenson en manière d'éloge (p. 91), n’ont élé égalés depuis que par Cromwell, dans le nord de l'Irlande! »
2, Cf. Cicéron, in Rullum, II, 28; in Calilinam, I, 9.
riches : si bien que, quinze ans plus tard, "ils n'avaient plus d'autre ressource que de grossir l'armée de l’émeute; — on les retrouve dans celle de Catilina.
Sylla, saturé de puissance et d’ailleurs satisfait de son œuvre, se démit enfin de la dictature (675 — 79). Il offrit au peuple de Rome des spectacles splendides, des festins orgiaques : on en jetait, par monceaux, les restes au Tibre... Puis il abdiqua, — méprisant toutes les jouissances qui ne venaient point de la débauche, — et mourut d'une maladie gagnée au contact des jeunes gens
vicieux et des filles.