CHAPITRE V
Tiberius Gracchus (3).
Avec les Gracques s'ouvre une ère nouvelle. Il ne s'agit plus des luttes intérieures de deux ordres qui se disputent le pouvoir, tout en respectant la constitution ; la société romaine , minée par la corruption et l'ambition , s'affaisse et menace de se dissoudre ; pour guérir ce corps gangrené , tous les moyens
(i) Appieii, Guerre cw. i, 22. Ta ^txao-riQpta , à^o^oyvTa im âcùpoSo'/ÂaLç y èç Toyç iTznéoLç aTrô twv jBoy^surwv pers^eps, rà xjnoymoc. fjt.a).t(TTa aÙTOtç ovst^t^^wv , ort k\fpr{)^toq KÔTTa; , xat SaXtvàrwp, xat xpiToç gTTt ToOrotç Màvtoç AxO^toç, 6 tyjv Àtrtav é^wv, «ra^wç dsSiopo- ^oxïjxÔTEç, àystvTo ÛTTO Twv 5txao"âvTwv Ot T6 TTplo^gtç ot xaT* ayTwv £Tt napôvTzç, aùv yôôvw TaOTa^TrsptïôvTSç Ixe/pàyscav. kirep 'h ^o-okin ficàtcfzoL ai^oujxsv)}, kç tov v6|xov sve^i^ou' xal o Sfi^Aoç aùrov IxOpou.
(2) Vell. Pat. 11, 8. Mandetnr deinde memoriae severitas judiciorum ; quippe C. Cato consularis, M. Catonisnepos , Africani sororis filius, repetundarnm ex Macedonia damnatus est, cuni liscjus quater millibus aestimaretur; adeo illi viri magis voluntatem peccandi intuebautur, quam modum ; factaque ad consilium dirigebant, et quid, non in quantum, admissum foret, aestimabant. — Cic. In Verr. iv, 10, etibi Zumpt. Pro Balbo, c. 11.
(3) Tiberius und Caius Gracchus von F. D. Gerlach. Basel. 1843. — Goettling , Rœmische Slaatsverf. p. -429 et ss.
sont inutiles ; il y a des degrés de maladie où les remèdes ne font qu^ augmenter le mal.
Les premiers de tous ceux qui , frappes du danger de la république, voulurent l'arrêter sur la pente fatale, furent les deux Gracques ; et quelle que soit Topinion qu'on se forme sur les moyens qu'ils employèrent pour foire réussir leurs projets , on ne peut s'empêcher d'admirer la grandeur de leurs conceptions politiques, puisque, jusqu'à la fin delà république, on n'essaya pas un remède qui n'eût été proposé par les deux frères , et que toutes les réformes , jusqu'à la réaction de Sylla, ne furent que le triomphe des idées qu'ils avaient mises en avant.
Tiberius Gracchus parut le premier sur la scène avec un double projet : reconstituer une classe moyenne (i); soumettre les magistrats, et par les magistrats l'aristocratie tout entière , à une responsabilité sérieuse. Il espéra obtenir le premier résultat par une loi agraire , et le second par une loi judiciaire que la mort l'empêcha de porter (2).
Quand Tiberius proposa la loi agraire , il ne fît que reprendre les errements de ses prédécesseurs, car la cause du mal était ancienne et la blessure profonde, quand il entreprit de la guérir. Spurius Cassius, Licinius Stolo, Flaminius, avaient essayé de moyens semblables , avec moins de modération , et Gracchus avait pris conseil - des hommes les plus sages de la république, d'un Mucius Scœvola, d'un Licinius Crassus, d'un Âppius Claudius, tous membres de la noblesse par leur naissance et leurs allian*
(i) Appien, Guerre civ, i, H. TphLy^tù S* h pèvvoOç toO j3ou>fv* /xaroç îv oux I; tyjnàpiw, iM Iç 6Ùav5j3(av. Ibid. , c. 10. - Plut. In Tiber, 9.
(2J Dio Fr. 88. —Plut. In Tib. c. 16.
-^ 20T — ces, mais sachant s'élever au-dessus des préjuges aveugles d'une caste intéressée (1),
Tiberius avait si bien Fintenlion de constituer une classe moyenne, qu'il défendait aux nouveaux pos'. sesseurs d'aliéner les lots que la loi agraire immobilisait dans leurs mains (2). Les terres qu'il partageait au peuple étaient d'ailleurs des domaines publics usurpés par les patriciens. Sa demande était juste dans le fond, légale dans la forme, etCicéron lui a rendu complète justice , dans un moment où le besoin de sa cause ne le forçait pas à noircir un des meilleurs citoyens que Rome ait possédés (3).
L'aristocratie effrayée par les propositions du tribun, etn' osant attaquer de front une proposition aussi populaire, suscita contre Tiberius un de ses collègues dans le tribunat ; l'intercession d'Octavius arrêta tous les projets de Gracchus; ni prières, ni menaces ne purent fléchir un homme acheté et soutenu par la noblesse. Ce fut alors que Tiberius, après s'être vainement adressé au sénat qui se jouait de ses plaintes , prit une mesure plus que hardie en demandant au peuple d'abroger la magistrature d'Octavius, par • ce motif spécieux, qu'un tribun, qui agissait contre 1 l'intérêt du peuple, était indigne de le représenter ' plus longtemps (4). Octavius déposé , la loi fut votée sans obstacle.
La déposition d'un magistrat , mesure sans précédents (5);, que Caius Gracchus essaya plus tard de
(1) Plut. 7/2 Tib. c. 8, 9.
(2) Appicn, Guerre civ, i, 10.
(3) Cic. De Leg. agrar. ii, 5, iO. -- Pro Sextio, 48.
(4) Appien, Guerre du. i, 12. — Ascoa. In CorneL (Orell. p. 71.)
(5) Plutarque (Tib. Gr. c. 11), quoique le défenseur des Gracqiies, qualiûe la déposilion d'Octavius d'epyov où vopipiov, oy^* girtsixsç; ccpeudaut il faut considérer que la souveraineté du peuple ne con-
— 208 ~ couvrir par une loi spéciale (1), effraya la partie modérée du peuple , et la détacha de Tiberius (2). Le tribun, qui sentait le terrain se dérober sous ses pieds , voulut se perpétuer dans sa magistrature poui* échapper à la vengeance dont Taristocratie le menaçait (3). Cette violation de la constitution fut le prétexte dont s'autorisa le sénat pour sortir d'affaire par un coup d'Etat. Au mépris des lois les plus saintes , Scipion Nasica , grand pontife , assassina au Capitole le représentant du peuple , le magistrat le plus sacré de la république, crime exécrable, que rien ne peut justifier, et que cependant, sur la foi de quelques écrivains , il est reçu de considérer comme une grande action.
Ainsi fut égorgé, sans se défendre , Tiberius Gracchus, fils d'un père deux fois consul, petit-fils du vainqueur de Carthage, jeune homme d'un cœur pur, d'intention droite, et qui n'eut d'autre tort que de réaliser, par des moyens illégaux, desprojets justes et qui eussent sauvé l'État (4). Mais au moins Tiberius ne souilla-t-il pas ses mains du sang de ses concitoyens; ce fut le sénat qui le premier entra dans cette voie fatale , où bientôt tous les partis le ^ suivirent (5). Après le triomphe sanglant de Nasica ,
naissait point de limites. Les comices pouvaient toujours se mettre au-dessus des lois. — Appien, 1. ci, 13.
(1) Plut. C, Grac. c. A. — Jnf. ch. 6, page 213.
(2) Plut. Tib. Grac. c. 15. To Tzepl tôv Oxraoytov où roîq ^uvarotç jxdvov, à)v).à Y.al rotç izolloïç sxTraôso-TSjOov, ps-ya yàp xat valait l^oxst TO Twv ^Yj|xâp;^wv àÇtwpa y-éy^pi Tflç riuspotç Ixetvïjç ^taT£Ti3/3ï3|xévov àvripricOoLt y.olï xaOvêpto-ôat. — Cic. DeLeg. m, 10. Quid enini iilum aliud perculit, nisi quod potestatem intercedendi collegae abro— gavit.
(3) Appien, l. c. i, 13.
(4) Appien, i, 17. — Plut. Tib, Grac. c. 19, 20. — Yell. Pat. ,1,2.
(5) Vell. Pat. Il, 3.
~ 209 — le sénat se crut tout permis contre le peuple abattu / par la mort de son chef; il ordonna aux consuls Rupilius et Popilius Laenas de poursuivre les partisans de Gracchus , et de sëvir contre eux wore majo^ rwn{\\ Cétait, sous ce grand mot , rétablissement de tribunaux d'exception , et le retour de la peine de mort. Le sénat faisait un coup d'État bien plus crimi- I nel que toutes les tentatives de Tiberius, en s'empa- ' rant ainsi du privilège le plus cher au peuple romain , c'est-à-dire du droit de juger seul toutes les fois qu'il s'agissait de la vie d'un citoyen.