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CHAPITRE II

La Constitution de Sylla était entièrement dirigée contre l’ordre équestre et la plèbe. La réforme des tribunaux, restilués aux Sénateurs, la suppression des intermédiaires entre le Trésor romain et les contribuables d'Asie, le système de taxation directe inauguré dans cette province atteignirent les Chevaliers comme autant de désastres. D'autre part, les tribuns du peuple, strictement réduits par le Dictateur à leur faculté primitive de veto, — privés du droit d'initiative qu'ils s’arrogeaient depuis des siècles, — étaient dépouillés de toute prérogative utile. L'incompatibilité introduite entre leurs fonctions et l'exercice ultérieur

des magistratures curules écarta du Tribunat

nombre d’ambitieux. La partie paraissait perdue pour les démocrates agrariens, disciples des Gracques, s’il en subsistait de sincères.

L'expérience des récentes années montrait que les temps n'étaient plus où un soulèvementradical, un coup d'État réactionnaire engendraient un gouvernement. Démesurément agrandie, agitée par des intérêts qui rayonnaient bien au delà de la métropole, la République subissait dans la cité mème le choc en retour des événements qui se produisaient au dehors. La clef du pouvoir se trouvait désormais dans les riches royaumes qui bordent la Méditerranée; l’avenir était aux géné- Taux. «

À son retour d'Espagne, le triomphateur Pompée — sollicité anxieusement par les Chevaliers et la plèbe — n’hésita pas à détruire l'œuvre de Sylla, sous lequel il avait servi, mais non sans lui porter ombrage. — Son Consulat (684 — 70) fut la revanche des partis abaissés par le terrible Dictateur. Le Tribunat reprit dans l'État son importance. Les Sénateurs durent accepter, dans les tribunaux, la collaboration étendue et le contrôle

de l’ordre équestre. Enfin le système des fermages

fut restauré en Asie Mineure, à la joie des

hommes de finances.

Le hasard des coalitions amenait à peu près les choses à la direction qu'avait cherchée Caïus Gracchus; mais pourtant l’action parallèle de la mullitude romaine et des fermiers généraux n'avait point-sa raison obligée dans la logique des intérêts. Un jeune avocat, dévoué à Pompée, comprit à merveille le caractère accidentel de cette alliance. — Marcus Tullius Cicero, né dans une famille aisée et même assez opulente ‘ de la bourgeoisie italienne, pouvait se dire de l’ordre équestre. S'étant très vite aperçu que de tous les partis rivaux, un seul — celui des Chevaliers — possédait par lui-même une force efficace, celle de l’argent, il souhaita que l'aristocratie de fortune devint le régulateur de la société en se portant tour à tour vers la plèbe ou vers le Sénat.

Ambilieux de richesses et d’honneurs, Cicéron

1. Au dire de Plutarque, il avait hérité personnellement de 90000 deniers (près de 100 000 francs). La dot de Térentia, sa femme, fut de 120 000 deniers. Cicéron avait une belle villa à Arpinum, où il était né, et de petites terres à Naples, à Pompéi.

avait du goût pour la culture hellénique et une grande facilité dans le maniement des idées générales. Les Chevaliers lui plaisaient par leur audace entreprenante, leur intelligence accueillante à tout mérile personnel, et enfin leur sens voluptueux des agréments de la vie. Son idéal politique fut l'établissement d'une République modérée et conservatrice, douce aux gens d’affaires, également éloignée en somme de la morgue nobiliaire et du désordre démagogique, — dans laquelle les chefs militaires protégeraient le pouvoir civil, mais en le respectant, — où le peuple serait vertueux, et les orateurs vénérés.. L’honnète homme qu'il était ne fut incapable ni de réflexion, ni même de courage; par malheur, son courage élait intermittent, sa hardiesse manquait de puissance et sa réflexion de méthode : il se laissait duper sans cesse par la griserie de sa prestigieuse parole et par des jouissances d'amour-propre qui préparaient sa ruine future en lui cachant les réalités.

. Ses débuts le firent remarquer. — Dans l'affaire de Roscius d'Améria, il n’avait pas craint

d'affronter la colère, alors toute-puissante, de

Sylla, — car les précaulions oratoires ! dont il enveloppa son attaque ne dérobaient point ses arrière-pensées; et Pompée découvrit en lui un collaborateur ardent, un précieux partisan des projets qu’il avait rapportés d'Espagne.

Envoyé comme questeur en Sicile, Cicéron revenait très documenté sur les méfaits du gouverneur Verrès, ancien protégé de Svlla, soutenu puissamment par la colerie patricienne. — En 684 — 170, il obtint * de défendre en justice les réclamations des agriculteurs siciliens, — pressa les juges, — produisit des témoins, — fit parler les faits, — démontra clairement les stupéfiantes complicités, les exactions abominables du gouverneur de Sicile et des fermiers Apronius, Carpinatius : si clairement que le tribunal criminel, composé pourtant d'amis de Verrès, dut s'incliner à l'évidence. Et, lorsque Verrès éperdu se fut enfui sans attendre la suite, aussitôt la première audience, l’orateur de l'opposition, mécontent sans doute de perdre un plaisir d’éloquence et soucieux d’accabler ses adversaires, rédigea et

4. Cf. pro Roscio, 2, 8, 9, 38, 44; de Officiis, II, 14. 2. Voir le discours in Cæcilium.

publia, sous forme de discours, le virulent réquisitoire qu'il n’avait pas pu prononcer.

On y pouvait voir un navrant tableau de l’agriculture sicilienne ‘, — Avant la préture de Verrès, nombre de paysans labouraient un arpent de terre et vivaient heureux en Sicile; tous disparurent, par l’effet de son oppression. Par contre, Verrès se vantait d’avoir fait monter l’adjudication des dimes : cela n'était ni surprenant, ni louable, puisque les cultivateurs se voyaient forcés par le gouverneur à payer parfois plus de trois dimes, au lieu d’une seule, aux publicains. La désertion des campagnes fut si rapide et si complète dans la province que le gouverneur Métellus, se disposant à remplacer Verrès, écrivit de Rome aux habitants des villes siciliennes pour les conjurer de retourner à la charrue, et leur promit de revenir aux coutumes administratives du roi Hiéron, l'ancien tyran de Syracuse. — En effet, le mal était grand et difficile à réparer. A Leontini (Lentint), le nombre des agriculteurs était tombé de 83 à 32, à Mutyca, de 188 à 101; à Herbite, de

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